‹ Houdar de la MotteChapitre 18 sur 44 · RS EE · texte numérisé non relu

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1 Ces adaptations paraissent avoir été à la mode vers co termps-lh, Les fréres Parfaict (t. XV, p. 333), mentionnent en 1719 « le Faucon », par l'abbé Pellegrin et la Délle Barbier, Il y a d'autres exemples,

- 2-D'après les Anecdotes Dramatiques, le Magnifique sorait Le premier exemple

d'une pièce en deux actes.

3 Œuvres, t. V, p. 105.

& TT. Viet VII des Œuvres complètes.

je

les suffrages de l’Académie, crut devoir renoncer àun genre considéré comme inférieur.

Dans le drame lyrique même le plus régulier, qui est l'opéra, le poète est très libre. Le choix des sujets est illimité ; tout est permis, l’histoire de tous Les temps !, les légendes de tous les pays et même le merveilleux des romans de chevalerie ?. La conduite des pièces n’est pas assujettie aux unités ?. Même La Motte inventa un genre plus libre encore, qu’on appela « Fragments », parce qu'il y avait autant de pièces qu'il y avait d'actes . Les caractères sont dessinés légèrement ; la fantaisie dispense de l'observation. Une seule passion anime tout le drame, l'amour, plus tendre que profond, plus galant que passionné. Il suffit au poète d’avoir de la grâce, de la finesse, de trouver des détails aimables, des traits plus ingénieux que forts. Enfin le spectacle et l’accessoire deviennent d'importants moyens de plaire : ce ne sont qu'évocations, destructions de palais, incendies et tempêtes.

Nulle part ailleurs, La Motte n’a rencontré une forme poétique qui s’adaptàt aussi bien que l'opéra à la nature de son talent. Le drame lyrique, tel surtout qu'on l’entendait alors, n’exige du poète aucune des grandes qualités que la nature avait refusées à La Motte, la force, la sensibilité profonde, l'invention. Il y faut de la facilité pour traiter légèrement des situations plus riantes que pathétiques, ou dont le terrible est tout de convention ; il y faut beaucoup d'esprit et d’enjouement, un tour aisé et élégant. La Motte possédait tous ces mérites secondaires à un degré supérieur. Aussi fut-il proclamé grand poète dans le drame lyrique ; on reconnut en lui le successeur et presque l’'émule de Quinault #. S'il lui est inférieur dans l'expression du sentiment et dans la tendresse, il l’égale quelquefois par les grâces de l'esprit et le charme de la diction.

« L'Europe galante > est le modèle du genre appelé « fragments » : c’est une suile de petits actes isolés, vaguement reliés par une idée commune qui les encadre tous 5. Vénus et la Discorde se disputent l'empire du monde ; la première l'emporte dans l'Europe. Le poète part de là pour nous promener à travers l'Europe « galante » et nous dépeindre la manière d'aimer des principaux peuples. La

1 Scanderberg.

2 Amadis de Grèce.

3 Cf. La Harpe, Lycée, Il, p. 378.

& Sautreau de Marsy : « Précis sur la vie et les ouvrages d'Houdar de La Motte » 1785, p. 8 : « Les littérateurs de son temps lui assignaient le premier rang après Quinault ». ‘

5 La Harpe, Lycée, II, p. 383.

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France est personnifiée par Sylvandre, un berger volage ; l'Espagne, par deux amants « fidèles et romanesques » qui soupirent et chantent sous le balcon de leurs maîtresses; l'Italie est représentée par Ottavio, « jaloux, fin et violent » : la Turquie par le sultan qui, blasé, quitte sa favorite pour en prendre une autre. On le voit, la composition est simple et l'étude superficielle. Les vers sont agréables, assez souvent prosaïques, libres sans grande variété, quelquefois assez harmonieux et coulants ; il y a de l’esprit comme toujours et des pointes un peu bien subtiles.

« Amadis de Grèce » est ce que nous appelons une « féerie ». On y voit Mélisse, magicienne, éprise d’Amadis, disputer le preux et beau chevalier à la princesse Niquée, à grand renfort d’enchantements.

« Marthésie, première reine des Amazones », est un opéra qui se termine d’une façon très lugubre: tout le monde meurt. La donnée est analogue à celle de la tragédie de Romulus, mais les rôles sont intervertis. Marthésie, victorieuse du roi des Scythes, Argasipe, se met à adorer son captif : situation piquante qui donne lieu à une très jolie scène entre la guerrière amoureuse et son prisonnier, le plus galant de tous les Scythes. Il va mourir frappé par Mars, son rival jaloux ; écoutez sa plainte :

« ... Je ne sais, au moment que j'expire, Si je meurs de ses coups, ou bien de mon amour » i.

« Canente >», sans être un des bons opéras, renferme une scène dramatique assez bien conduite (II, 6), et de jolis détails, des traits de sentiment plus ingénieux que passionnés, comme ce cri de douleur de Circé, qui aime le roi Picus sans pouvoir lui faire partager son amour :

« Hélas ! qu'il est loin de m'’aimer, Puisqu'il ne voit pas que je l'aime ! » 2?

« Omphale » 3 encore est agréable. Argine la magicienne, jalouse d’Omphale, est un personnage banal et dont on a abusé, comme aussi des scènes d’enchantement, des évocations, apparitions, incendies et écroulements de palais: c'était une loi du genre. Les amours d'Omphale et d’Iphis, l’ami d’Hercule, donnent lieu à

1 T. VI, p. 143.

2 Ibid., p. 247.

3 Avec la musique de Destouches.

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plusieurs scènes jolies, pleines d'esprit, de galanterie subtile et quelque peu précieuse :

Omphale. — Je sens croître encor mon amour Par le plaisir de vous le dire .....

Iphis. — Quand vous cessez de le dire un moment

Je cesse de le croire. 1

La « Venitienne » est une comédie-ballet, dont l'imbroglio est amusant, sans être bien neuf; il s’y trouve une scène de fausse divination spirituellement traitée, où il semble que La Motte ait voulu se moquer lui-même de toute cette magie ridicule que la convention lui imposait. Le dialogue est vif et pressé, la pièce est gaie.

Une autre comédie-ballet, « Ze Carnaval et la Folie », échappe à l'analyse. La Motte nous dit qu’il a emprunté l’idée de la pièce à l’Eloge de la folie, d'Erasme : nouvelle prouve dela liberté qu'avaient les auteurs des drames lyriques d’aller chercher leurs sujets partout où il leur plaisait.

La tragédie de « Sémnélé » passe pour un des chefs-d’œuvre du genre ? : Jupiter, sous la forme d’un simple mortel, aime Sémélé, que Cadmus a fiancée au roi Adraste ; celui-ci découvre à Junon la trahison de son époux ; la déesse irritée suggère à Sémélé le désir de voir le roi des Dieux dans toute sa gloire: l’imprudente tombe foudroyée. La donnée est peu de chose, mais le poète y a semé de charmants détails, des pensées très fines, des peintures légères et gracieuses.

‘Issé 3 est un des modèles de ce genre faux et charmant, la Pastorale. La Bucolique est moins froide au théâtre que sous la forme du poème ou du roman. Le dramaturge a toutes les facilités pour faire admettre la convention; celle-ci acceptée, tout le reste passe aisément. Une idylle écrite ne parle qu’à l'imagination, dont encore elle a peine à trouver le chemin; une idylle en action parle aux sens et à l'esprit. Dans « Zssé », nous sommes en pleine bergerie mythologique. Apollon, sous les traits de Philémon, courtise la jeune Issé, et le Dieu travesti, qui veut se faire aimer « sans le secours de sa grandeur suprême », n’a pas de peine à triompher de son rival, Hylas. De là des scènes variées d'amour, d'ivresse et de jalousie,

1 T. VI, pp. 338, 339.

2 La Harpe, Lycée, IT, p. 383. « De tous les opéras faits depuis Quinault, Sémélé est, à mon avis, le meilleur ». S

3 « Pastorale-Héroïque », musique de Destouches, jouée à Trianon le 17 décembre 1697 ; à l'Académie royale de musique (en IT actes), octobre 1708.

de tendresse et de désespoir... Mais comment analyser une intrigue si légère jetée sur un canevas si ténu ? La Motte est à son aise en ce milieu factice ; il fait jouer avec dextérité les ressorts très fins de ces passions imaginaires ; il trouve l'emploi de tout son esprit facile et délié dans ces situations romanesques, idéalement fausses ; il a tout juste ce qu'il faut d'imagination pour animer ces acteurs de fantaisie, bergères musquées, bergers enrubannés de soie, d'une simplicité maniérée, qui soupirent avec grâce et se désespèrent avec de l'esprit.

Vérité, simplicité, sont choses variables : au moins ces bergers et ces bergères ressemblaient un peu aux belles dames et aux jolis seigneurs qui les applaudissaient ; ils valaient bien autant pour la vérité des mœurs que certains paysans de nos idylles modernes, qui parlent, dans un jargon faussement rustique, le langage abstrait el prétentieux des bourgeois humanitaires. Tels qu'ils sont, les faux bergers de La Motte sont tout à fait charmants, ils expriment leurs sentiments factices avec des grâces nonpareilles, leur langage est doux, leurs pensées naïves avec subtilité, leur voix harmonieuse. Oui, pour cette fois, La Motte a rencontré l'harmonie qui partout ailleurs semble le fuir ‘. Les exemples sont nombreux dans la pièce de couplets joliment tournés, d’une forme agréable, d’une versification molle ou forte suivant les cas ?.

« Alcyone » est un grand opéra, ou, comme on disait alors, une « tragédie-opéra ». Ce n’est pas la meilleure pièce de La Motte en ce genre, mais elle eut un grand succès à l’Académie royale de musique et la scène de la « tempête » demeura longtemps fameuse. C’est une page des Métamorphoses mise en drame. Rien de plus simple dans le merveilleux. Alcyone et Ceix s'aiment et vont se

1 Cf. Sautreau de Marsy, p. 8. « Les poèmes qu'il a composés pour être mis en chants ont en général une versification élégante et facile ; les détails en sont gracieux, pleins de finesse et d'esprit. Il n’est cependant pas très sûr que ces pièces obtinssent aujourd'hui le même succès : ce n’est point seulement par des madrigaux que l'on se fait applaudir maintenant à ce théâtre, mais par la rapidité de l’action, la multitude des tableaux, la coupe des airs et l'intérêt du sujet. » — Cela a été écrit en 1785.

2 Ceux-ci par exemple: « Heureuse paix, tranquille indifférence... » etc. 5, 3):

... « C'est Issé qui repose en ces lieux... » etc. (III, 3).

... « Arbres sacrés, rameaux mystérieux... » etc. à (III, 5).

: ‘ et ... « Ici les tendres oiseaux.

Goûtent cent douceurs secrètes... » etc.

(IT, 6)

marier. Pélée, qui aime Alcyone sans espoir, avoue sa passion malheureuse à son confident Phorbas, un grand enchanteur. Aidé par la magicienne Ismène, sa maîtresse dans l'art mystérieux si utile aux faiseurs d’opéras, Phorbas évoque les puissances infernales : le palais de Ceix s’embrase au moment où va être célébré l’hymen des deux amants. Le sorcier Phorbas prophétise, commande à Ceix d'aller consulter Apollon à Claros. Les amants se séparent, non sans avoir échangé les plus tendres adieux. Alcyone endormie voit en songe son cher Ceix qui périt dans une affreuse tempête. Pélée cependant se désole d’avoir été, par sa jalousie, la cause de tant de maux ; il veut mourir, et de la main d’Alcyone. Celle-ci, un moment ramenée à l'espérance par les consolantes promesses de Phosphore, le père de son amant, retombe dans le désespoir à la vue de Ceix noyé sur le rivage; elle se perce, elle expire. Par bonheur Neptune intervient et ressuscite ces deux parfaits amants qui vont revivre d’une vie immortelle sous une forme nouvelle.

On voit que dans cette pièce les Dieux et les puissances infernales se donnent bien pius de mouvement que les faibles mortels. Ceux-ci se contentent de pleurer et de chanter leurs douleurs. Deux scènes d’enchantement, une tempête, deux apparitions de divinités, telle est la part du merveilleux dans cette pièce lyrique !.

La Motte excellait dans les scènes d’enchantement ; l'évocation des Dieux infernaux au second acte d’Alcyone passa pour un chefd'œuvre ; merveilleux de convention, au reste, et dont personne n’est dupe un instant; magie amusante et inoffensive dont La Motte se moque tout le premier ?. Toute cette fantasmagorie n’est là que pour le plaisir des yeux, pour préparer la tâche au metteur en scène et au machiniste, et plus encore peut-être pour procurer des « motifs » graves et nobles au musicien à.

En somme les drames lyriques de La Motte sont supérieurs à ses

4 Dans le ballet « Le triomphe des Arts » il y a aussi de bons morceaux. Ainsi l’invocation du poète Amphion aux murs de Thèbes (3° entrée, sc. 1, p. 172 du t. VI) ne manque ni d'allure, ni d'harmonie. — Le duo d'Apelle et de Campaspe (4° entrée, sc. 3, p. 180, t. VI) est bien joli encore.

2 Voyez en quels termes à demi plaisants La Motte (dans le prologue de Scanderberg, t. VIT, p. 198) fait parler La Magie qui rappelle à Melpomène et à Polymnie les précieux services qu'elle leur rend :

« Eh ! sans moi, pouvez-vous enfanter ces miracles Qui dans vos lyriques spectacles Enchantent le cœur et les sens ?.. ete. ».

3 Dans Alcyone on signalera la ravissante scène des adieux de Ceix et d'Alcyone (A. II, se. IV, pp. 68, 69 du t. VID). Là ce sont bien des contemporains qui parlent le joli jargon de l'Amour, et la magie est bien loin.

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autres poésies. Cette supériorité, il la doit à la facilité même du genre, aux grandes libertés qu'il autorise ; peut-être aussi en est-il redevable moins aux qualités d'esprit que l'opéra réclame qu'à celles qu'iln ‘exige pas. C’est qu’en effet, le drame lyrique touche par tous les côtés à la poësie légère, la seule forme qui convint tout à fait au talent souple et mince de notre poète.

Les Poésies légères.

Dès le début du XVIIF siècle, la poésie légère prend dans la littérature une place très large qui ira s'étendant. Le XVIL siècle a produit beaucoup de ces pièces fugitives, mais non pas autant que celui-ci. La Régence voit se multiplier ces productions éphémères, qui vont grossir les journaux, ou s'endormir dans les Recueils. Ce ne sont qu'épigrammes, bons mots versifiés, chansons, contes malicieux rimés à la minute, « mirlitons », madrigaux, parodies, etc.

D'où vient ce terrible gaspillage quotidien d'esprit et de rimes ? D'abord d’un goût persistant du génie national, sensé, avisé, fin, prompt à saisir les ridicules des hommes et les vices des choses, qui aime les fredons plus que la musique, et la forme succincte d’un vers mordant plus qu’un long poème. Cette poésie courante semble suivre le développement de la vie sociale: elle s'étend et se vulgarise à mesure que le goût des réunions devient plus commun. Après la mort de Louis XIV, il se produit une rapide extension de la vie de société, soit dans les salons de la noblesse ou de la haute bourgeoisie, soit dans ces « ruelles » ouvertes à tout venant, les cafés. La réunion est devenue publique ; aussi les poésies légères sont-elles plus vives, et plus libres. Dans ces salons agrandis, c'est toujours l'esprit qui règne, mais il s’est émancipé, il s'attaque à plus d'objets et avec plus d’audace. Quant à la forme, elle est la même, ne variant que par le plus ou moins de liberté dans le choix des mots.

La Motte tient sa place parmi les poètes légers de son temps. Mais là encore, il est comme un intermédiaire entre les deux siècles. Il appartient plutôt à l’ancienne école ; il tient des classiques, même dans ce coin plus libre de la poésie. Il est surtout un poète mondain et un bel esprit de salon ; il n’écrit guère pour le grand public; il

touche rarement aux sujets que d’autres abordent un peu à l’étourdie: l'épigramme politique, la satire des mœurs ou des personnes, le scandale du jour. Sur la plupart des grandes matières, il garde la réserve discrète, la neutralité de bon ton, qu’observaient les écrivains de l’autre siècle. Aussi bien n’était-il pas fait pour jouer un rôle plus actif, pour se jeter dans la mêlée et recueillir des succès plus retentissants auprès de la foule. D'abord il était très modéré dans l'expression de son sentiment sur les affaires publiques ; s’il avait une opinion, il ne croyait pas nécessaire de l’émettre avec fracas, au risque d’un périlleux scandale. Il n'avait pas le tempérament sensible et nerveux qui engage les auteurs dans les violentes querelles : sa nature, comme saraison, l’éloignait des invectives ou des insinuations venimeuses de la satire. Il n’était ni par l’esprit, ni par la conduite, ce qu'on appelait encore un «libertin»; il était incapable de rimer de licencieuses gauloiseries comme son rival Rousseau, même en les rachetant par de pieuses paraphrases des livres sacrés. La gaieté bruyante, la forte bonne humeur d'un Piron lui manquait. Enfin il n’avait pas la malice ailée, l’enjonement cruel d’un Voltaire. Bien des genres lui étaient interdits dans la poésie légère. Il lui restait le badinage inoffensif, les jolies bagatelles. Jouer sur les mots, raffiner sur les sentiments, varier à l'infini un thème commun, déployer des ressources surprenantes de dextérité à propos d’un petit fait, d’un mot, d'un rien : telle fut la part que La Motte se réserva. Là il remporta maint triomphe à petit bruit.

Des raisons semblables expliquent que La Motte n'ait jamais cherché à masquer la malice de son esprit ou les raffinements de sa pensée sous la feinte simplicité du style « marotique » !, si fort en vogue à son époque. Cette imitation factice d’une langue prétendue archaïque ne lui plaisait à aucun titre. Il était de ceux qui n'avaient que dédain pour les écrivains « gothiques ». Ce sont les purs classiques, les Rousseau, les Chaulieu, les Voltaire ?, qui remontent plus loin que Malherbe : les indépendants, dont est La Motte, se réclament du seul XVII siècle et ne veulent rien voir par delà. Puis, tout poète raffiné qu'il est, il a la franchise de ne pas

1 Cf. dans le « Journal littéraire », année 1720, l'art. X : « Nouveau recueil des Epigrammatistes français anciens et modernes, par M" B. L. M. ». L'auteur de l’article résume l'histoire du style marotique ; il en donne la définition ; il le distingue très nettement du Burlesque. Enfin, pour les règles du genre, il renvoie les lecteurs curieux de les connaître au P. du Cerceau qui « est le modèle que l’auteur voudrait proposer à ceux qui veulent s'exercer dans le stile plaisant, et qui se sentent un génie tourné à la poésie marotique ».

2 Voltaire suivit la mode; plus tard il s'est moqué du « Marotisme ». V. Mémoires sur la Satire. — Cf. Lettres de fév. 1738, au Prince royal de Prusse.

vouloir travestir son style et donner à sa pensée un vêtement d'emprunt, qui lui sied mal; il ne goûte pas le contraste de la langue naïve el de la pensée recherchée. Le style de ses pièces fugitives, tout maniéré ou précieux, est au fond plus naturel que les jolis pastiches des poètes marotiques. Sans doute les Rousseau et les Voltaire ont plus de talent que la Motte ; leurs imitations de Marot valent mieux que presque toutes ses poésies légères. Mais notre auteur n'avait pas tort de parler la langue de son temps, d'exprimer en un tour raffiné des pensées très fines, et de juger que la véritable affectation était de les revêtir d'une forme vaguement archaïque ot faussement naïve !.

Les poésies légères de La Motte sont très variées par la forme. Parmi les petits poèmes libres qui n’appartiennent à aucun genre déterminé, j'en citerai deux qui, sans être des chefs-d'œuvre, sont des exemples de ce que La Motte a de meilleur.

La première pièce est la « Quête de Poisson à la cour, pour mettre ses filles au couvent ». Le poète, qui semble avoir toujours entretenu de bons rapports avec les comédiens, prête au vieil acteur Poisson le secours de son esprit et de ses rimes :

« Quatre filles ! Comment ai-je fait tout cela ? Et maintenant qu'en puis-je faire ?

Si quand l'ouvrage est fait on en demeurait là,

Ce serait une bonne affaire :

Mais il les faut pourvoir, et c'est où me voilà.

Les marier sans dot, cela n’est plus d'usage ; Je trouverais ce mot aussi beau qu'Harpagon.

On l’a proscrit, c'est grand dommage !

Que n'est-il encor de saison !

.. Le Théâtre est un lieu glissant pour une fille ; Il ne les faut pas mettre en danger d’un faux pas.

Voyons donc ce que j'en dois faire.

Guimpons-les, c'est le mieux ; elles le veulent bien. Mais on ne fait pas vœu de pauvreté pour rien.

Hé ! bien, quêtons ; la Cour me tirera d'affaire ! ?

1 Ce qui plus que tout lui rendait suspect le badinage marotique, c'est qu'il était trop aisé de Le faire servir à la satire. Il redoute « ce tour enjoué », ce « sentiment si vif et si délicat du ridicule », « ces expressions naïves et fortes », qui sont à ses yeux des « avances pour la satire ». Et sincèrement, il félicite M. de la Faye, son ami, d'avoir « fui cette gloire injuste », de n'avoir admisdans ses vers « qu’un badinage élégant et des grâces mesurées ». (V. t. VIII, p. 36, Réponse au Discours de Réception de M. de la Faye, 16 Mars 1730). N'y a-t-il pas là un cuisant ressouvenir de Rousseau et de ses Epigrammes que La Motte, dans l’Ode sur « le Mérite personnel », qualifie de « larcins marotiques » ?

2 Œuvres, t. IL, p. 348.

Et le comédien s'adresse successivement aux premières personnes de la Cour, les taxant suivant leur rang ou leur humeur généreuse. Chaque demande est accompagnée d’un compliment approprié au caractère du bienfaiteur. La pièce se termine par un agréable trait :

« Mais que la Charité qui n'aime qu'à donner Ne prenne point pour un outrage, De ce qu’en la taxant je semble la borner :

Ce que j'ai demandé ne la doit point gêner Elle peut donner davantage, Je le prendrai sans chicaner. »

L'autre pièce que je veux citer est meilleure, exempte des négligences qui font tache dans la première. Elle est intitulée : « le Célibat. »

« Veut-on que je prenne une femme ?

J'y veux trouver ensemble et jeunesse et beauté, L'esprit bien fait, une belle âme, Agrément et simplicité,

Cœur sensible sans jalousie, Complaisance et sincérité, Vivacité sans fantaisie, Sagesse sans austérité ; Enfin pour la rendre parfaite,

A toutes les vertus, joignez tous les appâts : Voilà celle que je souhaite...

Trop heureux cependant de ne la trouver pas.

On meurt deux fois en ce bas monde :

La première en perdant les faveurs de Vénus ; Je redoute peu la seconde,

C’est un bien quand on n'aime plus 1. »

Cette petite pièce n'est-elle pas d’un esprit bien fin, d'un tour délicat, et presque irréprochable de forme? Toutes ces qualités, même la première, sont rares chez La Motte à ce degré et dans cette Juste mesure.

La Motte a fait quelques Chansons ; presque toutes sont médiocres ; il n’avait ni assez de bonne humeur, ni assez de malice pour bien réussir en ce genre et surtout il n’entendait rien à l'esprit et au goût du peuple. Une fois pourtant, pour amuser les malades rassemblés aux Eaux de Forges, il rima une chansonnette assez piquante sur de nouveaux arrivants, auxquels il prête malicieuse-

1 Œuvres, t. Il, p. 340

ment toutes les qualités les moins communes à leur âge ou à leur profession. On va voir arriver, dit-il :

I. Un abbé qui n'aime rien IV. Un chanoine dégoûté Que le Séminaire, Du bon jus d'Octobre, Qui donne aux pauvres son bien Un poëte sans vanité, Et dit son bréviaire…… Un musicien sobre.

IT. Un magistrat curieux V. Un savant Prédicateur De jurisprudence, Comme Bourdaloue Et qui devant deux beaux yeux Qui veut toucher le pécheur Tient bien la balance. Et craint qu'on le loue. III. Une femme et son époux VI. Un médecin sans grands mots, Couple bien fidèle ; D'un savoir extrême.

Elle le préfère à tous Qui n’envoie point aux eaux Et lui n’aime qu'elle. Et guérit lui-même f.

C'est là de la poésie de société sans prétention, une improvisation agréable que se permettait l’académicien en vacances pour dérider les visages de ses compagnons d’exil, et prendre sa part de l'effort général qu'on faisait pour abréger les heures et combattre l'ennui.

La Motte excellait dans ces jeux d'esprit qui ne demandent qu’un grain d’ingéniosité et de la facilité. Il réussissait à merveille ces futiles chefs-d'œuvre, qui font le désespoir des gens de talent ct qu'il produisait sans effort. On a de lui tout un recueil d'Enigmes et de Logogriphes, qui sont des modèles. C’est un jeu pour lui de rimer cos rébus, de mettre sur la voie l'esprit du lecteur, puis de le dérouter, de tout dire sans découvrir rien. Exercice puéril sans doute ; vaine dépense de talent et d'esprit. Rien n’est plus vrai: mais tout le monde ne pensait pas ainsi vers 1720, et beaucoup ne dédaignaient pas ces bagatelles rimées, qui faisaient passer agréablement une heure de ces journées si difficiles à remplir ?.

« Les bouts-rimés revinrent à la mode il y a 30 ou 40 ans », écrit en 1754 l'éditeur de La Motte. Le poète remplit quelques-uns de ceux que lui proposa son ami l'abbé Buchet, moitié par complaisance moitié par émulation. Où l’émulation va-t-elle se loger ? Donc La

1 Œuvres, Supplément, pp. 242, sq. — Voyez aussi, p. 238, une autre chanson, assez jolie et vive de tour, sur la « Différence des amants et des époux. »

2 Un chef-d'œuvre du genre, c'est la description énigmatique et très précise du « mouchoir » (Voir Œuvres, Supplément, p. 195).

Motte donna dans le travers à la mode. Un jour il proposa des rimes qui avaient le mérite singulier d'offrir un sens avant d’être remplies {. Lui-même composa sur ces rimes plusieurs sonnets, qui font surtout honneur à son étonnante habileté à sc plier aux lois les plus rigoureuses et à traiter tous les sujets ?.

Il y a, par bonheur, dans les « Œuvres diverses », quelques autres sonnets qui sont plus dignes de cette forme exquise, et plus près de valoir un long poème. On trouve dans le tome supplémentaire, tout juste entre les Logogriphes et les Bouts rimés, cinq sonnets sur des sujets religieux : ils sont remarquables. Par eux-mêmes ‘ils sont bons sans être parfaits : on ne peut demander à La Motte qu'une perfection très relative. Ils prouvent du moins que l’auteur n'était pas incapable de s'élever avec les sujets, d'approcher même du sublime quand sa matière l’y portait.

Dans le premier sonnet sur « la grandeur et la puissance de Dieu révélées par ses œuvres », je note de beaux vers et un sentiment religieux qui paraît profond. Le second, sur « l’orgueil et la vanité de la science humaine », est comme la contre-partie des superbes prétentions philosophiques de l’auteur et de ses contemporains. Le dernier est inspiré par les àpres et subtiles discussions DURS que le poète condamne avec rigueur à.

Les deux autres sonnets, le troisième et le quatrième, sont vraiment beaux; je veux les citer pour le plaisir de tirer deux morceaux excellents d’un fatras de poésies médiocres, et aussi par un sentiment d'équité envers l'écrivain qu'on à dû juger presque toujours avec sévérité.

Dans le premier, La Motte reprend une idée ancienne, à la fois philosophique et religieuse : la contradiction qui existe entre la misère réelle de l’homme et la haute destinée à laquelle il semble appelé :

« Dans les pleurs et les cris recevoir la naissance Pour être du besoin l’esclave malheureux ;

Sous les bizarres lois de maitres rigoureux Trainer dans la contraite une imbécile enfance ;

1 Œuvres, Supplément, p. 214.

2 Parmi les anciens poèmes à forme fixe auxquels La Motte s’est essayé, il y a deux Rondeaux (l'un régulier, p. 236 du Supplément, l’autre redoublé, p- 455). Il y a aussi un Noël Gbid., p. 167).

3 Il paraîtrait pourtant que La Motte se mêla quelque jour de théologie : c'était un travers de ce temps-là. Il aurait entretenu avec une sœur qu'il avait, et qui était religieuse, une correspondance sur des points de doctrine. IL serait curieux de pouvoir le suivre dans cette discussion d'un genre tout nouveau ‘pour lui et pour nous (V. Trublet, Mémoires ...., p. 375).

Avide de savoir, languir dans l'ignorance ;

De plaisirs fugitifs follement amoureux

N’en recueillir jamais qu'un ennui douloureux ; Payer d'un long regret une courte espérance ;

Voir, avec la vieillesse, arriver à grand pas Les maux avant-coureurs d'un funeste trépas ; Longtemps avant la mort en soutenir l'usage ;

Enfin en gémissant mourir comme on est né :

N'est-ce que pour subir ce sort infortuné, Que le ciel aurait fait son plus parfait ouvrage ? » 1

L'autre sonnet est d’un sentiment plus purement chrétien : il est inspiré par la terreur du jugement que tempère l'espérance en un Dieu bon :

« Dans ce jour de vengeance où la nature entière, Touchant avec frayeur à ses derniers moments, Verra des feux du Ciel s'éteindre la lumière,

Et du monde brisé crouler les fondements,

La voix du Tout-Puissant, ranimant la poussière, Rassemblera les morts du sein des monuments , Il ouvrira ce livre, effroyable matière D'inflexibles arrêts et d’affreux châtiments ;

Et comment soutemir ce tribunal suprême, Où devant les regards de la Justice même A peine le plus juste est digne de faveur ?

Tout m'y doit annoncer la rigueur de mon juge; Mais j'y dois voir aussi la croix de mon Sauveur Et j'en fais aujourd’hui mon éternel refuge » 2.

Il nous faut revenir à la poésie légère. Nous retrouvons le poète mondain, superficiel et recherché dans la « Correspondance galante et poétique» que La Motte entretint avec la duchesse du Maine. Sainte-Beuve # a conté l’origine de ce commerce d'esprit ; il a fait ressortir avec une finesse ironique ce qu'il y a de ridiculement maniéré dans ce manège de coquetterie quintessenciée entre un soupirant aveugle ct unc bergère quinquagénaire. Pourtant, comme cet épisode de la vie de notre auteur fait mieux connaître tout un

1 Supplément, p. 210.

2 Ibid., p. 211.

3 Ibid., pp. 1 à 182.

# Sainte-Beuve, « La duchesse du Maine », Lundis, IT, pp. 223, sq.

côté de son esprit, comme il éclaire aussi les mœurs et les goûts intellectuels d’une partie de la société, il ne sera pas inutile d’y revenir après le grand critique.

C’est au mois d'août 1726 ! que La Motte attira l'attention de la duchesse du Maine. Dans une réunion du « mardi >, M"*° de Lambert lut des lettres qu’elle avait reçues de la princesse. La Motte, bon courtisan, «se distingua dans l’applaudissement général». La Duchesse écrivit à ce sujet à Mie de Launay ; elle feignait d’être effrayée de voir, par une trahison, sa « mauvaise prose » portée devant le redoutable tribunal. Le billet fut lu à « l’assemblée du mardi suivant ». La Motle, qui avait reçu les compliments les plus flatteurs, devait des remerciements à la Duchesse ; il se défendit modestement ; Fontenelle le détermina en lui proposant « d'écrire au nom du Mardi, puisqu'il n'avait pas le courage de le faire en son nom ». La Motte écrivit, on lui fit réponse et dès lors une correspondance s'’échangea entre Paris et Sceaux: elle dura trois ans environ, jusqu’à la fin de 1729.

La Motte a cette excuse de n’avoir pas recherché le périlleux honneur d’amuser la duchesse du Maine. Il a fallu, pour le déterminer, d'abord les instances de ses amis. Ce sont les encouragements de M” de Lambert, les coquetteries de la princesse, l'insistance de M de Launay, les agaceries de M. de Sainte-Aulaire, qui le contraindront à prolonger un badinage où il est mal à l'aise. Mais la Duchesse s’ennuyait. Le temps était passé des ambitieuses espérances et de la fiévreuse distraction de l'intrigue. L'éternelle pastorale qu'on jouait à Sceaux devenait fade ?. La petite cour s'était épuisée à distraire sa reine : l'abbé Genest, le plaisant et le complaisant, était mort: le marquis de Sainte-Aulaire, à 80 ans passés, commençait à n'être plus jeune; la fatigue gagnait l'infatigable Malézieux ; M1° de Launay sentait son courage l’abandonner et son dévouement fléchir devant les exigences d’un égoïsme que rien

4 La 1" lettre, qui est de la duchesse à Mlle de Launay, est datée du 16 août 1726.—D'après l'abbé Trublet, l'éditeur et l’annotateur du volume supplémentaire des Œuvres de La Motte serait l'abbé Le Blanc, qui avait été lié avec Mrme de Staal. Le manuscrit des lettres et poésies sur lequel il aurait fait l'édition aurait été de la main de celle-ci.

? Voir Avertissement du Supplément, p. IX. « A Sceaux, tout respiroit la Bergerie ; les rois même n’ont pas dédaigné d'y prendre la houlette ». — Il est bon de noter que La Motte eut pour les plaisirs de la duchesse d'autres complaisances. Pour la quatorzième « Grande nuit de Sceaux », il vint au secours de l'abbé d'Auvergne, et composa les trois tableaux du divertissement. On en trouvera l'analyse et Me ne dans Ad. Jullien, « Les Grandes nüits de Sceaux », pp. 41-42. fi

ne pouvait satisfaire. La Motte se trouva là tout à propos pour fournir un amusement nouveau. Il fut un peu la victime d'une sorte de conspiration ourdie contre son repos par tous ceux qui avaient charge de divertir la fantasque petite-fille de Condé. Seulement la victime n’est pas très digne de pitié, parce qu'une fois engagée elle se prêta trop complaisamment aux desseins de ses spirituels persécuteurs.

D'abord on ne montra pas trop d’exigence ; on se contenta quelque temps de simple prose. Il eût été sage de s'en tenir là. Parmi les lettres, les premières sont les meilleures ; elles sont plus naturelles , plus nourries de faits et d'idées. L'une d'elles ! est tout à fait dans la manière des Epistoliers de la seconde moitié du XVII siéele ; c'est une série de portraits, dessinés d'une pointe fine. On voit M"° de Lambert « qui ne pense pas comme la plupart du monde », mais qui a quelquefois la faiblesse de paraître penser comme les autres ; Fontenelle « qui a mis le goût en principes »; voici M. de Mairan, le géomètre : « c’est une exactitude, une précision tyran- > nique, et qui ne nous fait pas grâce de la moindre inconséquence ». C’est l'abbé Mongault, « homme tout plein de mauvais principes », qui « m'a soutenu cent fois que les femmes n'étaient faites que pour » aimer et pour plaire ». Des deux côtés les premières lettres sont moins maniérées, le faux sentiment n’a pas encore fait tort aux idées, et l’on y trouve d'agréables dissertations. Une entre autres, sur le goût, fait beaucoup d'honneur au tact et au sens de la duchesse du Maine et de M"° de Lambert qui pour cette fois lui a servi de secrétaire et d'interprète ?.

Mais, dès la 9° lettre du recueil (qui est la 3° de La Motte), la galanterie apparaît. La causerie spirituelle commence à faire place aux fadeurs, aux froides protestations d'un respect qui déguise le plus mal qu’il peut un sentiment qu’on veut faire croire plus vif, aux demandes maniérées de petites faveurs, aux fâcheries sans raison et aux réconciliations feintes. C’est dans cette lettre que La Motte s’avise tout à coup de demander comme une grâce unique que la princesse daigne signer son nom en toutes lettres. « Je ne sais quel goût j'ai pris pour ce nom là #, mais Je vous jure > queje ne saurais m’en passer ». La princesse s'engage ; mais voyez l’étourderie : n’oublie-t-elle pas de signer du nom adoré le billet même où elle promet cette inappréciable faveur? Décidément nous voilà engagés sur la route du Tendre, et nous allons en parcourir toutes Jes étapes. La Motte pouvait douter encore de sa

4 C'est la lettre 6me, de La Motte à la duchesse (Suppl., pp. 11-16): 2 Te lettre, à M. de La Motte (Suppl., pp. 16-19). 3 C'était L** B** de B**, c'est-à-dire Louise-Bénédicte de Bourbon.

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bonne fortune, hésiter à pousser son avantage. M" de Lambert se charge de l’engager à fond dans les étroits chemins de la galanterie idéale; elle lui fait la description la plus séduisante des effets charmeurs du regard de la divine princesse : « Quel regard! tout s'y trouve, ce qui plaît, ce qui touche, ce qui séduit ; regard qui n’a jamais porté à faux, et qui fait toujours son effet; regard enfin que l'amour fit dans sa malice, parce qu'il défend tout ce qu’il inspire » 4. Ne voilà-t-il pas la sage et judicieuse Lambert qui rivalise de subtilité avec Madeleine de Scudéry? Mais le plus original dans la situation de nos deux nouveaux héros de roman, c’est qu’ils ne se connaissent pas: La Motte n’eut l'honneur d’être présenté à la princesse que plusieurs mois après que s'était établie la correspondance et qu’il s'était posé en soupirant ?.

Dans la 12° lettre, La Motte s’est déclaré, avec une discrétion transparente. Il badine très joliment sur le charme qu'exerce le nom de la personne aimée. « Le nom est un portrait en raccourci, » qui réveille dans le moment l’idée de toute la personne. Supérieur > à ces portraits qui ne représentent que la figure, il rappelle tout > d’un coup l'esprit, le caractère, toutes les qualités personnelles, > et il fait plus ou moins cet cffet, selon que la personne même a > fait plus ou moins d'impression... etc. » 3. Là-dessus, la princesse prend en pitié un martyr si discret, elle lui envoie son nom en lui permettant « d’en faire tel usage qu'il lui plaira » #.

Notre amoureux est au comble de la félicité ; peu s’en faut qu'ilne meure de joie ÿ. Mais déjà on lui reproche d’étaler son bonheur, de montrer à tous les lettres qu’on veut bien lui écrire. La Motte profite de son avantage ; il demande qu'on lui écrive une lettre qu’il ne puisse montrer à personne 6. De son côté la duchesse est plus exigeante ; c'est en vers qu’elle veut qu’on lui écrive, en vers qu'il faut lui faire la cour 7. Et sa raison est irrésistible : seuls les vers sont en possession de tout dire. — La Motte rétorque l'argument très subtilement: « les vers sont le langage de la fiction »; on

1 12e lettre ; de Mme de Lambert à M. de La Motte (Suppl., pp. 27-29).

2 Supplément, p. 74. — « M. de La Motte, au moment de son arrivée, lui fut amené par M" de Lambert. Cette entrevue, la première depuis le commerce de lettres établi entre la princesse et lui, parut digne d'attention aux spectateurs curieux de la suite d’une si singulière aventure ».

3 Supplément, p. 31.

& Ibid., p. 34.

5 Ibid., p. 39.

6 Ibid., p. 47. n

T Ibid., p. 50.

Or

croirait que sa poésie n’est qu'un vain badinage, au lieu qu'il s’agit de sentiments sérieux !. Au reste, un sentiment superficiel fait les poètes, un sentiment profond les détruit. Donc il n’écrira point en vers, ou du moins, il n'emploiera cette forme factice, laborieuse et fausse que les « jours modérés » ?.

Mais la plus belle résistance a une fin. La Motte mit de la coquelterie à céder, il se fit prier avant de redevenir poète, au moment même où il allait solennellement anathématiser la poésie. Mais quand il eut commencé à rimer, il rima abondamment. Tout lui devient prétexte à versifier. La princesse lui a donné la main gauche au lieu de la droite; il met en veré cet événement 3. On le consulte sur une question d'orthographe : non seulement l'académicien trahit le bon sens ; mais il chante en vers sa trahison #. Il envoie des étrennes poéliques à son idéale maîtresse © ; celle-ci lui fait des cadeaux plus solides : une bourse, une boîte d'ivoire, une canne à pomme d'or, un ruban, don plus précieux encore : il célèbre en vers ces menues faveurs. Mais l’amour le plus constant n’est pas toujours égal, il y a des dépits, des fâcheries, des réconciliations, admirables sujets à mettre en vers, et La Motte n’a garde d'y manquer (. Il ne se lasse pas de décrire la nature singulière de son étrange amour fait de respect très humble et d’élans très ardents. Parfois la peinture est délicatement tracée :

« … Voilà comment se caressent les COrps.

Avec un trouble égal et de pareils transports,

Voyez aussi comment se caressent les âmes:

Par mille sentiments, par mille tendres soins, Elles s’embrassent l'une l’autre.

Laissez-moi vous dire du moins

Comment la mienne en use avec la vôtre :

Je lui rends quelquefois l'hommage du respect,

Que mérite si bien la grandeur, la noblesse;

Et soudain, l'admirant sous un plus doux aspect,

J'adore sa franchise et sa délicatesse ;

Je regarde tantôt avec ravissement

Ce que le Ciel lui donna de lumière, Tantôt ce qu’elle y joint de grâce et d'enjouement,

Et dans tous ces plaisirs j'éprouve le tourment, De ne pouvoir jamais l’embrasser tout entière …..! » 7 ne nent eu Un me 4 "ee te = 1 Supplément, pp. 51-52.

2 Tbid:, p.97 %:

3 Ibid., p. 76. Poe & Ibid, p. 78. — Il s'agissait de savoir comment on doit écrire à l'impératif (2° personne) le verbe Secourir: La duchesse écrivait « Secourre » et voulait qu'on écrivit ainsi. La Motte fit triompher son opinion devant l'Académie. 5 Supplément, p. 128.

6 Ibid., pp. 96, 97, 133, etc.

1 Ibid., p. 109. 7

Lt

Cela n'est que raffiné. D’autres fois le poète, à court de sentiment, va demander aux sciences des madrigaux d’un nouveau genre. Alors il est précieux comme un pédant :

« Pour me distraire un peu de mon tendre esclavage, Sur les sciences et les arts J'ai voulu porter mes regards, Et n’en sais guère davantage, A la géométrie en vain je veux toucher :

Depuis qu'en ses mystères j’entre, J'en apprends seulement que vous êtes mon centre, Et que je tourne autour sans pouvoir l’approcher » i.

Il continue longtemps sur ce ton, le malheureux ! Trissotin dans sa tombe dut être jaloux.

L'amour de notre académicien n’est pas toujours aussi éthéré ; il s’émancipe parfois en d’étranges audaces, et à la faveur du rêve il prend toutes sortes de libertés ; il est vrai que c’est au portrait seul de son idole qu’il adresse des hommages si impertinents ?. Malgré cela, il a grand besoin de s'excuser auprès de l'original des vivacités qu'il s’est permises envers son image.

La Motte lui-même a bien défini ce singulier commerce né du double besoin de se distraire et de briller, commerce de deux personnes qui l’une et l’autre étaient mieux pourvues du côté de l'esprit que du côté du cœur :

« Oh ! le plaisant hymen ! C’est aujourd’hui la noce De l'esprit et du sentiment ».

L'esprit je le vois ; mais le sentiment ?

Ce badinage nous paraît suranné et puéril. Les plus sensés parmi les contemporains ne pensaient pas autrement. Ce caprice d'une princesse qui ressuscitait la préciosité 3 du vivant de Voltaire n'a guère d’excuse. La cour de Sceaux fut un hôtel de Rambouillet, moins sensé, moins naïf et qui n'eut pas d'influence utile. Pour La Motte, il eut le tort de ne savoir pas résister aux séductions de la duchesse et aux sollicitations intéressées de ses amis #. Mais on peut dire qu’il expia sa complaisance par la peine qu'il prit à satisfaire,

1 Supplément, pp. 153, sq.

3 « C'était un retour à la préciosité » (Ste-Beuve, Lundis, III, p. 224, note). — Gette maladie-là nous revient, en France, par accès périodiques.

& Aux yeux de la postérité, le plus coupable est peut-être l'éditeur, l'abbé Le Blanc, dont l'amitié, zélée et indiscrète, a livré au public des bagatèlles qui ne portaient pas son adresse.

contre sa raison, aux fantaisies sentimentales dela Bergère de Sceaux. La duchesse du Maine, qui n’a rien fait pour la poésie, tout en protégeant beaucoup de poètes, a rendu à La Motte le plus mauvais service : elle l’a provoqué à céder à un défaut vers lequel ne le portait que trop la nature de son esprit ; elle a fait de lui un émule attardé et malheureux, de Voiture. J'imagine que La Motte, tout en se prêtant aux coquetteries tyranniques de sa protectrice, a dù regretter de s’être laissé engager si avant dans sa faveur compromettante, et que plus d’une fois, comme son confrère en bergerie, le vieux Marquis de Sainte-Aulaire, il dut soupirer après les fines et solides causeries de l'hôtel Lambert, s’écriant lui aussi et avec non moins de raison :

« Je suis las de l'esprit, il me met en courroux, Il me renverse la cervelle, Lambert, je viens chercher un asile chez vous. »

On a montré et démontré que, dans tous les genres de poésie, petits et grands, et malgré quelques brèves et assez vaines tentatives pour innover, La Moite n’a jamais été en somme qu'un élève, impatient et soumis, des maîtres classiques.

De cette docilité du Poète, le Critique semble s’être voulu venger par l'indépendance de ses idées, la nouveauté et quelquefois la hardiesse de sa Philosophie.

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« Il vient une génération vouée au règne de la raison... » (L'abbé de Pons. Œuvres, 1738, p. 337.)

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