‹ Hotman & Du Plessis-MornayChapitre 5 sur 9 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Leurs idées

g I. — PATRIOTISME DE HOTMAN ET DE DU PLESSIS

Nous voudrions tout d'abord répondre à l'accusation portée déjà par Matharel, et qui, depuis, a été si souvent reproduite contre les Réformés du xvi« siècle :

C'étaient, nous dit-on, des sans-patrie, des perturbateurs de l'ordre public, ennemis de tout gouvernement et qui, sous un apparent amour de la justice et de la liberté, voulaient détrôner la famille royale et maintenir l'anarcbie.

Nous ne pouvons pas, ici, entrer dans les détails et rechercher quelle était au xvi« siècle l'idée de patrie. Il est évident que nos pères ne la comprenaient pas comme nous la comprenons maintenant.

L'exaspération des protestants est parfois bien compréhensible; certaines de leurs paroles même peuvent nous paraître étonnantes. Mais voici des faits que l'on ne peut nier. Voici .des paroles que l'on ne peut mettre en doute.

Ecoutez Hotman. Il répudie cette ancienne sentence : « Le pays est partout où l'on se trouve bien ». Celui, dit-il, qui ne se soucie que de vivre à son aise mesurera toujours l'amour et l'affection qu'il doit à son pays, selon ses propres commodités.

II ne peut quant à lui, chasser de son esprit le ciel et Tair où il a premièrement respiré :

Nescio qua natale solum dulcedine cunctos Afltîcit, immemores nec sinit esse sui.

paroles que Simon Goulart a ainsi rendues dans sa traduction :

L'air du pays et demeurance heureuse A ne say quoy de douceur amoureuse Qui laisse en tous un joyeux souvenir Et l'appétit d'y vouloir revenir.

Mais, lui dit-on, parfois la patrie est si tiansportée de fureur et de rage qu'elle en devient cruelle â rencontre de ses propres enfants. Sans doute, répond Hotman en faisant appel à des souvenirs de l'antiquité romaine, il y eut dans la Grande Ville de cruels et barbares tyrans. « Mais pour lors fallait-il que les bons et vertueux personnages missent en arrière tout soin et quittassent toute sollicitude de leur patrie? IS'était-ce pas le temps plutôt, de lui venir en aide ?

Ah certes, il ne laisse pas de connaître combien sont heureux les pays qui sont sous l'obéissance de princes doux et débonnaires au prix de ceux qui gémissent sous la servitude des tyrans. Comme il aimerait voir son pays prospère. Comme son cœur de patriote regrette les temps heureux où la France, sa patrie bien-aimée était le rendezvous de toutes les âmes d'élite de l'Europe. Comme il regrette le temps où de toutes parts on accourait en foule dans les Universités Françaises. Maintenant hélas le pays est- miné, et travaillé parles guerres civiles. Et, horreur 1 certains même se plaisent à attiser le feu.

Que faite ? Va-t-il laisser les ennemis du sol natal, les Médicis et leurs affiliés papistes poursuivre leur œuvre de haine et de destruction ? Le peuple n'a-t-il autre chose à

faire qu'à gémir sous les coups des tyrans qui le dominent ? Il veut chercher un remède à ce mal dont tout bon Français a horreur.

De même qu'on ne peut refuser celui qui en temps d'incendie porte un simple seau d'eau, de si basse condition soit-il, il espère que les gens de jugement aimant le repos et le soulagement de leur pays lui sauront gré du travail qu'il va entreprendre. Il fouillera les chroniques, les histoires. Il fera connaître l'heureux état des temps jadis et il conviera le peuple Français à « réformer sa manière de vivre au moule des vertus, de ces grands personnages (nos ancêtres; et de réduire son état corrompu comme une musique désaccordée à ce bel ancien accord qui fut du temps de nos Pères. »

C'est ce même amour pour la Patrie, le désir ardent de la voir forte, grande, généreuse qui pousse aussi Du Plessis à faire quelque chose pour elle, et que l'on ne dise pas que c'est par esprit de sédition ou de révolte qu'il recherche les droits et les devoirs des princes et des peuples. Ecoutez-le, lorsque par exemple la Patrie est en danger, de quelle manière il entend que chaque citoyen s'acquitte de sa tâche : « La loy des déserteurs et traîtres est faite entièrement contre ceux qui ne sont souciés de leur patrie oppressée, les condamnant à même supplice que les soldats de cœur fdilli, qui, pour ne se trouver aux coups contrefont les malades ou jettent bas leurs armes et s'enfuyent. Il faut donc que tous en général et chacun en particulier crient après ce mal comme au feu, qu'ils y courent avec crochets et autres engins propres, qu'ils y portent de l'eau. Il ne faut point attendre que le capitaine de guet soit éveillé ni que le prévôt de la ville sorte en rue ! Que chacun puise de l'eau et monte sur le toit car il faut esteindre le feu.

Car, si tandis que les Gaulois eschellent d'emblé le Ca-

pitole, les soldats sont assopis de travail, les guettes dorment, les chiens n'aboyent point ; il faut que les oyes façent la sentinelle et crient alarme. » Qui ne sent 'dans ces paroles l'affection profonde d'un patriote qui, lorsque la patrie est en danger, va de son propre mouvement à son secours, poussé par le désir de donner s'il le faut sa vie pour elle.

On ne peut donc pas mettre en doute l'amour sincère et vrai de nos deux Réformés pour le sol qui les a vus naître, et s"ils cherchent un remède aux maux de leur pays, c'est uniquement pour son intérêt et non pour le leur propre.

Ils sont dans une extrême affliction de voir leur chère Patrie courir à sa ruine, en foulant aux pieds ce que l'homme doit avoir le plus à cœur de désirer pour lui et pour ses semblables : l'inviolabilité de la conscience et de la pensée, la liberté individuelle. Ce sont des droits qu'il n'est permis à personne de méconnaître et que le roi luimême ne doit point violer sous peine de se voir destitué par son peuple qui est le seul vrai souverain.

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