LEO E
pas toujours indiqué : ou bien, s’il est esquissé, ce n’est pas comme peut l'être un paysage réel, un coin de terre où il y a de vrais arbres, de l'eau qui coule et le soleil qui luit; la description est faite à grands traits vagues, à l’aide d’épithètes banales, d'images usées, empruntées presque toutes à la Fable.
Le lever du jour est un si admirable spectacle qu’un vrai poète ose à peine le peindre. Le poète artificiel n’a point de ces scrupules. Non seulement il retrace ce spectacle qu'il n'a jamais vu; mais il le fait décrire par un pâtre ignorant avec tout l'appareil des images mythologiques et des épithètes classiques :
« L’aurore vigilante effaçait les étoiles ; Pour la laisser régner la nuit pliait ses voiles ; Le doux sommeil cessait de verser ses pavots Et déjà Philomèle éveillait les échos ». 1
Ainsi l’art de La Motte n’est pas assez simple pour peindre des personnage réels, pour analyser des sentiments vrais, pour décrire la nature. Il n’est pas non plus assez raffiné pour s’étudier à produire l'illusion du naïf et du simple, pour se complaire à reconstituer avec une patiente industrie les mœurs dans leur vérité particulière, de temps, de lieu et de condition. Tout l'effort du poète se borne à raffiner dans le détail, à faire oublier la pauvreté du fond à force d'esprit et d’ingéniosité. Les Eglogues sont souvent agréables à lire, elles sont toujours spirituelles et ingénieuses; mais, par leurs qualités comme par leurs défauts, elles montrent bien ce qui manquait surtout à cette poésie classique dégénérée qui est la Poésie artificielle : la spontanéité de l'inspiration, le sens et le goût de la nature.
La Poésie Epique — L’Iliade en XII chants.
Continuant l’attristante revue des poésies de La Motte, nous arrivons à l'œuvre la plus malheureuse, à la plus grande erreur, à l'Ihade en douze chants. Tout a été dit sur cette pitoyable contrefaçon du plus grand des originaux. Tant d’injures ont été jetées
1 Eglogue 16°, III, p. 401.
à la tête du malencontreux parodiste, et par ses contemporains et par la postérité !, que, toutes méritées que sont ces injures, nous n’aurons pas le courage d'en ajouter d’autres: une sorte de pitié nous prend, qu’on nous pardonnera, si elle ne fait pas tort à l'équité de notre Jugement. Au reste, la « nouvelle Iliade + est avant tout une lourde machine de guerre que La Motte a gauchement manœuvrée dans sa grande bataille contre les Anciens. En tant qu’elle est la critique complète de l'Art ancien, l'Iiade française a un certain intérêt historique, et nous y reviendrons. Comme œuvre poétique, cest de beaucoup le plus faible des ouvrages de La Motte, ce qui n'est pas peu dire.
L'Iliade en douze chants ne vaudrait pas la peine d’être étudiée, si nous n’y trouvions de quoi confirmer l'opinion que nous cherchons à établir dans cette première partie : les poètes de ce temps avaient perdu le sens de la vraie poésie ?, ils étaient étrangers à la nature et insensibles au génie, les règles leur cachaient l’art, les lois judaïquement interprétées leur masquaient la beauté naturelle et simple.
En effet, ce qui choque surtout dans l’Iliade de La Motte, c'est la prodigieuse ignorance de l'histoire, la confusion des époques et surtout la méconnaissance de tout ce qui est spontané, génial et primiüf. Cet esprit, actif pourtant et ouvert, sur ce point demeure obstinément fermé. Il ne conçoit pas ce qu'a été Homère ; il ne soupçonne rien de l’art ni des mœurs antiques. Certes il était difficile, dans l’état de la critique #, de se faire une juste idée de cette poésie primitive, éclose spontanément, née des mœurs mêmes et de l’état social dont elle est l’image, antérieure aux règles, libre, nue et belle, comme le corps qui à grandi sans entraves. Sans entrer dans le détail des erreurs, on peut dire que toute son Iliade, depuis le premier vers jusqu’au dernier, n’est qu'un seul et énorme contre-sens.
Fréron #, parlant de l'ouvrage qui nous occupe, a dit un mot juste : « Le sentiment et la nature ont deux mortels ennemis, l'Esprit
1 V. Paul Albert. Litt. franç. au X VIII: s., p. 64.
2 « Une étude superficielle de l'Iiade vue à travers l'Enéide faisait croire qu'un poème épique se compose essentiellement d’un héros, d'une forte dose de merveilleux, et d'un certain nombre d'épisodes donnés, remarquable définition comme on le voit, d’après laquelle la Henriade sera un poème, et la Divine Comédie ne le sera point ». (Ern. Bersot, Etudes et pensées, p. 354).
3 Maury. L'ancienne Académie des Inscriptions, p.233. « Les bons auteurs du siècle de Louis XIV savaient sans doute à merveille le grec et le latin, mais ils avaient manqué de cette intuition des temps et des lieux qui donne la couleur, là où l'intelligence grammaticale ne donne encore que le dessin » (Cf. p. 235).
& Année littéraire, 1754 (t. VI, p. 127).
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et l'Art ». Rien n’est plus vrai. C'est au nom de l'Esprit que La Motte a refait l’Iliade, au nom de l'Esprit et d’un prétendu bon goût, que choquaient la rudesse des mœurs homériques, le défaut de mesure, et toutes les bienséances outragées. C’est au nom de l'Art et des Règles qu'il a voulu corriger Homère, qui ignorait l'art et ne savait rien des règles. De là cette formidable méprise de l'étrange adaptateur.
Homère n'avait pas d'esprit et n'avait guère de goût. La Motte lui prêta de son fonds ce qui lui manquait. Mais il lui fit payer cher sa générosité. Grâce simple des descriptions, naïveté des sentiments, vérité précise des attitudes, franchise un peu crue des passions et des paroles, tout ce qui fait la vie et la jeunesse du poème, l'impitoyable réformateur l’a enlevé, amputé. Où sont les belles épithètes, expressives et monotones, qui, toujours répétées, paraissaient toujours nouvelles aux imaginations encore neuves ? Où sont les descriptions minutieuses et précises, interminables et vivantes, où se complaisait la curiosité avide des auditeurs naïfs ? Où sont les longs discours des Nestors verbeux? les véhémentes harangues, émaillées d’injures pittoresques et sonores, des héros courroucés ? les naïves paroles que les guerriers adressaient à leurs chevaux, fidèles compagnons de leurs exploits et de leurs dangers? Où sontils les Dieux enfants, toujours émus, toujours bouillants des passions terrestres ? Et cette charmante intimité des hommes et des dieux, qu'est-elle devenue ? En vérité, mieux vaudrait demander ce qui reste de tout ce monde fantastique et réel, de ce tableau si simple et si complet, où revivent les hommes et les choses, les passions et les mœurs de l'âge héroïque. — Mais aussi «l'aimable simplicité du monde naissant», n’était pas pour enchanter un La Motte, ni pour retenir longtemps la foule des contemporains, tous gens d'esprit, tous gens de goût, hélas ! ! On hésita entre la bonne, l'honnête et sincère traduction en prose de M" Dacier et la parodie versifiée de La Motte ! La vérité est qu’on ne lut guère plus l’une que l’autre, et que, sauf quelques érudits, gens suspects, l'attention publique se détourna de ces choses anciennes, dont la saveur trop rude rebutait les palais délicats. Poètes et lecteurs, tous avaient également perdu ce sens particulier, ce sens délicat qui fait goûter et préférer les choses simples et fortes, naïves et vraies, étranges, mais vivantes. L'esprit avait tué le sentiment.
La Nature aussi lächa pied devant l'Art tout-puissant. Singulière
4 Cf. un tableau de Wille (reproduit dans P. Lacroix ; Le X VIII siècle, p. 443) : «un poète présentant un poème épique à une belle dame qui est à sa toilette ». Cela est piquant et instructif.