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CHAPITRE PREMIER

Vie de Hotman et Du Plessis Mornay

s 1. — VIE DE HOTMAN

« Le style c'est l'homme » a dit Buffon. En modifiant légèrement cette i)ensée on peut s'écrier, en l'appliquant à Hotman à propos de sa Franco Gallia « L'homme et le livre ne font qu'un. » Gomment comprendre, dès lors, l'indignation, perçant à chaque page de son livre, contre le tyran qui au lieu de paître son peuple comme un berger son troupeau, s'abreuve du sang de ses sujets, si on ne se souvient des agitations perpétuelles, des périls nombreux auxquels Hotman échappe comme par miracle. Comme l'a dit M. Viguié. « trois grands traits donnent la physionomie du héros et l'explication du livre : Il fut un chrétien, il fut un jurisconsulte, il fut un persécuté.

« Chrétien de cœur et de libre examen il conquiert et possède les principes de liberté et d'égalité qui sont à la base de la Franco Gallia ; jurisconsulte, savant éminent, érudit de premier ordre, il peut et il sait exposer avec autorité et avec éloquence les principes de la liberté nationale. Persécuté, indigné, il ose laisser éclater contre un pouvoir détesté, les idées généreuses et ardentes qu'il porte en son âme. »

Quelques traits de sa vie nous feront donc mieux saisir les idées qui furent celles de ce grand patriote.

François Hotman, l'ainé de H enfants, naquit au nio-

ment où la Réforme avait déjà éclaté partout, le 23 août 1524. Son père, conseiller au Parlement de Paris lui fit suivre les cours de droit dans la célèbre Université d'Orléans où il conquit rapidement ses grades. A 22 ans, il entra au barreau et fit un cours libre de droit romain à l'Université de Paris. Dans une de ses lettres, Pasquier considère comme un grand honneur pour lui d'avoir pu commencer ses études sous un tel Maître.

Plein de dégoût pour les subtilités de la chicane et voulant se livrer à ses chères études, il quitta le Palais. C'était le moment des grandes persécutions « le moment où les martyrs pour la foi nouvelle invoquaient du milieu des flammes, le nom de Jésus-Christ. » Hotman vit le supplice d'Anne Dubourg, qui seul dans le Parlement avait osé s'élever contre la tyrannie du roi. « Son supplice, dit Mézeray, inspira à plusieurs cette persuasion que les croyances que professait un si homme de bien et si éclairé ne pouvaient être mauvaises. » Notre juiisconsulte fut de ce nombre. Il s'ennjla sous la bannière du Christ qui inspirait cet héroïsme, et il sacrifia tout, sa famille, sa fortune, sa position et son pays pour rester fidèle à sa conscience et à ses nouvelles convictions : c'était en 1547.

Nous ne le suivrons pas dans toutes ses pérégrinations de Lyon à Genève et à Lausanne où, grâce à la recommandation de Calvin, il reçut, à l'Académie de cette ville, la chaire de Belles-Lettres et d'Histoire. Remarquons seulement, en passant, l'attrait irrésisti' le exercé par notre grand Réformateur alors à Genève. Lui que l'on ose accuser encore de froideur, de séclieresse, il est traité de père par la plupart des réfugiés. Son cœui* est ouvert à tous et il réchauffe celui des plus infortunés.

A Lausanne, Hotman rencontre celle qui devait être la patiente et fidèle compagne de son existence, Claude Aubelin. En 1555, nous le trouvons à Strasbourg où il occupe

une chaii'e de droit civil. Mais les questions politiques et religieuses le réclament tout entier, et il s'y jette désormais avec toute l'impétuosité de sa Toi robuste.

Eclate la conspiration d'Amboise ', noble et généreuse entreprise qui devait délivrer la France des tyrans qui la tenaient asservie : la famille des Guise. Mais elle est découverte et les huguenots payent cher leur patriotisme. Les bûchers s'élèvent partout, le carnage commence.

La djuleur d'Hotman est â son comble, c'est alors qu'il lance contre le cardinal de Lorraine son fameux pamphlet, le moins verbeux, sans doute déclare Ch. Read, le plus virulent â coup sûr et le plus terrible parmi les pamphlets fameux de tous les temps, YEpitre au Tigre de la France.

1 Luther et Calvin ont nettement séparé, du moins dans leur pensée la Réforme religieuse de la Révolution politique. « Ne combattez jamais contre votre maitre, fùt-il tyran, et sachez que ceux qui osent l'attaquer trouveront leur juge. C'est au pape que j'arrache m§pée, non à l'empereur » écrit Luther.

Calvin garde la même modération : « Nous mourrons, disait-il, mais dans la mort môme nous serons victorieux. Movicmur sed in morte quoque victores erimus. n

On comprend dès lors son attitude devant la conjuration d'Amboise. Accusé d'en avoir été le principal instigateur (car quelque temps auparavant il avait vu La Renaudie à Genève), dans une lettre à Coligny il raconte comment les choses se sont passées. « Quelqu'un, dit-il, me demanda s'il ne serait pas licite de résister à la tyrannie dont les enfants de Dieu étaient pour lors opprimés.... Je m'efforçai de lui montrer qu'il n'y avait nul fondement selon Dieu. » Son antagoniste fit « grandes lamentations de l'inhumanité qu'on exerce pour abolir la religion, même que d'heure en heure on attend une horrible boucherie pour exterminer les pauvres fidèles, n « Je répondis simplement, poursuit Calvin qu'il valait mieux que nous périssions tous cent fois que d'être cause que l'Eglise fut exposée à tel reproche. » Se heurtant à une résistance opiniâtre des conjurés, le Réformateur s'écria alors : Hélas ! je ne pensais pas tant vivre que de voir le jour auquel nous eussions perdu tout crédit envers ceux qui se renomment fidèles ! Faut-il donc que l'Eglise de Genève soit ainsi méprisée dç ses enfants ! » Cf. Lettres de Çalcin, tome II, 382.

C'est bien à lui que s'applique cette appréciation de H. Martin sur « l'âpre éloquence de la Némésis Calviniste » et sur les écrits « dont chaque ligne semble tracée à la pointe du glaive et avec le sang des martyrs. »

« Si le galant auteur eût été appréhendé, déclare Brantôme, quand il eût eu cent vies, il les eût toutes perdues. » En 1563, l'évêque Monluc l'appelle pour réorganiser l'Université de Valence. Le choix ne pouvait guère être meilleur. Emule de Cujas, dit un de ses biographes, Hotman joue un grand rôle dans la révolution scientifique qui au xvr siècle a renouvelé les méthodes d'étude et d'enseignement de la jurisprudence. Il recommande l'étude de l'histoire et des antiquités comme devant éclairer le droit. Il demande l'uniformité dans la législation, il réagit contre l'esprit des légistes.

L'école se releva rapidement tant était grande la renommée du célèbre jurisconsulte. Les étudiants accourent de toutes parts. « Il avait pris l'école de briques, dit îsidelet, il la laissa de marbre. »

Appelé à Bourges, en 1567, il y composa son Anti-Tribonien, le plus audacieux de ses ouvrages juridiques. Obligé de fuir, il y revient quelque temps après, et il s'y trouve lors du terrible massacre de la St-Barthélemy. Il ne dut son salut qu'à l'intervention d'étudiants Allemands qui le firent passer parmi leur suite.

Il se réfugia à Genève d'où il écrivait à Bullinger, le 30 octobre 1572: « Hier soir, je suis arrivé ici, sauvé par la Providence, la clémence et la miséricorde de Dieu, échappé

au massacre, œuvre de Pharaon Je ne puis dans ma

tristesse écrire davantage. Tout ce que je puis dire c'est que 50,000 personnes viennent d'être égorgées en France, dans l'espace de huit ou dix jours. Ce qui reste de chrétiens erre la nuit dans les bois : les bêtes sauvages seront plus clémentes pour eux, je l'espère, que le monstre à

forme humaine. ... Les larmes m'empêchent d'écrire davantage. »

Le 10 janvier 1573, il écrit encore : Le tj-ran devient de jour en jour plus furieux depuis qu'il a goûté le sang chrétien, il est devenu plus cruel qu'auparavant. Il faut renier Dieu ou mourir... Tels sont les édits de ce Phalaris!... Comme s'il pouvait y avoir une majesté dans un pareil monstre...»

Ces quelques fragments suffisent pour montrer l'indignation grandissante qui s'élève dans son cœur. C'est alors que la question se pose bien nette devant lui : Est-il juste que le tyran soit ainsi le maître absolu de la conscience de ses sujets ? Est-il juste de courber la tète sous un joug inique, destructeur de toute liberté ? Le peuple a-t-il été fait pour le roi, pour que celui-ci en use et en abuse selon ses caprices et ses folies f N'est-ce pas, au contraire, le roi qui a été institué pour gouverner sagement la nation *?

C'est dans ces sentiments que, de son cœur ulcéré, s'échappe comme d'une source trop longtemps retenue, ce jet puissant et enthousiaste d'une éloquence impétueuse : la Franco Gallia.

De Genève, dont le séjour est plein de dangers — disette, épidémies, tentatives menaçantes du duc de Savoie, Hotman, en 1579, passe à Bâle où il gagïie son pain en donnant des leçons. Il eut la douleur extrême d'y perdre sa femme — dimidium animœ meœ, écrit-il.

11 retourne à Genève « la mère des martyrs de France » ainsi qu'il aime à l'appeler ; mais il y retrouve les mêmes périls que quelques années auparavant. La famine, la peste sévissent avec violence, la ville est assiégée, les portes bloquées. Comment fuir? Déjà affaibli par la maladie, par les privations, avec une de ses. filles il entre dans un bateau. Il débarque à Morges, et comme il peut,

au milieu de grandes fatigues, il arrive enfin à Baie où il devait trouver la mort le 12 février 1590.

Quelques jours avant de mourir il avait écrit à un de ses amis ces paroles touchantes : a Telles ont été mes destinées que je puis dire avec le patriarche : Les jours de ma vie ont été courts et mauvais. Cependant mon courage n'est si abattu que je ne m'abandonne pas tellement à la tristesse et au deuil, que je ne sois soutenu par la confiance en cette fidélité que Dieu dans sa clémence et sa bonté nous a promis après cette misérable vie. »

Durant toute sa carrière terrestre, Hotman s'était efforcé de réaliser cette image qu'il traçait du jurisconsulte romain : « Les Romains ont voulu que leurs jurisconsultes fussent les oracles de tous les citoyens et prêts à leur découvrir en toute occasion le juste et l'honnête ».

Ce programme, auquel il voulut rester fidèle malgré les nombreux dangers qu'il courait, fut aussi celui qu'essaya de réaliser le grand politique dont nous avons maintenant à dire quelques mots : Du Plessis-Mornay.

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