VIN NV ENT VEN
1 En 1731, à propos d'une critique d’Inès : « Sentiment d'un spectateur français », de Desfontaines. .
2 Cf. Lettre à Thieriot, 30 juin 1731.
3 Lettre au P. Porée, 7 janv. 1730.
& Voltaire. Mémoire sur la Satire, 1739. « On vit ce que je ne pense pas qu'on eût vu encore dans la République des Lettres, un auteur, un censeur royal devenir l’approbateur d'un ouvrage écrit contre lui-même ». Voltaire nous apprend ailleurs qu'il fit auprès de La Motte une démarche avec Crébillon la tragique pour demander à La Motte « la permission d'écrire contre ses sentiments. Il nous la donna. M. de Crébillon voulut bien que je tinsse la plume ».»
5 Fait à Paris, ce 17 janvier 1730. Houdar de la Motte.
En 1733, dans le Temple du Goût, il se moque bien encore du bonhomme et de son «ton de papelard »; mais il ne lui tient pas rigueur et ne lui fait pas faire une trop longue station à la porte du Paradis des auteurs. « La critique le reconnut à la douceur > de son maintien et à la dureté de ses derniers vers, et elle » le laissa quelque temps entre Perrault et Chapelain, qui > assiégeaient la porte depuis cinquante ans en criant contre Virgile ». La pénitence est assez douce en somme. Par la suite Voltaire retrouva bien des fois sous sa plume le nom de La Motte; il s'exprime avec impartialité et même avec une sorte de bienveillance. ! Il aime à le citer comme le modèle de cette modération et de cette politesse honnête qu'il voudrait voir régner entre les gens de lettres, qualités qui lui manquent parfois à lui-même ; il fait justice un peu vivement des calomnies posthumes de Boindin; il goûte l'esprit de La Motte « juste, > éclairé, délicat et fécond » ? ; il lui accorde le titre de philosophe, mais il lui refuse celui de poète et de versificateur harmonieux ; il persiste à trouver ridicule sa tentative sur l’Iliade, « qu'il traduisit très mal, mais qu’il attaqua fort bien »; il lui reproche d'avoir eu trop de l” « esprit épigrammatique »°, et par là d’avoir contribué à la décadence des Lettres après les beaux jours de Louis XIV; enfin ce qu’il pardonne le moins aisément au poète #, c’est d’avoir trahi la poésie et d’avoir demandé pardon au public de s’être abaissé jusqu’à faire des vers.
En somme Voltaire n’a gardé contre La Motte aucune prévention : il parle de lui avec toute la sévérité et toute l’indulgence qu'il méritait par ses qualités et par ses défauts; c’est le jugement désintéressé de la postérité qu’il commence à porter sur un homme « de talent qui, ayant fait tout ce qu'il a voulu, méritait > de vouloir faire mieux » ÿ.
Un de ceux qui de bonne heure avaient inspiré à Voltaire du mépris pour la poésie froide et terne de La Motte, ce fut ’abbé de
4 Quelques traits satiriques encore. Voir Pucelle, I, ch. 16, t. IIT, Ed. Garnier, pp. 296 et 352.
2 Dans le Siècle de Louis XIV. Catalogue, art. La Motte. — Toute la fin est de 1752: c'est qu'alors on publiait le Mémoire de Boindin sur les couplets de 1710 attribués faussement à Rousseau. (V. Note de Clogenson).
3 Dictionnaire Philosophique. Articles : Critique, Esprit, Iliade, Vers, Poésie. « Cet auteur était un sage qui prêta plus d'une fois le charme des vers à la philosophie ». |
&£ Dictionnaire Philosophique. Article : Art Dramatique.
5 Jugement de Quintilien sur Sénèque, que Voltaire applique à La Motte. (Lettre à M. D* au sujet du prix de poésie).
Chaulieu.
Chaulieu. Le protecteur du jeune Arouet, l’ämi de La Fontaine, n’aimait pas du toutle protégé de Fontenelle: il n’appréciait nile« fin» et le « pensé » de ses Odes, ni les grâces maniérées de ses poésies légères, ni la familiarité prétentieuse et contrainte de ses Fables. Rousseau lui plaisait davantage, moins le poète des cantates et des odes, que le gaulois rimeur des Epigrammes et des Epiîtres. Peutêtre aussi Chaulieu était-il secrètement choqué de la régularité de conduite et de l’affectation de décence de La Motte, qu’il trouvait trop sage pour un poète et trop réservé pour un philosophe. Enfin lorsqu'il connut et critiqua La Motte, il était vieux, las de vivre, quelque peu enclin au mécontentement. Il vengea de son mieux ses anciennes amitiés et ses vieilles admirations. On a de lui plusieurs Epigrammes où il raille La Motte avec finesse. On sait le peu de cas qu'il faisait des « Fables », et comment Voltaire le mystifia en lui faisant admirer un des nouveaux apologues comme une œuvre récemment retrouvée de l’inimitable fabuliste. — Les Odes de Chaulieu, qui ne valent pas beaucoup plus que celles de notre poète, contiennent plusieurs traits satiriques à l'adresse de La Motte. Je n’en relèverai qu'un, le plus caractéristique. L'abbé épicurien, le spirituel rimeur d’impromptus, ne peut souffrir qu'on abuse de l'esprit. Dans une Ode écrite en 1708, il s'élève contre ce défaut; et il est bien évident, la date seule le prouve, que c’est La Motte et ses Odes qu'il a en vue :
« .... Mais non, de quelque rime rare, De pointes, de raffinements, Tu cherches les vains ornements Dont une coquette se pare ; Et, suivant les égarements Où jette une verve insensée, Tu négliges les sentiments Pour faire briller la pensée » 1.
Chaulieu appartenait trop au XVII siècle classique pour juger : avec indulgence la poésie négligée de La Motte ; mais il était un esprit trop hardi pour faire beaucoup de cas de ses velléités philosophiques.
Des purs poètes classiques attardés dans le siècle et qui furent les adversaires de La Motte, il y a peu à dire. Nous avons vu Lagrange- Chancel lui faire des leçons de l’art dramatique, en s’en référant à
1 Œuvres de Chaulieu. Edit. 4750, Amsterdam et Paris, II, p. 411. « Contre l'Esprit ». LE
la Poëtique de Boileau et à limitation puérilement scrupuleuse des maîtres.
Lefranc de Pompignan se borne à déplorer la décadence du goût, sans attaquer les auteurs. Provincial, il se lamente de voir Paris favoriser cette corruption du goût: partisans des anciens, admirateurs exclusifs des modernes sont à ses yeux également coupables. « Les sectateurs de ces opinions étranges sont communément des > personnes d'esprit, qui ont même de l’éloquence, du brillant, > de la facilité, et qui abusent de leur fausse dialectique pour > éblouir les femmes, les jeunes gens etles esprits médiocres 1». En général ses doléances sont vagues et sans amertume ; il se plaint du mal croissant sans en rechercher les causes ni les auteurs, sans même se soucier d'indiquer les remèdes. Voici en quels termes il déplore la décadence des belles-lettres 2:
« Ge goût si pur, ce goût parmi nous conservé Du naufrage prochain peut-il être sauvé ?
Rousseau vieillit, Rollin termine sa carrière. Un siècle sans éclat suit un siècle de gloire, Et le beau n’a qu’un temps ainsi que la victoire ».
Si l'auteur paraît assez résigné à une déchéance poétique, il recommande avec d'autant plus d’insistance d'étudier les anciens :
« Qui se forme sur eux peut seul les égaler : Eux seuls t'enseigneront l’art de leur ressembler » 5.
Malgré les défaillances des poètes qui ont conservé Les saines traditions, il ne doute pas un instant de l’infaillibilité des règles :
« N’accusons jamais l’art des fautes de l'artiste »
s’écrie-t-il, avec une inébranlable et touchante conviction. Voilà qui est beau; cela ne vaut-il pas mieux que de récriminer contre les erreurs du prochain et de faire un crime à La Motte de n'être pas Boileau ?
Racine le fils, qui était bien le meilleur des hommes et le plus chrétien des poètes, quoiqu'il n’eût pas hérité de l'humeur caustique de son père, ménage un peu moins La Motte que n'a fait son ami
4 Discours pour l'ouverture des séances de l'Académie des Jeux floraux. — Ceci a été écrit en 1749, mais alors la Province était en retard de plusieurs années.
2 (Œuvres de’M. le Mis de Pompignan, Paris, Nyon, 1784, 4 vol.. in-8. T. II, p. 217. Epître à M.le Mis de Mirabeau. (Écrit en 1739.)
3 Œuvres de M. le Mis de Pompignan, II, p. 220.
Lefranc de Pompignan.
Louis Racine.
Pompignan. Pourtant sa bienveillance un peu naïve se révèle dans une pièce qui date de l’époque des plus violents démêlés entre La Motte et Rousseau. Dans une Ode ! adressée aux deux poètes, Racine intervient en conciliateur bénévole ; pour les ramener à la concorde, il dépense sans compter les trésors de son érudition mythologique : Atrée et Thyeste, Œdipe, Thésée, Lycambe paraissent tour à tour et exhortent à la bonne entente les deux poètes ennemis, et c’est au nom d’Apollon qu’il les adjure de se réconcilier :
« Enfants d’'Apollon, si vous l’êtes, Quel est l’outrage que vous faites Au sacré nom que vous portez ? »
Sentiments excellents, médiocre poésie. Nulle part l'honnête poète janséniste ne s'écarte de la modération et du respect dû au prochain. S'il lui arrive d'attaquer La Motte et de le condamner, il ne le nomme jamais par son nom. Dans l'Ode sur l'Harmonie, il s'élève contre les
« Amateurs des pointes brillantes, Des jeux d'esprit et des éclairs » 2.
Au chapitre V des « Réflexions sur la poésie » *, qui a pour sujet les causes de la décadence des esprits, Racine attribue cet affaiblissement à des motifs divers, le désir d'innover, la recherche des beautés artificielles et fardées, l’abus de l'esprit; tout cela est assez vrai, mais l’étude est bien superficielle. Sentant le besoin de donner un nom et un exemple, L. Racine trace ainsi le portrait du principal coupable, — du Sérèque moderne : « Nous avons vu après > ces grands hommes un poèle qui d’abord, embrassant le genre » lyrique, faisait des odes dans tous les styles : style d'Horace, style > anacréontique, style pindarique, tout lui était égal ; il devint poète » épique enr traduisant Homère; il voulut être aussi poète dramatique, » et même le rival de La Fontaine par des fables. Après tant de > travaux poétiques, il écrivit contre la poésie en faveur de la prose, » et l’on n’accusera aucun de ses ouvrages de manquer d’esprit. » Mais quiconque dans les lettres aspire à la monarchie universelle, » n’est propre à régner sur aucune partie. » Conclusion judicieuse, modérée dans la forme, dure au fond. Mais sachons gré à L. Racine, cet adoraleur des dieux classiques, cet ami dévoué de Rousseau, d'avoir su modérer l'expression du ressentiment qui l’animait contre
1 Œuvres de L. Racine, Edit. 1808, €. II, p. 16. 2 Id., ibid., p. 7.
3 Id., ibid., p. 139.
La Motte, et blâmer les défauts de l'écrivain tout en respectant l'homme.
Ces classiques attardés, les Pompignan, les Racine, les Roïilin, n'aimaient point La Motte, ils le détestaient même comme un corrupteur du bon goût : mais leur colère était tempérée par leur vertu, et la vivacité extrême de la passion littéraire ne put l'emporter chez eux sur la dignité des mœurs et la modération du caractère. Ce sont là des qualités précieuses en tout temps, rares surtout vers
Voici d'autres critiques qui, appartenant à la même école, défendent les mêmes principes par d’autres procédés : ils remplacent les arguments par la plaisanterie et les bonnes raisons par des facéties d’un goût nouveau, sinon très pur.
C'est à partir de 1723, c’est-à-dire après le grand succès d’Inès au théâtre et sa chute à l'impression !, que la Motte vit s'élever contre lui deux adversaires acharnés, implacables, le président J.-J. Bel et l'abbé Desfontaines. Ces deux persécuteurs s’'attachent à lui comme à une proïe qui leur appartient ; ils multiplient leurs attaques et varient leurs critiques avec une malice diabolique. À la vérité, durant plusieurs années, ils vivent de lui; ils se font à ses dépens une réputation d'hommes d’esprit et de goût, de critiques et d'écrivains. Le nom de Desfontaines a seul surnagé, celui de Bel à sombre. Et pourtant il semble que, dans cette campagne si bruyamment menée contre les novateurs, ce soit le Président au Parlement de Bordeaux, oublié aujourd’hui, qui ait déployé le plus d'astuce inventive et de verve moqueuse. Desfontaines a le mérite d’avoir ouvert le feu et donné le ton, dans les « Paradoxes littéraires » (1723), qui commencèrent sa réputation d’Aristarque inflexible.
4 Au livre VII* du Gil Blas, de Lesage, publié en 1724, dans « l’incomparable Don Luis de Gongora », on reconnaît aisément La Motte. — « Tous les auteurs, tant bons que mauvais, se déchaïnent contre lui. Il aime l’enflure, dit l’un, les pointes, les métaphores et les transpositions. Ses vers, dit l'autre, ont l'obscurité de. ceux que les prètres saliens chantaient dans leurs processions et que personne n’entendait. Il y en a même qui lui reprochent de faire tantôt des sonnets ou des romans, tantôt des comédies, des dixains et des letrilles, comme s’il avait follement entrepris d'effacer les meilleurs écrivains de tous les genres. Mais tous ces traits de jalousie ne font que s'émousser contre une muse chérie des grands et de la multitude. J'ai si bien pris son esprit que je compose déjà des morceaux abstraits qu'il avouerait. Je vais à son exemple débiter une marchandise dans les grandes maisons où l’on reçoit à merveille et où j'ai affaire à des gens qui ne sont pas fort difficiles. Il est vrai que j'ai le débit séduisant, ce qui ne nuit pas à mes compositions ».
Desfontaines et le President J.-J. Bel.
Mais c’est Bel qui, dans l’ « Apologie de M. de la Motte » (1724), perfectionna la critique par ironie ‘ et en tira les effets les plus puissants de causticité et de persiflage. C’est lui aussi qui, à la fin de l'ouvrage, inaugura la critique méticuleuse des mots et donna l'idée de dresser l'inventaire des locutions vicieuses, des termes inventés par les écrivains à la mode: ce catalogue se développa en un volume qui parut en 1726, et qui s’appela le Dichonnaire Néologique ?.
Ce Dictionnaire passe généralement pour être l’œuvre du célèbre abbé, et son historien, M. Ch. Nisard, le revendique pour lui seul ?. Il nous importe assez peu à nous, historien de la victime, de savoir lequel des deux bourreaux a inventé cet ingénieux instrument de torture. Il nous semble pourtant qu'il est juste d’en faire remonter la honte ou la gloire à Bel plutôt qu’à Desfontaines. II est vrai que le premier n’a pas réclamé contre l’opinion qui attribuait l'ouvrage tout entier à l'abbé # : mais cela prouve seulement que ce magistrat ne faisait pas plus de cas qu'il ne fallait d’un simple badinage. D'autre part l'abbé Irailh, dans son curieux ouvrage des « Querelles et démêlés littéraires 5 », affirme très expressément, d’après la « Vie de M. Fourmont aîné » parue en 1747, que le Dictionnaire Néologique ost l’œuvre d’une Société littéraire et non pas de Desfontaines seul. Barbier et Quérard s'accordent à penser que ce fut Bel qui fit la plus grande partie du Dictionnaire. Il me semble probable que Desfontaines collabora à cette œuvre d’érudition railleuse et de persiflage laborieux, mais que l’idée et la plus grande part dans l'exécution reviennent à Bel 6.
D'après les deux bibliographes cités, c’est encore lui qui aurait imaginé d'écrire l « Eloge funèbre de Torsac 7? », imitation buriesque des harangues académiques et surtout des Éloges des Savants, de Fontenelle. Si le fait est vrai, il a son importance. Car l'éloge funèbre du général de la Calotte n’est autre chose que le premier essai d’un genre particulier de critiques bouffonnes, et le prototype de trois pièces célèbres en leur temps et qui portèrent un
1! Voir plus haut : « La critique ironique ».
2 Au sujet du Néologisme voir à l'Appendice Bibliographique un $ spécial sur cette curieuse brel.
3 « Les ennemis de Voltaire », p. 49.
& Argument donné par Ch. Nisard : Ibid., p. 49.
5 1761, 4 vol. in-12 (11, 163).
6 Desfontaines a dû collaborer au « Pantalo-Phœæbeana. On y trouve (Art. VII, p.8) des mots anglais: fustian, bombast, qui décèlent l'Abbé, presque seul alors à savoir l'anglais en France. à
T Mémoires pour servir à l'histoire de la Calotte, II (au début).
rude coup au preslige littéraire de La Motte et de son école, je veux parler de !’ « Eloge historique de Pantalon-Phœbus », de la « Réception de Mathanasius à l'Académie », et du « Pantalo-Phœbeana ». Ces trois pièces, qui parurent à Ja suite du Dictionnaire Néologique en 1726, en sont comme des applications. L'auteur a pris à tâche de n'employer dans ces pièces que des expressions vicieuses empruntées au Dictionnaire. « Les expressions les plus bizarres, les > tours les plus extravagants, y sont rassemblés et accommodés de > manière à former une histoire burlesque des faits et gestes > de Pantalon-Phœbus, une biographie invraisemblable, mais pleine > de sens et d'esprit, qui prend le héros à sa naissance et le suit > Jusqu'à sa mort » !.
Mais quel est le ridicule héros si singulièrement affublé de ce nom grotesque ? « Pantalon-Phœbus » est un composé de tous les différents personnages dont on parle dans le Dictionnaire; c’est « l'homme universel », dit l'éditeur. Sous ce nom figurent, tour à tour ou en même temps, les hommes les plus considérables parmi les « modernes », les « philosophes » et les « néologues » : c'est Fontenelle, c’est La Motte surtout, mais c'est aussi Marivaux, Moncrif, l’abbé Houteville, nombre de Pères Jésuites, et Créhbillon, et Montesquieu, et Voltaire aussi. Quant au nom même, il a un sens ironique que nous révèle le biographe : « comme il paraissait déjà > en lui un génie également badin et sublime, on l’appella Pantalon- > Phœbus ». Nous ne dirons rien ici du discours de Malhanasius, ni de l'Eloge historique : ce sont surtout des critiques fantaisistes de la langue et du style des écrivains qu'on avait appelés les Néologues. Mais nous regarderons de plus prèsle « Pantalo-Phœæbeana », parce que ce pamphlet comique est dirigé surtout contre La Motte et qu'on s’y esi proposé de ridiculiser le vieil homme de letires, ses
œuvres, ses prétentions etjusqu'aux menus défauts de son caractère.
Le titre complet est: « Pantalo-Phæbeana, ou Mémoires, Observations el anecdotes au sujet de Pantalon-Phæœbus >. L'ouvrage est composé de la même façon que tous les Ana qui abondaient alors, et l'on peut y démèler l'intention de jeter du ridicule
- sur les biographies trop curieusement exactes, dont la mode s’établissait 2. C’est un recueil d’arlicles isolés dont lesuns sont empruntés à un journal imaginaire de Pantalon-Phœæbus, d’autres à un certain manuscrit critique, imaginé pour la circonstance, ou encore à des cahiers d'observations. D’autres fois l'auteur parle en son propre
1 Ch. Nisard, Ennemis de Voltaire, p. 42.
2 Voir Lémontey. Histoire de la Régence.
nom et conte quelque anecdote dont il a été témoin, ou quelque mot qu’il a recueilli. Tout cela compose un portrait en caricature du personnage et une biographie bouffonne. La Motte est représenté comme un bonhomme ridicule, gonflé d'une vanité niaise, sottement infatué de son mérite 1 ; il s'étonne naïvement de se voir dédaigné après avoir été adoré ; il s’indigne des critiques qui ont remplacé le concert d’éloges qui le charmait jadis 2. Voici comment on lui fait juger Rousseau, ce rival que l'opinion publique, il ne sait pourquoi, s'obstine à lui préférer : « Je définis Rousseau le plus élégant et le plus > ingénieux plagiaire du siècle. Ce n’esl qu'un imitateur, il n'a rien > de neuf, rien d’original. Virgile, Horace et Marot l'ont gâté * ». Le contentement qu'il a de lui-même dépasse toute mesure : « Je > regarde les éloges qu’on me donne comme ces devoirs que l’on > n’a point de mérite à remplir, tant ils sont indispensables, mais > qui déshonorent quand on y manque. Ge qu'il y a d’étrange est > qu'on se fait honneur aujourd’hui de me trouver mauvais poète. > Les temps sont bien changés: il y a vingt ans on aurait jeté » des pierres à un homme qui se serait avisé de dire que je fais mal » les vers. A présent on rit au nez de celui qui vante mes poésies. > Le dégoût passera et le temps ramènera les hommes à l’amour du >» vrai et du beau. Ainsi soit-il ! » # Sa bonhomie calculée, sa courtoisie intéressée s’indignent de ce qu'aucune considération ne désarme une critique impitoyable. « Pour moi, je hais la critique, tant passive » qu’active. Puisque je loue tout le monde, tout le monde devrait » bien aussi me louer » ÿ.— « .. Qu'oncritiqueles détestables auteurs, > à la bonne heure ; mais qu'on ne s'attaque pas à des écrivains d’un > rang supérieur et d’une réputation établie, tels que M. de Fonte- > nelle et moi. Ce qu’il y a d’un peu consolant pour nous est que ces > indignes critiques sont forcés d’avouer que nous avons beaucoup > d'esprit l’un et l’autre. Mais ce qu'il y a d’enrageant est qu'ils > ont aussi beaucoup d'esprit eux-mêmes. Nous devrions bien nous » accorder et nous réconcilier de bonne foi ».
Ailleurs ce sont des anecdotes réelles de la vie de La Motte, que l’auteur dénature malicieusement ; ce sont des discussions qui ont été tenues au « Café des beaux esprits » $. Dans l'une, l'abbé de Pons dit joliment son fait à Boileau, « un passable mécanicien pour tourner
4 Voir articles V, XIII, XVI, LXV, etc.
2 Voir articles XIII, XIX et LIX.
3 Article V, p. 5.
& Article XIII, p. 11.
5 Article XIX, p. 14 à 6 Article XXIX, p. 23.
en AT
» le vers, mais pour poète, en vérité, il ne l’est point ! >. Un autre jour — c'était le 15 janvier 1714 — on entreprit « d’éclaircir ce que c'était que l'Harmonie » ; la dispute dura l’année entière ; un provincial, qui assista d'aventure au commencement du débat, voulut en connaître le résultat, mais au 22 décembre, la discussion n’était pas encore à terme. « Morbleu, dit-il, faut-il qu'après onze mois, je > m'en retourne sans savoir ce que c’est que l'Harmonie ! >
Parfois Pantalon-Phœbus laisse échapper des confidences moitié mélancoliques, moitié indignées. À propos d’un jugement un peu sévère de l'abbé Massieu, il constate ? « que depuis quelque temps, > l’Académie l’abandonne et se range du côté de ses critiques » ; ou bien c’est la défection des PP. Jésuites, « ses bons amis », qui l’afflige,
mais il affecte d’en vouloir douter encore 3 : « On dit que depuis
> quelque temps les Jésuites cessent de me louer et qu'ils publient > bonnement que je fais mal les vers. J'en suis fàché pour eux; s’il > est vrai qu'ils pensent ainsi, c'est que leur goût s'est gàté. > Un peu plus loin, revenant sur ces incessantes attaques qui irritent sa vanité sans pouvoir entamer sa confiance en lui-même, il fait le dénombrement des ennemis qu'il a # : « Voici la liste de ceux qui m'ont jusqu'ici » attaqué : M” Dacier, Rousseau, l’abbé de Chaulieu, M. de Malézieu, »> Voltaire, l'abbé Massieu, M. Raymond de Saint-Marc, Fuzelier, > M. Bel, l'abbé Desfontaines, l'abbé d’Olivet. Je compte pour peu > de chose d’autres adversaires comme Roy, Gacon, etc... Mes > défenseurs sont aujourd'hui en petit nombre, mais un seul vaut > mieux que tous mes ennemis ensemble ; je ne veux leur opposer > que l’abbé de Pons et Marivaux, et La Visclède ». Dans ses confessions si naïivement orgueilleuses, Pantalon-Phœbus revient souvent sur l’impertinence de Ja critique, non sans amertume * : « Je ne sais » pourquoi le public fait cas de pareilles rapsodies (les Paradoxes de » l'abbé Desfontaines). On devrait l'en punir: toute critique piquante >» et ironique qui même ne roule que sur les ouvrages d'esprit, est » un libelle diffamatoire. Nos ouvrages sont nos enfants; est-il > permis de maltraiter les enfants d'autrui? » Et il ajoute, voulant à tout prix sauvegarder son amour-propre d'auteur 6 : « Eh l'hien, je > permets, moi, à chacun de dire que je suis laid et aveugle, et je > ne crois pas qu'il soit permis de dire que je suis mauvais poète ».
1 Article XXX, pp. 23-24.
2 Article LVII, p. 63.
3 Article LX, p. 67.
& Article LXI, p. 68.
5 Article LIX, p. 66.
6 Article LXIV, p. 69,
Parlant de la Henriade qui « n’est pas un poème » !, mais qu'il lit et relit sans savoir pourquoi, par une faiblesse dont il a honte, le vaniteux écrivain se repent de l« Approbation » qu'il a donnée à l'Œdipe de Voltaire et il se promet bien de ne louer plus si aisément. « Que voulez-vous ? J'aime à louer, c’est un penchant. Il » faut que je m’en corrige et que je m'abstienne de louer ceux qui » me méprisent >. Voilà un serment qui n'aurait pas été tenu si La Motte l’eût jamais fait. Le véritable La Motte était mcapable de se venger des attaques en cessant de louer ceux qui méritaient de l'être ; sa seule vengeance élait de se laire sur ses ennemis et de les oublier.
‘ La caricature est assez spirituellement crayonnée ; mais c’est à peine si elle renferme cette parcelle de ressemblance qui est nécessaire à ces sortes de grolesques pour que, à travers le grossissement voulu des traits, un œil exercé puisse reconnaître l'original. La Motte aimait la gloire, il ne s'en cachait pas, même il était quelque peu vauiteux , mais il n’était pas suffisant et infatué de soi comme on nous le représente ; il ne montrait pas de rancune, et surtout il n’était pas le naïf et sot présomptueux dont les critiques en belle humeur se sont amusés à charbonner les traits. Au reste la ressemblance de ces croquis 1mporte assez peu. Ce qui nous intéresse dans ce curieux pamphlet littéraire, c'est le jour qu'il jette sur les nouvelles mœurs littéraires. C’est une débauche d’esprit et de malice; la liberté de jugement y dénégère en licence, la hardiesse de l'attaque déconcerte la défense. Cela est moins lourdement grossier que les inveclives pédantesques de l’âge précédent ; le ton est plus vif, plus enjoué et plus mordant ; mais cette critique, pour être moins brutale, n’est pas moins méchante, même elle est plus incisive et plus cruelle. On sent qu'on approche des temps où les écrivains vont se séparer en groupes ennemis etse retrancher dans des camps opposés ; des armes perfectionnées, d’aspectmoins terrible, mais plus dangereuses, sont dans toutes les mains ; tout à l'heure la graude mêlée va s'engager. Jusqu'ici on n’a fait qu’essayer ses forces ; les libelles du genre du Pantalo-Phœbeana ont déjà le caractère agressif, la vivacité entrainante, la gaieté gouailleuse des pamphlets nouveaux ; mais ils gardent encore quelque chose de la tactique pesamment pédantesque des âges anciens. Ces espiègieries sont trop prolongéés, celte ironie a l'haleine trop longue et le souffle trop égal. Desfontaines lui-même en fait l'aveu dans une heure de franchise ?. Mais Voltaireestlà : entre ses mains, ceslourdes diatribes vonts'alléger et s’affiner, et l'instrument de combat du XVII siècle philosophique, grâce à lui, sera parfait, poli et acéré, élégant et meurtrier.
4 Article LXX, p. 73. 2
2 Nouvelliste du Parnasse, 1731, I, p. 214. — Pontet dit de l’Apologie que c’est un ouvrage trop ironique et’ trop long.