CHAPITRE V
Corps simples, Chimie simpliste
L a raison pour laquelle les honnmes ont appelé certains corps, entre autres le soufre, corps simples, est sans doute que les parties qui composent ces corps possèdent des tendances ataviques, des énergies ancestrales, qui les poussent à rechercher un nombre, toujours aussi grand des autres parties composantes afin de se reconstituer. ^
Le soufre, à l’état ordinaire, est un corps jaune qui ressemble à la résine. Chauffé sans qu’il prenne feu, il se sublime, et lorsqu’il est refroidi, on peut le recueillir sous la forme qu’il avait à l’origine. Si, au contraire, je le brûle et que j’en recueille les vapeurs, je ne retrouve plus le soufre, mais une substance qu’on désigne sous le nom d’acide sulfureux. Les hommes dirent alors que le soufre s’est combiné avec l’oxygène et qu’il existe dans l’acide sulfureux. Il faut vraiment que ce soit sous une forme invisible ou nouvelle, car dans cette substance claire, il est impossible de trouver trace d’une résine jaune.
, Si on expose cet acide sulfureux pendant quelque
temps à l’action de la lumière solaire, le soufre est précipité sous sa forme première.
C’est cette particularité qu’on a considérée comme la preuve que le soufre ne se décomposait pas par la combustion et qu il était ce qu on appelle un corps simple.
La chose devient cependant plus facile à saisir, si l’on admet, ainsi que je l’ai fait, l'identité du soufre avec la résine, un corps avec lequel il a pour le moins quinze analogies.
Pour des raisons exposées d autre part, je lui ai donné la formule (CH'O)'et déclaré que ce corps est composé de carbone, d’hydrogène et d’oxygène, comme les autres résines, mais dans la proportion d’un gaz des marais combiné avec un oxygène, ce qui explique la presence de l’hydrogène sulfuré là où l’eau corrompue donne naissance à des gaz de marais
Cette formule qui n’indique chez le soufre que certaines qualités dans certaines circonstances particulières, fait comprendre pourquoi, dans les cas ordinaires, le soufre brûle entièrement sans résidus, tout comme l’alcool méthylique CH^HO, avec une flamme bleue.
L’acide sulfureux formulé (CH'O ). est décomposé par la lumière du soleil, ou par 1 étincelle électrique, de telle façon que deux oxygènes restent libres pour former l’acide sulfurique et
qu’un gaz des marais se condense en soufre avec un oxygène. '
Albert- le Grand avait déjà soupçonné la nature du soufre, car, dit-il, il se compose de trois principes.
Le premier est léger et de la nature du feu — l’oxygène ; le deuxième flegmatique et humide — l’hydrogène ; le troisième est la base qui pénètre toutes les particules de la matière auxquelles il conière ses qualités — le carbone.
J’ignorais cela lorsque je me mis pour la première fois à réfléchir sur le soufre, mais il y avait dix ans que j’avais lu Hæckel et Spencer, qui aflîrment leur foi en l’unité de la matière et mettent en doute 1 existence de corps simples.
A partir de ce moment, je me suis considéré comme ayant le droit de poser ces questions : Si les corps réputés simples ne le sont pas, de quoi se composent-ils, et pourquoi la chimie ordinaire ne peut elle les décomposer ?
Ces deux questions sont tout aussi justifiées qu’injustifiées, car il n’est pas indispensable que les corps soient composés des corps accusés par l’analyse ; il suffit qu'ils donnent naissance, au moyen de certains réacti s, à certains phénomènes qui indiquent, peut-être à tort, la présence d autres corps, finalement les mêmes partout, bien qu’ils se présentent sous des aspects différents.
£t encore, si l’analyse ordinaire n’a pu se rendre
maître des corps dits simples, cela ne dépend peut-être que de l’insuffisance des moyens dont on dispose, ou bien c’est que ces corps se sont formés à cette heure de constitution où la terre a réuni ses atomes par un développement formidable d'énergie, dont les atomes, ayant pris part à ce grand acte d’accouplement, ont gardé comme le souvenir.
J’avais maintes fois, en brûlant du soufre, remarqué qu’il donnait un résidu noir semblable à du charbon. Comme le soufre dont je me servais était précipité d’un sel inorganique, il n’etait pas possible d'admettre que ce charbon était apporté comme impureté. Je soumis cette matière noire à 1 analye au moyen de la lame de platine, du matras et du chalumeau, et je trouvai que c’était du charbon.
Je finis par faire analyser ce résidu par un chimiste qui certifia que c’était réellement du charbon.
Que le soufre contînt de l’oxygène et de l’hydrogène, je l’avais démontre auparavant et croyais le fait admis, mais cependant ceux qui avaient été élevés dans la croyance en des corps simples et des impuretés, doutaient encore.
Un beau jour, la 5“ édition de 1831 de la chimie d’Orfila me tomba sous la main; j’ouvris le livre et lus ce qui suit :
({ Quoique jusqu’ici le soufre ait été rangé dans
» les corps simples, les expériences ingénieuses )) faites par H. Davy et Berthollet fils, tendraient .) à prouver que le soufre contient non seulement » de l’oxygène et de l’hydrogène, mais en outre » une base particulière, qu’il n’a pas encore été » possible d’isoler... »
L’auteur donne ensuite le détail de l’opération, ayant pour but la production du sulfure de carbone et qui consiste à faire passer sur . des charbons ardents des vapeurs de soufre. Or, c’est justement au cours de cette opération que David et Berthollet fils avaient constaté la présence d’hydrogène sulfuré et d’hydrogène oxycarboné, d où ils conclurent logiquement à la présence de 1 oxygène et de l’hydrogène dans le soufre.
Le baron Thénard, la grande autorité d’alors, essaya bien d’expliquer la chose par quelques suppositions non appuyées d’expérience. A son avis, l’hydrogène venait du charbon et du soufre, qui jamais ne sont exempts d’hydrogène, sans remarquer que par cela même, il confirmait la nature composée du soufre et du charbon ; enfin l’oxygene venait de l’eau contenue dans « les bouchons » fermant les récipients.
Cette solution avait déjà 50 ans d’existence et mon étonnement de voir qu’aucun savant n’ait eu l’idée de remplacer ces bouchons par un corps indifférent, tel que l’amiante, la liqueur des cailloux ou autres, grandit plus encore lorsque je lus la
chimie du professeur Troost, publiée tout récemment en 1895 • ^ propos de l’opération du
sulfure de carbone, que par le tube du récipient se développent certains gaz qui résultent de l’action du soufre sur l’hydrogène du charbon et sur l’eau du bouchon.
C’était encore le bouchon de 1830 du baron Thénard, et afin d’en débarrasser la science, je résolus au mois de mai dernier, de démontrer, dans le laboratoire même de la Sorbonne, que le soufre contient de l’oxygène et de l’hydrogène. Ce que je fis !
A cette fin, j’adaptai le col même de la cornue au tube contenant du charbon pur calciné, et je n’unis pas le tube à l’allonge par un bouchon.
Ensuite, je chauffai la cornue pour chasser toute l’eau du soufre, puis je fis chauffer le tube contenant le charbon, de façon non seulement à faire partir l’eau, mais même de la décomposer, et de chasser l’hydrogène s’il y en avait.
Enfin, je fis chauffer tout rouge la cornue au soufre, et quand cette opération eut duré suffisamment, je recueillis les gaz dans deux vases. Le premier, contenant de l’acétate de plomb, accusa une réduction qui indique la présence de l’acide sulfureux.
Le résidu, dans la cornue, consistait de charbon en poudre.
C’était, pour moi, la preuve suffisante que le
soufre contient de l’hydrogène, de l’oxygène et du carbone, ce que je savais déjà.
Davy et Berthollet fils, emplirent un tube de soufre qu’ils firent fondre, et en soumirent les vapeurs à l’influence d’un fort courant d’électricité ; il se trouva que le gaz était h}'drogène sulfuré. Les chimistes répondirent : oui, naturellement, car tout soufre contient de l’hydrogène. Les combattants étaient donc tous d’accord, mais sans s’en douter.
Une des objections les plus graves contre la théorie de Lavoisier sur la combustion où seul l’oxygène était considéré comme partie active, est celle faite par les chimistes de Hollande. Ils prirent de la limaille de cuivre et du soufre qu’ils firent chaufifer dans le vacuum
Il se développa une flamme ainsi que du soufre hydrogéné et de l’acide sulfureux.
Naturellement, répondirent alors les adeptes de Lavoisier, puisque le soufre est un combustor. Mais comme c’était l’oxygène qui était le combustor, ils étaient aussi d’accord, et on laissa de côté la question de savoir d’où venaient l’oxygène et l’hydrogène' le soufre resta et dut rester un élément.
C était plus simple pour les cœurs simples et permit de conserver intacte la croyance en des actes particuliers de création, en la fixité des espèces et en les éléments chimiques.
Décidément, l’histoire des sciences ne semble souvent guère plus gaie, ni plus édifiante que celle de la religion !
* Üf
On m'a demandé si le soufre renfermait de l’azote ; J’ai répondu et je répète :
En formulant le soufre CH'O, je n'ai que dit que le soufre pourrait par là expliquer son origine sous telles et telles circonstances.
Libre à qui que ce soit de réduire la formule
CH'^O à : C H2.H2Q. =
Az.H^O. =
O.Az hD
Demandez donc si le soufre « renferme » de l'azote.