‹ Houdar de la MotteChapitre 21 sur 44 · IT. — LES ENNEMIS DE LA MOTTE · texte numérisé non relu

IT. — LES ENNEMIS DE LA MOTTE

La Motte, « cet homme si digne d'être aimé, avait des > ennemis ; il en avait en grand nombre et d’un grand poids, etil les > méritait... » !, Ce jugement est vrai, mais pas dans le sens où l'entendait Trublet. Ce qui est certain, c'est que La Motte avait beaucoup d’'ennemis, et qu'il ne pouvait point n’en pas avoir: la modération de sa polémique et la douceur adroite de son caractère ne suflisaient pas à désarmer les ressentiments qu'excitaient la hardiesse de ses idées, ni les rancunes jalouses qu'éveillaient ses nombreux succès et sa haute situation dans la « République des lettres ».

Pendant assez longtemps il réussit à acquérir des amitiés ou à déjouer la malveillance sourde de ses rivaux. Jusqu'à sa réception à l’Académie, on l’a vu, il n'avait guère que des amis; il avait prévenu par sa diplomatie souple et insinuante des inimitiés qui auraient pu lui nuire: Boileau le tolérait; Fénelon se donnait la peine de le séduire ; Rousseau tout seul était son ennemi déclaré, mais le poète diffamé n'était pas écouté et c’est plus tard que, la faveur publique lui revenant, il put devenir dangereux pour la gloire de son heureux rival. Le conflit homérique même, bien loin de nuire au crédit de La Motto, ne fit que consacrer sa réputation et lui donner une sorte de popularité. C’est de ce temps en effet que date la grande renommée de notre auteur ; c’est alors qu'il s’établit dans la littérature comme un maître et un chef d'école : « Au » moment où le gouvernement passait d’un monarque absolu à » un conseil de régence, le sceptre de la littérature était tenu » comme à Sparte par deux rois d’un pouvoir limité, Fontenelle > et La Motte » ?. Sans doute l'autorité des deux amis ne fut pas incontestée. Mais en somme, s'ils régnaient sur un peuple turbulent, ils étaient rois, et leurs futurs rivaux étaient obligés de reconnaître leur pouvoir; c’est le temps où Voltaire croit - utile de flatter La Motte. Pour celui-ci l'heure de la décadence

4 Trublet. Lettre à Moe T. D. L. F., I, p. xx}. 2 Lémontey. Histoire de la Régence.

sonna vers l’année 1719, peu de temps après la publication des Fables. Alors ses anciens ennemis relèvent la tête, de nouveaux adversaires se dressent qui l’attaquent ouvertement avec une violence inusitée et une impertinence qui doit lui annoncer que son temps est fini. Desfontaines, Bel, La Chaussée, vingt autres lancent contre lui libelles, pamphlets, articles de journaux. L'apparition des tragédies, le succès même de l’une d'elles, n’arrêtent pas le mouvement de révolte; le dernier paradoxe de La Motte contre la Poésie achève de le ruiner dans l'esprit public, et c'est Voltaire qui se charge de porter les derniers coups au vieux lutteur. C’est donc pendant les dix dernières années de la vie de La Motte que se produisit ce déchainement formidable d'inimitiés qui indigne si fort l’amitié du bon Trublet.

Le biographe se trompe quand, à cet acharnement contre un homme si doux et si courtois, il ne voit pas d’autres causes que la jalousie de rivaux irrités d’être vaincus dans tous les genres d'écrire, et la fureur de savants intéressés à maintenir des préjugés dont ils vivaient !. Trublet n’a pas vu que ce redoublement de violence marquait un changement dans l'état des esprits. Ce phénomène manifeste la venue d’une génération nouvelle d'écrivains. Il y a alors comme un retour offensif de l’école classique conduite par dés critiques résolument conservateurs, tels que Desfontaines, mais secondée par quelques-uns des philosophes militants et par le premier de tous, par Voltaire.

Essayons de faire le dénombrement des ennemis de La Motte, de les grouper d’après la communauté des intérêts, et de déterminer la nature de leur haine et le caractère de leurs attaques.

Les Erudits et les « Anciens » déterminés ne furent pas les ennemis les plus violents. Dans la polémique ils sont plus modérés qu'on ne le croit ; ils le sont certainement plus que les poètes rivaux et les néo-classiques. Après tout, les Dacier, les Gédoyn, les Rollin, les d'Olivet, ne cherchent pas à déshonorer leur adversaire ; ils se contentent de l’accabler de raisons qu'ils croient bonnes et d’autorités qu'ils supposent irrésistibles. Leur conviction s’indigne des résistances et des négations ; ils crient à l’absurdité et à la mauvaise foi, mais ils ne diffament point l’homme dont ils flétrissent l'audace sacrilège ; ils maudissent l’impie sans le calomnier. Ils n'ont pas

toujours assez d'esprit pour être méchants ; ils n’ont pas assez de sang-froid pour plaisanter de choses sérieuses et mettre les rieurs de

1 Trublet. Lettre à Mme T. D. L. F., pp. xxj et xxIv.

leur côté. Aussi, de son conflit avec les champions de l'antiquité, La Motte sortit à peu près sauf; les coups qu'il avait reçus, il nia qu'ils l'eussent atteint ; et le public le crut sur parole.

Si dans l’ardeur de la bataille on usa envers lui de certains ménagements, il va sans dire que dans le sein des Académies la lutte fut plus courtoise encore. Il fut souvent question, dans l’Académie française, de la retentissante querelle. Mais les allusions sont discrètes, les insinuations mesurées et décentes, comme il convient en pareil lieu. En 1711 M. de Valincourt !, recevant M. l'abbé d'Estrées à la place de Boileau, fait un éloge enthousiaste d'Homère et de la traduction de M" Dacier ; l’académicien-gentilhomme sait exalter Homère sans insulter ses contempteurs, louer M"* Dacier et ne point calomnier La Motte qui avait déjà entrepris les premiers chants de son adaptation et dont les opinions n'étaient un secret pour personne dans la docte assemblée. — Le 30 mars 1715, Dacier ? reçoit M. Gros de Boze à la place de Fénelon: bien que tout bouillant encore d’un courroux domestique, 1l contient assez bien et son enthousiasme et son indignation: il réprouve énergiquement les erreurs d'un ennemi qui l'écoute, mais il a la force de respecter les bienséances et de se contraindre à blâmer les mauvais principes, sans outrager l'adversaire : « Venez, dit-il au récipiendaire, ..... »> venez défendre avec nous le bon goût qu'on ne se lasse point > d'attaquer ; venez soutenir l'honneur de la compagnie, venez > nous aider à faire counaître à toute l'Europe que l’Académie > française proscrit ces faux principes de poésie que des auteurs peu > instruits ont voulu rappeler, malgré la censure de tous les siècles; > enfin venez publier qu’elle enseigne que ce n’est point en méprisant > les Anciens el chicanant sur leurs titres qu’on peut parvenir à les » égaler ou même à les surpasser; mais en les estimant et les >» méditant et en les prenant pour modèles ». Certes l’apostrophe est véhémenteet l’indignation perce sous les termes à demi mesurés que l’orateur académique a dû employer; mais enfin c’est un honneur pour l'académicien passionné et pour le corps tout entier qu'un Dacier ait su, parlant d'un La Motte, contenir à ce point sa colère et se contraindre assez pour ne tonner que contre les erreurs de jugement, sans rien dire de désagréable pour le poète et pour l'homme. C’est à cette modération relative que La Motte se plait à rendre hommage, et dont il reporte le principal honneur sur Valincourt, lorsque, recevant son ami le marquis de La Faye en

1 Recueil de Harangues, année 1711, p. 305.

2 Ibid., année 1715, pp. 307-308.

Le président Bouhier.

M. Marais.

Aro

1730, il fait allusion à la franche et complète réconciliation qui rapprocha les ennemis de la veille : « Qu'il me soit permis de >» le rappeler ici avec reconnaissance : dès qu'il eut parlé, les pané- » gyristes d'Homère me pardonnèrent de lui avoir trouvé des > défauts et, je m'en flatte, ils me rendirent leur amitié, quoiqu'ils > ne m'eussent pas soumis » {,

A côté des Erudits de profession, il y avait tout un groupe d'hommes instruits, curieux de toutes les choses de l'esprit, littérateurs eux-mêmes et poètes distingués, qui avaient conservé le goût des anciens auteurs et le culte de la tradition. Ils ne prisaient gucreles tentatives faites par les modernes ; ils n'estimaient pas beaucoup les novateurs en fait de style ou les auteurs de paradoxes bruyants contre la poésie française. Ces hommes d'esprit, de science et de goût, faisaient en général peu de cas de Fontenelle, de La Motte encore moins, et toute la « faction Lambertine » ne les séduisait pas plus qu’elle ne les intimidait ?. Le centre et l’âme de ce groupe, ce fut le président Bouhier, magistrat et jurisconsulte, poète, archéologue, traducteur, académicien, qui dirigea du fond de son hôtel de Dijon tout un mouvement scientifique et littéraire. Parmi ses correspondants parisiens qui le tenaient au courant des œuvres et des événements littéraires, on remarque l'abbé Gédoyn, esprit modéré et juste, qui n’était pas l’ami de Fontenelle et de La Motte ; il reprochait ? au dernier d’avoir toujours été «le partisan de l'ignorance » et d’avoir beaucoup contribué à faire tomber les lettres. Il y avait l'abbé Le Blanc, poète à ses heures, qui consultait sur ses vers tour à tour La Motte et le président bourguignon, qui louait le premier en écrivant au second, sans voir que la sympathie n’était pas bien vive entre ces deux hommes etque Bouhier, malgré les politesses prévenantes de La Motte, le tenait en médiocre estime #. C'était encore le latiniste d'Olivet qui, non content de dénoncer en pleine académie la conjuration des écrivains modernes pour ruiner la belle langue française, se permettait dans une lettre à Bouhier de trouver «diaboliques » les vers de La Motte qu'il détestaitÿ.

Mais le plus déchainé contre Fontenelle et La Motte, contre les « Sénèques et les Lucains » français 6, c’est Marais, tant dans ses

1 Recueil..., année 1730, p. 540.

2 Cf. Marais. Mémoires, III, 144 et 449.

3 Correspondance Bouhier, III. Lettre de Gédoyn à Bouhier, 2 janv. 1732

& Ibid., IV. Lettre de Le Blanc à Bouhier, 21 juil. 1729. Cf. Lettre du 19 janv. 1732.

ë Ibid., IV. Lettre de d'Olivet à Bouhier, 16 sept. 1729.

6 Marais. Corresp. avec Mme de Mérignac. Ed. Lescure, IL, 379, décembre 1782:

Mémoires que dans sa correspondance avec M"° de Mérignac et le président Bouhier, Marais était un érudit, il lisait dans leur langue les poètes anciens et quelques-uns des modernes étrangers, tels que Danie, le Tasse et Milton : il aimait et connaissait l’ancienne littérature nationale, au moins à dater de Villon; il admirait Boileau. Mais d'autre part c’était un esprit libre, un sceptique modéré, un opposant à la façon des parlementaires ; il avait été l'ami et le collaborateur de Bayle. On ne peut donc lui reprocher d’avoir l'esprit étroit ou d’être entêté dans ses vieilles admirations ; car s’il critique vivement les La Motte et les Fontenelle, il ne peut modérer l'expression de son enthousiasme quand paraît la première grande œuvre du plus grand des poètes modernes, la Henriade de Voltaire; illa salue sur un ton d'admiration fervente qui rappelle l'enthousiasme de Properce saluant l’Enéide !. Cet homme, d'un esprit si ouvert et si éclairé, ne peut pardonner à La Motte ses impertinences anti-classiques, ni le succès de ses médiocres poèmes. Il se moque des fables 2 :

… La Motte, grand faiseur d'Odes et ennemi d' Homère, sedistingue > parle mauvais goût. Il vient de faire des fables àl’envide La Fontaine > et a montré qu’il ne peutécrire que pour les cafés, et qu'il n’est pas > permis de travailler après les grands hommes qui ont emporté > la palme en certain genre ». Ilraille les tragédies, il applaudit aux parodies qu’on en fait, aux critiques injustes et passionnées qu’on imprime ÿ. A propos de l'affaire des Couplets, il se montre sévère pour Rousseau, mais il se montre du même coup injuste pour La Motte # : « Plaignons, plaignons les hommes qui abusent ainsi >» de leurs lumières, et qui n'ont que de l'esprit sans avoir des »> sentiments ». Dans la liberté de ses confidences épistolaires, ce très honnête homme se laisse aller à de belles et bonnes calomnies : à l'entendre, La Motte ne vaut guère mieux que les athées déclarés et sa conduite est celle d’un libertin. « L'abbé Hauteville loue > M. de La Motte et M. de Fontenelle que l’on connaît pour auteurs > de cette nouvelle éloquence et pour n’être pas des plus religieux » 5. Il approuve hautement les Paradoxes Liüttéraires de Desfontaines « où La Motte est traité comme il le mérite » 6. Il lui reproche en

1 Journal et Mémoires, III, 114. — Cf. IV, 328: « notre Voltaire ».

2 Ibid., L., 286. Lettre à Mme de Mérignac, juin 1720.

3 Ibid., II, 241, lettre de fév. 1722. Cf. II, 474, et 485; sur Inès et Les sentiments d'un spectateur français sur la tragédie d’Inès, a 1723.

& Au sujet de l'Ode contre Rousseau, I, 131. Lettre 36, sept. 1710.

5 [bid., Il, 243. Lettre de fév. 1722. — Cf. III, A7, sept. 1723: Mme de Tencin «aimait tant les modernes qu'on assure que La Motte... »

6 Ibid., II, 27 sept. 1723.

toute occasion de manquer de sensibilité et de n’avoir que de l'esprit; d'avoir tout fait pour ruiner la langue, le goût et la poésie. Ce qui l’irrite le plus, c’est une certaine assurance dans le paradoxe, une sorte de modestie effrontéce à contester les gloires les plus solides. « La Motte ne fait point pitié, écrit-il à propos de > laterrible apologie de Bel; car il est plus insolent que jamais » t. Les prétentions de La Motte à innover en tout et toujours, le mettent hors des gonds ; c’est avec colère qu’il parle d’ « un nouveau délire > de ce Capitan du Parnasse, qui voulait donner au public un Opéra »> turc sans machines, sans divinités, sans enfer, sans décoration » ?. Enfin son ressentiment ne désarme point devant la mort du mauvais poète et du pernicieux critique. Ecoutez l’oraison funèbre qu'il fait à La Motte, cinq jours après sa mort ? : « IL emporte avec lui la répu- > tation du Lucain et du Sénèque français, et nous laisse en possession » d'admirer Homère et Virgile, de penser qu'il y a un langage > poétique différent de la prose, d'estimer Malberbe et La Fontaine, » et de ne point goûter les odes mesurées et les fablesmétaphysiques. > Il n’a point tenu à lui qu’il n’ait perdu notre langue, notre goût et » notre poésie. Mais nous en voilà délivrés ».

Marais, qui parle si souvent de La Motte, n’a pas trouvé une seule occasion de le louer ; partout il le harcèle de ses Epigrammes ou l’écrase de ses injures. Je me trompe, il lui est arrivé deux fois de lui rendre justice et de l’admirer ; mais ce qu'il y a de piquant dans ces éloges, c'est que Marais les accorde à son insu à un écrivain qu'il déteste, et qu’il loue La Motte en croyant louer uu autre. La première de ces amusantes méprises, c’est à propos du « Mémoire justificatif > de Saurin qu'elle lui échappe # : « Son Mémoire,

» dit-il, est un chef-d'œuvre d’éloquence et de bon sens. Il ya de

» l'élévation, des traits, du sentiment, du goût, de la critique, enfin > un homme comme celui-là vaut cent Rousseau pour ne pas dire » cent mille ». Or, qui a mis dans le fameux mémoire du goût, de la critique, et du sentiment, sinon La Motte qui fut le collaborateur de Saurin, et à qui on peut attribuer sans hésiter Les qualités littéraires du factum ? L'autre méprise est plus piquante encore, parce que Voltaire lui-même semble y être tombé. Il s’agit de la harangue académique prononcée par le cardinal Dubois, le jour de sa réception. « Celle du Cardinal, écrit Marais, est bonne, d’un bon style et très » noble. Fontenelle a parlé dans le style moderne ; il y a de l'esprit

1 Correspondance Bouhier, VII. Lettre de Marais à Bouhier du 23 février 1725. 2 Ibid., IV. Lettre.de Marais à Bouhier du 31 janv. 1732. 8 Id. ibid. Lettre du 31 déc. 1731.

! Marais. Corresp. avec Mme de Mérignac, Ed. Lescure, I, 136, déc. 1710,

> à chaque mot et ce n’est pas le bon » !. O le plaisant effet de la prévention ! La harangue de Dubois est bonne assurément ; mais elle est l'œuvre de La Motte qui était, à côté de Fontenelle, le chef de cette école du mauvais style moderne. Et cela prouve qu'en matière de critique il faut se défier du préjugé, et ne pas prononcer sur le mérite d’une œuvre d’aprèsle seul nom de son auteur présumé,

C'est naturellement parmi les poètes ses rivaux, que La Motte rencontre les ennemis les plus acharnés à lui nuire : Ja « gent irritable » le malmena de cruelle façon. Tous à l’envi, petits et grands, le critiquent, le persiflent, l’injurient. Les Roy, les Gacon, les La Chaussée, les Rousseau, les Chaulieu, les Lagrange, les L. Racine et les Pompignan s'unissent en un formidable concert, dans lequel Voltaire aussi fait entendre sa note aiguë.

Voici d'abord le petit groupe des pires ennemis, je veux dire les anciens amis qu'une brouillerie a rendus desadversairesintraitables?.

Le poète Roy avait été à ses débuts l'ami, ou pour mieux dire, le client de La Motte. Vers 1715, Roy était un de ces auteurs sages et réguliers qui briguaient les récompenses de l’Académie et qui les obtenaient, par leur industrie, au détriment de rivaux d’un talent

1 Corresp. avec Me de Mérignac, II, 379, déc. 1722.

2 Gacon fut de ceux-là. Car, avant d'écrire son méchant et plat « Homère vengé » et de rimer ses « Fables de M. de La Motte mises en vers », il témoigna de son admiration enthousiaste pour La Motte en une ode pompeuse. Je cite quelques vers de cette « Ode à M. de La Motte, sur sa réception à l’Académie française », parce que c’est chose rare, presque unique, d'entendre Gacon louer quelqu'un et louer un rival.

« Suis-je dans Rome ou dans Athènes ?

Quelle force ! quels heureux traits !

C'est Cicéron ou Démosthènes Qui harangue dans ce palais...

Mais quelle erreur trouble mes sens !

Je suis en France et dans le Louvre ; La Motte à mes yeux se découvre; Muse, tu connais ses accents. ete. etc., » (Ap. Trublet. Mé-

È moires, pp. 385-386.)

L'amitié des poètes est sujette à des retours. Peu d'années après, ce même La Motte, poète divin et divin orateur, n’est plus aux yeux de Gacon qu'un plat versificateur, un méchant écrivain et un malhonnête homme. A des attaques parties de sibas, La Motte dédaigna de prêter attention; il leur opposa un silence obstiné : cela ne faisait pas le compte de l'insulteur qui ne vivait que de scandale ; furieux d’un calme qui le ruinait, il menaça son ennemi de Île faire sortir malgré lui de sa superbe indifférence en publiant une « Réponse au silence de M. de La Motte ».

Le poète Roy.

supérieur : tel l'abbé Du Jarry qui en 1744 fut couronné de préférence à Voltaire 1. En 1715, Roy remporta le prix d’éloquence et le prix de poésie ?. Il avait alors besoin de l’appui de La Motte, un des dispensateurs les plus influents de ces récompenses auxquelles il aspirait. Mais au bout de peu de temps notre poète se lassa de suivre la voie droite et monotone, qui menait tout doucement à l'Académie. Une humeur satirique s’éleva en lui, il renonça à sa modeste ambition et dédaigna la poésie sage ct bien ordonnée pour écrire des épigrammes et de mordantes satires. Il y gagna d’avoir infiniment plus de lecteurs et de prôneurs, mais il y perdit le repos, la considération et la sécurité même. Sa première mésaventure date de 1728 : il avait publié « le Coche » ?, un poème burlesque où tous les Académiciens de la nouvelle école, les Fontenelle, les La Motte et leurs tenants, étaient bernés de la façon la plus impertinente #. Pour cette fois on se contenta de l’exiler hors de Paris. Quelque vingt ans plus tard, un nouveau trait d'esprit pensa lui coûter la vie: une épigramme assez médiocre qu'il fit contre l’Académie à l’occasion de l'élection du comte de Clermont, lui fut remboursée en coups de bâton par les gens de ce prince du sang 5. Roy 5 eut sagement fait de s’acheminer à petit bruit vers le fauteuil académique, au lieu de s'attaquer imprudemment à un corps puissant dont il était si facile de se moquer quand on n'avait pu y entrer,

mais qui trouvait à propos des vengeurs disposés à user en son.

honneur de cruelles représailles 7.

1 Voir Recueil de Harangues ...... Années. 1713-1714. 2 Jhbid., Année 1715.

3 Mémoires pour servir à l'histoire de la Calotte. Ed. 1752, t. III, p. 65. « Le Coche », allégorie par M. Roy.

& Cf. Correspondance Bouhier, VI. Lettre de Marais à Bouhier du 2{ janv. 1728, où il est dit que la Sybille est Mt de Tencin, non Me de Lambert. 5 Palissot, Mémoires littéraires, 1779.

6 Dans le Pantalo-Phœbeana (art. XXXVIIT, p. 40) on trouve une épisramme dirigée contre Roy, élève ingrat et trop fidèle de La Motte : Contre La Motte on son œuvre nouvelle Le Roitelet entasse maint brocart,- Et si pourtant on dit son œuvre telle Que de La Motte on y sent le dur art.

Or le public qui voudrait voir la hart Serrer le col du riméur infidèle Jette le livre et dit: Singe d'Houdart, Ou n'écris point, ou change ton modèle.

1 Cf. Lettre de M. l'abbé Trublet à M°T. D. L. F. p.259. On dit que Roy aurait fait pour La Motte une Ode très élogieuse, « La lyre d'Horace ». S'il l’attaqua plus tard, c’est parce qu'il était ami de Desfontaines (v. Mêm. Trublet, p. 371).

FIPINER

Du moins la guerre qu'il mena avec acharnement contre ses anciens prolecleurs ne lui coûta pas si cher. La Motte no fit pas allention aux attaques bruyantes de son ingrat élève ; Fontenelle se vengea des insultes par un joli mot : « C’est l’homme d'esprit le plus bête que j'aie connu. » Les satires de Roy sont répandues dans tous les recueils de l'époque ; il y en a dans les « Mémoires pour servir à l’histoire de la Calotte », il y en a dans le « Portefeuille de Rousseau », on en trouve dans la correspondance de Marais. Ses æuvres elles-mêmes en renferment un bon nombre; mais là du moins elles se dissimulent: c’est dans les Odes qu’il faut les aller chercher. Dans une Ode à M. de Crébillon, il flétrit comme il faut La Motte ! :

Ce martyr de la raison,

Ce poète léthargique

Te veut tenir en prison (la muse) Sous les lois de sa logique.

Dans l'Ode quatrième, il exhale sa colère avec une énergie encore plus lyrique ? :

Je sifflerai ce Lyrique barbare, Des Grecs et des Latins ridicule ennemi ; Il accorde sa lyre, il chante et je compare Sa vapeur froide aux transports de Pindaro :

Serait-ce impunément qu'il m'aurait endormi ?

Ailleurs il nous représente l’Ode, pâle, chargée de fers, qui pleure le triste sort où La Motte l’a réduite * :

Sur les bords de l’Alphée autrefois souveraine, Elle devint esclave aux rives de la Seine :

D'un sophiste importun qui lui donna des fers, Elle accuse en pléurant les caprices divers :

« Il rabaïssa mon vol, il me coupa les ailes,

» Reconnais-tu ma lyre à ces cordes nouvelles

» Que sa pesante main y voulut ajouter 2... »

Le Dieu du goût, ému de ces plaintes, délivre la prisonnière ; cette - délivrance dut faire beaucoup de peine au « Sophiste importun » qui lui avait coupé les ailes. C'est sur ce ton d’animosité jalouse que Roy parle de son ancien maître : à ses yeux, La Motte avait le tort d’être arrivé dans les lettres à une situation à laquelle un méchant caractère et une noire humeur l'avaient seuls empêché de parvenir.

1 Odes. I, 2, t. I, p. 12 des Poésies diverses de M. Roy. 2 Odes, I, 4, p. 24.

3 Le Goût. Odes, p. 286,

La Chaussée.

La mort même de La Motte ne modéra pas la rancune plus que poétique de Roy si, comme je le pense, c’est lui que Marais désigne dans deux lettres datèes de 1732 par cette périphrase assez énigmatique « notre poëte de Chartres » !. Le rimeur en question avait écrit « une sorte de pompe funèbre satirique, en prose et en vers », d’où Marais a détaché deux épitaphes. Avant de les citer, faisons remarquer la parfaite convenance de ces attaques ?, suivant de si près la mort de celui qui en est l’objet; admirons la courtoisie de ces mœurs littéraires qui permettaient de satisfaire de bas ressentiments en parodiant une épitaphe , le monument de la piété et de la douleur. Voici les épitaphes * :

« Il est donc mort, le grand Houdart, Avec ses discours si pleins d'art, Avec tous ses paralogismes,

Avec ses brillants syllogismes, Ses phrases de petit collet ....

Jeunes gens de bonne nature Fuyez loin de sa sépulture ... »

IT

« Ici dessous, gisent les mânes D'un auteur de prose et de vers, Dont les écrits peu diaphanes Ont ennuyé tout l'univers.

Contre Virgile et contre Homère Il exhala sa bile amère, Et fut vivement relancé.

Depuis longtemps ses froids ouvrages Honnis, chargés de mille outrages, Au tombeau l'avaient devancé. »

Roy fut un homme de talent ; il eut des idées justes et neuves, dont il ne sut pas faire l'emploi ; il gâta sa vie comme à plaisir et il rendit des hommes plus estimables que lui victimes du sourd mécontentement qu’il nourrissait contre lui-même.

Nivelle de la Chaussée est encore un ami de La Motte qui se tourna contre lui. Mais au moins il n'y eut dans son cas nulle rancune

1! C'est à Chartres que Roy avait été exilé pour avoir écrit le « Coche ».

2 La pièce citée se trouve tout au long, mais sans nom d'auteur, dans le Portefeuille de Rousseau, 1751, t. Il, pp. 57 sq. Me

3 Marais. Corresp. Ed. Lescure, IV, pp. 333 et 337.

personnelle, aucun sentiment vil: il attaqua le mauvais poële au nom du bon goût et critiqua l’auteur des paradoxes au nom de la poésie. Tout au plus peut-on lui reprocher, outre quelques vivacités de jugement et d'expression, d’avoir fait céder trop facilement l'amitié au plaisir de dire tout haut son opinion. C’est ce que donne à entendre un des rares correspondants du président Bouhier qui demeura favorable à La Motte. Dans une lettre du 19 janvier 1732, l'abbé Le Blanc affirme que La Chaussée n’attendait que la mort de La Motte pour publier son « Epître à Clio. » — « ., .. Il > y aenviron deux ans, dit-il, qu'illutla lettre dans une compagnie > où je me trouvai. On lui conseilla de n'en faire aucun usage ; > ille promit et vous voyez comme il a tenu parole... ». Ce manque de parole, peu louable à la vérité, indigne le bon abbé ; il ajoute: < Pour moi, qui ai presque perdu l'habitude de travailler, je me > suis contente de répondre en quatre vers à toutes les invectives > de ces rimeurs subalternes :

« La Motte occupe un rang au Temple de Mémoire Où de ses ennemis nul ne doit aspirer ; Eux-mêmes n'ont servi qu'à relever sa gloire, Leur haine après sa mort pouvait-elle expirer ? ...»

A la bonne heure, voilà de vaillante et honnête amitié ; cela console des basses et envieuses épitaphes de tout à l'heure.

Revenons à Nivelle de la Chaussée. La première fois qu'il se hasarda à critiquer La Motte, ce fut à propos des fables, en 1719. Du moins, il eut recours à un pseudonyme impénétrable ; la pièce parut sous le titre de « Lettre de M°° la marquise de L*** sur les fables nouvelles > !. La noble dame qui est censée donner son sentiment sur les fables s'excuse d’abord de n Her dans sa critique ni « une grande suite, ni une grande doctrine » ?, parce que « son HÉP re est réduit au seul sens commun et à quelque usage de > la langue >». Cela ne l'empêche pas de railler les prétentions de La Motte dans son discours où « il semble se moquer du public qui » n’immortalise un auteur qu'après sa mort ? ». Elle en veut fort aux beaux esprits qui prononcent d’un ton décisif sur le mérite des ouvrages et ne souffrent pas que le lecteur en appelle de leur impérieux arrêt; il faut leur céder sous peine d'être injuriés par

1 Nous l'avons trouvée dans le t. VI des Amusements du Cœur et de l'Esprit. Amsterdam, chez Henri du Sauzet (1746). Voir Bibliothèque Nationale, Z. 2284, Ha-b.

2 Lettre de Mme le Ms de L., p. 9.

8 Ibid., p.7e

eux, et cela l’indigne ! : « En vérité vos beaux esprits exigent notre > approbation bien tyranniquement pour un auteur qu'ils ont une > fois déclaré bon. Un lecteur, le livre à ia main, appelle-t-il de » leur jugement, ou l’ose-t-il examiner, on le regarde comme un > esprit séditieux ; on lui fait son procès sans l'entendre; d'une » querelle d'esprit, ils en font une personnelle ; on ne l'épargne ni > sur sa naissance, ni sur sa conduite : il semble qu'il soit nécessaire > d’être de leur sentiment pour être honnête homme ; la critique se > repousse chez eux par les invectives, les grossièretés y tiennent > lieu de raisons .... Qui est-ce qui ose risquer le coup de plume > avec ces gens là ? »

L’appréhension des représailles injurieuses n'arrête pourtant pas notre critique : il examine les fables avec une attention scrupuleuse, il ne passe rien, ni faute de goût, ni invraisemblance, ni faiblesses de style, ni les emprunts faits aux autres fabulistes et qui sont plus nombreux qu'on ne veut l'avouer ?. Au reste, dans cette première lettre, le ton est modéré, la moquerie est sans amertume. Pour marquer que La Motte écrit trop vite, l'auteur dira: « M. de > la Motte ne se donne pas la peine de peser ses mots et ne songe > point aux idées qu'ils peuvent donner. Il me paraît courir en > poste à l’immortalité ; j’ar bien peur qu’il ne crève sa monture en » chemin... » *, Il veut faire entendre que le nouveau fabuliste tout farci de La Fontaine » # est plus pauvre que s’il ne s'était pas enrichi aux dépens de son modèle : il dit familièrement : « C’est > comme le chat qui avait mangé une livre de beurre et qui ne > pesait que trois quarterons ». La conclusion est plaisante : « Pour > moije me rends, et comme j'ai déjà lu ses Odes dans MM. dela > Rochefoucauld et La Bruyère, je lirai aussi ses fables dans La > Fontaine: ce sera plus tôt fait » 5,

Le ton devient plus vif dans la seconde pièce, qui est intitulée : > Réponse de M. D“* à Madame la marquise de L***, servant > d’apologie aux fables de M. de La Motte ». Ici nous retrouvons la critique ironique avec ses supercheries et ses perfidies : la feinte

apologie n'est qu'un long persiflage. Le froid railleur se donne pour.

un élève heureux de s'acquitter envers « un si grand maitre. qui a > formé son esprit et son style » 6, Et il s’amuse à écraser le pauvre

1 Lett. de Mne la Mse de L., p. 8.

2,1bid., par ex. pp.26, 29; 30,131, 33,130!

3 Ibid., p. 38.

& Ibid., p. 41.

5 Ibid., p. 50.

6 Réponse de M. D* à Mr la Ms de L*, p. 58.

grand homme sous les lourds pavés de ses louanges hyperboliques et maladroites à dessein. « N’avons-nous pas la satisfaction de voir > que c'est lui qui donne le ton et le goût à tous les tribunaux littéraires et qui a ouvert le siècle ? N'est-ce pas lui qui a débarrassé > la poésie de ces ornements superflus de peinture, d'images, de > nombre et d'harmonie? qui a fixé l’ode à un formulaire certain > adopté par nos jeunes athlètes. etc. » 1? Certes les fautes d’un tel homme ne sont que des beautés cachées, et ses imperfections ne proviennent que d'un calcul profond. Son jargon est «une langue à part »?, qu'il a bien voulu créer pour les beaux esprits. S'il a imité La Fontaine, c'est tant pis pour celui-ci qui n'avait qu'à venir après M. de La Motte *. Au reste La Fontaine avait annoncé et prédit son successeur quand il a dit modestoment :

« J’ai du moins ouvert le chemin ; D'autres pourront y mettre une dernière main ».

Si La Motte compose et écrit avec une précipitation irréfléchie « c’est pour ne rien laisser perdre de ses trésors » #. Quoi d'étonnant que l’apologiste triomphant conjure M" de L*#* de venir « à résipiscence », s'écriant avec emphase que « la voix du peuple est » celle de Dieu. — Tombez, s’écrie-t-il, tombez aux pieds d’un si > grand homme, l'antiquité n’a rien de plus précieux que lui ».

La Chaussée avait peut-être raison de critiquer La Motte et d’abandonner un ami pour venger le bon goût et la poésie. Toutefois, cette indépendance de l'esprit et du cœur ne lui porta pas bonheur : après s'être moqué des paradoxes et des erreurs de son ami, il donna luimême bientôt dans des écarts du même genre. Ilinventa le « comique larmoyant » *, et l'expérience lui prouva qu'il est plus aisé de se moquer des idées neuves que de faire accueillir du public une invention originale.

J.-B. Rousseau est le plus fameux des ennemis déclarés de La J-B. Rousseau. Motte. On connaît lascandaleuse et obscure histoire de leurs démêlés. La haine de Rousseau, haine longuement couvée, fit explosion après l’élection de La Motte à l’Académie. Il ne fut pas maître de son dépit ; il se crut la victime d’une injustice, ce qui n'est pas vrai: La Motte fut préféré tant pour ses titres académiques que pour sa

1 Réponse de M. D* à Mme la M°° de L*, p. 53. 2 Ibid., p. 53.

5 « La fausse Antipathie » est de 1733.

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bonne réputation d'esprit aimable et d'honnête homme ; au reste son élection fut faite, comme le dit très haut M. de Callières !, qui le reçut, « par le concours unanime de tous les suffrages ». Rousseau ne vit ou ne voulut voir que sa supériorité poétique méconnue de partipris, et il ne pardonna jamais à son rival un triomphe qu'il lui plaisait d'attribuer à la cabale et à la brigue. On sait les tristes conséquences de ce dépit que Rousseau eut l'imprudence de laisser paraître. Les couplets diffamatoires, qui avaient cessé depuis quelques années, reparurent tout à coup, plus violents et plus haineux. Rousseau, qui avait certainement composé une partie des premiers couplets ?, fut accusé d'avoir écrit les derniers, qui ne sont pas de lui ; mais il paya pour sa mauvaise renommée. Bâtonné par La Faye, débouté de sa poursuite contre Saurin #, enfin condamné lui-même et banni comme diffamateur #, le poète expia chèrement les petites victoires de vanité qu’il avait remportées, et l’amère douceur des vengeances méchantes que son esprit et son humeur bilieuse lui avaient procurées. Il eut beau protester de son innocence et jurer qu'il n'avait pas écrit les couplets les plus affreux, il ne trouva pour le croire qu’un petit nombre d’amis, dévoués plutôt que convaincus, et quelques bonnes àmes si éloignées de toute pensée mauvaise qu’elles ne pouvaient croire au mal chez autrui. L'opinion fut sévère pour lui jusqu’à l'injustice : elle le jugea sur son caractère et sur son esprit, l’un envieux, l’autre mordant et cruel. Et ce jugement, quoique sommaire et mal fondé en preuves certaines, était pourtant établi sur des présomptions si fortes que l'impression fàcheuse en subsiste encore aujourd’hui. Malgré l’'habileté de sa politique à se ménager des partisans, malgré ce qu’il y a de noble opiniâtreté dans certains actes de sa conduite, enfin malgré le témoignage favorable rendu par plusieurs des plus honnêtes gens de l'époque ÿ, et la conspiration ourdie quelques années plus tard pour relever la réputation de l'homme en rehaussant la gloire du poète, tout ce qu’un juge équitable ose affirmer aujourd'hui, c’est que Rousseau est sans doute innocent du fait même qui lui est imputé, mais qu'il est moralement responsable d'une mauvaise action dont il avait donné le premier exemple, et dun scandale auquel il avait préparé les esprits. Revenant aux rapports de Rousseau et de notre auteur, nous devons dire que tout l'avantage demeure à La Molte pour la dignité

1 Recueil de Harangues, III, p. 442.

2 En 1700, sur l’air d'Hésione.

5 Rollin, L. Racine, Pompignan.

de la conduite, la mesure et la parfaite convenance. Depuis les succès de La Motte à l'opéra el dans ses premières odes, Rousseau, qui ne réussissait pas au théâtre et qui n'avait encore publié ni ses odes, ni ses cantates, ne s'était pas privé du plaisir de dénigrer un concurrent heureux. Dans ses Epigrammes, il le criblait de traits moqueurs ; au café, il ne le ménageait point en ses propos ; il l’accabla dans les premiers couplets. À toutes ces attaques, La Motte ne daigna répondre qu'une fois, mais il le fit avec une vigueur et une verve qui ne lui sont pas habituelles. Cette réponse ! est l’Ode «sur le mérite personnel ». Montrer la vanité du préjugé de la naissance, soutenir que la plus vile « Donne du lustre à la vertu »

c'était toucher Rousseau à l'endroit sensible et l’accabler sous le poids d'un souvenir honteux ? ? Certes la leçon était dure, et La Motte prenait une rude revanche des piqûres faites à sa vanité d'écrivain. Plus loin le critique moraliste exerce de cruelles représailles contre l'auteur prèsumé des couplets anonymes et le rimeur des Epigrammes licencieuses. L’apostrophe est écrasante * :

« Connais-tu ce rimeur perfide, Cette âme jalouse où préside La calomnie au ris malin, Ce cœur dont la timide audace En secret sur ceux qu'il embrasse Cherche à distiller son venin ?

Lui dont les larcins marotiques, Craints des lecteurs les plus cyniques, Ont mis tant d’horreurs sous nos yeux ; Cet infàme, ce fourbe insigne

Pour moi n’est qu’un esclave indigne, Fût-il sorti du sang des Dieux ».

Qui donc est dépeint dans ces vers sinon Rousseau lui-même ? Ce qui dut le blesser et l’ulcérer plus que tout le reste, ce sont les conseils que son rival lui donnait d'un ton hautain :

« Rousseau, sois fidèle, sincère, Pour toi seul critique sévère, Ami zélé des bons écrits :

Tu vas pour la race future Ennoblir ta famille obscure, Et je suis ton frère à ce prix #. »

1 Œuvres, t. I, pp. 526, sq.

2 Cf. Autereau, dans l'Anti-Rousseau : « Complainte de Rousseau qui a renié son père ». |

3 Voltaire est indulgent pour cette Ode, quand il dit (Siècle de Louis XIV... Art. La Motte Houdart) : « Ce fut une leçon plutôt qu'une satire ».

La riposte de La Motte était d'autant plus rude qu'il s’attribuait la supériorité morale et prenait le beau rôle de censeur et de conseiller de vertu.

Quelque ressentiment que Rousseau eût conservé de la leçon, il se réconcilia pourtant avec son ennemi; il effaça etchangea les derniers vers de son « Ode sur la naissance du duc de Bretagne ! ». où il malmenait un peu fort

« Le Pindare des jeux floraux ».

C'est ce qu'il nous apprend dans une lettre non datée, qu'il écrit à M. de Machy. Il ajoute : « Ç'a été le premier fruit de notre > réconciliation qui est très-sincère des deux parts et qui a été fort » approuvée de tous les honnêtes gens. Les cafés en ont pàli et ont > regardé comme une trahison effroyable que leur général ait fait > la paix sans y comprendre ses alliés, mais je leur ai fait dire qu’il >» ne liendrait qu'à eux d'entrer dans l'accord ». Cette trève dut être conclue lors de l’apaisement des colères soulevées par les premiers couplets ; elle dura quelque temps, mais non sans être compromise par les imprudentes saillies que Rousseau ne savait pas réprimer. L'armistice fut définitivement rompu en 1710; les insinuations du 7° et du 8° des fameux couplets étaient trop odieuses ; La Motte se déclara contre Rousseau ; il prit fait et cause pour Saurin et il mit au service de son ami ses hautes relations, son esprit insinuant et sa plume. Dès lors Rousseau ne garda plus aucun ménagement. Dans ses Lettres, dans ses Epitres en vers, dans ses Epigrammes, il saisit toutes les occasions de tourner La Motte en ridicule. Il le fait avec beaucoup d'esprit et de finesse, car sa baine, autant au moins que son goût, le rend très clairvoyant sur tous les défauts de son ennemi. Pourtant, plus que beaucoup d’autres, il épargne la personne même de La Motte : exilé loin de Paris, moins mêlé aux mesquines intrigues des gens de lettres, il néglige les petits ridicules, les minces travers, les anecdotes scandaleuses ou amusantes, pour juger les œuvres, les tendances et l'esprit de son adversaire. I1 lui échappe bien encore parfois un trait de satire personnelle ; il se moquera des ridicules protecteurs du théâtre moderne ? : ce sont « quelque étourneau titré », ou bien : « Quelque veau d’or par Plutus illustré 3,

Ou quelque fée, autrefois sœur professe , Dans Amatonthe aujourd’hui mère abbesse # ».

1 La VIe de l'Edition de 1743.

2 Epitre au P. Brumoy (Ed. Londres, Il, pp. 83 sq). 3 La Faye, ou Law ?

& Mme de Tencin.

Mais d'ordinaire il se renferme dans la critique littéraire; il réserve ses {rails mordants pour les fautes de goût, le mauvais style, les prétentions et la fâcheuse influence de La Motte. Tantôt il raille « le vieux Ronsard » dont les « Odes par articles » « frisent bien le Perrault» !, ces malheureuses Odes qui n'ont qu’un défaut :

« C'est que l’auteur les devait faire en prose » 2.

Ailleurs il s’en prend au « traducteur qui rima PIliade », qui de douze chants prétendait l’abréger ;

«€ Mais par son style aussi triste que fade De douze en sus il a su l’allonger »3,

S'il s'attaque au fabuliste #, il est deux fois heureux, car le trait atteint du même coup La Motte et l’Académie :

« Enfin par son sublime organe Les animaux parlent si bien Que dans Houdart souvent un âne Est un Académicien » 5.

Le Recueil de poésies satiriques publié en 1751 sous le titre de Le «Portefeuille

« Portefeuille de J.-B. Rousseau » $ contient une quantité de pièces dirigées contre Fontenelle, La Motte et leurs élèves : quelques-unes sont de Rousseau : ce sont des Epîtres sur des sujets littéraires, dans lesquelles les novateurs ne sont pas ménagés. Les morceaux qui composent le second volume ont été écrits par les admirateurs et élèves du poète ; leurs auteurs se sont inspirés des sentiments littéraires du maître ; ils ont épousé ses haines, mais ils ne se croient pas astreints aux ménagements que celui-ci s'impose par respect pour lui-même, ou pour ne point sortir du rôle qu'il s’est tracé de chrétien fervent, qui pratique l'oubli des injures. Un de ces poètes anonymes, exilé aussi, conjure Rousseau de s’unir à lui pour venger

1 Cf. Préface de l'édition de Soleure, 1712 : « Un assemblage de jolies pensées rédigées par chapitres, etc. ».

2 Epigr. Il, 11. — Cf. Lett. 38°, édit. in-4°, 1743. Lettre à M. Boutet du 5 mars 1724 : « Les Odes de *** qui ressemblent beaucoup plus à des lettres qu'à des Odes, commençant toutes pour ainsi dire par le Monsieur et finissant par le Très humble serviteur ».

3 Epigr. Il, 12. Edit. de Londres.

& Epigr. 49 du liv. Il.

5 Voltaire (Dictionnaire Philosophique.— Art. Critique) blâme Rousseau (sans le nommer) d'avoir appelé La Motte

« Certain oison, gibier de basse cour ».

6 Amsterdam, chez Marc-Michel Rey.

de J.-B. Rousseau ».

« l’indigne esclavage du Parnasse en proie aux ravages de ses > plus terribles fléaux >. Cet honnête homme s'irrite de voir le triomphe des mauvais auteurs dirigés par un chef qu'il dépeint en ces termes :

« Quel est cet auteur fanatique Qui sur les plus sacrés auteurs Exerce un pouvoir despotique Qu'’autorisent de vils flatteurs Devant lui marchent en tumulte. Le Bruit, l'Entètement, l’Insulte, La Haine, la Décision,

L'Orgueil, l’'Envie et l’Impudence, Monstres régis par l'Ignorance Que couronne l'Opinion.

Sa bouche ose outrager l’'Horace Et l’Euripide de nos jours ;

Et pour leurs œuvres excellentes, De goût et d’art étincelantes,

Il montre un superbe dégoût, Lui dont les pesants hémistiches Sous mille épithètes postiches Ont étoufté l’art et le goût ».

La pièce se termine par un appel aux armes :

« C’est ce moderne Salmonée Que je dévoue à ta fureur ; De sa cabale forcenée Ne crains point l’impuissante aigreur ; Il te suffit de le combattre, Seul en tombant il peut abattre La Ligue dont il est l'appui, Tel qu’un de ces chênes robustes Voisin de cent faibles arbustes Que sa chute entraîne avec lui » 1.

Rousseau répondit de son mieux au véhément appel que lui adresse son auxiliaire anonyme ; il harcela tant qu'il put La Motte et son école et il eut la satisfaction de voir avant de mourir la chute de cette cabale orgueilleuse qui méconnaissait l'autorité de Boileau et qui ne faisait pas assez de cas de son plus brillant élève ?. Mais

1 Portefeuille, II, Ode à Rousseau, pp. 4-6.

2 Voltaire (Siècle de Louis XIV. Catalogue. — art. J.-B. Rousseau) constate ce revirement de l'opinion en faveur de Rousseau contre La Motte. « Mais enfin les succès de La Motte son rival, l'accueil qu'on lui faisait, sa réputation qu’on croyait usurpée, l’art qu'il avait eu de s'établir une espèce d'empire dans les Lettres révoltèrent contre lui tous les gens de lettres et les ramenèrent à Rousseau qu'ils ne craignaient plus ».

en revanche, il eut le chagrin d'assister au triomphe d’un autre poète rival dont il associait le nom à celui de La Motte dans ses plus mordantes épigrammes !. C’est Voltaire que je veux dire, Voltaire, ancien flatteur de Rousseau et qui se disait son respectueux élève, mais qui, récemment émancipé, reniait son patron et affectait malicieusement de comparer les poésies lyriques de La Motte à celles du grand Rousseau et ne craignait pas d'attribuer au premier la supériorité de l'intelligence et la haute portée philosophique, ne laissant à l’autre que l'avantage d’une sonorité plus grande et d’une vaine harmonie.

Cet hommage tardif que Voltaire rendait aux odes de La Motte n est pas, on le pense bien, tout à fait sincère, parce qu'il n’est pas désintéressé ; c'est, pour ce juge si fin, mais qui est si rarement de Sang-froid, une manière de rabaisser Rousseau qu’on affectait de lui préférer, et de continuer son incessante propagande philosophique tout en se vengeant d'un rival en poésie. Au reste l'opinion de Voltaire sur La Motte est malaisée à saisir, tant elle paraît variable et fuyante : tour à tour il le loue ou le blâme, il l’exalte ou le rabaisse. C’est que Voltaire a trop de passion pour être équitable ; ses jugements littéraires reflètent l’état présent de son esprit plutôt qu'ils ne résument exactement son sentiment sur un écrivain. Cette mobilité d’impressions explique ce qu’il y a d’incertain et de contradictoire en apparence dans les jugements qu'il a portés sur La Motte. À ce titre, il est intéressant de connaître les différentes opinions qu’il a émises, suivant son humeur ou ses intérêts.

La première fois que Voltaire parle de La Motte, c'est, je crois, dans une lettre datée de la fin de 1714 ?.1l avait concouru pour le prix de poésie et n'avait pas été couronné : on lui avait préféré l’abbé Juillard du Jarry. Très mécontent de son échec, il s’en prend à son compétiteur ; il déclare que tous les autres poèmes valaient mieux que celui qui fut choisi. Il se venge sur l’Acadérie tout entière, et plus encore sur les membres influents de ce corps qui, par « reconnaissance », ont récompensé dans Du Jarry un complaisant etun flatteur.

1 Epigr. 43°— Voir Portefeuille, Il, Ep. VI. contre Voltaire mis au nombre des novateurs rebelles. — Cf. Jugement de Rousseau sur la versification de Voltaire et de La Motte. .

2 « Lettre à M. D* au sujet du prix de poésie donné par l'Académie française en l’année 1714 ».— Il y a une difficulté pour la date. Comment, en 1714, Voltaire peut-il parler des Fables de La Motte qui ne parurent qu'en 1719? À moins qu'il n'ait connu dès lors quelques-unes des Fables, par des lectures faites par l’auteur, ou des copies qui auraient couru. À moins encore que la lettre n'ait été retouchée plus tard ?

Voltaire

Même, par une tactique adroite, bien qu'il ne soit pas lui-même alors un admirateur très convaincu des anciens, il intéresse dans sa cause tout ce qu'il y a de défenseurs ardents de l'antiquité ; il s'en prend de sa déconvenue aux calculs politiques des contempteurs d'Homère et de Virgile, de Despréaux et de Racine, des corrupteurs du goût public. Voilà de bien graves accusations pour une petite ode dont on n’a pas voulu reconnaitre le mérite. Mais Voltaire est tel ; dès qu'il croit qu’on lui a fait tort, il crie à la conspiration et à l'oubli du sens commun. Dans sa lettre il émet sur La Motte une opinion qui n’est pas très flatteuse : c’est un Lucain, c’est un Sénèque, « c’est un homme qui abuse de la grande facilité qu'il a à composer > et de celle qu’ont ses amis à approuver tout ce qu’il fait >. Malgré son dépit, il sent le besoin de ménager cet homme qui est une puissance ; il atténue l'effet de ses hardiesses par des corrections polies : « Il y a dans les écrits de cet auteur trop de beautés pour > que je le méprise; mais enfin il y a trop de défauts pour que je »> l’admire. »

Deux ans plus tard, Voltaire parle de La Motte en termes élogieux, mais il fait ses réserves. (est qu’il s'adresse à un ami particulier du poète, M. de La Faye. La lettre est datée du château de Sully, 1716. Ce qui plaît dans cette lettre d'un si jeune homme parlant des deux poètes les plus célèbres — La Motte et Rousseau, — c'est le mélange de politesse mesurée dans les éloges et de libre équité dans les jugements. Voyez avec quelle finesse il loue et critique du même coup les poésies de La Motte. « Parfois je lis une belle strophe de » votre ami M. de La Motte, et puis je me dis tout bas : Petit misé- > rable, quand feras-tu quelque chose d'aussi bien ? Le moment » d’après, c’est une strophe peu harmonieuse et un peu obscure, et » je me dis : Garde-toi d'en faire autant. » — Quant à Rousseau, il le juge avec une sévérité qui paraïtrait excessive si on oubliait qu'il s'adresse à un homme qui ne l’aime pas. Pourtant il se montre équitable dans le parallèle qu’il trace des deux poètes lyriques. « Enfin, > voulez-vous que je vous dise franchement mon petit sentiment sur > MM. de La Motie et Rousseau ? M. de La Motte pense beaucoup

» et ne travaille pas assez ses vers; Rousseau ne pense guère, mais

» il travaille ses vers beaucoup mieux. Le point serait de trouver un > poète qui pensàt comme La Motte et qui écrivit comme Rousseau. > quand Rousseau écrit bien, s'entend. » Ces derniers mots sont intéressants, car ils nous révèlent l'espèce d'idéal poétique que se proposait Voltaire à l’âge de vingt-deux ans.

Six ans plus tard, Voltaire semble vouloir retirer tous les éloges qu'il a accordés à La Motte ; il l’immole très lestement à son rival.

C’est que l’auteur de la Henriade écrit à Rousseau ! comme au seul homme capable de lui donner de bons conseils en poésie; il le consulte comme « son oracle » et il ne peut faire moins que de lui sacrifier le rimeur de l’Iliade. I lui promet de l'aller voir en Flandre : « Vous > êtes bien sûr que j'irai chercher à Bruxelles le véritable antidote > contre le poison de La Motte. > Le voyage eut lieu, comme on sait, mais il brouilla les deux poètes. On voit bien en cette occasion que Voltaire ne se décidait pas toujours dans ses jugements d’après les seuls intérêts de son amour-propre on de sa fortune : brouillé avec Rousseau, il eût dû se rapprocher de La Motte. Au lieu de cela, sans rompre ouvertement avec lui ou avec Fontenelle, il ne laisse pas échapper une occasion de critiquer les œuvres de La Motte. Il vient de voir Inès de Castro, qu'il trouve avec tout le monde « mauvaise et très touchante » ?. S'il se porle mal, il écrit qu’il a «renoncé à avoir de la santé, comme La Motte à faire de bons vers » ?. Il s’écrie quelque part dans un mouvement d’indignation plaisante que « l’Antechrist est venu, » et que c’est lui qui a fait, entre autres œuvres détestables, « Œdipe en prose rimée et non rimée » #. Maisil n’est pas brouillé le moins du monde avec La Motte « et ses consorts » 5, et il ne manque pas d'envoyer par Thiériot «ses » respects à MM. de Fontenelle et de La Motte. » 6

Peu de temps après son retour à Paris, en 1730, Voltaire engagea contre La Motte une polémique qui fit beaucoup de bruit.

1 Lettre à J.-B. Rousseau, à Vienne, 18 janv. 1722.

2 Lettre de juin 1723 à Mme de Bernières.

3 Lettre à Thiériot, fin 1725.

& Lettre à M. de Formont, 10 déc. 1731.

5 Lettre à Brossette, 14 août 1732.

6 Un savani homme de ce temps-ci a émis sur les causes du refroidissement qui se produisit un peu avant 1730 dans les rapports de Voltaire avec les premiers philosophes du siècle, une opinion que je crois fausse, surtout en ce qui concerne La Motte. D'après M. Paul Lacroix (XVIII:S , vol. I, $ III), Voltaire, au retour de son exil, c'est-à-dire vers 1727, aurait « cherché à grouper autour de lui un consistoire de philosophes ...... qui l’auraient secondé, comme alliés secrets ou apparents, dans la guerre qu'il se proposait d'entreprendre contre le catholicisme ». Mais, ajoute-t-il, « les hommes considérables qu'il essaya de gagner pour s’en faire des appuis et des instruments, La Motte-Houdartet Fontenelle, arrivés l’un et l’autre au terme d'une carrière brillante et honorée malgré leur réputation suspecte de philosophes incréduteseee n'auraient pas consenti à être les soutiens et les agents de la conspiration philosophique ». Je ne crois pas à cette prétendue conspiration philosophique ; je ne crois pas plus à une tentative d'embauchage dont il ne . reste aucune trace, ni dans les œuvres de Voltaire, ni dans celles des hommes qu'il aurait voulu enrôler,

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