NÉCESSITÉ D'ISOLER LES TUBERCULEUX DANS LES HOPITAUX
Dans un rapport présenté en mai 1902 au Congrès de Toulouse, le P' Grasset (1) s’exprimait ainsi : @ La présence de tuberculeux, en grand nombre et à toutes les périodes dans nos salles communes d'hôpital est un scandale tel que je ne vois pas de dépense plus urgente que celle nécessaire pour la cessation de cet état de choses. »
Il n'est pas un de nous qui n'ait pu, malheureusement, constater par lui-même la triste vérité de cette opinion émise par le sympathique professeur de Montpellier.
À Paris, en province, même dans nos plus récents et plus beaux hôpitaux, nous avons tous été témoins de ce lamentable spectacle.
Nous ne réproduirons pas ici les pages admirables et bien connues que le P' Grancher écrivaiten 1878, et dans lesquelles il dépeignait le triste sort réservé aux phtisiques entrant à l'hôpital. Nous ne citerons que cette phrase significative : € Avec l’organisation actuelle tous les phtisiques sont traités indistinctement à 2 fr. 43... et ils meu-
rent tous ! »
(1) D: Grasser. L’isolement et le traitement des tuberculeux à l'hôpital. Rapport présenté au Congrès de Toulouse, mai 1902.
Ce qui existait en 1878, au momentoùle P' Grancher retraçait cette & Odyssée du phlisique à Paris », existe malheureusement encore à l'heure actuelle et, il faut bien l'avouer, depuis 25 ans, malgré tout ce qui a été dit, écrit ou publié sur la contagiosité, l'évitabilité ou la curabilité de la tuberculose, l'hospitalisation des tuberculeux est aussi lamentable et aussi défectueuse qu’elle l'était il y a un siècle, aussi bien d'ailleurs à Paris qu'en province. Et si nous ne voyons plus aujourd'hui ces vastes lits où, contre toutes les règles de la plus élémentaire hygiène, s'entassaient pêle-mêle 3, 4 et même 6 malades atteints d'affections différentes, en revanche nous voyons toujours l'encombrement, et peu de salles dont le milieu ne soit occupé par la légendaire rangée de brancards ou de « lits supplémentaires ».
Et, dans cet amas de malades atteints d’affections aiguës nous trouvons toujours çà et là le malheureux phtisique, abandonné à son malheureux sort, suant, toussant, crachant, miné par la fièvre, oubhié de tous, quand il ne l’est pas du médecin, pour quiil n'est pas € intéressant » et dont l'attention sera bien mieux retenue par le voisin, typhoïsant ou rhumatisant !
Au milieu de cette indifférence générale la maladie poursuit tranquillement son œuvre. Au bout d’un temps plus ou moins long, si la mort n'est pas venue mettre un terme à ses souffrances et à sa misérable existence, le malheureux phtisique sort, n'ayant retiré de son séjour à l'hôpital qu'un bénéfice hypothétique, mais y ayant, en revanche, laissé des traces de son passage, en conta-
gionnant ses voisins de lt.
Rentré chez lui, il est presque toujours incapable de reprendre son travail. La misère règne au logis, et, là où il lui faudrait trouver air pur, nourriture saine, abondante, et bonne hygiène, le misérable ne trouve qu'un étroit taudis, à peine parfois un morceau de pain et toujours un air confiné, peu souvent renouvelé et rendu encore plus impur par sa toux el ses expectorations incessantes.
Voilà, à l'heure actuelle, la situation qui est faite au
tuberculeux pauvre dans la plupart des villes de France !
« La loi récemment votée par le Parlement, dit encore le P' Grasset (1), sur la protection de la santé publique en France, édicte, dès son article premier « les précautions à prendre en exécution de l'article 57 de la loi du 5 avril 1884, pour prévenir ou faire cesser les maladies transmissibles » — et l'administration autorise la promiscuité coupable des tuberculeux avec les autres malades dans les salles d'hôpital, alors que la tuberculose est une maladie essentiellement transmissible etplus particulièrement transmissible aux sujets affaiblis et prédisposés par un autre état morbide ! »
Qu'au lendemain de la découverte de Villemin, l'idée de contagiosité de la tuberculose ait rencontré ses détracteurs et ses contradicteurs, 1l n'y a À rien qui doive nous surprendre. La tuberculose avait toujours été Jusqu'à ce
jour considérée comme une maladie « quasi mystérieuse »
(1) Dr Grasser. Loc. cit., p. 13.
soumise, pour ainsi dire, aux lois de l'hérédité, contre laquelle on ne pouvait rien. Et, du jour au lendemain, proclamer que cette maladie est contagieuse et, conséquemment, évitable, 1l y avait là, avouons-le, matière à longues discussions, bien légitimes d’ailleurs : la science n'avancerait pas si les découvertes qu'on y fait étaient acceptées trop facilement et sans contrôle.
« Une maladie ne se laisse pas extirper sans résistance. Par le fait qu'elle existe elle est une force et tient sa place dans le monde (1). »
Mais quand, en 1882, Koch découvrit son baaille, les derniers doutes disparurent et les plus sceptiques furent bien obligés de se rendre à l'évidence.
Depuis cette époque, cette idée de contagiosité a fait son chemin : du milieu médical, elle s’est répandue peu à peu et a commencé à pénétrer dans la masse. A l'heure actuelle elle n’est mise en doute par personne. Elle est la base du mouvement antituberculeux et c’est en étant bien convaincus que la tuberculose était contagieuse et évitable que les peuples ontenfin secoué leur indifférence et ont engagé la lutte.
Depuis que cette lutte est commencée on s’est évertué à répandre dans tous les milieux les notions les plus élémentaires de l'hygiène. Pouvoirs publics, grandes agglomérations, collectivilés sont entrées dans le mouvement et s'efforcent d'assurer à leurs membres l'hygiène du logement.
Et nos hôpitaux, qui devraient servir d'exemple et de
(1) Ducraux. Hygiène sociale,
Ce
modèle, nous donnent au contraire le triste spectacle que nous avons tous vu.
« C'est une honte et une illégalité (1) ! » On enseigne «tous les jours aux élèves les précautions à prescrire pour diminuer le plus possible les chances d'extension de ce fléau tuberculeux dans les familles et dans la population » ; on leur recommande « de défendre expressément que personne couche dans la chambre d'un tuberculeux __ et, dans nos hôpitaux cliniques, d'enseignement, » on leur montre «les tuberculeux couchés au miheu des autres malades » !
Et le P' Grasset ajoute : & A Montpellier, où nous avons un hôpital modèle et dont nous sommes fiers, je n'ose pas faire parcourir mes salles aux médecins étrangers ; J'ai honte de leur montrer mes tuberculeux à côté
de mes ataxiques et de mes hystériques ! »
L'hospitahisation des tuberculeux dans les services généraux de médecine telle qu'elle est encore comprise à l'heure actuelle est un non-sens et un crime. Le tuberculeux est en effet un danger pour les autres malades et ces derniers eux-mêmes en sont un pour lui.
Il est un danger pour les autres : semant partout avec lui les germes de sa maladie, 1l voisine avec des typhiques, des pneumoniques, des rhumatisants, affaiblis par
de longues souffrances et par des maladies fertiles en com-
(1) Grasset. Loc. cit., p. 13 et 14.
es
plications. Le redoutable bacille trouve à un terrain à sa convenance et sur lequel il ne tarde guère à se développer.
Les autres sont un danger pour lui : dans nos salles de chirurgie moderne, de quelles précautions n’entouret-on pas le blessé ou l’opéré? Et si la chirurgie a fait de si grands progrès, n'est-ce pas grâce à l'antisepsie et à l'asepsie, aidés d'une bonne hygiène ?
« Le malade atteint de tuberculose pulmonaire peut être comparé à un blessé porteur d'une plaie découverte que tous les germes et toutes les poussières flottant dans l'atmosphère viendront souiller et infecter (1) ».
Affaibli, ruiné par la maladie, ilest tout autant menacé par le phtisique son voisin que ce dernier l’est par lui. C'est un lieu de moindre résistance sur lequel viendront se greffer avec la plus grande facilité les autres maladies.
Échange de mauvais procédés dont ïe résultat n’est pas à notre honneur !
Et dans ce lamentable état de choses que devient le bénéfice que le tuberculeux pourrait retirer de son séjour à l'hôpital ?
Nous ne sommes plus au temps, où le phtsique était un être fatalement condamné à mort. Aux notions de contagiosité et d'évitabilité de la tuberculose s’est adjointe celle de sa curabilité.
« Par bonheur le traitement effectif de la tuberculose pulmonaire est aujourd'hui bien connu ; basé sur une
expérience universelle, le moyen de guérir à coup sûr la
(1) G. Sersrron. Thèse, Paris, p. 31,
« maladie de poitrine » est aussi simple que précis : il suffit au malade de vivre quelques mois dans le repos le plus complet, physique et moral, au grand air pur, en s’alimentant d’une manière très généreuse (1). »
Ce n'est certes pas dans les hôpitaux actuels que le tuberculeux trouve ce repos si précieux, pas plus qu'il n y trouve d'ailleurs l'air pur, si nécessaire à ses poumons. Que dire enfin de la nourriture qu'on lui sert uniformément et parcimonieusement, et si peu faite pour relever ou exciter son appétit chancelant ?
En entrant à l'hôpital, le tuberculeux n'a même pas le droit d'espérer, comme les autres malades, en sortir,
sinon guéri, du moins amélioré.
Dans le formidable combat, que notre pays s'est enfin décidé à livrer à la tuberculose, les moyens d'action, nous l'avons déjà dit et nous ne saurions trop le répéter, sont nombreux. Mais combien nombreuses aussi les divergences d'opinion sur l'efficacité de tel ou tel moyen.
Tout le mondeest convaincu de la nécessité de la lutte, convaincu aussi que cette lutte doit être acharnée, à outrance et que l'ennemi doit être pourchassé jusque dans ses derniers retranchements. Mais quand il s’agit d'entrer en ligne, les discussions commencent, se prolongent, «devient et s'écartent de l'idée générale », au grand détriment de cette dernière.
(1) Leruire. L'OEuvre antituberculeuse, n° r.
et
. Heureux encore quand, dans ces Joutes oratoires ou épislolaires, la mauvaise foi ne vient pas se mettre au service de la mesquinerie ou d'une question de personnalté.
« Et au nuheu de toutes ces discussions on oublie un peu trop que les tuberculeux pauvres restent sans secours efficace, que les faibles eforts tentés jusqu'à présent demeurent stériles, parce qu'ils ne sont pas coordonnés et rationnellement utilisés, qu'il y a des milliers de malheureux qui attendent en vain le secours bruyamment annoncé et, dans cette attente, continuent à désespérer et à semer la contagion autour d'eux (2). »
Car, si dans la lutte engagée contre la tuberculose il est des points sur lesquels les opinions peuvent diverger, il en est, tout au moins un, qui ne peut guère rencontrer de détracteurs : c’est l’idée même « d'isoler les tuberculeux avancés qui demandent un lit d'hôpital (2) ».
Cet isolement s'impose : tant qu'il ne pourra être fait d’une manière convenable, l'OEuvre antituberculeuse sera incomplète.
Vouloir lutter contre le fléau en négligeant ce moyen de combat serait chose coupable.
Bien mauvais tacticien, dirions-nous d’un général qui, pour combattre un ennemi, lancerait son armée à sa poursuite, sans s'inquiéter si cet ennemi n'a pas laissé derrière elle quelques-uns de ses détachements, qui la harcèleront sans cesse, entraveront sa marche en avant et pourront, à un moment donné, l'immobiliser complètement.
Et n'oublions pas qu’en isolant les tuberculeux indi-
TT re
gents et en les hospitalisant nous accomplirons un devoir, à la fois, social et humanitaire. Chaque malade hospitalisé n’estil pas un foyer de tuberculose éteint ? Ne sont-ce pas des milliards de bacilles enlevés à la circulation et, partant, autant de chances de moins de contagion pour
les autres ?
En résumé, l'isolement des tuberculeux dans les hôpitaux s'impose au même titre que l'isolement de tout contagieux.
IL répond, à notre avis, à la nécessité d'une défense dont l'étendue dépasse les limites de l'hôpital même : c'est une mesure d'urgente protection pour le tuberculeux lui-même, pour les autres malades et pour la collectivité tout entière.