ETES
fortune du père de toute poésie ! Etrange abus de l'esprit classique le plus étroit ! Homère est révéré comme étant la source première de tous les principes littéraires, le modèle unique et le type éternel d’après lequel ont été faites toutes les poétiques ; et La Motte luimême, plus qu'aucun autre, constate ce préjugé ancien, contre lequel il s'élève !. Il n'importe. C’est en invoquant ces mêmes règles comme articles de foi, qu’il prétendra réformer Homère ; il s’'appuiera sur les prescriptions d’une poétique tirée du poème d'Homère pour retoucher et refondre ce même poème. Il ne s’en cache pas ; il s’en vante avec une sorte de candeur effrontée ?: « Je crois avoir » rapproché les parties essentielles de l’action, de manière qu’elles > forment dans mon abrégé un tout plus régulier et plus sensible > que dans Homère ». Le lecteur français est prévenu: on lui prèsente un poème imitè du vieil Homère, mais « court, intéressant > et du moins exempt de grands défauts »?. On pourrait croire, — si La Motte n’était évidemment de bonne foi, — que malicieusement il a poussé à l'extrémité de l'absurde l'application des règles et qu’il a voulu se moquer de ses maîtres, en portant à leurs dernières conséquences les étroits principes de la doctrine classique. Mais non, il est sérieux : il croit bien faire en donnant à l’'Iliade la régu- Jarité qui lui manque; il s'imagine qu'il a bien mérité des lettres, quand il a abrégé l’œuvre et l’a mutilée. Et l’on est presque tenté d’excuser sa témérité sacrilège, si l'on songe qu'il appliquait à la lettre, avec une logique qui devient amusante à force d’être sérieuse, les grands principes qui régissent la poétique particulière de l'Epopée. L'action est languissante, en effet, et diffuse: ne faut-il pas la concentrer, lui donner de l'unité? Les caractères sont mal tracés, variables et sans consistance : «J'ai songé à soutenir les caractères, >» parce que c'est sur cette règle, aujourd’hui si connue, que le > lecteur est le plus sensible et le plus sévère » #. Ne parlons pas des mœurs des héros rendues plus décentes, des Dieux soumis aux lois de la bienséance : corrections utiles, nécessaires, mais dont nous sommes redevables moins aux sages prescriptions de la poétique qu'aux sévères arrêts du bon goût. Dans le détail du poème, il y a bien d’autres réformes heureuses qu’exigeait la saine doctrine : c’est la narration qu'il fallait rendre plus rapide, car on sait qu'une bonne narration doit être brève, débarrassée de tout détail qui la retarde, ce détail fût-il le plus pittoresque du monde et au fond le plus
1 Discours sur Homère, Il, p. 14.
2 Ibid., p. 125.
3 Ibid., p. 122.
& Ibid., p. 130.
Re, des
essentiel . Il y a les descriptions, qu'il importe de rendre plus simples, moins chargées de minuties ; les comparaisons qui doivent être plus justes et moins fréquentes ; les discours, enfin, qui seront plus nets et mieux ordonnés. — Tout cela n'est-il pas bien raisonné ? Ces réformes ne sont-elles pas appliquées à propos? Et qu'auraient eu à dire les docteurs autorisés de l'Ecole classique en voyant que leurs élèves suivaient leurs avis avec une docilité si flatteuse pour eux, si désastreuse pour la poésie ?
Qu'auraient-ils eu à dire, sinon qu'il y a une règle au-dessus de toutes les règles, une règle qu'ils ont omis de proclamer : c’est que les préceptes de l’école sont bons pour les écoliers, que le génie ne les connaît pas, ou sait les violer à propos; enfin qu'à exagérer l'importance des prescriptions, on risque de faire perdre aux disciples trop dociles l'intelligence des grandes œuvres.
Il faut pourtant donner une idée de ce qu'est cet étrange Epitomé de l’Iliade. On se contentera d'étudier un des épisodes. On a choisi la mort d'Hector, d’abord parce que c’est le point culminant du poème et qu’à ce litre le morceau a dû être traité avec tout l’art dont le poète était capable ; ensuite parce que La Motte s’applaudit particulièrement d'avoir corrigé cet endroit, un de ceux sans doute qui, dans l’œuvre ancienne, lui ont paru le plus défectueux.
Le début du Livre XI° de l'Iliade française correspond au début du Chant XXII de la vraie Iliade. La situation est la même: Achille arrive bouillant de fureur sous les murailles d’Ilion. Hector est resté en dehors des portes pour lui faire tête. Là cesse la ressemblance. Dès lors l'adaptateur corrige et amende ; c’est-à-dire qu'il s'applique à énerver le discours, à rendre vagues les détails précis, à ennoblir les comparaisons, à rehausser les sentiments, à rendre plus vraisemblable et mieux liée toute la suite de cette scène dramatique.
La longue et pathétique supplication que Priam, du haut des murs, adresse à son fils, a semblé diffuse : elle est réduite en vingt vers très secs. Les détails en étaient trop crus, on les a soigneuse-
ment atlénués. N'est-ce pas une image affreuse et repoussante
qu'évoque le vieillard, quand il se représente mort, traîné par ses propres chiens et déchiré par eux dans le vestibule de son palais ? La Motte a discrètement esquivé ces horreurs ; il a remplacé les vers
! Discours sur Homère, II, pp. 129 sq.
Gr
nl le
d'Homère par un alexandrin bien vague et bien correct, qui ne donnera certes le frisson à personne :
« Si je tombe percé d’un poignard inhumain » 1.
Les paroles touchantes d'Hécube sont retranchées; c'était une redite inutile. C'est par respect pour les bienséances qu'on a supprimé aussi le geste si naturel et si pathétique de la mère qui, découvrant son sein, soulève ses mamelles etles montre en pleurant au fils qu'elles ont nourri, et qui va mourir. Non, en vérité, ce n’est pas là le geste qui sied à une Reine et l'excès de la douleur n'excuse pas un pareil oubli de la dignité. — Hector, qui attend Achille de pied ferme, est comparé, dans Homère, à un serpent qui brave le pâtre en tournant devant son repaire. Comparaison peu noble et qu'il faut relever : le serpent devient un « affreux dragon » et le pâtre un lion ?. — Le monologue d’Hector est long, diffus ; l'hésitation qu'il montre à braver la mort, songeant à demander Ja paix, n'est pas digne d’une âme chevaleresque : supprimons cette hésitation si naturelle d'un brave, abrégeons le monologue ; c’est beaucoup que de le laisser subsister, car chacun sait combien le monologue blesse la vraisemblance *; réduisons-le à quelques phrases sonores, d’un tour sentencieux.
Voilà les deux héros face à face. Hector n’osera pas fuir ; cette terreur subite qui le saisit est inexplicable, indigne d’un héros ; au lieu de cela il va, en loyal chevalier, faire appel à la grandeur d'âme d'Achille :
« (Mais) guerriers généreux, servons notre patrie, Sans pousser la valeur jusqu’à la barbarie ».
Cela du moins est grand et noble et digne d’un héros-philosophe. Toute intervention divine est supprimée ; les paroles de Jupiter et de Minerve sont un hors-d'œuvre ; les balances d’or, où sont pesés « les deux sorts du long sommeil de la mort », sont une invention oiseuse et ridicule ; inutile est l’appui prêté par Phébus à Hector ; odieuse la trahison de Minerve : toutes ces « imaginations » enfantines ne font qu'embarrasser et retarder l’action. Quand enfin les deux adversaires en viennent aux mains, pourquoi leur faire perdre le temps en bavardages oiseux, en bravades déplacées? Pressons l’action. En un instant Hector se trouve désarmé. Il fuit :
—« Ce n’est plus qu'en fuyant qu'Hector peut éviter Le coup mortel qu'Achille est prêt à lui porter ».
1 La Motte, Iliade, ch. XI, t. II, page 294. à 2 Id., ibid.
3 Discours sur la tragédie.
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Voilà une fuite admirablement motivée et La Motte n’a pas dû être peu fier de sa correction. Il a beau justifier à sa manière cette fuite en l’attribuant à une savante manœuvre du Troyen qui veut attirer son ennemi sous « la grêle des dards » lancés du haut des murs: tout habile tacticien qu'il est, son Hector ne produit pas moins l'effet d’un poltron. Chez Homère, Hector aussi a peur et prend la fuite ; mais cette terreur panique à laquelle cède tout à coup un intrépide soldat a quelque chose de mystérieux qui laisse intacte la valeur du Troyen. « Celui qui fuit est brave, plus brave celui qui poursuit. » La poursuite ne dure guère qu'un instant dans l'épopée française ; quelques réflexions morales, judicieuses et froides, remplacent la description si animée et si précise qu'Homère fait des lieux parcourus et des attitudes des coureurs. En revanche La Motte a une idée heureuse dont Homère ne s'était pas avisé : il ménage une très habile péripétie, là où le poète grec n'a su que faire tomber rudement, d’un seul coup, Hector dans la poussière. Chez lui le fugitif, tout à coup, « enflammé d’un généreux dépit », ramasse un des traits lancés des remparts, il se retourne furieux :
« ... Attends, dit-il, Achille, Attends, je ne fuis plus, ce trait est mon asile. »
Le combat recommence ; mais, toujours plus préoccupé des sentiments que des attitudes de ses personnages, le poète néglige de nous faire assister au combat ; il dédaigne ces exactes énumérations des coups portés et rendus, ces minutieuses et futiles descriptions des blessures. En un vers — admirons cette sobriété — il a décrit toutes les péripéties et l'issue de ce grand duel :
« Son ennemi lui porte un coup plus assuré. »
Ce beau vers, si pittoresque en sa précision, satisfait l’imagination peu exigeante du poète moderne. Les dernières prières d'Hector mourant, si touchantes et si nobles, sont froides et guindées chez l’imitateur :
« Que mes derniers soupirs désarment ta colère, Et touché de mon sort, sensible à la vertu, Respecte en moi l'honneur de t'avoir combattu ».
Dans Homère, Achille triomphant répond par une explosion de haine féroce: « Chien! Que n'ai-je la force et le courage de » déchirer tes chairs crues, à cause de ce que tu m’as fait! Non, non, » rien n’éloignera de ta tête les chiens insatiables.…... ». Sans doute il eût été difficile de faire passer en français ces invectives sauvages, le goût eût protesté avec horreur. Mais ne pouvait-on pas en adoucir
l’âpreté sans tomber dans l'extrême platitude et la recherche comme a fait La Motte :
« Non je ne connais plus de vertu que ma haine. ..... Cruel, tu n'as que trop mérité mon courroux ; D'un moment de pitié je me ferais un crime ».
Tel est le récit de la mort d'Hector, arrangé par La Motte suivant les exigences de la poétique, et accommodé au goût délicat des Français de son temps. On est heureux de constater que sa tentative échoua. Son Iliade eut peu de lecteurs et encore moins d’admirateurs !. Mais ne nous hâtons pas de faire honneur au bon sens du public d’une si juste sévérité. Les causes de l’insuccès de l’Iliade corrigée ne sont pas telles qu'on le pourrait croire. Peu de gens s'indignèrent de voir défigurer et travestir le vieil Homère ; nous savons au contraire que, durant le débat entre M" Dacier et La Motte, on s’égaya fort aux dépens des champions ?, et il est à présumer que le respect pour Homère ne gagna rien à la querelle engagée sur son nom. Ce qui détourna le succès, ce qui découragea Padmiration, c’est l’imperfection même de l’œuvre nouvelle, c’est l’étonnante faiblesse de la versification, la platitude prosaïque du style, c'est tout cet ensemble de défauts choquants sans une seule qualité, qui rangent le poème de l’Iliade bien au-dessous des œuvres les plus médiocres de La Motte et de toute l’école artificielle, — Quant à l’inintelligence complète de la poésie antique, à la mutilation du chef-d'œuvre ; quant à cette scandaleuse violence faite à une œuvre toute libre et spontanée pour la ranger sous les lois d’une discipline tyrannique, pour la plier aux exigences d’un plan méthodique et régulier : toutes ces audaces qui nous confondent, tous ces sacrilèges qui nous révoltent, n'étaient pas pour scandaliser Le public d'alors, ou du moins la plus nombreuse partie du public. Je crois même que, habitué comme il l'était à la régularité classique, à une beauté correcte, exacte et sèche, il eût volontiers applaudi à la téméraire entreprise de La Motte, et que, si l’imitation eût été seulement lisible, il se serait réjoui de pouvoir lire désormais Homère tout à son aise, sans fatigue, sans qu’il lui en coûtàt aucun effort pour suivre le cours très calme de la nouvelle épopée, sans que le bon goût fût jamais choqué par les écarts d'imagination, les excès de force et la verve surabondante du vieil aède.
1 On compteräit pourtant deux ou trois approbateurs. Ainsi Buckingham ie ; pe dans sa Correspondance avec Pope. — Ainsi Marivaux, « Jugement sur l'Iliade
en XII chants ». “is shit 2 Mme de Staal (Edit. Barrière, pp. 210-211). — Cf. d'Argenson (Mémoires).
Ap
Les Fables.
Allons tout droit de l’Iliade aux Fables !. La transition fait défaut. mais il n’en esl pas besoin : nous avons affaire à un auteur qui, par caprice, sautait d’un genre poétique à un autre, comme pour les épuiser tous.
Voilà donc enfin un genre que Boileau n’a pas classé, qui seul a échappé à la réglementation officielle. La Motte est libre d'agir à sa guise ; il n'a pas à craindre de violer la tradition, de se heurter à des règles établies. Allons-nous le voir, cette fois, profiter de la liberté qui lui est laissée pour se montrer poète original et créateur ? Hé ! non. Il a des hardiesses de pensée, des témérités de jugement ; mais il n’a pas su se débarrasser des entraves de son éducation. Ses fables, à part quelques nouveautés, souvent malheureuses, portent la marque de la fausse discipline classique ; c’est encore une œuvre d'imitation exacte et maladroite, c’est encore et par plus d’un côté de la poésie artificielle.
Fabuliste, La Motte ne nous laisse rien ignorer de « ce qu'il peut avoir d'heureusement original » ? :il a exposé des vérités nouvelles; — ïil a introduit des acteurs plus nombreux et plus variés ; — il a donné tout à la fois la théorie la plus complète et le plus parfait modèle du véritable style qui convient à l’apologue ; — enfin et surtout, lui seul depuis les anciens a inventé les sujets de ses fables.
« Je me suis proposé des vérités nouvelles », dit-il, avec ce tranquille orgueil qui lui est familier. Quelles sont-elles donc ces vérités qu'il revendique comme «siennes » ?
Ce sont des vérités morales le plus souvent, « c’est-à-dire utiles à la conduite des hommes»; mais des vérités qui ne soient pas
! Le recueil des Fables de La Motte parut en 1719 ; il se compose de six livres, précédés naturellement d’un « Discours sur la fable ».
2 Discours sur la fable, IX, p. 8.
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triviales ; et pour éviter la trivialité, notre fabuliste sème ses récits de remarques fines jusqu’à la subtilité, originales jusqu'au paradoxe. Mais il ne se borne pas à la morale commune ; ils’étend bien au delà du domaine réservé aux Esopes et aux La Fontaines. Il aborde hardiment les sujets les plus graves, il dit son opinion sur des matières que l’apologue n'est guère habitué à traiter ouvertement : politique, philosophie, théories littéraires, sciences, il sait tout, il enseigne tout.
Les fables contiennent toute une philosophie très raisonnable, étroile, mesurée, digne de l'ami de Fontenelle : savoir douter à propos et sans excès, suspendre son jugement et n’admettre rien qui ne soit prouvé par raison, prendre le monde pour ce qu'il est et les hommes.pour ce qu'ils valent ; tels sont les principaux articles de cette philosophie prudente, douce et froide {.
On tirerait saus peine des Fables un petit traité de politique. Le poète se vante d’avoir « fait quelques leçons aux Rois >» ?. Cela est vrai. Il leur rappelle que leurs droits sont compensés par de grands devoirs ? ; que le fondement le plus solide de leur absolu pouvoir, c'est le mérite personnel et surtout la vertu # ; il leur enseigne à détester la guerre et l'esprit de conquête 5. Le doux philosophe disserte bien un peu plus qu'il ne convient à un fabuliste; mais ces conseils si sages étaient adressés au futur roi de France, et si Louis XV se les était rappelés quelquefois, la critique pardonnerait de bon cœur au poète ses digressions inop- portunes sur l’art de régner.
La critique littéraire, la polémique même, tiennent trop de place dans les Fables : c’est encore une nouveauté qui n’est pas heureuse. Ces digressions, La Fontaine se les permet quelquefois ; La Motte les prodigue au hasard de son caprice ou au gré de ses rancunes. Même quand il parle aux enfants, il n'oublie pas assez qu'il a été mêlé à de bruyantes querelles. Son ressentiment contre Homère n'a pas désarmé : ille parodie indignement 6, ou bien il le travestit d’une facon grotesque en une sorte de bateleur forain, — double fante de goût.
Certaines idées familières s'imposent à son esprit avec tant de force qu’il oublie, pour leur donner place, les convenances du
1 Voir IX, p. 248, p. 345, p. 274, etc.
8 IX, p. 165, p. 333.
& IX, p. 383.
5 IX, p. 195.
6 IX, p. 278 et p. 165.
genre. Il trouve plaisant de railler une fois de plus l'enthousiasme poétique et de dire du mal de l'imagination !. Est-ce une vengeance ? Mais La Motte est déjà de cette école des poètes du XVII siècle qui ne séparent pas l’homme de l'artiste, et qui voient surtout dans la forme poétique le plus utile instrument pour propager des idées, faire triompher des intérêts ou satisfaire des passions.
Toutes ces réflexions littéraires ou critiques sont trop élevées ou trop fines pour des enfants. La Motte a prévenu le reproche ; il va fait la meilleure réponse qu’il pût faire: c'est que, tout en s'adressant à l'enfant, il écrit aussi pour l'âge mûr. Car, dit-il aux parents, non sans esprit :
« Laissez à vos enfants ce qu'ils en pourront prendre, Et gardez le reste pour vous » ?.
Il est bien vrai que souvent les « fables nouvelles » ne conviennent pas à l’énfant; elles dépassent la portée de son ‘esprit par la subtilité des idées, la profondeur des aperçus ou la hardiesse trop crue de certains détails *. Et pourtant c'est aux enfants plus qu'aux hommes que La Motte s'adresse ; je n'en veux pour preuve que les notes instructives qu'il a mises lui-même au bas des pages de son livre. Il a le souci, très honorable et peu commun encore, de rendre claires toutes les allusions et précis lous les faits. Même il faut signaler la préoccupation très nouvelle d'introduire dans la narration et dans la poésie des détails exacts, empruntés aux sciences. La Motte, préoccupé d'instruire, profite de toutes les occasions pour fournir au lecteur des renseignements justes qu'il emprunte à l'histoire naturelle, à l'anatomie. Il invoque l'autorité de M. de Réaumur au sujet du nombre des petits que fait l’araignée #. Le même savant lui fournit un témoignage certain sur un trait des mœurs de l'écrevisse. Mais parfois le poèle abuse de ces détails scientifiques ; il décrira par exemple avec une complaisance instructive et déplacée toute l'opération de la digestion. Là encore il dépasse la mesure. |
Evidemment La Motte se croyait un fabuliste très original, un poète doublé d’un penseur, pour avoir introduit dans l'apologue tant d'idées que le genre n’admettait pas. Et après tout, ce mélange singulier de la philosophie et de la poésie, de l'imagination et de la science,
LIX, p. 485.
> IX, p. 201. PR VAL 3 Voir par exemple IX, pp. 211, 242, 295.
“ IX, p. 63, note. — Cf. pp. 12%, 131, 139, 198.
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est un des traits les plus neufs, sinon les plus heureux, des œuvres poétiques de notre auteur et de son époque.
Dans ce laborieux effort qu'il fait pour renouveler la fable, La Motte s'applaudit d'avoir multiplié et varié ses acteurs !, avec plus de hardiesse et de liberté que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il prétend user des privilèges qu'Esope lui a transmis, mais en les étendant : « Introduisons à notre choix les Dieux, les Génies et les > Hommes ; faisons parler les animaux et les plantes ; personnifions » les Vertus et les Vices; animons selon nos besoins tous les » êtres » ?. Passe pour les Dieux, les Génies et les Plantes, mais j'ai bien peur que les Vertus et les Vices personnifiés ne soient rien que de rebutantes abstractions. Il importe peu à notre auteur, plus soucieux d'innover que de perfectionner. Aussi bientôt il renchérit sur sa pensée et la rend tout à fait paradoxale et fausse. « Les acteurs les moins usités et les plus bizarres, dit-il, deviennent > naturels, et méritent même la préférence sur d’autres, dès qu’ils > sont les plus propres, soit par l'agrément, soit pour la justesse, à > représenter la vérité dont il s’agit » ?, Et, avec cette intrépidité dans l'erreur qui lui est propre, La Motte passe à l'application d’un principe si faux : ils abondent dans les fables, ces acteurs inusités et bizarres, froides abstractions, sans vérilé, sans vraisemblance. Luimême paraît éprouver quelque embarras à nous les présenter :
« Imagination, Mémoire et Jugement ; Quels étranges acteurs, dit-on, pour une fable !... »#
Pour s'excuser il allègue l'usage, il en appelle au bon sens, mais on voit qu'il n’est pas à son aise; il a vaguement conscience de l'erreur où il est. Il s'efforce d'animer ces êtres de raison, qu'il a doués arbitrairement du sentiment et de la parole ; mais il a beau leur donner des titres et de petits noms ingénieux, ils restent ce qu'ils sont : des êtres à qui manque la vie, des acteurs qui n'agissent pas, ou qui ne remuent que parce que la main de l’auteur, mal cachée, manœuvre les fils qui les font mouvoir, pauvres marionnettes. « Dom Jugement, Dame Mémoire, Demoiselle Imagination *; Dame Justice et Sire Intérêt, Seigneur Présent et Seigneur Avenir À » : voilà de plaisants personnages et bien faits pour séduire l'esprit des
1 Discours sur la Fable, IX, p. 29.
2 Ibidem.
3 Ibidem.
& IX, p.184.
5 IX, p. 361.
6 IX, p. 301.
enfants et se graver dans leur mémoire. Le pot de terre et le pot de fer sont de ces objets familiers et simples qui peuvent être animés sans trop d’invraisemblance : au contraire la montre et le cadran solaire !, machines compliquées et savantes, parlent et dissertent d'assez mauvaise grâce. « Demoiselle Opinion » est la fille (fille naturelle) de Dame ou Demoiselle Ignorance, et ceux qui l'ont « nommée » sont ses parents maternels, J'Orgueil et la Paresse ?. Cette filiation des travers humains est une conception poétique bien déplaisante. La Fontaine parlait d’un autre ton; il est vrai qu'il n'avait pas le mérite de varier ses acteurs; mais ses personnages n'élaient pas monotones pour être moins nombreux et moins ingénieusement créés ; mais ses fables amusaient l'enfant, instruisaient l'homme fait; elles n'élaient pas, comme celles de La Motte — et c’est lui-même qui le confesse, — « des contes métaphysiques » 5,
Le manque de mesure et de tact se retrouve dans l’emploi du style familier. La Motte établit avec beaucoup de sens que le « familier est le ton général de la fable >; il y doit régner une « finesse naïve », un « familier ingénieux » ; * il convient encore, par une « mascarade ingénieuse », de transporter aux animaux des dénominations humaines. — Tous ces principes sont raisonnables. Par malheur le poète n'a pas le goût aussi sûr que le critique a le sens juste 5: trop souvent le style dépasse la familiarité, devient bas et trivial : l’ingénieuse mascarade tourne à la parade bouffonne.
C'est qu'il ne faut pas avoir trop d'esprit pour bien faire parler les bêtes ; témoin La Fontaine. Un homme d’esprit qui s’applique à être simple, qui se travaille pour être naïf, c'est l'étrange spectacle que nous offre La Motte. De bonne foi, il se propose d’être familier. Malgré lui, il raffine le naïf. L’émule de La Fontaine n'a pas l'habileté de son rival à mélanger le noble et le familier: il ne
sait pas aussi bien faire valoir par le contraste une expression
vulgaire, rendre piquante une image commune. Presque toujours, il force la note : où il croit être pittoresque, il est trivial ; ses Dieux
1 IX, p. 159.
2 IX tp: RAS
3 IX, p. 210.
k Discours sur la fable, IX, 30-35. — L'analyse est fine et assez juste.
5 Voltaire (Connaissance des beautès et des défauts de la Poésie et de l'Eloquence dans la langue franç., 1749), oppose aux «faussesnaïvetés» dustyle de La Motte les « vraies naïvetés » de La Fontaine. « Sa Majesté fourrée » est une image simple, naturelle et plaisante ; un « greffier solaire » pour dire un cadran est peu juste et peu agréable. — « Phénix » est bon ; un « phénomène potager », un « colosse », pour « une rave », est mauvais.
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badinent lourdement et sans grâce !. Les animaux ne sont pas non plus bien déiicats en leur langage ?. Les paysans eux-mêmes outrent et dénaturent le parler familier *; il y a de l'affectation dans leur Jargon rustique, de l'esprit dans leur grossièreté. Cette disparate du langage et de l’esprit se marque bien dans le discours du Jardinier qui offre au Roi son « phénomène potager » #, c'est-à-dire uno énorme rave quia poussé dans son jardin.
Décidément La Motte a eu tort de « vouloir suivre la Nature à la piste » 5: il ne l'a pas atteinte. Il se flatte de conter-naïvement, il n'y parvient pas : sa naïveté est gauche, ou maniérée f,
Il est moins heureux encore daus l’art de travestir les animaux en hommes. Là surtout, il manque de tact. C’est que la convention, si puissante soit-elle, qui règne dans l’apologue, exige foules sortes de ménagements et un grain de vraisemblance. La Fontaine observe la mesure avec un goût exquis. La Motte veut enchérir, il dépasse le juste degré, il devient prétentieux et cesse d'amuser : on apprécie l'ingéniosité de son esprit, on n’est point dupe de sa fantaisie poussée Irop loin. La Fontaine nous montre ? le Roi lion dans son « louvre »; le rapprochement est juste ; mais «le louvre emmiellé » et le « trône de cire >» de Muscan, roi des abeilles, me déplaisent et me choquent ® : c'est que la similitude est forcée, Deux chiens « font amitié » ; voilà qui est bien; mais si l’auteur ajoute : « dans la patte on se touche » ?, je me fâche : c'est une caricature ; jenai plus sous les yeux de braves bêtes de chiens, mais des animaux savants, triste espèce.
L’invraisemblance est un des plus graves défauts des « Fables nouvelles >. Elle s’étend des détails au sujet tout entier, à la donnée première, souvent fausse, et blessante à force de fausseté, Où at-on jamais vu les Faucons charitables nourrir les vieux Corbeaux leurs voisins 1° ? N'est-ce pas pousser trop loin le goût du merveilleux que
1 IX, pp. 161, 220, etc.
2 JX, p. 206.
3 IX, pp. 312, etc.
& IX, p. 206.
IX p.481:
6 D'après Ste-Beuve, on ne sent pas chez Florian même « l'arrangement artificiel comme chez La Motte, ni ce genre d'esprit qui, ayant pour point de départ une idée abstraite, a besoin ensuite de s'avertir lui-même qu'il faut être figuré, riant, familier, et mème naïf ». (Lundis, III, p. 244).
1 Fables de La Fontaine, Liv. VII, fab. 6°.