S 2. — VIE DE DU PLESSIS-MORNAY
Nous n'avons pas la prétention de suivre pas à pas la vie de celui qui, à cause de son zèle pour la Réforme, de son amour pour les Eglises, reçut le titre de «Pape des. Huguenots». Nous voudrions seulement rappeler quelques traits de sa noble existence. Celui qui a si bien mérité ce portrait tracé par Voltaire :
« Jamais l'air de la Cour, et son souffle infecté « N'altéra de son cœur l'austère pureté »,
naquit à Buhy (dans le Seine-et-Oise actuel), le 5 novembre 1549 et mourut à La Forèt-sur-Sèvre, le 11 novembre
1623. Philippe de Moinay, seigneur du Piessis-Marly, était le flls d'un gentilhomme catholique, Jacques de Mornay, sieur de Buhy et de Françoise Du Bec Crespin qui adhérait déjà secrètement à la Réforme dont elle fit profession publique à la mort de son mari (1559). La première éducation du jeune Philippe fut toute protestante grâce à sa mère et aussi grâce au précepteur Gabriel Prestat, qui, sans en faire semblant, « coulait doucement à ses élèves les principes de la pure doctrine ».
S'en étant aperçu, le père le mit en 1557, au collège de Lisieux, à Paris, en lui donnant comme gouverneur un fervent catholique. Deux ans après, orphelin he son père, il rentra dans le sein de sa famille.
L'influence de cet intérieur huguenot, la lecture qu'il fit pour s'éclairer, du Nouveau Testament, le décidèrent à rompre avec l'Eglise Romaine et à embrasser une religion au service de laquelle il devait se consacrer tout entier.
11 résolut de visiter les pays étrangers pour compléter ses études. En 1565, ses humanités terminées, il alla étudier le droit et la jurisprudence à l'université d'Heidelberg ; il visita Francfort où il se lia d'une étroite amitié, qui dura toute leur vie, avec Hubert Languet. En 1506, il alla à Padoue poursuivre ses études de jurisprudence et se perfectionner dans la langue hébraïque.
Les années suivantes, pendant qu'avaient lieu en France la 2« et la 3« guerre civile. Du Plessis voyagea en Italie et en Allemagne.
A 23 ans, âge des passions généreuses, il entra dans le domaine de la polémique politique et religieuse par une dissertation sur l'Eglise visible et par deux Adresses aux insurgés des Pays-Bas qui voulaient secouer la domination espagnole.
Son désir le plus ardent était d'abaisser la puissance formidable fondée par Charles Quint. C'est alors qu'il
composa son « Discours au roy Charles IX pour entreprendre la guerre contre l'Espagnol es Pays-Bas ». Frappé par les raisons qu'il donnait, l'amiral de Coligny reconnut en Du Plessis une recrue précieuse et il venait de le charger d'une mission auprès du Prince d'Orange, lorsque éclata la St-Barthélemy. Philippe eut le bonheur de s'esquiver sous un déguisement et il échappa ainsi au massacre.
Réfugié en Angleterre, il y passa plusieurs mois. Sur les instances de La Noue il revint en France et prit part à l'entreprise dite du Jeudi Saint. Fait prisonnier à Dormans, il put payer sa rançon sans être reconnu.
Le 3 janvier 1576, il épousa à Sedan, « une femme accomplie en toutes sortes de vertus », Charlotte Arbaleste, veuve de Jean de Pas, seigneur de Feuquières, et aussitôt après il rejoignit le Roi de Navarre, chef naturel des Réformés qui, ayant déjà entendu parler très favorablement de lui, le fit entrer dans son conseil. A partir de ce jour il devait être le grand homme d'Etat et le grand diplomate du parti huguenot, ainsi que le plus fidèle et le plus distingué des serviteurs du Béarnais. Il fut tour à tour ambassadeur en Angleterre et dans le Pays-Bas, surintendant général de la Navarre, gouverneur de Saumur. Jusqu'à l'avènement au trône de son maître. Du Plessis lui rendit d'inappréciables services comme « guerrier habile, administrateur économe, politique profond, écrivain infatigable ».
En 1592 il traita avec Mayenne : les ligueurs posant pour première condition de la paix la conversion du roi, Henii promit de se faire instruire. Mornay crut à une conférence contradictoire où les deux partis devaient se faire entendre. Le roi de Navarre se garda de le détromper, et son abjuration à Saint-Denis, le 15 juillet 1593 fut, pour Du Plessis un véritable coup de foudre. Attaché à son
roi, certes il l'était, mais il était aussi trop profondément religieux pour oublier ses devoirs envers le Roi des rois. Les rudes observations qu'il adressa à son maître amenèrent un relVoidissement notable dans leurs relations. Cette disgrâce toutefois n'ébranla pas sa fidélité à celui qu'il aimait toujours et ne refroidit en rien son zèle pour les intérêts des Eglises.
En 1594 il obtint de l'Assemblée politique de Sainte-Foy, l'institution d'un conseil général. Il travailla tellement auprès de Henri IV, qu'il finit par obtenir du roi le célèbre Edit de Nantes, le 13 avril 1598.
Henri IV aj'ant obtenu du Pape ce qu'il désirait et n'ayant plus à le ménager fit revenir auprès de lui son ancien serviteur. Lorsque, le 14 mai 1610, le roi tomba sous le couteau de l'assassin, Mornay le pleura sincèrement. Connaissant les jésuites, il avait prévu la catastrophe et d'avance il avait pris les mesures nécessaires. Il présida l'assemblée de Saumur qui, autorisée par un brevet du mois d'octobre 1610, s'ouvrit le 22 mai 1611. Elle devait surtout s'occuper du renouvellement de la députation générale. Le duc de Bouillon, irrité de la présidence de Du Plessis, desservit l'assemblée auprès de la reine-mère, et lui suscita de nombreuses difficultés. Tous les efforts de Mornay tendirent à maintenir l'assemblée dans la prudence et la modération. Louis XIII le dépouilla de son commandement de Saumur et lui offrit le bâton de maréchal et 100.000 écus. Il les refusa. Il se retira alors dans son château de la Forêt-sur-Sèvre où il mourut le 11 novembre 1623. Quelque temps avant son dernier soupir on l'avait entendu murmurer : « Je ne suis pas ennemi de la vie, mais j'en vois une beaucoup meilleure que celle-ci. Je me retire de la vie, je ne m'enfuis pas. J'ai combattu le bon combat, j'ai parachevé la course, j'ai gardé la foi. »
Du Plessis Mornay a laissé plus de trente ouvrages. Les
plus connus sont ses Mémoires, correspondances, etc. ; son Testament ; diverses méditations ; un traité de l'Eglise ; le livre des Viiidiciœ contra tyrannos que Ton a longtemps attribué à Hubert Languet ^ Nous verrons un peu plus loin pour quelles raisons.
I Hubert Languet a été pendant si longtemps considéré comme l'auteur des Vindiciœ qu'il nous est impossible de ne pas au moins dire quelques mots de sa vie. Il naquit en Bourgogne, à Witteaux, où son père était gouverneur de la place, en 1518, un an api'ès que Luther eut affiché ses premières thèses. Il fit de brillantes études a Poitiers, puis à Padoue. D'une douceur peu commune il avait le don de s'attacher tous ceux qu'il fréquentait. La lecture du livre de Mélanchton sur l'àme, produisit sur lui une telle impression qu'il conçut aussitôt une estime profonde pour l'auteur et qu'il résolut de se rendre à Wittemberg pour faire sa connaissance. Il voyagea beaucoup, se liant avec les hommes célèbres de l'époque. L'électeur de Saxe le chargea de diverses missions diplomatiques dans plusieurs cours de l'Europe.
En 1570, nous le trouvons auprès de Charles IX où il représente les princes d'Allemagne. Mais il prononça une harangue tellement hardie devant le roi qu'il courut un grand danger. Défendant la cause de la liberté de conscience il s'était écrié : « C'est Dieu seul qui a puissance sur les consciences des hommes, qui même ne l'ont pas sur la leur propre, tant s'en faut qu'ils la puissent avoir sur celle d'autrui ».
II fut un des témoins des scènes horribles, des atïreux massacres de la saint Barthélémy. A grand peine il put échapper et quitter la France. Mais il emportait dans son cœur de patriote une blessure profonde et une grande pitié pour le tyran si oublieux de ses devoirs. Jusqu'en 1577, il représenta à la cour de Vienne l'électeur de Saxe. Puis il solUcita la permission de revenir en France, permission qui lui fut accordée, mais les troubles religieux étaient loin d'être apaisés et il alla s'établir à Anvers où il mourut le 30 septembre 1581.
Dans la préface de son écrit sur la « Vérité de la religion chrétienne » Du Plessis Mornay a pu dire de lui : « Is vixit qualis optimi mori cupiunt ». Il vécut comme les meilleurs désirent mourir.