‹ Houdar de la MotteChapitre 20 sur 44 · Id., ibid., p · texte numérisé non relu

Id., ibid., p

& Id. bid., p. 242.

> plus grand qu'un Produisant de riche taille. Que fera l'Éruditionné » basset? Il grimpera sur les épaules d’un ancien comme singe sur » éléphant. Or, ainsi grimpé sur un ancien, plus cel ancien sera > grand, plus Je grimpé-sus sera élevé, et plus dominera de haut le > Produisant moderne.

« Voyez par là qu'intérêt eurent de prôner antiques œuvres en > tous les temps, pays et mœurs, les Eruditionnés.

« Ils font d'Homère Un dromadaire, S'imaginant que sur son dos montés, Haut élevés, grimpés, juchés, guindés, Ils prendront place Au coupeau du Parnasse ; S’associant à cet auteur fameux, Disant de lui tout ce qu'ils pensent d'eux, Ils l'éternisent, Le divinisent, Puis par droit de société Partagent sa divinité.

Ce supposant, tous bons écrits modernes Sont près des leurs humaines balivernes fÎ ».

Sur quoi le critique conclut plus raisonnablement qu'on ne pouvait l’espèrer après tant d'impertinences : « Parlons naturelle- > ment. On a poussé trop loin l’entêtement pour Homère. On ne > peut nier que puisqu'on l’a loué dans tous les temps, il n'ait > mérité d’être loué. Aussi le loucrai-je, l’admirerai-je et l’aimerai- > je, jusqu’à l’adoration exclusivement ». Conclusion très sage, que bien des « philosophes » auraient pu envier à un écervelé tel que Dufresny. Mais son article a d’autres mérites : il est gai, vif et neuf pour le temps. Dufresny méritait d’avoir un petit coin dans la galerie des critiques contemporains.

$S C). — La Critique « ironique ». — J.-J. Bel.

Un des procédés familiers à la critique nouvelle, c'est l'Zronte. L'ironiste se moque des gens avec gravité, ridiculise un auteur qu'il affecte de louer et le ruine irrémédiablement sous couleur de le défendre. Nous avons déjà vu employer cette méthode perfide de juger. Mais celui qui en fit le plus habile et le plus cruel usage ne

1 Œuvres de M. Rivière-Dufresny, pp. 243-244.

fut pas un écrivain de profession : il était conseiller au Parlement de Bordeaux et s'appelait J.-J. Bel. tin En 1724 il publia ! sous le titre menteur d'«Apologie de M. Houdart de La Motte » ?, une série de lettres critiques à l'occasion d’Inès de Castro, dans lesquelles il prend un malin plaisir à déchirer le poète qu'il feint de défendre. La Motte venait d'être vivement attaqué par Desfontaines dans ses « Paradoxes littéraires » 3. Indigné du déchaînement du public contre M. de La Motte, et bien qu'il ne soit pas de ses partisans déclarés et prévenus, Bel s’empresse de voler à son secours. Mais hélas ! le prétendu sauveur n’est qu'un perfide qui tend la main au malheureux en train de se noyer pour l'enfoncer sous l’eau plus avant. L’impitoyable apologiste s'attache à présenter les objections de la façon la plus impartiale, dit-il, c'est-àdire la plus maladroite et la plus accablante. S'il s’agit des critiques adressées au caractère du roi Alphonse dans Inès de Castro #, il insiste à plaisir sur les bizarreries de son humeur, sur ses travers indignes d'un roi et d’un père, il appuie lourdement sur les fâcheuses contradictions de sa conduite *. « Alphonse sauve son fils quandille » sait marié et il l’a condamné quand il le croyait marié ». Les objections bien posées de manière à ne pouvoir plus être réfutées, l’auteur « court, comme il le dit, à la défense de M. de la Motte » 6. Mais quelle défense ! Et comme on sent que l'avocat s’ingénie et se travaille à rendre mauvaise la cause qu'il soutient et à ruiuer son client ! Est-il possible d'être plus gauche en affectant plus de zèle ? M. de La Motte invente des caractères originaux: ainsi dans Romulus, le chefde la conspiration « a un caractère bien nouveau » 7: c’est un « chef des conjurés poltron ! >» Aïlleurs Bel défend la versification de son poète à grand renfort de subtilités maladroites et de paradoxes ridicules $. « On reproche aux vers de M. de La Motte > d’être prosaïques. Cela est vrai, ils le sont presque tous et c'est » tant mieux. Je vais vous le prouver. — N'est-il pas bien ridicule de

1 Paris, Vve Moreau, in-8, sans nom d'auteur.

2 Voici en quels termes Marais parle de l’'Apologie (Gorresp. Bouhier. — Lettre de Marais à Bouhier, 17 fév. 1725, t. VID) : « On voit une apologie de M. de La Motte qui est une pièce terriblement ironique. Cela est imprimé sans privilège... L'auteur est M. Bel, conseiller au Parlement de Bordeaux, qui a mis là beaucoup d'esprit, de plaisanterie, d'ironie et même de pyrrhonisme ».

3 V. Charles Nisard. Les ennemis de Voltaire, pp. 13 sq.

& Jre lettre, p. 41. Cf. pp. 19 et 20, p. 43.

5 Ibid., p. 12

6 Ibid., p. 16.

12e 1ettre, p.01.

8 Ibid., p. 7o.

> transformer en poètes les rois, les héros, de leur faire tenir des > conversations poétiques, et cela sur-le-champ, et cela par une > espèce d'enthousiasme subit?....…. Monsieur de La Motte a résolu » de détruire ce préjugé....... Mais en homme sage et qui connaît le > caractère de l'esprit humain, il s’est bien aperçu que le public se » révolterait contre un changement trop subit, qu'il fallait le gagner » finement, leconduire par des degrés insensibles, le tromper par une » ressemblance approchée; ne lui donner d’abord que des vers > prosaïques, en fortifier l'habitude par une douzaine de tragédies, » et faire en sorte, par ce stratagème, qu’il vit sans surprise la prose > absolument maîtresse du théâtre » 1.

La défense est ingénieuse, et ce qui en double le piquant, c’est qu’elle renferme une parodie de certains procédés de raisonnement chers à La Motte. Les trouvailles du même genre, les répliques bouffonnes, les réparties victorieusement grotesques abondent dans cette bizarre apologie. Si la tragédie d'Inès n’a pas reçu des lecteurs l'accueil favorable qu'elle a recu des spectateurs, c’est, dit ingénument le traître avocat, qu’elle n’était pas faite pour être imprimée, et que les copies qu’on en a prises aux premières représentations, son! l'effet d’une conspiration formée par les ennemis de M. de La Motte «afin d'exposer cet auteur au péril de l'impression» ?. — Il y a des faiblesses dans les tragédies de La Motte et dans ses fables ? D'accord, mais cela tient à l’humaine imbécillité : « Telles sont, > Monsieur, les bornes de l'esprit humain: il ne peut inventer et >» perfectionner à la fois. Un auteur original, tout occupé du mérite > de l'invention, dédaigne des assujettissements trop exacts qui » contraindraient son génie. Ainsi la force même de son esprit > l'entraîne dans des négligences suffisamment rachetées par des > beautés neuves * ».

Bel n'abandonne son sang-froid railleur que pour affecter l'indignation la plus violente, quand il croit qu’on veut mettre en doute la sincérité de son dévouement. Il se désole de voir qu’on s'est mépris sur la pureté de ses intentions #. « Je fus bientôt » certain de mon malheur; je vis plus d’une fois les ennemis de > M. de La Motte triompher, citer l'apologie avec éloge et y

1 Cf.Une prétendue réfutation du défaut d'harmonie reproché à La Motte, pp. 105-107.

2 Apologie, 1" lettre, p. 28.

3 Ibid., p. 28. |

k 3e lettre, p. 80. |

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> renvoyer avec dédain les citoyens des cafés »!. Il proteste de sa loyale résolution de défendre un ami; il sacrifie modestement ses prétentions d'homme d’esprit à sa bonne renommée d’apologiste zêlé? : « J'abandonnerai volontiers les intérêts de mon esprit, pourvu » que l'on rende justice à M. de La Motte et à la droiture de mes »> intentions ». Et de quel ton hypocritement indigné il condamne l'emploi du style ironique * ! «.... ce style de trahison qui devrait être » aussi défendu dans la République des lettres que la perfidie est > abhorrée dans la société civile ; ce style dont l'abus est si funeste > qu'il a mis Pascal en butte aux traits de la société la plus respec- > table de l'univers ». Mais l’auteur va trop loin et il se condamne lui-même quand il fait une allusion aux infirmités de La Motte qui devraient luiassurer les ménagements de la critique : # « N'y aurait-il > pas même de la làcheté à recourir à la raillerie contre M. de La > Motte, et n'est-il pas dans cette situation de malheur où les > sentiments de l'humanité doivent le garantir de toute insulte ». Vraiment cela dépasse les bornes de l'ironie permise, et cette feinte et blessante compassion n’est plus ni spirituelle, ni gaie.

J'aime encore mieux, bien que ce soit le dernier mot du persiflage et de l'ironie sarcastique, la lettre de fausses excuses que l’auteur adresse à La Motte lui-même. Ii est cruel de berner ainsi un adversaire qui ne se défend pas, mais au moins la plaisanterie est décente. Bel s’excuse fort de ce que le public s’est mépris et a travesti son apologie en critique . Mais il sait, grâce à La Motte, le cas qu'il faut faire des jugements de la foule 5. «Il y a longtemps que > vous m'avez appris le cas qu'on doit faire du public ; le mépris qu'il > a pour vos poésies m'instruit encore mieux là-dessus que vos » préceptes ». Ce qui le « déchire », c’est de voir la méprise partagée par La Motte lui-même qui « aurait formé Le dessein de lui répondre ». Il attribue malignement la colère de son ami à ce qu’il n'aurait pas assez été loué ; il a fait pourtant ce qu'il a pu etil a conscience d'admirer La Motte plus que personne ; car, dit-il, « c'est > une assez grande gloire pour moi d'être, après vous, celui qui > sent le mieux tout le prix de votre mérite ». Il conclut par un trait

1 La cause qu'il donne de la méprise est amusante : «On n'a pu croire que quelqu'un songeât à être sérieusement l’apologiste de M. La Motte ». — 8° lettre, p. 89.

2 3e lettre, p. 81.

3Ibid., p. 87.

&-Fbid., p. 87.

5 Lettre de l’auteur à M. de La Motte, p. 134.

6 Id., ibid.

d'ironie malicieuse: il encourage La Motte à produire encore, à produire toujours des œuvres nouvelles, en comptant sur la « postérité équitable ! » pour les admirer quelque jour ; il le supplie de publier enfin ce Clovis qu’il a annoncé dans l'épitre dédicatoire de son Iliade, de faire connaîtreses Prières chrétiennes, de faire voir le jour à ses Eglogues < dignes sans doute d'être placées à côté de > celles de M. de Fontenelle, mais bien au-dessus de celles de > Théocrite et de Virgile ».

Si on a insisté sur cette œuvre de malice et de cruauté froide — l’Apologie de M. de la Motte — c'est que ce genre de critique, presque nouveau alors, va faire sa fortune dans le monde et fournir des armes aux combattants des partis opposés: les journalistes classiques et orthodoxes l’emploieront sans scrupule, en y portant plus d’âpreté rancunière et plus de fiel; les philosophes, et Voltaire tout le premier, adopteront eux aussi ce détour un peu hypocrite, qui consiste à louer un ennemi pour le mieux diffamer, à l’embrasser pour l’étouffer plus sûrement. Le sang-froid apparent et la feinte impartialité de cette méthode conviennent bien à une époque dont les passions violentes font effort pour se contraindre et se dissimuler sous le masque des plus nobles sentiments : où tout le monde, novateurs et conservateurs, a besoin de recourir à des détours et à des faux-fuyants pour couvrir l'énergie dogmatique des affirmations et la fougue des négations ; où le respect des opinions n’est qu’un leurre et le respect des personnes qu’une convention vaine. L’ironie donc fera son chemin, sans que la violence y perde rien.

La Motte eut le mérite de répudier des moyens de discussion qu'il jugeait également indignes de la raison et de la droiture d’un philosophe.

En résumé, la critique littéraire a, dans les premières années du XVIII siècle, revêtu les formes les plus diverses. Elle a été, tour à tour ou simultanément, autoritaire et dogmatique avec les Dacier ; méticuleuse et formaliste avec les d'Olivet et les Erudits secondaires ; violente, injurieuse avec les Gacon ; maligne et venimeuse dans les Epigrammes de Rousseau ; voilà pour le début du siècle. Un peu plus tard, il se produit un changement : la critique classique elle-même devient plus gaie, plus fantaisiste et plus vive : les Calottes et les Parodies sont une débauche de l'esprit, une ivresse du sens commun lâché en toute liberté; Saint-Hyacinthe et

1 Lettre de l’auteur à M. de La Motte, p. 135.

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Dufresny y introduisent la verve et l'humour, Bel y fait entrer l'ironie mordante et sarcastique. |

Quelle place La Motte a-t-il prise dans cette armée si bigarrée de la critique ? C’est ce qu'on montrera tout à l'heure.

Auparavant il importe de faire voir quel rôle il a joué dans le conflit des opinions, quelle fut sa situation parmi les littérateurs et les juges de son temps, quels ont été ses ennemis etses amis.

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