I. — LES TRAGÉDIES
« La Motte s’est avisé sur Le tard d’être poète tragique » ?. Il avait près de cinquante ans lorsqu'il fit jouer sa première tragédie ?. Quels motifs l’ont poussé à remettre sa situation si bien établie aux chances d’un début hasardeux ? quelles causes l'ont déterminé à se faire « poète de cothurne » à l'heure où les poètes heureux et les académiciens ne songent d'ordinaire qu'à jouir des avantages d’une fortune littéraire acquise ?
Depuis plus de vingt ans, La Motte rêvait de faire une tragédie #. Mais son ambition était contenue par des craintes et des doutes.
Bien des motifs le devaient retenir. Auteur d’opéras applaudis, et presque riche, il n'avait, pour fouetter sa passion, ni la nécessité de s'enrichir par le théâtre, ni ce démon impérieux qui pousse les jeunes poètes à goûter l'ivresse des triomphes dramatiques. Mais, sans parler de l’hésitation qu’il pouvait avoir à risquer en un jour une réputation établie, d'honorables scrupules le retenaient. Il nous l’a dit lui-même : les difficultés quasi insurmontables de la tragédie classique l’épouvantaient ; il jugeait insuffisant l’apprentissage dramatique qu'il avait fait dans ses Opéras, « ces tragédies tronquées » # ; enfin il balançait à entreprendre un grand poème tragique, parce qu'il ne s’élait encore essayé qu'à des œuvres de médiocre étendue. Il attendait de rencontrer un sujet si heureux qu'il fit céder ses hésitalions, « une action théâtrale qui le frappt » par sa singularité et par sa grandeur » ÿ.
D'autre part, de très puissants mobiles le poussaient à s'aventurer. Il était avide de toutes sortes de gloire : comme disaient ses ennemis, <il voulait obtenir la palme de l’Universalité ». Une émulation
1 Marais. Journal.
2 Il avait exactement 48 ans. — Les Machabées. 6 mars 1721.
3 {er Discours sur la tragédie, IV, p. 23.
à Ibid., IV, p. 24. N 5 Ibid., IV, p. 46.
plus particulière le piquait : le succès récent de l'Œdipe du jeune Arouet dut précipiler sa détermination. D'autant mieux qu'en ce moment même, La Motte, fort vivement attaqué, sentait le besoin de restaurer sa renommée par des succès nouveaux, et de consacrer sa gloire depoëteacadémicien parla popularité que donne seul le théâtre.
Mais la raison qui sans doute le détermina à composer des tragédies, ce fut le désir de mettre en pratique ses théories, d'essayer par une expérience la valeur de ses idées.Il avait beaucoup réfléchi sur l'art dramatique avant de rien écrire : il apercevait les points faibles du système classique, il ne prétendait pas le détruire, mais le corriger. Il se flattait de prouver par l'exemple qu’un philosophe pouvait transformer la tragédie, en tirer un drame plus libre et plus varié 1.
Par malheur ces belles réformes restèrent à l’état de projet. Les « Discours » sont remarquables par la hardiesse de la critique. Les tragèdies elles-mêmes sont assez faibles, d’une exécution timide et incertaine. La Motte disserte sur la tragédie comme un disciple de Fontenelle et un devancier de Diderot : il compose presque toujours comme un médiocre élève de Racine.
Ses trois premicres tragédies ? furent très bien accueillies du public ?; la dernière seule, Œdipe, n'eut aucun succès. Mais il ne faut pas s'y tromper: les applaudissements ne s'adressent pas aux parties les plus originales des tragédies, aux beautés neuves. L'admiration ne s'arrête pas à ces nouveautés modestes dont La Motte était si fier. Ce qui détermina le succès, ce fut la fidélité du poète à reproduire le type consacré de la tragédie classique. Les Machabées, pendant quelques jours, passent pour une œuvre posthume. et non indigne, de Racine #. On applaudit Romulus, où l’on croit saisir comme un écho de la grande voix de Corneille. Le Théâtre de la Foire et les Italiens protestent seuls et vengent le bon goût. Les spectateurs en foule se réjouissent de retrouver l'image de la grande (tragédie ÿ ; ces Français sceptiques de la Régence
1 Cf. Discours préliminaire, t. IV, pp. 3-5.
2 Les Machabées, 1721. — Romulus, 1722. — Inès de Castro, 1723. — Œdipe, 1726.
3 Les Machabées eurent quinze représentations successives.
& Cf. Frères Parfaict, t. XIV, p. 414. Ils donnent un extrait du Mercure, mars 1721, dont le premier jugement est tout favorable à La Motte. On y loue même la versification. La pièce est attribuée à « quelque génie nouveau ».
ë Une part dans ce succès revient aux excellents interprètes : au vieux Baron dans les Machabées ;: dans Inès, à Mio Desmares, que La Motte préférait à Mic Le Couvreur: il lui trouvait plus d'âme. (Cf. d'Alembert, Eloge de La Motte,
Ed. Belin, 1832, t. IIT, pp. 246-252).
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ont une foi : ils croient à la tragédie {. Si la voix de la critique s’élève, ce n’est pas pour protester contre la banalité monotone de ces contrefaçons de Racine; c’est au contraire pour réclamer, au nom des règles et d'Aristote, contre des libertés qui nous paraissent ridiculement timides, et des hardiesses qui nous font sourire.
Les habitudes d’admiration routinière, chez un public qui acceptait si aisément les plus grandes audaces de la parole et de la pensée, font comprendre et excusent en partie la timidité de l'exécution dans les tragédies de La Motte. Cette timidité paraîtra plus grande el plus choquante, si on compare ses Discours à ses pièces, ce qu'il propose de faire à ce qu'il fait ?.
A l'entendre disserter, il s’est affranchi de toutes les « régularités superstitieuses » ?. [n’y a pas une seule des prescriptions classiques qu'il n'attaque et ne ruine.
Il démontre que les trois unités sont des règles déraisonnables, et qu’on peut faire une tragédie excellente en les violant toutes #. Il condamne l’abus de l'Amour au théâtre, de l’amour vague et impersonnel. Il proscrit les récits « insipides » *, les monologues invraisemblables et monotones $, « les confidents > qui n'ont pas plus de part à l’action que les spectateurs » 7. D'un autre côté, il recommande de faire la part plus large au spectacle et à l’action. Toute cette critique ne manque pas de hardiesse pour l'époque ; cela semble promettre une composition plus libre etplus originale. Par malheur ce ne sont que des velléités d’affranchissement non suivies d'effet. Et cela est si vrai que La Motte lui-même confesse sa fidélité à suivre des lois qu'il conteste ; ce n’est pas sans regret qu’il fait cet aveu, il est un peu confus de sa docilité. « Je n’ai fait que quatre tragédies, et j'ose me vanter, » puisqu'il le faut, d’y avoir été du moins aussi fidèle aux unités > que nos plus grands maîtres. On ne saurait me reprocher de > w'être affranchi d'aucune des contraintes établies » 8. Cette fois La
1 C'est seulement 30 ans plus tard que Crébillon le fils regardait la tragédie comme la plus désopilante bouffennerie que l'esprit humain eùt su inventer. (V. Mercier. Tableau de Paris).
2 « Toute la hardiesse de La Motte est dans la préface ». Villemain, XVIIIe siècle.
3 Discours préliminaire, t. IV, p. 19. — Cf. 2° Disc., IV, p. 148 « la superstition de l’art ».
& {er Discours, pp. 37, 38 sq., et surtout p. 42.
5 2e Discours, p. 184.
6 3e Discours, p. 280.
1 Ibid., p. 277. 4
8 sue des Réflexions, où l'on peu à M, de Voltaire, t. IV, pe 129,
Motte était sincère. Peu de poètes ont plus fidèlement reproduit le modèle uniforme de la pure tragédie classique.
Le choix des sujets ne trahit guère le réformateur. La Motte puise aux mêmes sources que ses devanciers : il imite Corneille s’il choisit le sujet pseudo-romain de Romuius ; s'il adopte le sujet religieux des Machabées, c'est sur Racine qu'il se modèle. Œdipe est une matière vingt fois traitée qu’il reprend et qu'il essaie de rajeunir. Le sujet d'Inès de Castro est plus neuf; mais c'est une bonne fortune dont il ne faut pas savoir trop de gré à l’auteur ; le hasard y a plus de part que l'instinct poétique et la réflexion. En effet, pour lui comme pour ses maîtres, l'invention du sujet, la matière historique importe peu. Il n’est pas frappé d’abord (quoi qu'il dise) par la grandeur du sujet, la beauté des situations, l'intérêt des caractères que lui fournit l’histoire ou la légende. Cette façon de procéder si naturelle, qui est celle de Shakspeare, de Lope de Vega et de quelques dramalurges romantiques, n’est pas la sienne. Il va de l'idée aux faits : il commence par concevoir et combiner dans son esprit les éléments généraux de son drame, les principales situations amenées logiquement par le conflit des passions ; il échafaude ainsi l'appareil abstrait de la tragédie : après cela, ilse met en quête d'une matière historique conforme à son idée, d’un ensemble d'événements et de personnages réels qui puissent donner un corps à sa conception première. La pièce où La Motte a appliqué avec le plus de rigueur ce procédé de composition à priori, est précisément Inès, c'est-à-dire celle deses tragédies où l'histoire lui fournissait le drame tout fait. Les critiques les plus bienveïllants, sans songer à blàmer cette méthode de composition, la marquent en termes très nets. Ainsi d'Alembert ! : « On dit que La Motte fit absolument d’imagination » le plan d’Inès de Castro, et qu’ensuite il pria ses amis de lui >trouver dans l'histoire un événement auquel cette tragédie pût » s'appliquer. Ils ne trouvèrent que celui d'Inès.…. > Sautreau de Marsy, le biographe le plus impartial de La Motte, s'exprime à peu près de la même façon. « .…. Il est évident qu'il avait acquis > une connaissance profonde du cœur humain en recherchant » soigneusement ce qui peut faire sur lui le plus d'impression. » Il avait trouvé que l'amour malheureux d'un côté, de l’autre > l'orgueil du rang vaincu par la nature, étaient susceptibles de »> produire le plus grand attendrissement. Ce fut probablement > d’après ces réflexions qu’il bâtit son RIRÈRe et l'excellence de
1 Eloge de La Motte. Note à la page 148 du t. III. — D'Alembert pate sans doute d'après l’auteur des « Anecdotes dramatiques », art. Inès,
» son discernement sut tout préparer et (out mettre en ordre » f.
Donc, c’est un fait admis par les critiques les plus modérés que La Motte se préoccupait de l’idée plus que des faits, qu'il concevait son drame avant de savoir par quels acteurs il le ferait exécuter, el que par suite, il tenait plus de compte des sentiments généraux, de la marche logique des passions, que de la réalité historique des événements, de la mobilité et des contradictions si naturelles au cœur humain. C’est la méthode classique. La Motte l'a employée en composant son Inès de Castro, et à plus forte raison dans ses autres tragédies. Chacune d’elles a été bâtie en l'air, pour ainsi dire, avant de reposer sur la terre ; chacune est née d'une idée préconçue, d’une intention calculée de produire un certain effet déterminé. C'est ce que nous paraît avoir démêlé avec beaucoup de sagacité Sautreau de Marsy ?: « La Motte, dit-il, avait voulu être > sublime dans les Machabées ; l’héroïque dominait dans Romulus. > Qui aurait pu deviner que le pathétique serait le genre dans lequel » il devait avoir le succès le plus brillant et le plus durable ?... » Oui, La Motte a voulu, dans chacune de ses pièces, produire une impression particulière : il s’est proposé d'être successivement sublime, héroïque, pathétique ; dans Œdipe, il a eu le dessein de produire un effet nouveau ‘et plus poignant, celui de l'horreur tragique.
On ne veut ni louer, ni blàmer absolument ce procédé de composition ; il n'est pas mauvais que la raison précède et conduise imagination el la sensibilité. Mais ce qu'il est permis de critiquer, c'est le choix trop peu original des sujets, c’est l'habitude de subordonner les faits à l'idée, la vérité contingente à la vérité abstraite ; c'est enfin la préoccupation {rop sensible de produire dans chaque pièce un certain effet général C'est par là que La Motte dans ses tragédies, même dans Inès, s’est montré un disciple trop docile des maîtres classiques : non point parce qu’il emploie leur méthode, mais parce qu'il l'exagère.
Il y a, dans la conduile des pièces, de grosses fautes qui seraient excusables chez un disciple convaincu de la doctrine classique, mais qu'on pardonne malaisément à La Motte, parce-qu'il ne croit pas à certaines prescriplions qu'il observe contre sa conviction, par une
1 Précis sur la vie et les ouvrages d'Houdar de La Motte, par Sautreau -de Marsy (Tiré des Annales poétiques, art. La Motte, t. XXIV, Paris, 1785).
2 Ibid., p. 25. Sautreau de Marsy appelle cela « chercher à moissonrier des couronnes dans tous les genres de tragédies ».