‹ Houdar de la MotteChapitre 19 sur 44 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

LEMPAIEOSOPHE:

D La Motte est un philosophe. — Ce que c'était qu'un Philosophe, vers 1720. — Origines et causes. — Valeur philosophique de La Motte: les vers « forts de choses. » — Pourquoi il s'est borné à être un philosophe-crütique dans les matières littéraires.

La Motte est un Philosophe. Amis ou ennemis, les contemporains s'accordent à lui donner ce titre ou à lui adresser cette injure. — « M. de La Motte est poète, philosophe, orateur, » écrit M"° de Lambert !; elle ajoute même : « M. de La Motte est un philosophe profond. > Fontenelle ?, Terrasson ?, Trublet #, l’abbé de Pons *, tous les partisans de La Motte, vantent à l’envi la finesse pénétrante et l’indépendante hardiesse de son esprit. Ses adversaires lui rendent le même témoignage par leurs attaques ; les épigrammes de Desfontaines ou de Bel sont adressées autant au philosophe qu’au poète et à l'écrivain. Plus tard Diderot 6, d'Alembert 7, Marmontel, Voltaire, reconnaîtront dans La Motte un de leurs devanciers: ils le trouvent trop hardi dans les questions littéraires, trop timide dans les autres matières, mais ils lui font l’honneur de le tenir pour un des leurs.

- 4 Portrait de M. de La Motte par Mme la marquise de Lambert (Œuvres, 1754, LADA) 3 2 ei de M. de Fontenelle au Discours de M. l’'Evêque de Luçon (t. I,

p. 49, pp. 52-53).

3 « La philosophie applicable à tous les objets de l'esprit et de la raison », 104; p.22.

& « Lettre à M£T. D. L. F. », p. XXX.

5 « Lettre à M... sur l'Iliade de M. de La Motte », p. 298.

6 « Sur le projet d'une Encyclopédie ». (Ed. Naigeon 1798, t. I, pp. 74-75).

1 « Éloge de M. de La Motte ».

Enfin La Motte s'est rangé lui-même parmi les philosophes î. Il n'abuse pas de ces grands mots de philosophie et de philosophe, — ce qui est un des travers du temps, — mais, avec autant de modestie que de fermeté, il affirme à plusieurs reprises qu'il marche derrière Descartes ?, tout à côté de Fontenelle. IL fait l'éloge de Descartes, qui « nous a appris à raisonner » ; grâce auquel «le goût de la méthode s'est répandu jusque sur la poésie et l'éloquence ». Quant à Fontenelle, il le regardera toujours comme son maître : « Je fais gloire d'être son disciple dans la grande leçon d'examiner et de ne souscrire qu’à ce qu'on voit »*.

Mais quel était, vers 1720, le sens particulier du mot Philosophe * ?

Parmi les innombrables définitions qu'on à données alors de l'esprit philosophique, nous en retiendrons deux. La première est de M”° de Lambert 5 : « Philosopher, c’est rendre à la raison toute » sa dignité et la faire rentrer dans ses droits; c’est rapporter > chaque chose à ses principes propres, et secouer le joug de > l'opinion et de l’autorité. » L'autre définition, plus nette encore, est de l'abbé Terrasson 6 : « La philosophie dont il s'agit consiste > à préférer, dans les doctrines humaines, l'examen à la prévention > et la raison à l’autorité. »

On voit quels sont les traits essentiels de la nouvelle philosophie. C'est la défiance de toute autorité, de toute prévention; c’est l'extrême confiance dans la raison et le sens individuel ; c'est l'évidence prise pour pierre de touche, l’analyse et la déduction pour méthode, la vérité absolue proclamée hardiment comme la fin possible de toute recherche.

Cette première philosophie du XVII siècle est bien éloignée de ce qu’elle a été dans l’âge précédent, de ce qu’elle sera quelque vingt ans plus tard. Elle n’est plus un corps de doctrines positives, un ensemble de conclusions certaines, régulièrement déduites de principes assurés. Elle n’est pas encore ce scepticisme systématique, arrogant, qui va s'exercer contre toutes les vérités acceptées, croyances religieuses, foi politique, convictions philosophiques même. Le philosophe de 1720, en continuant Descartes, prépare Voltaire.

1 D'après ce qu'il dit quelque part (Discours sur la poésie, t. I, p. 54), il semble se vanter d'avoir même « les yeux philosophes. »

2 « Discours sur le différent mérite des ouvrages d'esprit » (t. VIII, p. 360).

# « Discours sur l’Eglogue » (t. III, p. 299).

4 Sur l'engouement général pour la philosophie, voy. Vinet, Hist. de la Littér. franç. au XVIIIe siècle, t. I, p. 32.

5 « Portrait de M. de La Motte » (t. I, pp. 1 et 2).

6 « La philosophie applicable à tous les objets... » (re réflexion).

Le trait frappant de l'esprit critique nouveau, retrouvé par Bayle, mis à la mode par Fontenelle, c’est l'amour extrême de l’indépendance, avec des habitudes de réserve prudente, et le sens et le goût de la mesure. Il n’aboutit pas au dogme, ni au système; mais il ne conclut pas non plus à ce qu’on pourrait appeler le scepticisme positif, celui qui ne doute que pour nier, qui ne discute que pour détruire. Le « modeste scepticisme » ! de Fontenelle, de La Motte, de Terrasson lui-même, n’est très hardi ni pour nier, ni pour affirmer ; il consiste surtout dans une certaine tendance de l'esprit qui, impatient des règles imposées, des réponses toutes formulées, veut à son tour examiner les choses et juger par lui-même. C’est une curiosité vive d'aborder tous les problèmes et de les résoudre en formules courtes et neltes; c’est une joie de tout remettre en question, sans grand souci de rétablir solidement ce qu'on ébranle un peu au hasard; c’est la griserie légère des intelligences émancipées brusquement après avoir été trop longtemps contenues. On est curieux, on est raisonneur, plutôt que décisif et tranchant. On se complaît dans la controverse ; on s’y attarde pour le charme même d'exercer la faculté critique qui vient de s’éveiller ; cet esprit, volontiers paradoxal, quelquefois impertinent, n’est pas violent ni exclusif. D’ordinaire il est subtil dans le raisonnement, léger ou imprudent dans l'expression, mais mesuré dans les conclusions, comme il est discret dans le choix des sujets où il s'exerce. S'il touche aux plus hautes questions, c'est avec des détours très prudents; mais le plus souvent il se restreint à l'examen des problèmes les moins dangereux à traiter : c’est l’esprit qui s'observe lui-même et s’étudie, agissant et raisonnant en toute liberté, de préférence dans la pure littérature. Aussi, pour être réputé philosophe, et grand philosophe, point n’est besoin d'avoir approfondi la métaphysique ou la logique, d’avoir traité les grands problèmes de Ja destinée des hommes ou des peuples ; un homme de lettres peut mériter ce titre : il lui suffira d’avoir porté dans l'examen des choses littéraires une certaine liberté d'esprit, une méthode rigoureuse de raisonner, la défiance de l'opinion et de l'autorité. Ajoutez, pour compléter ce

. portrait du philosophe, quelques traits accessoires : il est bon qu'il

ait une certaine variété de connaissances, même superficielles ; qu'il ait l'humeur égale, l'air réservé, le ton doux et mesuré, de l'esprit, beaucoup d'esprit, enfin celte sorte de sérénité d'âme de l’homme que rien ne surprend, mais qui ne peut pas dire tout ce qu’il sait.

1 Trublet, article sur Fontenelle, dans le « Mercure » de Juin 1757.

Tel nous paraît avoir été le « Philosophe » aux premières années du XVIIL'siècle, le disciple de Fontenelle : tel a été La Motte.

Plusieurs causes secondaires ont préparé ou accéléré le développement de l'esprit philosophique nouveau. Mais ce qui est certain, c'est qu'il ne se produisit point par une brusque révolution. Il découle naturellement des habitudes intellectuelles du X VIFsiècle. C’est par un mouvement lent et régulier qu’on passe de la critique laudative à la critique indépendante, du dogmatisme raisonneur au raisonnement sceptique.

Plusieurs écrivains ont très bien démêlé cette loi de continuité qui unit le XVIII° siècle au XVII. D’après l’un d'eux, le penchant à raisonner a été développé par l'abus de l'esprit, ingénieux et fin, et aussi par les méthodes d'éducation !. « Le prix que nous attachons > aux vues ingénieuses, dit l'abbé Arnaud, aux idées fines et déliées, > à ce que nous appelons esprit ; l’empressement d’en avoir et d’en > montrer ; surtout l'éducation qu’on nous donne et qui consiste à > nous présenter des fautes plutôt qu’à nous conduire aux beautés, > à nous accabler d’une multitude de règles , à ne nous offrir des > modèles que pour confirmer ces règles et à nous cacher la nature > pour ne nous montrer que des exemples: voilà la véritable ori- > gine de notre penchant à raisonner, à discuter, à reprendre ; voilà > comment, pour nous former la mémoire, l'esprit et le jugement, > on appauvrit le trésor de nos sensations, en négligeant ou plutôt > en atiaquant dès nos premières années le germe de notre sensibi- > lité». Peut-on mieux montrer les effets de cette éducation trop critique que le XVII‘ siècle a empruntée au XVII ? Peut-on mieux prouver que c’est l'abus des règles et des modèles qui a fait négliger la nature et la sensibilité au profit de la raison et de lesprit ?

Une autre vérité encore a été bien démêlée par l’abhé Terrasson. Il l’exprime avec une énergie un peu trop concise : « Le siècle > des talents n’est pas lui-même le siècle de la philosophie , » mais il le prépare et l'amène »?. Cela veut dire que la raison succède naturellement au génie #, le jugement à l'imagination. Un siècle qui a produit de grandes œuvres, en provoquant l’admiration, fait naître la critique. L’admiration est déjà un jugement et un commencement de critique : de l'admiration à l’analyse il n'y a qu’un pas, vite franchi, et l'esprit philosophique a vu le jour. Modeste

1 Suard, Mélanges de littérature, 2° édition, Paris, 4806. « Eloge d'Homère », par l'abbé Arnaud. |

? Terrasson. « Philosophie applicable à tous les objets... », p. 4.

$ Cf. F. Ancillon. « Nouveaux essais philosophiques », Paris, t. IL, p. 320.

d'abord, il ne demande que le droit d'appuyer ses éloges, de justifier son culte: c'est l'élève qui applique les principes de son maître, pour l’admirer d’abord, pour l’imiter ensuite, enfin pour le juger et généralement pour le blâmer.

Tel était l'état des intelligences au temps de La Motte. Bien peu étaient capables de se contenir dans l'admiration. La plupart éprouvaient sincèrement, sans trop d'orgueil, sans mauvaise intention de dénigrement, comme un besoin de contempler activement les trésors acquis, d'en faire le compte et le départ, de reviser les jugements admiratifs, d'analyser les méthodes pour en vérifier l'infaillibilité, de décomposer tout ce bel ensemble. Le malheur est que l'esprit une fois lancé ne revient plus en arrière. C’est pour lui un Jeu innocent d'abord de contrôler son admiration ; mais peu à peu il s'échappe et s’émancipe ; il voit les défaillances de ses dieux qui ne sont plus que des hommes ; il s’étonne alors, il veut refaire ce qui n'est point parfait, il veut remettre debout cette pièce de l'édifice, et par degrés il démolit tout pour tout reconstruire.

Les « Philosophes », durant les vingt-cinq premières années du XVIII siècle, sont précisément à ce degré intermédiaire entre l'admiration et la critique. Dans toutes les matières et sur tous les sujets, ils se complaisent à démêler ce qui n’est plus bon, mais ils ne se hâtent point de conclure que tout est mauvais : ils cherchent le mieux qu'ils conçoivent, mais ils reconnaissent et admirent le bien qui existe. En tout ils acceptent l’ordre de choses établi ; 1ls se bornent à demander qu'on leur permette de l'améliorer et de le perfectionner en quelques parties. Il s'élèvent résolument contre les excès de l’autorité et contre la prévention; mais ils n’abusent point d’une liberté qui pourrait les mener loin ; contents de sesentir affranchis, ils s'amusent de leur indépendance nouvelle plus qu'ils n'en font usage; nulle part ils ne rompent brusquement les liens qui les rattachent au siècle précédent. S'ils veulent briser une tradition trop gênante, secouer des préjugés trop pesants, c’est à une Hradition très antique et à de très vieux préjugés qu'ils s’attaquent ; par une réserve adroite, les ennemis qu'ils se font ne sont pas les

Français d'hier, mais les Grecs et les Romains ; ce n’est ni Boileau,

ni Racine ; c’est Homère et c'est Aristote. Ainsi de toutes parts le jugement s’éveille, mais l'admiration subsiste ; la critique s’aiguise, mais la foi demeure à peu près intacte, du moins en apparence. Il va sans dire qu'on parle seulement des philosophes autorisés et des chefs du mouvement ; il y a au-dessous d’eux des disciples intempérants et téméraires dont les audaces font scandale ; il y a, en dehors du parti, des penseurs isolés dont les œuvres, quoique ne

portant pas l’étiquette pompeuse de la philosophie, auront dans l'avenir une portée bien plus grande.

La Motte occupe une place très distinguée parmi ces philosophes de la première heure. Sans doute il a réservé pour les questions litéraires la meilleure part de son activité d'esprit. Pourtant il a dit son opinion sur la plupart des grands sujets ; il l'a fait avec décence et discrétion, mais avec une certaine liberté de Jugement. Voltaire lui rend à plusieurs reprises ce témoignage flatteur. Dans les Odes, dit-il, «il y a presque autant de choses que de vers » ; «il est philosophe et poète ! >. Et ailleurs : « cet auteur était un sage > qui prêta plus d’une fois le charme des vers à la philosophie ?. > Jusqu'ici les éloges de Voltaire sont sérieux ; c’est le philosophe qui rend hommage à un modeste précurseur. Ailleurs le poëête et l'homme de goût se réveillent et mêlent malicieusement l'ironie à la louange :

« Mes vers sont durs, d'accord, mais forts de choses » à

dit timidement le bonhomme Houdar à la porte du Temple du Goût. Cherchons à déterminer en quoi consiste cette force de pensées et, du même coup, quelle est la valeur de la philosophie de La Motte sur les grands sujels.

On ne s'attend pas à rencontrer dans les poésies de La Motte de ces pensées hardies qui préparent l'avenir en dévoilant les faiblesses du présent, de ces vérités subversives d'où sortent les révolutions. Comme Fontenelle, il observe sur ces matières une sage réserve, qui tient moins à une prudence égoïste qu'à la nature même de son esprit.

Sur tout ce qui touche à la religion, à la politique et même à la morale, il professe une sorte de libéralisme conservateur et conciliant. Il respecte ce qui existe, il admire toutes les puissances ei ne désapprouve aucun des actes du pouvoir légitime. Même il a des trésors d’indulgence pour les pires abus de la force; il chante sur le ton de l’enthousiasme la Révocation de l'Edit

1 Siècle de Louis XIV. Catalogue.

2? Dictionnaire philosophique, article « Critique ».

3 Temple du Goût. — A ce propos, voir dans la correspondance inédite du président Bouhier une Lettre de l'abbé Gédoyn (30 avril 1732) sur le sens ambigu de cette expression « forts de choses », qui appartient à Fontenelle (Réponse à M. de Luçon). Cf. Lettre de Mathieu Marais, 3 avril 1732.

de Nantes !; — ce n’est point par là que Voltaire admirait notre philosophe. Il respecte la Religion, et, s’il a des doutes, illes ensevelit au plus profond de lui-même, et si bien, que les adversaires qui raillent son incrédulité ont tout l'air de l'avoir calomnié. En politique, c'est le sujet le plus fidèle *, le plus fécond en éloges hyperboliques, le plus adroit à amener le compliment dû au souverain et à renouveler ce lieu commun, usé depuis cinquante ans. Dans la morale ?, il n’est pas plus hardi: il professe qu'elle ne peut pas être indépendante de la Religion; et lui, homme de théâtre, auteur de Comédies, de Tragédies et d'Opéras, il affirme délibérément {, comme un Bossuet, que le théâtre n’a aucune valeur pour former les hommes à la vertu et aux bonnes mœurs. Dans tout cela, je ne vois que le chrétien et le sujet soumis. Où donc est le Philosophe ?

Pour le découvrir, il faut y regarder de très près. On aperçoit des traces de l'esprit philosophique dans quelques pensées plus libres, dans certaines insinuations que le poète entoure de toutes les précautions oratoires. Une opinion qu'il exprime volontiers, qu'il hasarde même parfois sous la forme d’un conseil aux puissances, lui est commune avec tous les bons esprits du temps; elle fera son chemin, cette idée, elle deviendra un des articles de foi de la grande philosophie du siècle: c’est la haine de la guerre, haine moins chrétienne qu'autrefois, plus humaine et philosophique. La Motte aime la paix * parce que c’est l’état de nature, parce qu’elle procure l'abondance aux hommes et donne naissance à tous les arts; c’est elle qui par le commerce rapproche les différents peuples qui ont besoin les-uns des autres:

« (Et) Bénissons dans l'abondance La nature dont la prudence Nous a liés par nos besoins. » 6

Il semble avoir entrevu cette vérité, ou ce paradoxe moderne,

1 Odes, p. 428 du t. I « Sur le zèle de la religion ». Ailleurs il tonne contre les « Fanatiques ». Or ce sont les protestants obstinés qu'il appelle ainsi, non pas les furieux convertisseurs.

2 Voir Odes, t. I, p. 346.

3 Discours sur les prix, 25 août 1714 (t. VIII, p. 368).

k 2° Discours sur la tragédie, t. IV, pp. 181-182.

5 Odes, t. I, pp. 181-182.

6 Odes, « La Paix »,t. I, p. 276. — Cf. Fables: «Les grenouilles », t. IX, p. 165; «le soc et l'épée», p. 182 ; «le conquérant et la pauvre femme », p. 195.

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d’une alliance universelle des peuples se fondant en uneseule humanité : vous, peuples, dit-il :

« …. Ne songez qu'au nom qui vous lie, Nom trop longtemps déshonoré.

Qu'importe quel peuple nous sommes !

Soyez amis, vous êtes hommes... » 1

Si les hommes sont frères, ils ne sont pas égaux entre eux. La Motte répudie énergiquement la chimère de l’Egalité ; elle a peutêtre existé aux temps fabuleux d’Astrée ?, mais depuis lors elle n’a pu engendrer que des maux :

« Chacun sous ton règne sauvage Serait à lui-même son Roi.

Toujours injustes, téméraires, Toujours l’une à l’autre contraires, Nos passions veulent des lois. » 3

L'homme s’est donc volontairement assujetti à une puissance que Dieu a affermie; ainsi l'autorité royale est légitime, puisqu'elle est consacrée par le Ciel et d’origine divine :

« Je vois l'autorité suprème

Oui, l’autorité de Dieu même, Gravée au front des Souverains. » #

Donc les rois sont des maîtres absolus? Oui, mais leurs droits sont limités par leurs devoirs, leurs privilèges sont compensés par une lourde responsabilité : aux peuples qui leur doivent l'obéissance, ils doivent eux-mêmes le bonheur et le bon exemple :

« En vain portez-vous le tonnerre, Vous n'êtes les dieux de la terre Qu'’autant que nous sommes heureux.

... Les lois ne sont rien sans vos mœurs. » ÿ

C'est à ce prix que le roi devient l’idole de son peuple qui soutient son trône et assure sa puissance :

« Gardé par cet amour fidèle, Jamais son trône ne chancelle, etc..» 6

1 Odes, t. I, p. 275. ‘ 3

? « Astrée », t. 1, pp. 68-69. Cette ode contient toute une philosophie sociale en abrégé. ;

3 « Le Souverain », Ode, t. I, p. 176.

& Ibid., p. 176.

5 Ibid., p. 177. CP EE

6 Ibid., p. 190.

Quant aux monarques ambitieux, aux conquérants avides et injustes, le poète leur fait la leçon en termes assez rudes :

« Est-ce donc pour troubler la-terre Que sont formés les souverains ?

Le ciel leur met-il le tonnerre Au lieu de sceptre dans la main ?

Au gré de leur orgueil avide Faut-il que leur fureur les guide ?

Le meurtre est-il un de leurs droits ?

Et, grands à mesure qu'ils osent, Sera-ce par les maux qu'ils causent Qu'il faudra compter leurs exploits ? » 1

Ces idées ne manquent ni de sagesse, ni d’élévation, ni même d'une sorte d'originalité, puisque ces lieux communs poétiques ne sont plus inspirés par la seule religion, mais plutôt par la raison et la sagesse profanes. Ainsi commençait à paraître, même chez les plus modérés, un sentiment nouveau de la justice et quelque chose qui ressemblait à l'amour de l'humanité ?.

Dans la morale surtout, par la liberté de ses jugements, par une tendance générale de son esprit, La Motte est digne du nom de philosophe. Non pas que les idées qu'il exprime soient toujours neuves et originales : il emprunte de toutes mains, à Pascal, à La Rochefoucauld, à Fontenelle, à bien d’autres. Mais le fait même de traiter librement ces graves sujets dans des Odes le met, suivant les idées du temps, au rang des philosophes. Le mérite qu'il réclame et qu’on lui accorde, c’est d’avoir été le premier à « mettre la raison en images ». Il invoque la raison à tout propos, ce nom revient jusqu'à cinq fois dans une seule Ode : c’est à elle qu’il attribue indifféremment les vertus d’un grand roi, l'intégrité des bons juges, la sérénité du sage, la curiosité du philosophe et du savant #. Mais ce qui me paraît distinguer la philosophie morale de La Motte, c’est: une sorte de modération dans les jugements qu'il porte sur l’homme, une pitié résignée, également éloignée du pessimisme et de l'optimisme. Il reconnaît que l'instinct est plus fort que la raison du sage :

« La Raison n’a qu'un faible empire, Ses tristes autels sont déserts ;.

L'Instinct qu’elle veut contredire Est le moteur de l'univers » 5.

1 « La paix », t. I, p. 274.

2 Cf. des sentences philosophiques de mème ordre dans les tragédies. (Romulus, t. IV, pp. 211, 214, 234, 235, 242, 245, 252, 260. — Inès de Castro, pp. 337, 339. — Œdipe, p. 503).

3 « La réputation », Ode, t. I, p. 345.

& « Le devoir », Ode au roi, t. I, p. 62. — « Thémis », Ode, t. I, p. 393.

5 « Le désir d'immortaliser son nom », Ode, t. I, p. 91.

L'égoïsme domine l'homme et le conduit, la vertu même n'est que l'amour-propre déguisé :

« De quelque vertu qu'on se pique,

Ce n’est qu'un voile chimérique

Dont l'amour-propre nous séduit » 1.

Malgré notre orgueil, nous sommes voués au malheur par notre impuissance à atteindre « l’heureuse tranquillité » ; la volupté nous fuit, la connaissance de nous-mêmes nous échappe :

« D'une ignorance curieuse Notre âme esclave ambitieuse Cherche encore à se pénétrer.

Vaincue, elle ne peut se rendre, Et ne saurait ni se comprendre, Ni consentir à s’'ignorer » 2.

L'homme misérable qui flotte sans règle au gré de ses passions est réduit à se fuir lui-même, à tromper par tous les moyens ce désir de connaître qu'il a et qu’il ne peut satisfaire #. Triste constatation dont le philosophe cherche en vain à corriger le mauvais effet en nous excitant à connaître nos passions pour apprendre à leur commander, à citer toutes nos actions « au tribunal de la Raison ». Excellent conseil, mais peu aisé à suivre. La véritable pensée de La Motte est plutôt dans ces vers de la fable des « fous » : !

« Tout n’est qu’erreur, chacun a sa folie.

‘Mais quoi ! l’une à l’autre se lie ; Le monde va son train et rien n’est arrêté.

Téméraire qui se propose De le refondre à force de raisons ; Penser y réussir c’est chose Digne des petites maisons ».

C’est la conclusion modeste d’une philosophie sans nobles illusions, mais sans vain orgueil.

4 « L'amour-propre », Ode, t. I, p. 362. — Cf. dans les Fables : « Le bonnet », t. IX, p. 314; « Minos et la mort », p. 151. | ? « L'homme », Ode, t. I, p. 102. — Cf. la fin de l’ode « l'Amour » (p. 35) : « Sans principe certain, nos passions diverses Font nos divers raisonnements ».

Dans l'Ode sur «le devoir» (p. 62) il y a de curieux vers sur l'influence que leur tempérament exerce sur les rois :

« D'un sang paresseux ou rapide Ils suivaient les impressions... etc ».

3 « La fuite de soi-même », Ode t. I, p. 279. ” & T. IX, p. 337.

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Toutes ces opinions isolées, ces vues parfois contradictoires sur l’homme et sur la vie sociale, ne constituent pas un corps de philosophie. Et pourtant les contemporains et Voltaire ne se sont pas trompés : derrière le poète il y a un philosophe. La Motte a subi l'influence des penseurs les plus hardis de son époque, des Fénelon, des Vauban, des Saint-Pierre et des Fontenelle. Il ne leur a pas tout emprunté, cela est vrai: il a laissé au premier ses nobles chimères, au second son patriotique dévouement, au troisième ses honnêtes et décevantes utopies, à Fontenelle sa sèche et pénétrante ironie. Mais des idées de tous, son cœur honnête et droit, son esprit juste et un peu court, s'est composé une sorte de philosophie appropriée à sa nature. Elle consiste proprement en un certain tour de son esprit t, exempt de préjugés, ouvert à toutes les idées, prêt à accepter toutes les réformes raisonnables, excellent pour faire penser, pour soulever les questions discrètement, sans prétendre y apporter des solutions complètes et prématurées. Ces tendances libérales suffisaient à son temps : plus tard on sera plus exigeant. Le grand parti philosophique, vers le milieu du siècle, n'aura que dédain pour les penseurs modestes de l'école de La Motte ?; on les traitera lestement de Beaux-Esprits ?, leur refusant par là le grand nom de philosophes. Voltaire et D'Alembert ont eu le mérite d'être plus équitables, en reconnaissant dans La Motte, poète médiocre, peuseur timide et point du tout réformateur, un de ceux qui ont travaillé modestement, à leur heure et à leur rang, à préparer le grand mouvement philosophique qui aboutit, bien loin de là, à l'affranchissement des esprits, des consciences et des corps.

Si La Motte porta dans tous les sujets la liberté de jugement d’un esprit philosophique, il appliqua surtout ses rares facultés de critique aux matières de la Littérature. Il fut le philosophe de la Poësie et des Belles-Lettres, durant vingt-cinq ans.

Vers la fin du siècle, Perrault avait voulu rehausser la critique et la tirer hors des stériles débats. Il avait entrevu qu'il faut ramener tous les arts à un même principe, étendre à toutes les formes de la pensée la règle jusque-là réservée aux productions littéraires ;

1 Voir Fables, t. IX, p. 248 : « le cheval », et p. 250 « le pyrrhonisme », où La Motte recommande le doute, mais un doute modéré.

2 Grimm, parlant de Marivaux, dit ceci, qui s'applique aussi bien à La Motte, son maîtré : « Le souffle vigoureux de la philosophie a renversé depuis une quinzaine d'années toutes ces réputations étayées sur des roseaux ».

3 C'est l'expression dédaigneuse qu'emploie déjà Montesquieu dans les Lettres persanes. Voltaire et La Harpe s’en serviront également.

il avait deviné la loi du progrès ou du mouvement, qui défend à l'esprit humain de s’enfermer dans l'admiration. Par malheur Perrault, confondant mal à propos les arts et les sciences dans son apologie du mouvement intellectuel, avait compromis la cause excellente qu’il défendait. La profondeur de sa pensée avait passé inaperçue sauf de quelques esprits supérieurs. Pour tous les autres, il avait été battu, et Boileau, qui parlait plus haut, paraissait avoir eu raison. Fontenelle, qui ne s'était pas compromis dans cette bagarre, avait à son tour, à petit bruit, traité avec mérite plusieurs points de philosophie littéraire 1; il avait jeté des vues lumineuses, des aperçus gros de conséquences sur différentes questions de détail. il s'était bien gardé de discréditer sa cause à l’avance en affectant de trop hautes prétentions. Il avait fait une guerre sourde et dangereuse au dogmatisme autoritaire de Boileau.

La Motte continua l’œuvre critique de Fontenelle, avec plus de franchise, ce qui lui donna les apparences de l’audace. Au reste Fontenelle, bon prince, lui laissait la voie libre. Depuis plusieurs années, il avait renoncé à la critique littéraire ; il s’appliquait à rendre populaires, à force de clarté et d’esprit, les mystères de la science ?. Un partage amiable se fit du domaine philosophique, entre La Motte et son maître. Fontenelle porta dans les sciences ses qualités de littérateur raffiné, la grâce, l’art de bien dire et l'élégance piquante. La Motte, en traitant des sujets littéraires, sembla avoir emprunté à son ami quelques-unes des qualités de l'esprit scientifique, la rigueur d'analyse et de déduction, un peu de sécheresse aussi.

D'autre part, l’entreprise de réduire en principes toute la littérature se trouvait encouragée par les circonstances et secondée par le goût du public.

Chassé de la science, banni de la philosophie, presque abandonné des théologiens eux-mêmes, Aristote n'avait pas entièrement perdu pied en France. Il lui restait un coin de son ancien domaine ; dans les Belles-Lettres et les Arts, il demeurait le docteur universel, l'autorité sans appel, le maître. On s’avisa qu’il fallait le déposséder de son dernier asile ; qu'il importait d'achever l’œuvre de Descartes ; qu'il était temps de porter dans les Lettres le libre examen, le principe d’évidence et la méthode cartésienne. La Motte se chargea de cette tâche. Il s’en acquitta avec succès, si nous nous en rapportons aux louanges hyperboliques que lui donne Trublet: «Cet esprit > philosophique que Descartes avait porté dans les différentes

4 Sur la Poësie en général. — Réflexions sur la poétique, etc. 2 Les premiers « Eloges des Académiciens » sont de 1708.

parties de la philosophie où il était encore moins connu qu'ailleurs, M. de La Motte, sur les traces de M. de Fontenelle, l’a appliqué > aux belles-lettres et à la poésie : précieuse nouveauté, mais dont > tout le goût et les fruits sont peut-être réservés à nos descen- > dants » {. On croyait donc, autour de La Motte, qu’il avait eu l'honneur de continuer Descartes et d'achever la ruine d’Aristote, et lui-même pensait justifier ce qu’il peut y avoir de hardi dans son entreprise par la nécessité de venger la Raison trop longtemps opprimée par la « Prévention ».

Une autre cause dut déterminer La Motte, grand amateur de succès faciles, et plus fait pour suivre le goût public que pour s'imposer à lui en le contrariant: c’est que la curiosité se tournait de plus en plus vers les débats littéraires. La manie de juger, de disputer et de disserter s’était encore accrue depuis la fin du dernier siècle. Il n’était si mince personnage qui n'eût pris part, ou qui n’eût assisté, en sortant de la comédie, aux tournois d'esprit dont retentissaient les cafés des gens de lettres. Sans doute les démêlés entre les auteurs avaient fait plus d’une fois rire le public à leurs dépens; mais en France le rire et les plaisanteries qu’on se permet sur les choses et les hommes n’empêchent pas toujours qu'on ne soit dupe des unes et des autres. Aussi la mode s'était établie des controverses littéraires. Les écrivains eux-mêmes donnaient le mauvais exemple ; ils enseignaient aux lecteurs à les critiquer en se critiquant les premiers. Ils ne paraît pas un volume de vers qui ne commence par une préface ou un discours, bien prétentieux et pédantesque, sur le genre de poésie, sur son origine, son essence, ses lois et ses règles ?. Telle de ces dissertations est plus longue que l’ouvrage. Aïnsi écrivains et lecteurs étaient d'accord dans cette manie de disserter et de critiquer ?.

4 Trublet. Lett. à M° T. D. L. F. (t. I, p. XXX). — Cf. abbé de Pons, p. 337. 2 Piron s’est moqué de cette manie. (Edit. Rigolley de Juvigny, t. VII, p. 355): « On ne voit qu'’auteurs de préceptes,

De méthodes, d'arts et d'essais :

Mille Rose-Croix, point d’adeptes,

Mille professeurs, nul profès…….

— … Eh! l'ami, fais nous des poètes !

Sois-le toi-même, si tu peux ! »

Cf. Roy. Œuvres. Préface, p. 3. — J.-B. Rousseau, Préface de l'Edition de Soleure, p. 9. — Condillac, t. VII, p. 358.

D. D ’Argenson (Mémoires, édit. Didot, p. 323) signale cette maladie de juger : « .…. Plus le sièclé devient ignorant, plus il devient critique. Jamais on n’a lu si | peu qu'aujourd'hui, jamais on n’a tant parcouru de livres; jamais on ne

s'est occupé moins sérieusement à l'étude des lettres et de l’histoire, jamais - on n'a été plus prompt à juger les hommes et les choses ».

En écrivant ses Discours et ses Réflexions, La Motte n’a fait que suivre la mode et se conformer au goût général.

À quelle partie du public s'adressent ces confidences et ces leçons sur l’art d'écrire et sur les divers genres de poésie? La masse, on vient de le voir, s’intéressait — un peu à la légère et de façon indiscrète — à toutes les contestations qui s’élevaient entre les auteurs sur des matières de goût et d'art; mais la foule des lecteurs ou des spectateurs était plus curieuse de scandales qu'avide de s’instruire. Elle se mettait du côté des railleurs contre les raisonneurs; plus sensible à une saillie amusante qu’à une discussion bien menée ou à une déduction correcte, elle abandonnaïit volontiers le sévère critique et le philosophe pour courir aux parades des Parodistes. N'oublions pas non plus quela majorité des contemporains était imbue des préjugés anciens, encore toute pénétrée de respect pour les grands maîtres de l’art classique, et médiocrement bien disposée pour les novateurs qui venaient la troubler dans la quiétude de ses vieilles admirations f.

Ce n’est donc pas au grand public que La Motte s'adresse. Il parle pour une portion restreinte des lecteurs, pour les esprits réfléchis, exempts de prévention. Ceux-là n'étaient pas nombreux. C'est ceux qu'il appelle les « sages » ?. Il constate, non sans regret, l'existence de ces deux publics : « le premier, dit-il, ne cherche > dans les disputes des gens de lettres que le plaisir malin de voir » les auteurs se dégrader les uns les autres........ L'autre espèce > de public, qui, par son petit nombre, à peine en mérite le nom, ne » cherche dans les contestations littéraires que l’éclaircissement de »> la vérité » . Il a peu d’estime pour la partie la plus nombreuse de ses juges : « Il est vrai que le public, — je n’entends pas par là les » gens les plus raisonnables, — fait un assez bon accueil aux » critiques, et même par préférence aux plus malins » #. La vérité, c’est que La Motie s'adresse à un public plus étendu que celui qui écoulail M” Dacier par exemple, mais bien moins nombreux que le publie qui va applaudir Voltaire. La foule des lecteurs et des juges s’est accrue depuis vingt ans, mais pas encore au point d'embrasser une très grande partie de la nation. Dans le nombre de ceux qui lisent, La Motte est obligé de choisir : la majorité est trop légère ou

1 La Motte, (Discours sur la fable t. IX, p. 5), s'élève contre l'injustice du public qui qualifie de témérité l'émulation : « D'heureux génies sont par là découragés... etc. »

2 2e Discours sur la tragédie, t. IV, p. 140.

3 Réflexions sur la critique, t. III, pp. 1, 2.

& 2° Discours sur la tragédie, t. IV, p. 139.

prévenue ; il n'y a qu'une élite d’esprits rares et impartiaux qui comprendront et goûteront ses audaces. Il se trouve donc que, tout en flattant le goût général pour la critique et la contestation, La Motte devance le plus souvent la foule de ses contemporains, surtout quand il émet des opinions hasardées et propose des réformes : alors il n'est plus suivi que par une petite troupe de fidèles !. Au reste il se résigne assez facilement à celte désertion ; quelques mouvements de dépit lui échappent: mais de bonne grâce il prend son parti des défaillances de l'intelligence publique ; il n’est pas de ces philosophes qui prétendent à l’apostolat; il ne vise point à entraîner les foules, il lui suffit d'être compris du petit nombre des bons esprits pour lesquels il consent à « écarter les doigts » ? desa main remplie de vérités. L'approbation de M" de Lambert, un sourire de Fontenelle, l'assentiment de quelque confrère de l'Académie, peut-être aussi le brouhaha bienveillant de son café d'habitude, en voilà plus qu’il n’en faut pour le convaincre qu'il a raison et que le public a tort, pour le consoler des insultes de ses confrères et de l’indiflérence de la foule prévenue.

Il y a trois parties distinctes dans l’œuvre de philosophie littéraire de La Motte. Il y a la Critique proprement dite ; il y a les Théories générales et enfin les Innovations ou les Paradoxes.

On étudiera d’abord la Critique.

Mais auparavant il a paru nécessaire de rechercher quel était l’état de la Crilique contemporaine, quels étaient parmi les écrivains les ennemis et les amis de La Motte. On appréciera mieux par la comparaison les mérites de notre auteur et on aura pour ses défauts une indulgence plus équitable.

1 Composée surtout de jeunes gens, de quelques courtisans ct de quelques dames, et aussi de plusieurs des plus jeunes magistrats. (Cf. d'Aguesseau, Mercuriale VII°). .

2 Expression d'E. Bersot, appliquée à Fontenelle (Etudes sur le XVIIIe siècle, Ep 236).

IH. — LA MOTTE ET LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU COMMENCEMENT DU XVIII® SIÈCLE

$S a. — La Critique érudite. — Mr Dacier. — D’Olivet et Desfontaines. — Gacon.

La Critique en usage au XVII" siècle subsistait, très puissante encore, vers le temps où La Motte commença à disserter sur la poésie. Boileau mort, son esprit lui survit. Malgré l'exemple donné de si haut par Fénelon dans son testament littéraire, le plus grand nombre des savants et des poètes persiste à juger les œuvres d'imagination d'après les règles et les principes, et non point par sentiment.

Cette critique peut se définir ainsi: elle était dogmatique et abusait contre ses contradicteurs de l'autorité des anciens; elle était véfilleuse et chicanière, se perdait dans les détails de la forme et du style; enfin elle était rude de ton et de langage.

Chacun de ces trois défauts se personnifie dans un écrivain: la morgue pédantesque est représentée par l’honnête M" Dacier ; la médiocrité d'esprit, tâtillonne, tracassière, par d'Olivet ou par l'abbé Desfontaines ; et par Gacon la violence ordurière, la jalousie basse, l’envie calomnieuse.

- Le camp des « Ærudits » ! était nombreux encore vers 1715 et Les Eruaits. leur parti puissant. On appelle « Erudits », par ironie, tous ceux qui, sans être toujours des savants, cherchaient dans l’antiquité leurs modèles et leurs autorités. En première ligne venaient tous les prétentieux traducteurs, les commentateurs infatués qu’une glose subtile où une version heureuse faisait entrer dans les Académies. Ilsavaient derrière eux la foule des amateurs lettrés, quelques gentilshommes instruits, des poètes latins, beaucoup des magistrats les plus savants, force abbés latinistes et encore la multitude des rimeurs fidèles aux

1 C’est l'abbé de Pons qui mit le mot à la mode. Des plaisants en tirèrent le barbarisme méprisant « les Eruditionnés » (Voir Rivière Dufresny, Parallèle d'Homère et de Rabelais, 1747, p. 242).

goûts et aux habitudes d'esprit de l’autre siècle. La phalange gréco-latine était donc compacte, et, loin de céder pied, elle cherchait à gagner du terrain !. La plupart des corps savants tenaient pour elle. L'Académie des sciences ?, il est vrai, lui était contraire, et l'esprit du siècle allait de plus en plus vers l’Académie des sciences. Mais l’Académie française était tout au moins partagée. Quant à celle des Inscriptions *, malgré une certaine liberté depensée, elle reste attachée à l'esprit et à la méthode classiques ; elle continue à étudier les anciens d’un point de vue trop exclusivement littéraire, admirant les auteurs, les interprétant avec finesse et avec goût; mais trop préoccupée de les comparer et de les classer par ordre de mérite, elle néglige la connaissance approfondie de Pantiquité. L'Universilé !, malgré les modestes réformes préconisées par Rollin, demeure attachée aux anciens errements; elle persiste à lire les anciens dans un esprit étroit d’admiration et d'imitation routinière. Les Jésuiles dans leurs collèges font le contraire de ce que faisaient leurs rivaux ; comme au temps de Boïleau, ils prennent parti pour les modernes contre les anciens, pour la critique contre l’érudition.

La cabale érudite avait d’autres auxiliaires. Au-dessous de l’Académie française, il y avait ses filles, les Académies provinciales Ÿ qui, en retard sur les modes et les goûts de Paris, étaient plus résolument anciennes et classiques que leur aînée elle-même. À côté de ces associations de beaux esprits, il y avait encore un bon nombre de critiques isolés, poètes ou amateurs de petite ville, qui se rattachaient à des savants de Paris, ou même à des savants illustres de province, comme le président Bovhier 6 : ceux-là reflétaient, en les grossissant, les goûts orthodoxes et les passions ultra-

1 Voyez le discours de M' Dacier recevant G. de Boze (Recueil de harangues.., année 1715, pp. 300-307). 5

2 Maury. Les Académies d'autrefois, t. IT, l'ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pp. 64-65. — Cf. Terrasson, p. 8. « L'Académie des sciences a perfectionné le goût en établissant, d'après Descartes, les vrais principes … ».

3 Voir Maury, Ouvr. cité, pp. 37 et 48.

& G. Compayré. Histoire critique des doctrines de l'Education en France, t. I, pp. 434, sq.

5 Par exemple celle de Soissons, plus tard celle de Marseille. Voyez dans le Recueil de plusieurs pièces.., les tributs annuels envoyés à l'Académie française par les académiciens de Soissons.

6 Voir Président Bouhier : Correspondance manuscrite, à la Bibliothèque

Nationale. On y compterait par dizaines ces poètes et ces littérateurs de petite

ville : tous sont ultra-classiques.

classiques de leur patron. Tout ce monde là composait le grand parti de l’érudition.

Toute cette école porte dans la critique les mêmes tendances et les mêmes défauts. C’est une égale assurance à décider dans les matières de goût, les plus sujettes de toutes à la contestation; c’est un reste de l'esprit scholastique qui fait de tous les Erudits — à quelque degré qu ils le soient — des commentateurs plutôt que des critiques, qui les pousse à remplacer les raisons par les autorités et à clore les discussions par des affirmations péremptoires. Ce procédé est supportable tant qu'ils ne rencontrent pas de contradicteur à leur admiration ingénieuse et subtile : les articles littéraires des Boivin, des Sallier, des L. Racine sont superficiels, dénués du véritable esprit critique, mais ils sont élégants, clairs et ils gardent toujours le ton décent de la bonne compagnie. Si au contraire les représentants de l’Erudition doivent descendre des hauteurs où ils se tiennent et mettrele pied dans l’arène pour suivre un contradicteur moins savant, mais spirituellement sceptique, le ton change et leur polémique perd son beau sang-froid: ils deviennent violents, ils accablent leur adversaire de citations et d’autorités sans lui ménager les injures et la lourde ironie. C’est ce qui arrivaàa M°"° Dacier quand La Motte l’eut attirée sur le terrain de la polémique.

M”" Dacier est un des derniers représentants de cette critique superbe et pédantesque, qu’on pourrait appeler la « Critique héroïque ». Cette critique a ses mérites : elle a la foi, elle croit à la Beauté, une et immuable, qu'on peut atteindre à de certaines conditions. Surtout elle sait aimer ; elle ressent le charme des poètes anciens même les plus étrangers au goût moderne. M" Dacier, à force d'aimer Homère, est parvenue à goûter sa divine simplicité. Cette forme de critique a encore le mérite d’une grande sévérité de goût, d’une fidélité tenace à la tradition, d’une défiance innée des fausses beautés et des nouveautés décevantes. Mais ces qualités sont gâtées par l’exagération des principes et la rudesse du langage.

C'est ainsi que M” Dacier a mal défendu une cause excellente et a compromis les intérêts d'Homère et de l'antiquité. Dans son livre: « Des Causes de la corruption du goût », elle n’est pas aussi violente ni aussi grossière qu'on l'a dit: sa polémique est plus lourde qu’injurieuse, son ironie est pesante : elle croit badiner et elle assomme. Elle traite un peu vite La Motte d'ignorant et d'impertinent, mais elle n’a pas tort. Elle insinue qu'il est un impie et un audacieux contempteur de la divine poésie des Livres

Me Dacier.

saints !, mais cela est peu de chose, car elle a la modération relative de n’incriminer ni les mœurs, ni l'honnêteté de son adversaire, comme l’autorisait à le faire l'exemple des grands batailleurs du XVI° siècle et même celui des polémistes du XVIF. Si enfin elle relève vivement les étourderies de son spirituel antagoniste, c'était son droit. Toutes ces vivacités de langage, ces sévérités de jugement sont de menus péchés, que la passion fait excuser.

La faiblesse de cette critique est moins dans sa forme surannée et sa violence toute antique que dans l'esprit qui l'anime et dans la méthode qu'elle emploie.

M" Dacier admire trop Homère, et elle l’admire mai.

Son admiration est sans réserve et sans nuance. Reconnaître une faiblesse, admettre une défaillance, ce serait commettre une impiété. L'Iliade est pour elle toute pareille à l’œuvre de Dieu : seule elle est exempte du péché originel ; seule elle a eu le privilège d'échapper à l'effet des siècles ; seule elle est demeurée immuable dans sa perfection souveraine.

Cette admiration aveugle porte à faux. M" Dacier adore les poèmes homériques comme un Idéal absolu et unique, placé en dehors du temps. Elle sait peu de chose, et ne se préoccupe pas de rien savoir des conditions de la vie au temps d’'Homère. Elle n'imagine pas ce qu'a pu être la poésie primitive ; pour elle, comme pour la plupart des contemporains et pour tous les « anciens », l'Iliade n’est pas un produit quasi spontané de la Nature, mais le chef-d'œuvre de l'Art le plus exactement composé.

Par suite la méthode de juger est vicieuse. M" Dacier admire tout, justifie tout dans l’Iliade ?. Et elle ne donne pas toujours de bonnes raisons de son admiration ; parfois la justification est plus spécieuse que solide, surtout elle est trop subtile. Mais le plus grave tort de cette polémique, c’est d’abuser de l’autorité. Est-elle à bout d’arguments, M” Dacier ne connaît qu'un moyen : elle lance à la tête de son adversaire une citation écrasante, elle lui ferme la bouche en lui objectant l'opinion d’un Grec ou d’un Latin. Et quels noms lui oppose-t-elle ? C’est Eustathe l'archevêque; c'est Aristote ou Horace, c'est Denys d'Halicarnasse et Plutarque, tous pêle-mêle, sans distinction de valeur, Aristote qui est un grand esprit étant mis tout à côté de Denys qui n’en est pas un. Sans doute c’est

4 « Des Causes de la corruption du goût », Edit. d'Amsterdam, 1715, p. 150, où la légèreté de La Motte est qualifiée d'« affreuse impiété ».

? Ainsi (p. 138) la défense du discours de Phénix au chant IX. — Ainsi (pp. 126-127) la faible discussion sur les chevaux qui parlent. f

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bien la méthode de la polémique orthodoxe, religieuse ou littéraire, aux époques de foi. Mais quel effet pouvaient produire tous ces vieux noms sur des adversaires lettrés qui n'étaient que des demi-savants, ou sur un public irrespectueux, qui commençait à tenir pour suspect tout ce que l'autorité seule défendait, tout ce que le sens commun ne pouvait pas vérifier et contrôler sur l'heure ?

Cet usage immodéré des autorités est un des caractères essentiels de la critique érudite. La lutte est engagée, sur le terrain de la poésie, entre l'esprit ancien et l’esprit moderne, l’un intempérant peut-être et indiscret, léger et téméraire, mais puissant et destiné à vaincre : l’autre absolu, étroit, intransigeant, condamné à périr ou à se renouveler en ouvrant ses rangs et en élargissant ses idées.

Le second vice de la critique savante, c'est une tendance à se perdre dans les détails, à juger une œuvre, non point par l'ensemble, mais d’après les beautés ou les défauts secondaires de la forme et du style. Cette erreur (comme la première) est commune à toutes les écoles établies qui ont promulgué leur code et consacré leurs modèles. Méthode facile, mais vicieuse; car elle repose sur un principe faux, c’est que toute œuvre doit être conforme aux règles et aux modèles établis, et que, pour en déterminer la valeur, il suffit de lui appliquer rigoureusement le canon classique.

Les représentants de cette critique étroite et formaliste sont innombrables. C’est par exemple l’ancien jésuite d'Olivet !, contrôleur juré des mots et des syllabes, qui met en pièces Racine sous prétexte d'admirer et de faire admirer sa langue. C'est le poète Lagrange-Chancel que nous avons vu donner à La Motte de si judicieux conseils, en se fondant sur la pratique constante des maîtres dans l’art dramatique. C’est Racine le fils, docile élève en poésie et professeur plus timide encore. C'est Lefranc de Pompignan, violent ennemi de la liberté de penser en toutes les matières, de toute nouveauté dans la poésie comme dans le reste. C’est enfin la foule des critiques de profession qui contrôlent les beautés et constatent les défauts d’après le règlement de chaque genre. Mais surtout ils sont infatigables à relever les incorrections du langage, à dénomhrer les fautes de l'écrivain.

L'infériorité de cette critique pédantesque, c’est qu’elle est plus touchée des défauts quesensible aux beautés : elle prononceses arrêts, moins d’après les mérites réels de l'œuvre, que d’après l'absence des

12CT: E.'et J . de Goncourt, : Portraits intimes du XVIIIe siècle, 1857-58, t. II, p. 244.

D'Olivet.

L'abbe Desfontaines.

de

fautes. Mais cette méthode était si bien établie dans les habitudes que les meilleurs et les plus libres esprits l’employèrent sans scrupules. La critique facile à subsisté pendant toute la durée du XVIII siècle, non seulement chez les Fréron, mais chez les La Motte et les Voltaire.

L'abbé Guyot-Desfontäines est le plus fameux de ces critiques à l'esprit étroit et méticuleux, de ces vigilants gardiens des genres et des formes. Les « Paradoxes lilléraires », écrits en 1723, à l'occasion d’Inès de Castro, sont un modèle de critique partiale et impertinente, c’est un chef - d'œuvre de badinage pédantesque !. Sur le fond même de la pièce, un respect superstitieux des règles enlève au juge toute clairvoyance et toute sensibilité. Tout occupé à étendre la tragédie sur le lit de Procuste, il ne voit pas ce qu’il y a d'original, il ne sent rien des beautés pathétiques. Les enfants d’Inès ont fait pleurer: quimporte? « On ne saurait dire que ce spectacle soit ridicule et » cependantil a fait rire. Pourquoi? C'est que lenfance paraît > dégrader la scène, où l’on est accoutumé à.voir des hommes faits » et raisonnables, et rien de puéril ». Voilà qui est juger en sévère défenseur des bienséances : meure le pathétique plutôt qu'un principe ! Puis sans plus tarder, le critique abandonne l'examen de la tragédie qu'il a lestement exécutée au nom des règles, et il passe à la partie importante, instructive et amusante de son travail, à l’examen détaillé des menues fautes de goût et des peccadilles grammaticales. Il a, grâce à La Motte, la tâche aisée : il n'a point de mal à venger la langue etle bon goût. Mais au fond, que vaut une semblable critique? Nulle discussion solide, nul principe, point de conclusion utile. L’unique argumerit, c'est qu’il ne faut pas faire ce que les maîtres n’ont point fait. Eh ! sans doute, il est utile de défendre les saines traditions contre les audacieux, et de monter la garde autour du langage pour le protéger contre les barbares ! Mais encore faudrait-il que l’Aristarque qui s'est chargé de cette besogne maussade y apportàt quelque largeur de vues et plus d'intelligence que de zèle. Desfontaines du moins y mêle beaucoup de méchanceté et un peu de mauvaise foi : cela relève l'insupportable monotonie de celte critique creuse, et plate.

Etre assuré de posséder la vérité par une sorte de révélation, et tout à coup voir contester cette vérité si évidente, c’est la plus dangereuse épreuve à laquelle puisse être soumise l'humeur d’un croyant, qu'il soit philosophe, théologien ou simple littéraieur.

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1 Cf. Charles Nisard. « Les ennemis de Voltaire », pp. 12-13 et p. 17.

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La foi liltéraire aussi a ses fanatiques: pour ceux-là un sourire d'incrédulité est un crime, une raillerie devient un sacrilège. Ils ne peuvent admettre la bonne foi chez leurs contradicteurs, qui pour eux deviennent des ennemis. Ils sont incapables de discuter : les arguments sont trop lents et trop froids au gré de leur ardeur impatiente ; ils les remplacent par des anathèmes ; l'ironie même et la pitié dédaigneuse que leur inspire tant d’aveuglement ne suffit pas à leur colère, ils recourent aux injures, aux insultes, voire aux calomnies.

Chez les plus sincères parmi les érudits, ces dévots de la religion classique, l'ardeur même de la foi explique et excuse ces saintes colères qui s'échappent en invectives. Nous avons trouvé chez M” Dacier de ces indignations fulminantes, mais M" Dacier a l'humeur bénigne si on la compare à d’autres écrivains de son école. Au milieu d'une génération d'hommes qui s’essayaient si délibérément au scepticisme, le sang avait transmis à plusieurs un reste des ardeurs belliqueuses, des bouillonnantes colères qui soulevaient les uns contre les autres les grands érudits du XVI° siècle. Le calme et la décence, le respect des opinions et des personnes étaient des qualités inconnues à ceux qui, dans le camp des érudits, combattaient le bon combat.

La violence des passions littéraires, les habituelles intempérances de langage dans la discussion font comprendre qu'une telle époque ait vu fleurir un Gacon. Gacon s'appelait fièrement « le poète sans fard »; il n’était qu'un misérable bretteur, un bravo ltléraire méprisé même de ses contemporains. Il n'avait d'autre mérite qu'une prodigieuse facilité à rimer des vers médiocres. Après s'être essayé sans succès dans la salire; il se rabattit sur la calomnie et l'injure versifiées. Il fit mêtier d'outrager tous les écrivains dont le succès ou le talent excitaient sa bile. À quel parti appartenait-il ? Il attaqua avec une égale méchanceté les chefs des deux écoles opposées, J.-B. Rousseau d’abord, La Motte un peu plus tard. Par ses habitudes d’esprit el par ses liaisons, il se rattachait plutôt à l’école classique ; mais tout le monde le reniait !. Il avait pourtant hérité de la plupart des vices les plus odieux de l’ancienne critique. En lui revivaient toutes les passions brutales des littérateurs d'autrefois, qui cherchaient à déuouer leurs différends en signalant un adversaire au mépris public et à la vindicte des lois. Les insinuations calomnieuses, les dénonciations formelles, les appels au bras séculier

1 Mme la Duchesse du Maine, protectrice de Lagrange-Chancel, refusa la dédicace d’un ouvrage de Gacon.

Gacon.

L'Epigramme.

sont les procédés favoris de Gacon. Le malheureux Rousseau, impliqué dans la terrible affaire des couplets, est à la veille de succomber ; c’est le moment que choisit Gacon pour l’accabler : Rousseau est un diffamateur; il a renié làchement son père; Rousseau est un méchant et un perfide, c’est un corrupteur des mœurs et un athée avéré ; Rousseau se rend coupable d’un certain crime qui entraine la peine du feu : Gacon l’affirme et le répète dans sept rondeaux, renforcés de sept pages d’un virulent commentaire en prose !. Car l’anti-Rousseau, ce monument prodigieux et abominable de la haine littéraire, forme un gros volume de 512 pages, dans lequel le furieux exhale sa bile en des poèmes variés, Rondeaux, Ballades et Sonnets ; et chaque pièce de vers est doublée d’une page de prose, destinée à spécifier les imputations du dénonciateur. On n’imagine pas une tellé rage, qui ne peut se satisfaire à moins d’un gros volume rempli d'injures, d’outrages et d’accusations atroces. C’est là un trait qui condamne les mœurs littéraires de l’époque. Sans doute c’est une exception et le mépris public fit justice de si odieux procédés. Mais que la tentative fût possible, et que les ressentiments littéraires pussent pousser à de tels excès même un Gacon, c'est ce qui prouve qu'un fond de violence demeurait dans les âmes, à une époque de civilisation si polie et si douce à l'extérieur. ILimportait d'autant plus de signaler les écarts de langage d'un Gacon, que les pires de ses procédés trouvaient des imitateurs chez ses adversaires. L'abbé de Pons, irrité des attaques odieuses dirigées par le poète sans fard contre La Motte, son ami et son maître, eut le tort de répondre au dénonciateur par une dénonciation. Et nous verrons que Gacon ne mourut pas sans laisser une postérité d'écrivains méchants, de critiques perfides et dangereux, qui se vengeaient sur l’homme des défauts de l'écrivain, qui renforçaient leurs jugements sur les œuvres d’un auteur d’insinuations malveillantes sur ses mœurs, et même sur sa foi politique ou religieuse.

L’arme la plus meurtrière dans ces duels d’amour-propre, est l'Epigramme. C’est l'arme élégante et dangereuse qui convient aux haines mondaines et aux jalousies de salon : elle blesse, et elle rend la victime ridicule. Au XVIL siècle on l'avait beaucoup employée. Jamais on n'en usa avec plus d'adresse perfide qu’à l'époque où nous sommes, pour se débarrasser avec gràce d'un adversaire incommode. Alors l’épigramme prend un tour particulier. Elle n'a pas la gaieté des bons mots de Piron, ni la légèreté

1 L'Anti-Rousseau, 1741, Il° partie pp. 204, sq.

terrible des plaisanteries de Voltaire. Elle est plus méchante et plus cruelle avec une apparente naïveté; le style marotique qu’elle affecte la rend plus traîtresse.

Parmi les « Erudits >», un homme excelle à darder sur les « modernes » les traits acérés de l'Epigramme : c’est Rousseau le lyrique. Il leur fait plus de mal par ses fines moqueries que ne leur en eût causé un gros bataillon de critiques. A côté de lui, ilatout un essaim d'enfants perdus ! : ces auxiliaires anonymes harcèlent sans répit un ennemi dédaigneux dé cette tactique, qui reçoit sans riposter la grêle de traits que lui décochent des adversaires insaisissables.

On voit combien nombreuse et fortement organisée était l’armée des classiques dans les premières années du siècle. Cette critique ancienne se présentait au combat en bon ordre : en tête, les lourds hoplites, c'est-à-dire les commentaires pesants et les érudits, armés de l'autorité comme d’une massue; au centre, les bataillons compactes des solides critiques, des glossateurs et scoliastes ; sur les ailes, les troupes légères, composées des poètes satiriques et des faiseurs d’épigrammes, qui semaient le désordre dans les rangs ennemis.

Avec Le temps on reconnaîtra qu’il faut rendre les troupes plus maniables, réduire le nombre des lourds fantassins et multiplier celui des troupes volantes, plus meurtrières.

À partir de 1715 (autant qu’il est possible de fixer une date précise à des modifications dans les mœurs), il se produit une éransformation dans les allures et les caractères d'une partie de la critique érudite. A côté des juges graves et sérieux, que leurs fonctions ou leurs prétentions autorisent à décider dogmatiquement, on voit paraître et bientôt se multiplier une autre espèce de critiques. Ceux-ci prononcent au nom des mêmes principes el avec une sévérité non moindre, mais ils prennent soin d’égayer leurs austères fonctions de censeurs à force d'esprit, de bonne humeur et de verve bouffonne. C’est la critique badine et folâtre qui vient en aide à la critique sourcilleuse et chagrine.

Ces troupes fraîches, qui viennent au secours de la vieille armée classique, forment une légion innombrable, composée de volontaires de toute origine. Tous les états, toutes les conditions ont fourni leur contingent. Les uns sont de simples poètes, les autres des journalistes,

LU

# On retrouve les principaux dans le 2° volume du Recueil intitulé « Le portefeuille de Rousseau », Amsterdam, M.M. Rey, 1751.

«Les Calottes ».

De

ceux-ci appartiennent à la magistrature, ceux-là à la noblesse et à l’armée ; les abbés à eux seuls forment un gros bataillon.

Ces auxiliaires des vieux classiques ont emprunté à leurs ennemis les « philosophes » des armes pour les battre. Ils ont dépouillé la morgue pédantesque pour prendre les allures dégagées et le ton léger des critiques qui pérorent dans les cafés. Ils ont compris aussi qu'il était peu habile de ne chercher à convaincre que les savants el les lettrés ; ils veulent gagner à leur cause l'opinion publique, moins exigeante en fait de bonnes raisons et d'arguments, plus sensible au bon sens et à la belle humeur. Ils serventle public selon ses goûts : pour le convaincre, ils l’amusent ; ils plaident des causes sérieuses sur le ton badin. Et surtout ils varient de mille façons la forme et le ton de la critique. Cesont des Chansons, des « Mirlitons », des Lettres au public!, des Discours; ce sont des pièces éphémères de toute espèce, des Calottes, des Parodies ou des Apologies ironiques.

Cette critique inférieure eut quelque importance à son heure ; il est nécessaire de la connaître pour apprécier la haute critique de La Motte. On examinera donc les deux formes principales qu'elle a revêtues ; la /orme humoristique et bouffonne dans les « Calottes », les Parodies et les autres fantaisies de même nature ; la forme ironique dans les fausses et perfides Apologies, les Lettres apologétiques et les Articles de journaux.

S b. — La Critique humoristique : les Calottes.— Les Parodies.

Le « Régiment de la Calotte » est une société singulière qui fut fondée dans les dernières années du règne de Louis XIV par Aymon, porte-manteau du roi, et par de Torsac, exempt des Gardes

du corps. On entrait dans la Compagnie malgré soi ?. Pour y être.

1 « Je puis encore revendiquer en partie l'invention de ces lettres factices qui ne parviennent jamais à leur adresse, parce que le public les intercepte.. » Desfontaines, Testament littéraire, p. 91.

2 Voici une définition de cette bouffonne institution. Elle est tirée du « Règiment de la calotte » (au t. V du Théâtre de la Foire, par Lesage et d'Orneval, p. D). La date est Septembre 1721. « Pour mettre au fait du Régiment de la Calotte ceux qui n'y sont pas, ils sauront que c’est un régiment méêta-

physique, inventé par quelques esprits badins, qui s'en sont fait eux-mêmes les

principaux officiers. Ils y enrôlent tous les particuliers, nobles et roturicrs, qui se distinguent par quelque folie marquée ou quelque trait ridicule. Cet enrôlement se fait par des Brevets en prose ou en vers, qu'on à soin de distribuer dans le monde. Mais la plupart de ces Brevets sont l'ouvrage de poètes téméraires qui, de leur propre autorité, font des levées de gens qui déshonoreraient le corps par leur mérite et par leur sagesse, si le commissaire ne les cassait point aux Revues ».

enrôlé, il suffisait d’avoir fait, ou de passer pour avoir fait, quelque exitravagance en action ou en discours. Un brevet de Calotin, c’està-dire de fou, était adressé au nouveau sociétaire ; il contenait l'énumération plaisante des litres qui l'avaient fait admettre dans la grotesque compagnie. Durant la Régence, cette invention burlesque tit fureur, tous les personnages furent, bon gré mal gré, incorporés dans la célèbre association ; le Régent, Dubois, Law, le cardinal de Fleury en furent les membres les plus illustres. Les gens de lettres ne pouvaient éviter le sort commun, surtout après que les poètes badins et les critiques les plus malicieux, s'emparant de cette arme nouvelle, se furent faits les rédacteurs ordinaires des < Brevets ». Les principaux de ces rédacteurs furent Gacon, Roy, Grécourt, Piron et surtout l'abbé Guyot-Desfontaines !. Entre leurs mains les brevets de calotte devinrent le plus souvent de véritables saires littéraires, dans lesquelles les rancunes d'auteur se satisfaisaient, et où se continuait la luite engagée par les défenseurs de la tradition contre les « Philosophes » et les novateurs en fait de poésie et de langage. Parmi les écrivains, ceux qui sont le plus rudement malmenés, c'est Fontenelle,

« Le vieux syndic des bourgeois de Cythère » ;

c'est La Motte, qu'on raille et qu'on berne en cent façons ; c'est Voltaire ? ; c’est tout le monde.

Les principales Calottes furent recueillies et publiées en 1752 * ; elles forment quatre volumes sous le titre général de « Mémoires pour servir à l'histoire de la Calotte ». Ces mémoires renferment quelques détails curieux, quelques pièces spirituelles et joliment tournées, des traits de satire quelquefois assez justes; mais à côté de cela, que de platitude et de grossièreté ! Il en faut pourtant donner un échantillon. Nous aurions volontiers cité « le Coche » #, qui est une pièce amusante, d'un goût plus fin et d’un tour plus heureux ; mais la satire du poète Roy n’est pas à proprement parler une Calotte. Il faut nous contenter d’une pièce moins bonne ; nous

4 Voltaire, qui a eu à souffrir de la malice des rimeurs de Brevets, n'est pas tendre pour eux. Voici comment il définit les Calottes : « Une plaisanterie ignoble, toujours répétée, toujours retombant dans les mêmes tours, sans esprit, sans imagination, sans grâce, voilà ce qui a occupé Paris pendant quelques années ». (Mémoires sur la Satire, 1739, au t. XXIII de l'édit. Garnier).

2 Au t. IV des Mémoires... : La Tyriolade (1719), — le Char de triomphe de M. de Voltaire (1721).

3 En 1751, la Société avait disparu.

£ Le Coche est au t. III, p. 65, des Mém. pour servir à l’histoire de la Calotte.

choisirons « La Sentence de dégradation contre le sieur La Motte » : elle est un peu longue, mais elle donne une idée assez juste de ces

brevets, de leur forme ordinaire et de leur ton.

« De par le Dieu porte-marotte, Nous, Général de la Calotte, Voulant dans notre régiment Maintenir bonne discipline Et que la peur du châtiment Tout mauvais acte y déracine:

Après maint avertissement Qu’avons donnés au sieur La Motte De se comporter sagement En chevalier de la Calotte,

Ordre qu'il avait mérité

Par des actions calottières

En assez grande quantité

Sur toutes sortes de matières,

— Comme d’avoir mangé son fond 1, Et s'être rongé la cervelle

Pour composer vers d’un tour rond, Moins durs que ceux de la Pucelle ; De s'être voulu retirer

Dans un solitaire hermitage

Pour sa conduite réparer

Et vivre en dévot personnage ; D'avoir prouvé que les anciens Sont fort au-dessous des modernes, Et que les premiers, en payens, N'ont écrit que des balivernes,

— Tous actes très certainement Dignes de notre régiment

Ainsi que de la grande estime

Que portons aux faiseurs de rimes : —

Mais informés de bonne part Que le susdit La Motte-Houdart À, par avare économie,

De notre Calotte ennemie Rattrapé de gros revenus Contre la coutume et les us

De la gent vraiment calottine ; Et que, par astuce très fine,

Il aurait engagé la Cour

À payer chèrement ses fables, Quoique d’un dur et fade tour, Par des sommes considérables ; Et qu'en outre, très prudemment

1 La Motte, à ses débuts, se serait donc ruiné ? C'est le seul témoignage que

je trouve, et il est suspect.

Aussi bien que très finement,

Il aurait engagé La Faye,

Proche parent du fils de Maye, 1 A lui délivrer tous les ans

La somme de trois mille francs, Sûrs, valables sur hypothèque (Non sur fond de bibliothèque Mais sur la terre de Condé, Château superbe et bien fondé, Et sur dix millions de terre, Nonobstant et famine et guerre) ; Ayant induit ledit seigneur

À lui faire si bonne étrenne

Pour le sublime et rare honneur Qu'il aurait d’être son Mécène, Et que même, en adroit auteur, Il obligeait ce protecteur

A maintenir sa ? poésie

Plus douce que n’est l’ambroisie, De peur d’être sifflé partout

En Mécène de mauvais goût : — — À ces causes, vu la sagesse, Prudence, astuce et fine adresse Dudit Houdart contre tous us, Coutumes, règles et statuts —

— Le dégradons de la Calotte, Et voulons, pour plus grande note, Que par prière ou par amis

Il ne puisse plus être admis, Quelque chose qu'il puisse faire Dans la suite afin de nous plaire ; — Lui reprenons notre cordon, Girouette et calotte de plomb, Supprimons les profits et gages Sur les brouillards et marécages, Et du registre Ôtons son nom:

— Signé Torsac, plus bas Aymon. » à

Certes voilà de piètre poésie et de pauvre critique. Mais ces platitudes avaient leur effet: on les lisait, on en tirait des copies qu’on envoyait de Paris aux correspondants de la province. Cela servait toujours à dégrader des écrivains honnêtes et estimables :

- cela contribuait à former l'opinion. Tristes procédés littéraires, mœurs fàächeuses, dont plusieurs commençaient à sentir l’indignité

4 Allusion à la grande fortune du marquis de La Faye, qu'on l’accusait d’avoir accrue encore au moment du « Système ».

2 Le texte porte « la poësie », qui n'offre guère de sens.

3 Mémoires pour servir à l’histoire de la Calotte, t. I, p. 78.

Les parodies.

et qu'ils eurent le courage de chercher à corriger. La Motte fut de ceux-là, mais il eut plus d’esprit que Voltaire en cette occasion. Celui-ci se fâcha et en s’indignant donna satisfaction aux rancunes de ces ridicules ennemis. La Motte ne dit mot et feignit d'ignorer des attaques parties de si bas et si plates ; il répondit aux Desfontaines comme il avait répondu à Gacon, par un dédaigneux silence.

La Motte ne montra pas autant de ménagements envers les auteurs de Parodies ! quitravestissaient ses pièces et lui portaient préjudice de toutes les facons, dans sa bonne renommée et dans ses intérêts. Dans son « 3” Discours sur la tragédie », il juge avec sévérité ces mauvais plaisants, dont les bouffonneries font rire quelquefois, mais dont le procédé est trop facile et qui ont le triple inconvénient de détruire l'émotion sans contenir presque une seule critique juste et utile, de rendre la vertu ridicule et de décourager les bons poètes ?. Un homme qui n’aime pas qu'on ait de l'esprit après lui et qui ne tolère point aisément qu'on se permette d'employer les armes dont il use lui-même, Voltaire est d’accord avec La Motte pour blàmer durement la liberté des parodistes et pour condamner ce genre si populaire de critique dramatique à.

La parodie a existé dans tous les temps. Elle ne fut pas étrangère au XVII siècle # : après le Cid, Andromaque fut travestie ; Molière parodia et fut parodié. Mais au XVII siècle, à partir de 1715 surtout, la parodie devint à la mode ; toutes les pièces nouvelles furent travesties, elles eurent parfois plus de succès sous le déguisement burlesque que sous la forme sérieuse. Les acteurs italiens rappelés en France par Philippe d'Orléans, les comédiens des foires St- Laurent et St-Germain, se livraient à l’envi à ces charges facétieuses, assurées d'un succès de scandale, presque toujours lucratif. Les auteurs de ces pièces étaient des hommes d'esprit, de joyeuse humeur et de verve facile,ce qui ne les empêchait point parfois d’avoir d’autres talents plus relevés. C'étaient Dominique et Legrand qui travaillèrent surtout pour le Nouveau théâtre italien; Fuzelier, d'Orneval, Lesage et Piron, qui composaient d'ordinaire des livrets d'opéra-comique pour les acteurs forains, et qui prêtaient à ces malheureux, persécutés par leurs puissants confrères de la Comédie

1 Sur les Parodies, voir le $ Parodies, dans l’Appendice : « Bibliographie ».

2 La Motte fit interdire la parodie de Romulus, durant les représentations de sa pièce à la Comédie française.

3 Cf. abbé Sallier. Discours sur les Parodies.

& Subligny. La Folle querelle (Histoire de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1733, t. VII, p. 398).

française, le secours de leur esprit et les inépuisables ressources de leur veine inventive.

Entre tous les poètes du temps, La Motte fut assurément celui qui eut le plus à souffrir des impertinentes imaginations de ces railleurs. C'est son Romulus qu'on joue à la foire St-Germain de 1722 sous letitre de « Pierrot-Romulus ou le ravisseur poli » : 1 cet opéra-comique bouffon est ce que nous appellerions aujourd’hui une « Opérette >». Un jour, c’est la querelle des anciens et-des modernes qui, à la foire St-Laurent de 1715, égayait Le public aux dépens des deux partis : « Arlequin défenseur d'Homère », est une pièce très divertissante. Une fois, Fuzelier imagina de mettre à la scène et de tourner en ridicule les fables de La Motte, qui venaient de paraître et que l’on discutait avec passion; le « Momus fabuliste » eut un grand succès et fut repris. Je pourrais citer encore le « Chevalier errant > ?, qui est la parodie de l'Œdipe ; la « Rupture du Carnaval et de la Folie » 3, travestissement médiocre d’un ballet de la Motte ; <Hercule filant » #, et « Amadis le cadet > 5 parodies d'Omphale et d'Amadis de Grèce. Mais j'ai hâte d'arriver au chef-d'œuvre du genre, à « l’Agnès de Chaillot », une charge amusante et fine où l’on saisit tous les procédés habituels des parodistes.

« Agnès de Chaillot > 5, parodie de l’Inès de Castro, estintitulée : « Comédie, par M. Dominique, comédien italien ordinaire du roi, représentée pour la première fois par les comédiens italiens ordinaires du roile24avril1723 ». C'estlatragédie même, — situations et caractères, — transportée au village. Tous les effets comiques, —et il yen a de fort heureux, — dérivent de ce simple changement dans la condition des personnages, et dans le langage que l’auteur leur prête conformément à leur fortune nouvelle. Le roi est devenu Trivelin, ancien baïlli de Chaillot; Don Pèdre, c’est Pierrot, fils du baïlli ;

1 Théâtre de la Foire, t. IV, pp. 109 sq.

2 Parodies du Nouveau Théâtre Italien, t. I, p. 151. 30 avril 1726.

3 Ibid., t. Il, p. 1 ; 6 juillet 1719.

ilbid ll; p-,41-

5 Ibid., t. III, p. 279. (Dans cette dernière Parodie, à signaler quelques mots d'argot : « Jaboter, itou, micmac, falbana, etc. »).

6 Parodies du Nouveau Théâtre Italien,t. ],pp. 74,sq. Voici ce qu'en dit l'auteur des « Mémoires pour servir à l'Histoire des spectacles de la foire par un auteur forain »,(2 vol.Briasson,1743),11,p.15.«En 1723,à la foire St-Laurent les comédiens Italiens nouveaux jouaient trois pièces nouvelles, le Triomphe de la Folie, le Bois de Boulogne et Agnès de Chaillot. Dominique, auteur de deux de ces parodies, permit à Legrand de mettre la troisième sous son nom. Elle eut un succès prodigieux, aussi pensons-nous la donner comme le modèle d'une bonne et véritable parodie. »

Agnès de Chaillot

quant à Inès, elle s'appelle à présent Agnès et elle est la servante de Monsieur le Bailli; ainsi des autres personnages. L'auteur suit pied à pied l'intrigue de la tragédie: la harangue, inutile et si fort critiquée, de l'ambassadeur de Castille, subsiste dans la Parodie, mas elle est plaisamment travestie en patois campagnard. C'est Crouton, député de Gonesse, qui vient féliciter le baïilli de ce que son fils :

« De l’arquebuse enfin ait remporté le prix. »

Il y a nombre de scènes plaisantes. Par exemple l’imitation bouffonne du monologue du Roi 1.

Le Bailli. — « Quelques réflexions sont ici nécessaires Pour balancer les droits des époux et des pères ! Eh ! bien, Baïlli; tu dois punir un criminel ? Quoi ! père, pourras-tu te montrer si cruel ? Bailli, point de quartier, exerce la justice ; ..... Père, ne permets point que ton cher fils périsse. Non, je le punirai, c’est l'arrêt du Bailli.

Oh ! non pas, s’il vous plaît, vous en aurez menti. Punissons.... pardonnons... soyons dur... soyons tendre. Hélas ! dans cet état, quel conseil dois-je prendre ? Faites entrer les grands : le marguillier d'honneur, Le Bedeau mon parent et le Carillonneur Avec le Magister : dans une telle affaire, L'avis de ces messieurs me sera nécessaire ....»

Très amusante encore la scène suivante, qui est la fameuse scène du « conseil >. Voici d’abord l'opinion du bailli au sujet de son fils et de la servante qui l’a rendu coupable :

« Je le ferai partir pour le Mississipi.....

Je mettrai ma servante à la Salpêtrière ».

Mais Arlequin, le bedeau, ouvre un avis plus sévère : « Le meilleur châtiment est de les marier ».

Le Magister opine comme le père :

« C'est un petit mutin, quoiqu'il m'ait bien servi ; Je conclus avec vous pour le Mississipi ».

Mais brusquement le Baïlli clôt la délibération sans tenir compte des avis qu'il n’a pris que pour la forme :

« La chose est inutile et n’en vaut pas la peine, Car vous n'êtes ici que pour orner la scène ».

1 Acte IV, sc. 16,

Resté seul, le malheureux Bailli retombe dans ses incertitudes : il exhale son inquiétude en termes burlesques : !

« Mon fils va donc partir pour le Mississipi !

Mais que deviendra-t-il quand il sera parti ?

Balli trop malheureux, te voilà sans lignée ;

Tu n'en peux espérer d'un second hymenée ;

Ta race va finir : quel malheur pour l'Etat!

Dois-je immoler mon fils aux clauses d'un contrat ? Chacun avec raison dira que je radote

Et l'on m'enrolera bientôt dans la Calotte ! »

Supplié par Agnès, le Bailli, tout en colère, lui reproche d'avoir trop tardé à avouer sa faute :

« Mais vous avez voulu faire durer la pièce Pour étaler ici tous ces beaux sentiments Que j'ai lus et relus cent fois dans les romans ? ».

La grande scène des enfants est vivement menée, mais les enfants ne sont pas muets dans la parodie comme dans la tragédie; au contraire, ils glapissent de toutes leurs forces ce magnifique alexandrin :

« Mon papa, mon papa, mon papa, mon papa »!

Et c’est Arlequin, qui dit le mot de la fin et conclut sérieusement au milieu des éclats de rire :

« Tirons tous nos mouchoirs ; voici la belle scène 3 ».

« Agnès de Chaillot > donne la mesure de l'esprit moqueur du premier XVIII siècle; de même « Arnali ou la Contrainte par cor» résume l'humeur gouailleuse du XIX° siècle adolescent. La parodie est un genre inférieur, mais elle a son mérite, quand elle réunit à la gaieté de la plaisanterie une certaine justesse dans la critique ; c'est le cas pour les deux pièces qu'on vient de rapprocher. Au reste il n’est pas si aisé de produire un chef-d'œuvre, même dans ce genre facile ; il faut au parodiste de l'esprit, beaucoup de bonne humeur, du mouvement, le sens d’un burlesque relativement délicat. Pour bien inspirer le dramaturge bouffon, il est nécessaire encore que la tragédie qu'il travestit se prête à La transformation. Il faut que - Ie modèle soit beau, noble et grand; mais que ses beautés prêtent à la controverse, que sa grandeur ne soit pas, du moins aux yeux du

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2 Page 101.

3 La « Scène à faire ».

St-Hyacinthe.

vulgaire sens commun, trop éloignée d’un certain ridicule. C’est ce qui arriva en particulier pour l'Inès de Castro.

Nous en resterons là sur les Parodies. Ce genre de facétic populaire, malgré le dédain de La Motte et la colère de Voltaire, continua de plaire au public. C’est que cette gaieté un peu grosse, quelquefois licencieuse, effrontée même, convenait au goût d'un public railleur, sceptique et déjà nerveux. Car les mêmes hommes qui avaient admiré le poète tragique applaudissaient aux pantalonrades du parodiste ; tel qui la veille avait pleuré sur les malheurs d’Inès, le lendemain riait aux éclats des burlesques chagrins du Baïlli de Chaillot. Contradiction très naturelle à cette époque de souffrance et de gaieté, de brusques colères et de résignation, de doute et de foi.

Non loin des Parodistes, dans le camp des critiques légers qui se proposent avant tout d’amuser le public, se tiennent ceux que j'appellerailes Humoristes. Ceux-là pénètrent plusavant dans les questions littéraires, ils se mêlent aux querelles, ils prennent parti. Mais ce qui les distingue, comme leurs confrères du Théâtre Italien ou de la Foire, c’est la gaieté, l’entrain et la verve moqueuse. Même s'ils appartiennent à l’une des deux armées en lutte, ils mènent la guerre à leur façon, en volontaires et pour le plaisir, plus curieux de faire rire que de convaincre, d’éblouir et d’amuser par leur esprit narquois que d'édifier de solides raisonnements. Parmi ces railleurs, qui furent célèbres à leur heure et qui eurent leur part d'influence, j'en retiendrai deux, Saint-Hyacinthe et Rivière. Dufresny.

« Le Chef-d'œuvre d'un Inconnu ‘, poème heureusement > découvert et mis au jour avec des remarques savantes et » recherchées, par le Docteur Chrysostôme Mathanasius » : tel est le ütre du plus fameux ouvrage de ce singulier aventurier littéraire, Hyacinthe Cordonnier, ou Saint-Hyacinthe. L'objet de cette fantaisie d’un homme d'esprit, qui était aussi un savant, c’est un commentaire, en deux cents pages, d'une chanson populaire qui n’a pas quarante vers. À limitation de Pierre Pithou qui découvrit et publia le « Pervigilium Veneris >, Mathanasius se propose d’éditer et d'illustrer le prétendu chef-d'œuvre que lui a révélé M" d'Ausone, laquelle l'avait recueilli de la bouche de M. Brignolles, toulousain.

1 A La Haye. Anno Ævi MDCCXIV, ab Instauratis Litteris primo. — On remarquera les armes parlantes qui accompagnent le portrait du Docteur: «Un soufflet sur fond de gueules flanqué d’un âne dressé et d'un paon qui fait la roue surmonté d'un cimier avec un oison yssant. »

Dans une ample préface, le commentateur essaie de découvrir l'auteur probable de ce beau poème : il passe en revue tous les principaux poètes du XV° et du XVI siècle ; il remonte jusqu'à l’époque de Henri IV et de Malherbe, pour conclure enfin très doctement que le chef-d'œuvre est l'ouvrage de son auteur, qui est un Inconnu. Ces belles prémisses établies, le critique passe au commentaire, qui est bien amusant. Le Docteur prend chaque mot, l'explique surabondamment, l'illustre par des citations infinies, grecques, latines, françaises, prises dans les écrivains du XVII‘ et du XVII° siècles ; il ne craint pas les longues et diffuses recherches soi-disant historiques, comme la docte digression sur la maison Colin et la maison Cathos ; il risque des étymologies grotesques ; il justifie avec un sérieux plaisant les hardiesses de langage et les admirables barbarismes ! de son auteur; enfin il déploie hors de propos une formidable érudition : telle est la dissertation sur l'emploi du nombre trois dans la poésie. Ce commentaire burlesque est, on le voit, la parodie de la critique pédantesque et savamment diffuse des éditeurs, commentateurs et glossateurs del’époque. La satire n’atteint pas seulement les pesants érudits des écoles allemandeethollandaise, ou les pédants français d’un autre âge : il y avait encore en France, on l’a vu, des savants hérissés, des Mathanasius, sur qui tombait le persiflage de Saint-Hyacinthe.

Un autre badinage du même auteur, moins connu et qui n’est pas moins intéressant pour nous, c’est l'ironique « Dissertation sur Homèreetsur Chapelain ».Saint-Hyacinthe, avec un sérieux affecté, fait un parallèle en règle d'Homère et de son ridicule rival. Il feint d'admirer également les deux poètes et de distribuer à tous deux l'éloge ou le blâme avec l’impartialité la plus philosophique. Chapelain est bien supérieur pour le choix du sujet et la conduite du poème ; l'emploi du merveilleux chrétien qu’on reproche à l’auteur de la Puceile est très légitime, et si les noms de Belzébuth et d’Astaroth choquent nos oreilles, eh bien ! dans mille ans d'ici seulement, ils paraitront très harmonieux ?. Quant au style, il faut être juste: on a tort de blàmer chez Homère le mélange deplusieurs dialectes: c’est un calcul du poète quia voulu par là intéresser la vanité de tous les peuples grecs et plaire à tous. Et le critique de gloritier son ingénieuse explication ÿ. De même pour le style de Chapelain : « il a parlé allemand en français » ? Il a bien fait ; il a imité les poètes

1 « Ouvra » pour « ouvrit », p. 53.

Page 14.

Page 42.

Dufresny.

de Rome, qui parlaient grec en latin, et il a donné de l'ouvrage aux Scaligers futurs, ce qui est nécessaire. On dit que ces vers sont durs : sans doute, mais c’est l’effet d’un dessein profond et d’un art incomparable : le poëte a voulu par là forcer l’esprit à s'arrêter sur les beautés de l’œuvre. C’est sur cette belle critique que l’auteur termine son parallèle. Il conclut ainsi ! : « En voilà plus qu’il ne faut, Monsieur, pour montrer que Chapelain vaut bien Homère et

« Que l'excellence d'un auteur Dépend de son commentateur ».

Cette conclusion ironique prouve que la dissertation est dirigée contre tous ceux qui lisent et commentent un écrivain avec un parti pris d'admiration ou de dénigrement ; les Anciens et les Modernes sont raillés indifféremment, les uns parce qu’ils se laissent aveugler par la prévention, les autres parce qu'ils sont dupes de leurs ingénieux raisonnements et des sophismes de leur logique ?. C’est la revanche du sens commun contredeuxexagérations également ridicules, celle du scepticisme hasardeux et celle du préjugé. Le but de l’auteur est d’amuser le public aux dépens des deux partis. M°”° Dacier 3 et La Motte sont malmenés tous deux ; mais les partisans des Anciens et les Pédants sont encore plus maltraités que les « philosophes ». Quoi qu’il en soit, Saint- Hyacinthe est bien un des plus amusants parmi les critiques de l'époque et l’un des plus modérés dans l'usage qu’il fait de ces armes dangereuses, la Parodie et l'Ironie.

Dufresny, au temps où il avait le privilège du Mercure &, publia dans ce recueil un « Parallèle d'Homère et de Rabelais » 5. Il prend franchement parti dans la querelle homérique ; il se déclare un < moderne » déterminé. Mais ce qui nous intéresse ce n’est pas l’homme de parti, c’est le critique enjoué et badin qui a su donner une forme originale à la défense de son opinion.

Dufresny s’est avisé de comparer les deux Homères, le sérieux et le bouffon, en imitant tour à tour et le style homérique et le langage

1 Page 50.

2 Contre l'autorité, cf. p. 12: «Il est infiniment plus beau de se tromper d’une manière modeste sur la bonne foi d'un million de grands hommes que d'être assez insolent pour avoir raison seul et de son propre fonds ». Ceci est dit ironiquement, bien entendu.

3 Cf. Lettre à Me Dacier sur son Livre des Causes de la corruption du goût, 1745. Saint-Hyacinthe prend parti pour les modernes.

& De 1710 à 1716. "

5 Œuvres de M. Rivière-Dufresny, 1747, Briasson, t. IV, pp. 226, 285

de Rabelais. Voici en quels termes le critique humoriste déclare son intention de se moquer des règles établies ct de protester contre l'admiration aveugle : « De même qu'un coursier agile, disait Homère, > s'échappe quelquefois de la main savante du charretier iyrannique > qui, l’attelant à son char, l’assujettit aux règles pénibles de l’art > qu'inventa, pour dompter les chevaux, le centaure Pélectroïne $

> De même un auteur peut s'échapper des règles tyranniques, qui > donnent toujours des entraves au génie et quelquefois des éntraves > au bon sens ......

> De même que ce coursier, parcourant avec légèreté et les > plaines unies et les monts escarpés, s'égaye en bonds et ruades et > atteint du pied le baudet attentif à son chardon sauvage ;

> De même Jj'attaquerai en style rabelaisien quelque ânerie > homérienne, pour délasser le public d’une admiration continuelle > et gènante où l’on veut l’assujettir en faveur des anciens » {.

Pour prouver son dire, l’auteur feint d’avoir trouvé « aux Indes orientales, ou occidentales, ou imaginaires » ?, deux peuples très différents $ : l’un produit soudainement de son propre fond et sans engrais « fruits savoureux et fleurs gentilles »: l’autre ne produit pas, mais tire tout du dehors, ilest « opulent en collections et magasins scientifiques ». Ce dernier peuple est de beaucoup le plus nombreux. Ces deux nations s'appellent les « Produisants » et les « Eruditionnés f ». Voyons ce qui rend si commune parmi les Éruditionnés la maladie qu’on appelle prévention grecque. Il y a deux causes principales :

< Primo.— Les Eruditionnés sont semblables aux taverniers, » lesquels, les ans passés, s’étant munis de vins, maintenant antiques, » crient aux biberons : Plorez et déplorez la perte de ces vieux ceps de vigne qui jadis produisaient les mirifiques vins, dont nous avons en cave les originaux ; hélas ! n’en viendra plus de tels, car en l'an du grand hyver sont péris par gelée ces vieux souchons et sarments, et avec iceux a péri tout espoir de bonne vendange. » Ainsi les Eruditionnés décrient toute production moderne pour » mieux s’accréditer et avoir débit des vieilles productions et > denrées antiques, desquelles leurs magasins sont surchargés. > Secundo.— Posons le cas.que puisse y avoir un Éruditionné de petite stature. Il sera toutefois ambitieusement désireux de paraître

Y V Y Yv

1 Œuvres de M. Rivière-Dufresny, pp. 237-238. 2 Id., ibid., p. 240. :

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