‹ Houdar de la MotteChapitre 11 sur 44 · SAP · texte numérisé non relu

SAP

S IX, p. 192. — Cf. p. 180.

10 IX, p. 143.

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de nous montrer un « Céladon américain » ! qui, pour plaire à sa belle, grimpe sur le dos d'une baleine et guide à travers l'océan cette étrange monture ? Il arrive que le litre seul est choquant par le rapprochement forcé de choses contraires : les Poissons et le feu d'artifice ?, l'Ecrevisse philosophe, titres prétentieux, énigmatiques, faits pour dérouter l'esprit si logique de l'enfant.

Un mérite que La Motte réclame et qui lui appartient en partie, c'est celui d’avoir invente les sujets de ses fables. Il se vante d’être tout à la fois Esope et La Fontaine ?. En effet beaucoup des sujets ont été imaginés par l’auteur : on ne le sent que trop. On pouvait lui abandonner cette gloire, pour le consoler de tant d'autres plus durables, qui lui manquent. Elle lui a été déniée pourtant. Un critique # affirme que « la plupart des Fables de La Motte- > Houdart sont prises ou de Pilpay ou du Dictionnaire d'Herbelot ou » de quelques voyageurs, ou d'autres livres ». Emprunts bien légitimes, qu'on n'aurait pas reprochés à La Motte comme des larcins, s'il n’avail pas réclamé avec fracas l'honneur d'avoir inventé ses sujets. Au reste il convient de rabattre un peu de ses prétentions à l'originalité : il lui arrive de refaire un apologue ancien alors qu’il prétend en inventer un nouveau : la morale est la même, l'intrigue diffère peu, les personnages se ressemblent ÿ. Mettons que ce sont rencontres inévitables. Pour le reste accordons à La Motte le mérite, auquel il tient, d’avoir inventé ses sujets. Mais que vaut au juste ce mérite ?

On vient de montrer les laborieux efforts qu'a faits La Motte pour ne pas ressembler à La Fontaine qu'il reconnaît pour son maitre, mais qu'il traite en rival. « Il eût voulu, dit un critique 6, s'éloigner de » lui tellement, qu'il devint presque impossible de les rapprocher > par comparaison ». Ambition malheureuse, comme tant d'autres de notre auteur. Où La Motte prétend renouveler l'apologue, ses

à Xp 287

21X, p.305 et p. 345. — Cela, sans parler des sujets et des titres inconvenants : .

« l'Enfant sans sexe », par exemple (p. 295).

3 Discours sur la fable, IX, p. 9.

k « Connaissance des beautés et des défauts de la poésie, etc, 1749 ». C’est peut-être Voltaire. Beuchot ne se prononce pas sur ce point. (V. Œuvres de Voltaire, Ed. Garnier, in-8, t. XXIII, p. 327).

5 « Le bœuf et le ciron », n'est pas autre chose que « le coche et la mouche ». — « Les oiseaux » rappellent « l'hirondelle et les petits oiseaux ». — « Les poissons et le feu d'artifice », a quelque analogie avec « les Animaux malades de la peste ». — « Le fromage », c'est « l'huître et les plaideursy, etc.

6 Auger. Mélanges philosophiques et littéraires, t. I, fragm. XIX, p.511.

innovations Sont contraires à la nature du genre. S'il donne les règles de la fable, sa réglementation est le plus souvent étroite et surannée. Enfin dans l'exéculion il est moins original encore : ses procédés de composition et de style sont ceux de la fausse méthode classique. Si on le compare à son grand modèle, c'est La Motte qui apparait comme le poète routinier, le classique maladroit ; c'est La Fontaine qui est le génie indépendant et hardi.

La première erreur du fabuliste novateur, c’est d’avoir inventé ses sujets. La Fontaine avait borné son ambition à mettre en vers les fables ésopiques. C’est que, sans le savoir de science certaine. sans avoir longuement disserté sur la question, La Fontaine sentait bien qu'un fabuliste n invente pas ses fables : un instinct secret, son expérience de conteur, ses lectures, tout lui disait que la matière des fables n’est pas le produit direct de l'imagination d'un seul homme, mais le résultat accumulé de l'expérience et de l'imagination naïve de nombreuses générations. Pas plus que La Motte il n'avait appris l'histoire liltéraire ; il n'avait pas des idées bien justes sur Esope, mais quelque chose l’avertissait que c’est une entreprise malheureuse de vouloir imposer à un peuple l'apologue le plus ingénieusement imaginé ; que, loin de là, c’est le peuple qui fournit au poète ses idées et les lui impose, et qu'il n’est satisfait de l’œuvre que s'il y retrouve des images familières, et les contes qui ont bercé son enfance. La Fontaine, avec un grand sens, imite tout bonnement le vieux campagnard Cervius dont parle Horace !: il conte des histoires de vieilles femmes, et il a raison, et ses vieilles histoires nous enchantent, non pas seulement parce qu’elles sont délicieusement contées, mais parce quelles sont vieilles. La Fontaine a deviné l'origine populaire de l'apologue, il a compris que la fiction merveilleuse sur laquelle ce genre repose exigeait de l’auteur qui reprenait ces vieux récits, des ménagements particuliers ; qu'il devait disparaitre d'ordinaire et s'effacer, pour laisser agir et parler librement ses personnages légendaires, les animaux et les dieux. Le vrai fabuliste donne une forme au bon sens populaire, comme le poète épique donne une forme à l'héroïsme national. C’est pour cela que le merveilleux de la Henriade est un « merveilleux de rhétorique »?, qui vient de l'école et ne « vient pas du peuple ». C'est pour cela aussi que les fables « inventées » par La Motte ont beau être très fines, très spirituelles quelquefois et

1 Horace, Sat. IT, 6.

2 St-Marc-Girardin, La Fontaine et les fabulistes, t. IL, p.259:

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toujours ingénieuses, ce ne sont pas de vraies et bonnes fables f. La Motte, par témérité d'ignorance, a rompu avec la tradition ; c'était une faute. Il n'a pas voulu être La Fontaine et il n’a pas été Esope. Et d'où vient cette grave erreur, cette espèce de contre-sens historique ? D'une maladroile application des principes littéraires du XVII siècle: on s'était accoutumé à considérer les genres et les œuvres abstraitement, en dehors du temps ; à ne les étudier que dans les traités et les arts poétiques qui en ont donné la théorie absolue ; des origines, pas un mot; rien des époques primitives el des littératures populaires. De là vint la méprise de La Motte au sujet des fables inventées : en dépit de l'oubli volontaire de Despréaux, il considère l’apologue comme un genre poétique déterminé, et il le traite comme tel ; quant à son origine et à sa nature même, il n’en sait rien et ne s’en met pas en peine. Aussi croit-il ingénument pouvoir composer des fables de toutes pièces, inventer des sujets et faire parler les bêtes, en l'an 1719, tout comme le prétendu Esope était censé l'avoir fait il y a je ne sais combien de siècles. Prétendre inventer des fables était une erreur; une erreur non moins lourde, c’est celle d’en avoir voulu changerle caractère et renouveler l'intérêt, en y introduisant des idées nouvelles, des pensées d'auteur et de philosophe. Saint-Marc-Girardin ? fait remarquer avec raison que dans la fable les idées de mise sont les idées générales, qui s'adressent à tous et viennent de tous ; au contraire les idées particulières, les idées d'auteur, conviennent rarement. L'apologue s'adresse aux enfants, il s'adresse aussi aux hommes, mais à condilion quils consentent à redevenir enfants en les lisant, qu'ils admettent la convention naïve des animaux qui parlent et aussi qu'ils se contentent de vérités générales et de sens commun, sans exiger des remarques trop profondes ou des observations trop fines $. La Fontaine s'était conformé à cette loi fondamentale du genre ; La Motte n’a pas daigné l'observer: tout son esprit n’a pu racheter cette méprise première. Plus il a d'esprit, plus ses fables sont fausses. A vrai dire, qu'est-ce que des fables philosophiques ? Une œuvre bâtarde quine s'adresse à personne ; elles risquent de déplaire aux penseurs, parce

1 Suivant Auger (Mélanges philosoph. et litt., 1828, t. I, p. 510), l'apologue est « un genre où le mérite de l'invention est à peine compté pour quelque chose, puisqu'il est douteux que La Fontaine ait inventé une seule de ses fables, et qu'il est constant que La Motte a inventé toutes les siennes ».

2 St-Marc-Girardin. La Fontaine, t. II, p. 252.

3 C'est pour cela sans doute que l'abbé de Pons ne put jamais faire apprendre à un sien neveu une seule des fables de son ami La Motte, alors que l'enfant retenait merveilleusement celles de La Fontaine. à

qu'il n'y à pas assez de philosophie ; alles déplaisent sûrement à la foule des leclours, parce qu'il n'y à pan awsez d'ingénuité, C'est la tentative malencontreuse d'un classique dévoyé, qui veut faire entrer de force dans une forme toute traditionnelle ot consacrée aux seules vérités générales, les spéculations hardies de l'esprit moderne, Un vrai classique s'en fût tenu aux idées communes, aux vérités de l'ordre moyen ; un esprit franchement novatour eût rejeté un cadre trop étroit pour enformer sa pensée, La Motte n'a eu ni cette logique, ni cette audace, Là encore il n'a su être tout à fait ni un élève docile, ni ui esprit émancipé : il n'est ni un vrai fabuliste, ni un véritable philosophe, pour avoir voulu être l'un et l'autre à la fois,

Le même esprit de routine involontaire, de servilté inconsciente, se fait sentir jusque dans le « Discours sur la fable », dans la théorie même du genre, c'est-à-dire dans la partie de son œuvre où La Motte d'ordinaire porte le plus d'indépendance, Cet homme, qui a passé une partie de sa vie à discuter les règles établies, à en contester la valeur, opposant à la loi étroile l'expérience individuelle et le génie original, établit à son tour pour la fable des régles « qui sont inapplicables à force d'être méthodiques » !, On dirait qu'il est ravi de ce que Boïleau à négligé l'apologue et qu'il profite de cet oubli pour légiférer tout à son aise sur la matière quilui est laissée, Le voici qui détermine dans leur ordre rigoureux les éléments qui constituent la fable ? : la vérité morale, puis l’allégorie, l'action et les acteurs, enfin le style, Tout cela est assez juste, Mais autre chose est le travail d'analyse du critique, autre chose Le travail Hibre du poète qui compose. La Motte a le tort de vouloir déterminer avec rigueur la arche invariable que doit suivre l'esprit du fabuliste ; la nature procède différemment, elle ne suit pas l'ordre logique qu'on veut Jui imposer, « L'esprit humain tantôt fra du précepte à l'action et - fantôt de l'action au préceple », et presque toujours « il conçoit du

- même coup tout cé qui est nécessaire à ses œuvres »?, S'agit-il de fixer la place où il convient de mettre la vérité qui ressort de l'allégorie ? même abus de la rigueur dogmatique, même parti-pris — tout classique — de soumettre l'auteur à des lois absolues, Passe encore si La Motte insinue que le mieux serait de n'exprimer la moralité nulle part dans la fable ; l'idée au moins est spéciense, Mais de quel droit soutenir que la Morale ne doit jamais venir au début? # Parce que, mise à la tête, elle émousse le plaisir de l'allégorie? Cela

4 St-Marc-Girardin, La Fontaine, t, 1, p, 25. 2 Discours sur la fable, IX, pp, 13 sq,

3 St-Marc-Girardin, La Fontaine, 1, 255,

4 Discours sur la fable, IX, p. 18, |

n'est pas juste : l’histoire vient après la maxime qu’elle doit confirmer : c’est un ordre tout naturel !. Ce qui pousse ici le poète critique, c'est un trop grand amour de la méthode, c’est le goût ultra-classique d'un prétendu bon ordre et la passion de la régularité.

Tous les principaux défauts de la poésie artificielle se retrouvent dans l'exécution et la forme des fables composition, description, caractères, style.

Dans la conduite des fables, il y a, je l'avoue, quelques-unes des apparences de la liberté ; non seulement la longueur du conte esi variable, depuis dix vers jusqu’à dix pages ; mais on y sent un effort pour diversifier, pour éviter la monotonie: des digressions, des réflexions plus ou moins piquanies, en suspendant l’action, rendent le développement plus agréable ?. Malgré ces mérites, l'œuvre demeure au fond assez pénible ; cela manque d’imprévu et surtout d'abandon ; on sent l'application, la recherche même dans la négligence. Les plus courtes fables de La Fontaine sont plus fortement composées et avec plus d’aisance que les récits les plus soignés et en apparence les plus abandonnés de La Motte. « La Colombeet la Fourmi» est un drame plus complet, plus vivant et surtout a plus d'unité, que tel long apologue de La Motte, que cette fable de « la Justice et l’Intérêt » *, par exemple, qui est tout un petit poème.

Les descriptions sont en général sèches et vagues, défaut plus sensible dans ces petits tableaux, où chaque trait doit avoir de la précision, où le moindre détail doit être expressif #. La Motte ne peint guère d’après nature, mais de souvenir et d'imagination. Aussi à peine trouve-t-on, en cherchant, quelque peinture bien venue, gracieuse ou forte, précise surtout. En voici pourtant une ou deux, pour être juste, qu’on peut citer. Encore ne sont-ce pas des tableaux complets, mais de simples esquisses. C’est d’abord la description de deux sources :

« L'une à flots résonnants tombait dans la campagne ; L'autre plus lentement roulait des flots plus sourds » 5.

Voici une description d’un beau jour ensoleillé qui n’est point

1 Cf. St-Marc-Girardin, La Fontaine, II, 259.

? Cf. la fable 5° du Livre I où La Motte recommande la variété (IX, p. 111).

3 IX, pp. 361-371. — « Quand La Fontaine est mauvais, c'est qu'il est négligé ; quand La Motte l’est, c'est qu'il est recherché » (Ghamfort).

& Comme exemple de descriptions médiocres, voir celle de la Dr au dans la fable 6° du Livre II, « Les singes matelots » (IX, p. 116).

5 IX, p. 169.

mauvaise, bien que le dernier vers ne vaille rien et que les attributs mythologiques fassent tort à la précision de la peinture :

« Sur son char lumineux devancé par les heures, Et de traits enflammés perçant le sein des airs, Le soleil du plus haut des célestes demeures Donnait le plus beau jour qu'eut jamais l'univers » 1

Dans la fable des « moineaux » — une des meilleures, —ily aun petit tableau de genre qui est joli; mais là même l'esprit de l’auteur nous gâte un peu la nature :

« Dans un bois habité d'un million d'oiseaux, Spacieuse cité du peuple volatile,

L'amour unissait deux moineaux,

Amour constant quoique tranquille, Caresse sur caresse, et feux toujours nouveaux. Us ne se quittaient point. Sur les mêmes rameaux On les eût vus perchés toute la matinée,

Voler ensemble à la dinée,

S'abreuver dans les mêmes eaux,

Célébrer tout le jour leur flamme fortunée, Et de leurs amoureux duos Attendrir au loin les échos.

Même roche la nuit est encor leur hôtesse ; Ils goûtent côte à côte un sommeil gracieux : L'une sans son amant, l’autre sans sa maîtresse

N'’eût jamais pu fermer les yeux.

Ainsi dans une paix profonde,

De plaisirs assidus nourrissant leurs amours,

Entre tous les oiseaux du monde

Ils se choisissaient tous les jours » 2.

Cela est long, il y a des détails d’un goût médiocre, trop de galanterie et d'esprit; mais le tableau est gracieux. De pareilles bonnes fortunes sont rares dans le livre des Fables. Le plus souvent les descriptions sont ternes, languissantes ct vagues.

Les caractères ne sont pas tracés avec cette décision du trait qui rend vivantes et personnelles les figures créées ou reproduites par un vrai poète. Aussi les physionomies des personnages ne se

gravent-elles pas dans la mémoire en traits ineffaçables. L'enfant qui a lu La Fontaine a vu les animaux en liberté, dans la variété de leurs attitudes vraies ; l’enfant qui a lu La Motte n’a vu les animaux qu'en peinture, en des attitudes convenues ou forcées. L'observation s'applique à toutes les autres espèces d'acteurs. Chez La Fontaine,

1AX, p. 133.

2 IX, p. 261.

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le roseau est un personnage aussi vivant, aussi réel que le lion ou le renard. Chez La Motte, dieux ou plantes, hommes ou bêtes, tous les acteurs sont représentés par des silhouettes à peine indiquées, souvent plus grimaçantes qu’expressives. Presque jamais l'écrivain ne trouve la ligne qui détermine avec précision une physionomie originale, individuelle. Ses personnages agissentils? les actes ne sont pas exactement ménagés en vue de faire ressortir leurs caractères. Parlent-ils ? leurs propos, ingénieux et spirituels, sont moins les paroles mêmes qui conviendraient à leurs mœurs, à leurs passions ou à leur nature, que des discours où l’on sent la rhétorique d'auteur. Les dieux ! sont des êtres abstraits ou des caricatures. Presque toujours La Motte aime mieux définir un personnage que de le décrire : procédé propre à une poésie classique qui se décompose. Le moyen le plus expéditif pour présenter un personnage c'est de dire non pas ce qu'il est, mais à qui il ressemble : ainsi, pour décrire une magicienne, il suffira de deux ou troisallusions mythologiques :

« Une sorcière de Carie, Une vieille Médée, une autre Ganidie » 2,

Les enfants eux-mêmes n'ont pas inspiré notre poète; il ne trouve pas pour peindre cet âge un de ces mots heureux que La Fontaine découvre en se jouant.

Fabuliste, La Motte n’a su ni peindre, ni faire parler les Bêtes. Cela est grave. Mais, après tout, cette indifférence ne peut guère lui être imputée : il la tient du grand siècle, rationaliste et cartésien. La Fontaine, trouvère attardé, a tort: l'animal est un être décidément inférieur, qui ne vaut pas qu'on s’attarde à l’observer, et à l'aimer.

La Motte était aussi mal placé que possible pour parler convenablement des bêtes: il ne pouvait niles aimer, niles connaiîlre. Il faut lui rendre justice pourtant. La raison lui montre l’absurdité de ce dur système cartésien de l’animal automate. Il se déclare nettement contre « l'intrépide cartésianisme » ; c'est peut-être, dit-il, une « débauche du raisonnement » d’avoir osé faire des animaux des machines #. Mais, cette concession faite à Ja raison, n'attendez pas qu’ils’intéresse

4 IX, p. 181.

2 IX, p. 91.

3 Discours sur la Fable, IX, p. 27. Cf. IX, p. 251, où ül s'élève « Contre l'orgueil cartésien Dont la logique aux animaux dénie 4 Crainte, désir et tout ; je n'y souscris en rien …. »

vraiment aux bêtes, à leurs mœurs, qu'il s'attendrisse sur leurs misères ou s'associe à leurs joies. Il les a vues, mais il ne les a guère observées ; il les a rencontrées, mais il n’a pas vécu avec elles. Leurs attitudes familières lui échappent ou bien il ne les marque que d'un trait fuyant et vague. Il sait assez bien des bêtes tout ce qu'on apprend sur eux dans les livres ; il a compté le nombre de petits qu'ils ont; au besoin il sait décrire le crocodile qui est un gros lézard ! ; il sait de bonne source que l’écrevisse rompt sa jambe brisée, à l'endroit favorable pour lui permettre de repousser mieux ?. Mais que m'importe cette froide érudition ? Toute cette science touchera-t-elle l’enfant ? et même le rendra-t-elle plus savant? Non certes, et La Fontaine en deux mots lui en apprend vingt fois plus. Là est l'erreur. Le souci de l'exactitude scientifique aurait son prix partout ailleurs que dans une œuvre poétique et surtout dans un livre de fables. Là, ce qui nous intéresse, c'est le trait saillant qui marque l'espèce, non pas le détail insaisissable qui la différencie aux yeux du savant. La Fontaine saisit et fixe d’un mot le trait distinctif de toute une race d'animaux : l'âne pour Jui comme pour l'enfant c'est « le coursier aux longues oreilles », le bouc est « des plus haut encornés », la chèvre est « l'animal grimpant >»; comment dépeindre mieux les souris et les rats, qu'en leur appliquant une épithète de nature, digne de l’'Homère des bêtes : c’est « la gent trotte-menu ? »

L'art de décrire une espèce entière d’un seul trait, large et décisif, fait défaut à La Motte. |

Mais il ne suffit pas de caractériser le genre, il faut peindre l'individu agissant dans l’attitude même qui convient à son caractère ou à la passion qui l'anime. Là encore La Motte est médiocre. Presque jamais il ne trouve l'épithète appropriée au caractère particulier de l’animal qu’il met en scène ; il ne ménage pas la description en vue de l'effet d'ensemble. Quel art chez La Fontaine, quels ménagements ! À côté du loup qui n’a que la peau et les os, voici le chien «gras, poli». Le chat est tantôt représenté l'œil mi-clos, dans l'attitude du félin à l'affût ; tantôt il prend une allure -hypocrite et papelarde, il devient « un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras ». C'est ainsi que le poète sait varier les caractères individuels, tout en observant la vérité générale. Dans une de ses fables, La Motte met en scène le chat et le chien, l’un franc, fidèle et bon, l’autre sournois et vindicatif, qui rend son compagnon

1 « Les deux lézards », IX, p. 82.

2 IX, p. 138.

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victime de sa haine hypocrite. Les deux caractères sont faiblement tracés. On essaie bien de nous faire connaître le chien :

« Ragotin, chien picard et sentant le terroir, Fidèle, et bien la meilleure âme Que dans son espèce on pût voir..... » À,

Je cherche en vain le trait expressif que La Fontaine eût déjà rencontré. C’est une pensée piquante et fausse qui résume le portrait:

« Jamais chien ne fut plus humain ».

Le Fabuliste n’eût pas non plus commis la faute de mesure et de goût où est tombé son successeur. La Motte décrit en quatorze vers, agréables et spirituels, tous les petits services que Ragotin rendait aux gens de la maison. C'est là se mettre en frais inutiles d’imagination, sans compter que le détail n’est pas toujours bien choisi:

« Quelquefois dans un petit coche De trainer les enfants il faisait son devoir ».

Quant au chat, le protagoniste du drame, on ne prend pas la peine de me le faire connaître; on l'appelle en passant « le traître de matou ». Mais aussi, l’auteur insiste sur les détails de la machination diabolique par laquelle il arrive à se venger ; il étrangle le musicien, — c'est Le serin de sa maîtresse, — ets’en va porter près de la loge du pauvre Ragotin, le « vrai corps du délit ». Voilà du même coup deux manquements graves aux lois du genre : le caractère du chat est mal dessiné, la conduite qu’on lui prête est tout à fait hors de la vraisemblance : tant de noirceur n’entre pas dans l’âme d’une bête, füt-ce un « traître de matou ». Ce chat et ce chien ne sont ni vrais dans leur caractère, ni vraisemblables dans leur conduite.

Nulle part La Motte n'est à l'aise quand il faut qu'il peigne les bêtes ou qu'il les fasse agir. Cela tient sans doute pour une grande part à la nature de son esprit; mais ce défaut lui vient aussi des habitudes de son éducation littéraire. Le goût général du grand siècle, l'exemple des maîtres, tout le détournait d'observer directement la nature, d'étudier ses modèles sur le vif. Contraint de mettre en scène des animaux, il préféra les représenter par des traits généraux et vagues. Sur cent vingt fables, il n'y en a que cinquante-cinq dans lesquelles les personnages soient des animaux ; ce simple fait prouve beaucoup : il montre que La Motte, bel esprit et poète classique, n’aimait guère à peindre des originaux à la fois si simples et si compliqués, qu’il avait le sentiment confus de

4 Fables, V, 4, p. 275.

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son impuissance et préférait prendre pour ses acteurs des hommes, des Dieux, personnages convenus et consacrés, ou à leur défaut, des êtres abstraits, qui ne demandaient ni une observation exacte, ni une reproduction fidèle.

Nous dirons pour conclure que La Motte !, bien qu'il se soit rendu plus libre dans l’apologue, n'a pas réussi à s’y affranchir des influences classiques. Quand il a voulu innover, il est sorti des limites du genre ; ses idées philosophiques sont déplacées dans des fables ; ses acteurs sont froids, immobiles ; son style tombe de la familiarité dans la bassesse; ses imitations comiques des mœurs humaines sont outrées et touchent au burlesque; il se vante d'inventer ses sujets sans s’apercevoir qu'il commet une erreur et un anachronisme. Le plan qui veut être varié et capricieux, est trop didactique ; la fantaisie même a quelque chose de compassé ; les caractères ne sont ni finement nuancés, ni largement tracés ; le poète enfin ne connaît pas la nature et n'aime point les animaux, il ne sait pas peindre l’une, ni faire agir les autres: deux défauts qui lui viennent d’un vice de sa nature, mais aussi de l'influence persistante de son éducation. La Fontaine, qui n'affiche pas tant de prétention, est bien plus original, il est plus inventeur, plus varié, plus vivant et dans sa correction classique il a bien plus d’aisance et de mouvement que n’en a La Motte, le novateur. L'un est un génie libre qui a adopté la forme classique et l’a accommodée à sa libre allure ; l’autre n’a que des velléités d'indépendance ; il s’insurge superbement, et il retombe dans la routine; il se proclame émancipé, et il traine après lui l'appareil des règles et des conventions.

1 Voltaire pourtant fit applaudir une fable de La Motte, qu'il donna et qu'on prit pour une œuvre posthume de La Fontaine. Les dupes de sa supercherie, tous gens d'esprit et de goût, se piquaient d'admirer le Bonhomme et de mépriser son rival : c'étaient le prieur de Vendôme, Chaulieu, le Chevalier de Bouillon, l'abbé de Bussy, etc. (v. Lettre à la Harpe, juillet 1772),

Le poète dramatique.

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