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IV. — LES AMIS DE LA MOTTE

En face des ennemis de La Motte, il convient de placer le groupe des protecteurs et des amis. Ils sont nombreux aussi, et actifs et dévoués.

De protecteurs, La Motte n’en manqua jamais. Il fit si bien que tous les personnages les plus puissants de l'Etat tinrent à honneur de le servir d'une façon effective et solide. Chefs d'Etat et ministres, ils semblent se léguer le soin de veiller sur la fortune d’un poète si honnête homme, et qui flattait les grands avec tant de décence. Louis XIV lui réserva une part dans ses libéralités, restreintes par la dureté des temps. Le Régent, quoique plus porté vers les savants que vers les poètes, lui donna de bonnes preuves de sa bienveillance ; il le gratifia notamment de deux mille écus pour les estampes de ses fables !. Le ministre Dubois lui devait bien quelque chose, ne fût-ce que pour lui avoir écrit sa « Harangue de réception », et aussi pour lui avoir servi de rédacteur politique en certaines occasions ; je ne sais pas pourtant comment s’acquitta envers son Collaborateur et son confrère à l’Académie, ce personnage qui n’a pas la réputation d’avoir été très libéral. Disons seulement qu'il le protégea. Après Dubois, le duc de Bourbon, puis le cardinal de Fleury lui accordèrent leurs bonnes grâces: il fut ainsi le protégé du ministère. Quant aux grands seigneurs, aux prélats éminents, aux femmes influentes qui accueillirent du poète l'hommage de ses œuvres et le récompensèrent de leur utile bienveillance, le nombre en est grand. Il suffit pour s’en rendre compte de feuilleter les Odes et les Fables, et de relever au passage les Dédicaces ?. S'il faut en croire les médisants, La Motte, continuant une

4 Don bien placé, au reste. L'Edition des Fables, dont les critiques bläment la cherté (45 livres), fait un fort beau volume qui aujourd'hui atteintun haut prix.

2 On rencontre les noms les plus divers. Plusieurs Odes sont dédiées au Roi, à Mgr le Grand Dauphin (pp. 83, 175); au duc d'Orléans (66, 253) ; au prince de Conti (312) ; au duc de Bourgogne (307) ; aux ducs d'Aumont (166), de Coeslin (369) ; à Nosseigneurs les évêques de Nîmes (Fléchier), 109; de Strasbourg (Soubise), 356; de Soissons (Brulart), 362 ; d'Avranches (401) ; au comte et à l'abbé de Caumartin (387); au marquis de Dangeau (120); au chancelier Pontclartrain (72, 115) ; au P. Tournemine (415) ; enfin à Boileau (333, 387, 395, 502) ; à Fontenelle (316) ; à Saurin (341) ; à Rousseau (526) ; à Mlle Duclos (131).

Fontenelle.

tradition du grand siècle et reliant Voltaire à Racine et à La Fontaine, aurait su se faire bien venir de la fameuse M" de Prie, la maîtresse du duc de Bourbon. D'ailleurs il avait l’art de se ménager des patrons dans tous les camps, et ses liaisons avec le Régent et Dubois ne l’empêchèrent pas de cultiver l’amitié de M” la duchesse du Maine. Mais le fait qui montre le mieux par quelle adroite politique La Motte intéressait les grands à ses succès, avec quelle impartialité calculée il savait répartir et faire agréer ses hommages, c'est le choix des hauts personnages auxquels le poète a dédié chacun des six Livres de ses Fables: c’est d’abord Mgr le Duc d'Orléans, régent du Royaume; aussitôt après vient Mgr le Duc, qui sera premier ministre, le cas échéant; Mgr le Maréchal de Villeroy, qui est une puissance, étant gouverneur du jeune roi, et Mgr l’ancien évêque de Fréjus, qui est une puissance plus grande encore, en sa qualité de précepteur adoré de son royal élève ; enfin c'est Mgr le duc de Noailles, ministre des finances et membre du Conseil de Régence. Quant au VI* livre, il est dédié à Sa Majesté la Reine de Prusse : il est bon de se concilier la faveur des princes de l'Europe et, disons-le en passant, La Motte a été un des premiers écrivains français qui ait tourné ses regards vers le dehors et cultivé, avant Voltaire, l'amitié des monarques étrangers. Plusieurs des rivaux et des ennemis de La Motte lui ont fait un crime de son habileté, qu'ils ont taxée de « patelinage » ?. Ce reproche est injuste: La Motte se conforme aux mœurs des écrivains de son temps , et ses prévenances et ses caresses ne dépassent pas les bornes d’une courtisanerie décente.

En dehors des protecteurs et des illustres bienveillants qu'il savait payer en flatteries délicates, La Motte eut de véritables amis de l'affection desquels il eût pu tirer vanité. Le plus fameux est Fontenelle. Non seulement le philosophe faisait grand cas du mérite littéraire de celui qui l’appelait son maître, et dont il avait facilité les débuts ; mais ce qui vaut mieux, il appréciait les qualités de son caractère 3. Cet homme qui fermait son cœur à tous les

4 Voir La Régence, porte feuille d’un roué, publié par Roger de Parnes, 1884. — p. 193 (novembre 1722).

2 Gacon. Fables de M. de La Motte mises en vers, p. 25.

3 Trublet. Mémoires, p. 188. (Ed. 1759). Sur'la manière de juger de Fontenelle. — « Il disait: Cela est neuf, ou cela est bien vu : si la forme égalait la matière, alors l’auteur était pour M. de Fontenelle un esprit et un génie parfait, un Descartes en philosophie, un Corneille en poésie, un La Motte en littérature. Ce sont les trois hommes dont je l'ai entendu parler avec le plus d'estime et à qui il donnait le plus de fonds d'esprit ».

sentiments un peu vifs et qui se gardait de l’attendrissement . comme d’un ridicule, semble n'avoir pas été insensible à l’espèce de séduction qu’exerçait La Motte par sa douceur sereine et sa bonté. Je doute que leur amitié ait jamais eu beaucoup d'expansion et de chaleur, mais elle fut inaltérable : peut-on demander plus à des hommes de cette nature et qui vivaient dans un temps où la sensibilité, ignorée encore, n'avait point sa place, même dans les amitiés les plus fidèles !.

Une amie plus tendre, ce fut la marquise de Lambert. L’aimable mwede Lambert femme, une Précieuse qui avait infiniment de bon sens, a parlé de La Motte avec une vivacité d’admiration qui dépasse la mesure, mais qui est sincère. Pour elle La Motte est une de ces <« âmes privilégiées >» ?, dans la formation desquelles Dieu « a fait entrer les > métaux les plus précieux, » oùil «a enfermé toute la magnificence > de la nature » ; il est une de «ces âmes à génie qui n'ont besoin > d'aucun secours étranger et tirent tout d’elles-mêmes. » Ces éloges hyperboliques, d’un tour un peu cherché, peuvent surprendre; elles ne choquent point, parce qu’elles sont plus spontanées qu'elles ne paraissent. J'ajouterai que cette chaleur d'admiration, qui nous fait sourire, nous qui ne connaissons que par ses écrits l’homme qui en est l’objet, est plus justifiée par les qualités intimes d’esprit et de cœur gràce auxquelles La Motte a conquis tant d’amitiés précieuses et d'affections dévouées. Pour une femme la séduction était complétée, je crois, par ce prestige de pitié qui entoure un homme de mérite atteint d’une infirmité cruelle noblement supportée : M”° de Lambert a fait une allusion presque attendrie à la cécité de La Motte, dont lui-même n’a pas su parler avec émotion. Il y a bien de la délicatesse - dans ce passage du portrait où la marquise semble consoler son ami de ne plus voir les choses de la terre, en lui rappelant qu'il voit d'une vue plus claire les choses de l'esprit: « Quand ce monde > matériel a disparu à ses yeux par la perte de la vue, un monde intel- » lectuel s’est offert à son âme; son intelligence lui a tracé une > route de lumière toute nouvelle dans le chemin de l'esprit $. » Cette pitié s'exprime peut-être avec trop d’ingéniosité, mais elle demeure touchante.

1 Cf. Diderot dé pleure en voyant Fontenelle.

2 Portrait de M. de La Motte par Mme la marquise de Lambert, (Œuvres de La Motte, édit. 1754, t. I, p. 2). : |

3 Ibid., p. 3.

Mme de Tencin,

La Faye

AE

Un peu plus tard, et toujours à la suite de Fontenelle, La Motte pénètre dans un salon où il était moins difficile d'entrer qu'il ne l’était d’être admis aux « mardis » de M°"*° de Lambert. Je veux parler du salon mondain, de société mêlée, toujours remué d’intrigues politiques, galantes ou religieuses, que M" de Tencin venait d'ouvrir peu après son arrivée à Paris en 1714. La Motte, qui parlageait son temps entre les réunions littéraires des cafés et les sociétés mondaines des salons, donnait aux uns ses matinées, aux autres ses soirées. Il devint assez assidu chez M” de Tenucin pour que les mauvaises langues cherchassent à cette intimité des motifs scandaleux, qu’autorisaient les très libres allures de la maîtresse de céans. L’explication est plus simple, mais elle n’est pas moins piquante. La Motte, mis en rapport avec l'archevêque, frère de son amie, s'était laissé gagner par lui — à quel prix? je ne sais, — et il lui rédigeait ses lettres pastorales, ses mandements et ses discours. La malignité irréligieuse de Voltaire s’égaye fort de voir un académicien sceptique composer des homélies, un poète écrire gravement des morceaux d’éloquence sacrée, destinés à édifier les Pères de tout un concile !. Le fait lui-même est vrai; à la mort de La Motte, M"° de Tencin se hâta d'aller retirer de chez lui toutes les pièces qui appartenaient à son frère et que le poète avait encore dans les mains ?. En tout cas, il faut avouer que le secrétaire du prélat savait déguiser son style et revêtir le personnage de celui qu'il faisait parler, car dans tout le fatras du recueil de ce concile d'Embrun à, il m'a été impossible de rien discerner qui ressemble à son style, rien qui rappelle même de loin le langage d’un lettré.

Le marquis de La Faye fut pour La Motte un véritable ami de tous les jours. Ce gentilhomme avait été un diplomate adroit et utile. Revenu à Paris, il se plut à vivre dans la société des gens d'esprit, et même dans celle des hommes de lettres. On le voyait au Café, où il prenait sa part des discussions les plus abstraites. Il était poète à ses heures, poète aimable et fin, ce qui lui permettait de traiter un peu en confrères ceux qui faisaient métier d'écrire, de les contredire sans qu’on pût le récuser pour incompétence, de leur être utile sans qu’ils eussent à rougir secrètement de ses bienfaits : cela complétait sa ressemblance avec Mécène dont il jouait le rôle à l’occasion. Il possédait au plus haut degré ce que La Motte appelle

1 Celui d'Embrun.

? Marais. Correspondance inédite. Lettre du 31 décembre 1731. 3 Grenoble, 2 vol. in-f.

< la science du monde » et le « génie de la conversation » 1. Ce parfait honnête homme s'était lié avec La Motte bien avant l'affaire des couplets ; dans cette aventure il se déclara pour lui avec éclat. Plus tard, au temps du système de Law, il avait réalisé des bénéfices, qui furent jugés par quelques-uns excessifs et scandaleux ; au moins il ne paraît pas qu'il ait fait un mauvais usage de ces gains trop faciles, car nous le voyons vers ce temps faire à La Motte une pension de trois mille francs et, devenu son bienfaiteur, rester son ami. Tout en l’estimant, en l’admirant même, il n'avait pas renoncé au droit de le contredire; il le lui fit bien voir quand La Motte s'avisa de vouloir supprimer la versification. La Faye lui adressa cette Ode en faveur des vers, dont une strophe a empêché son nom de périr. La Motte répliqua, loua beaucoup le contradicteur et persista dans son paradoxe. Leur bonne intelligence fut si peu contrariée par ce désaccord passager et tout théorique que vers le même temps, le marquis ayant été reçu à l’Académie, La Motte lui adressa les compliments les plus délicats et les plus mérités, dans un Discours qui est un modèle de bonne grâce, d'esprit et de bienveillance émue et souriante. Ainsi cette liaison, commencée dans les cafés littéraires, cimentée dans quelques-uns de ces salons où l’on ne jouait pas, mais où l’on causait encore, se continuait entre ces deux hommes remarquables au sein de l’Académie Française ?.

Dans le salon de M”° de Tencin, La Motte put rencontrer Montesquieu, qui y venait durant ses séjours à Paris. Il trouva dans celui qu'on appelait encore « le président Bordelais », non pas un ami, mais un approbateur, dont le suffrage put compenser l’amertume de bien des critiques. En 1723, Montesquieu va entendre la tragédie d’Inès, si discutée, si violemment dénigrée par les critiques et les poètes de profession. Il la juge non seulement avec indulgence, mais avec une estime déclarée et chaude * : « J'ai entendu la première représentation d’Inès de Castro, de

Montesquieu.

> M. de La Motte. J’ai bien vu qu’elle n’a réussi qu'à force d’être

> belle et qu'elle a plu aux spectateurs malgré eux. On peut dire > que la grandeur de la tragédie, le sublime et le beau y règnent > partout. Il y a un second acte qui, à mon avis, est plus beau que > tous les autres: j’y ai trouvé un art souvent caché qui ne se > dévoile pas à la première représentation, etje me suis senti plus

1 Discours de La Motte en réponse au Discours de réception de M. de La Faye. (Recueil de Harangues... 1730-32, p. 21).

2 Duclos. Mémoires, p. 25 (Ed. Belin).

3 Montesquieu. Pensées diverses.

Piron.

» touché là dernière fois que la prémière ». N’est-il pas curieux, ce jugement secret de l’auteur de l’Esprit des lois sur la « premiere » d'Inès de Castro ? Mais il y a un jugement plus piquant encore, dans les Pensées de Montesquieu. Il s’est amusé à comparer quelquesuns des poètes français aux principaux peintres des différentes écoles. Le procédé comparatif est par lui-même assez neuf, mais plusieurs des rapprochements sont très énigmatiques. Voici ce singulier passage : « S'il faut donner le caractère de nos poètes, je » compare Corneille à Michel-Ange ; Racine à Raphaël; Marot au > Corrège; La Fontaine au Titien; Despréaux au Dominiquin; > Crébillon au Guerchin ; Voltaire au Guide ; Fontenelle au Beruin ; > Chapelle, Lafare, Chaulieu au Parmesan ; Régnier au Giorgion; > La Motte à Rembrandt; Chapelain est au-dessous d'Albert Dürer». Quelle étrange combinaison de noms et de talents divers ! Fontenelle et le Bernin ! La Motte et Rembrandt ! ces comparaisons sont-elles

‘faites sérieusement? ces rapprochements inattendus masquent-ils

des épigrammes ? En tous cas, Montesquieu avait des façons qui ne sont pas banales d'entendre la critique et de louer les auteurs.

Parmi les gens de lettres, le nombre est grand de ceux qui ont loué La Motte. On on pourrait citer beaucoup dont le témoignage est de prix. Saurin !, Terrasson, Maupertuis ?, Duclos, bien d’autres encore, faisaient cas de La Motte, recherchaient sa société et le plaisir de sa conversation, louaient son esprit et vantaient ses écrits.

Mais il en est un parmi les contemporains un peu plus jeunes que notre auteur, dont le témoignage a d'autant plus de valeur que luimême avait plus d'esprit et de sens poétique, et que d’ailleurs il s'était amusé plusieurs fois, suivant le courant, à rire aux dépens de La Motte et à travestir ses idées ou ses écrits : c’est Piron. En 1759, Piron, envoyant ses œuvres à M. Le Febvre, neveu de La Motte, joint à l'envoi un billet et des vers, les deux pièces remplies d’éloges flatteurs pour l'écrivain dont le souvenir commençait à s’obscurcir. Dans la lettre, le malin rimeur proteste de son respect pour La Motte, dont « il fut et dont il est toujours le plus grand et le plus sincère admirateur ». Mais dans ses vers il répand l’encens à pleines mains ;

-ce n’est plus seulement un acte de politesse obligée envers un parent

4 Saurin, d'après Trublet, p. 392, est l’auteur de l’article du Journal des savants, janv. 1707 sur les Odes. « On dit que les odes de Malherbe vieillissent et que La Motte nous en console »., Ô

2 La Baumelle. Vie de Maupertuis, p. 11.

RCE

qui a conservé pieusement le culte d’une chère mémoire; c’est l'expression très nette d'une véritable estime :

« Sage et digne neveu d'un illustre écrivain, Orateur et poète, en tout genre admirable, Esprit universel, également capable Du naïf et du beau, du sublime et du fin,

Ici tout neuf, et là soudain Imitateur inimitable ;

Philosophe du reste humain, doux, agréable, Et d’un très bon exemple à tous nos beaux esprits, Qui (s'ils en profitaient comme de ses écrits) Du monde seraient moins la fable Et rehausseraient bien de prix :

Lefebvre, tu m'as fait présent de ses ouvrages, Que j'ai cent fois lus et relus, Et qui réuniront à coup.sûr les suffrages Quand l'envieux ne sera plus... » 1.

Cet hommage plus que poli rendu à un poète mort par celui qu’on a surnommé « une machine à épigrammes» a paru intéressant à rappeler, et il a semblé juste de ranger Piron parmi les amis de La Motte, au moins parmi ses amis posthumes.

Celui qui nous a conservé cette curieuse Epître à l'éloge de La Motte, c'est Trublet, le biographe pieux. Avec l'abbé Trublet, l’abbé de Pons et Marivaux, nous allons voir ce qu'ont été les amis les plus dévoués de La Motte, ses gardes du corps, ses partisans convaincus, enfin les apôtres de sa renommée et de ses idées.

Trublet est plus connu par l’épigramme de Voltaire que par ses volumineux écrits. Ce compilateur infatigable est aussi un moraliste de quelque valeur ?, un biographe consciencieux, un écrivain correct. S'il n'avait pas eu de lesprit, Voltaire n'aurait pas cherché à faire croire qu'il était une bête *. Ancien élève de l’abhé Desfontaines, ilvoulut comme son maître se faire un nom dans les lettres, mais il prit une tout autre voie. Après des essais poétiques sans valeur, Desfontaines voulut fonder sa réputation sur les ruines des renommées littéraires les mieux établies : il se fit critique et

1 Trublet. Mémoires, 390.

2 Essais de morale et de littérature, 1735, 2 vol.

3 Trublet appliquait à la Henriade le vers de Boileau : «Et je ne sais pourquoi je bâille en la lisant. »

Trublet.

satirique. Trublet au contraire s’attacha aux écrivains les plus renommés ; il lia sa fortune à la leur, et quand tous s’éloignaient d'eux et les attaquaient à l’envi, il demeura fidèle à ses affections; il tint bon jusqu’au bout et il ne déserta point la cause des La Motte et des Fontenelle, sans vouloir reconnaître que c'était se donner une sorte de ridicule que de s’obstiner à défendre des réputations contestées et des gloires croulantes. C’est cette fidélité, plus honorable qu’habile, qui lui fit écrire les différents articles de journaux où il défendait de son mieux, avec un enthousiasme trop peu mesuré, la réputation des deux hommes qui avaient été ses maîtres et ses amis. Ces articles, publiés dans le « Mercure » ou le « Dictionnaire de Moréri », il les réunit en un volume qui parut en 1759 sous le titre : « Mémoires pour servir à l’histoire de la vie et des ouvrages de M. de Fontenelle et de M. de La Motte ». Fontenelle était mort depuis deux ans seulement, mais il y en avait près de trente que La Motte n'était plus ; il fallait en vérité que Trublet eût à un haut degré cette illusion que donne l'amitié pour s'obstiner à parler, comme d’un vivant ou d’un mort de la veille, d'un homme disparu, englouti dans la marche rapide et tumultueuse de ce siècle oublieux et pressé. Le médiocre succès de l'édition complète des œuvres de La Motte, donnée en 1754, et dont il avait surveillé la publication !, aurait dù éclairer Trublet sur le peu d'opportunité de son entreprise. Mais Trublet n’est pas de ceux qui renient leurs affections au gré des caprices de l'opinion. Il loue son grand ami, il le défend, il l’exalte dans un panégyrique passionné. Son attachement aveugle finit par attendrir.

Ces copieux Mémoires ont un mérite à nos yeux, qui n'en était pas un au jugement des contemporains : ils sont nourris de faits, de renseignements exacts, de ces détails qu'on traitait alors de futilités et de fatras, mais qui ont du prix pour nous qui aimons à connaître les écrivains jusque dans leur vie intime et leurs habitudes journalières, qui nous sommes habitués à ne pas séparer l’homme de l’auteur, et à ne juger l’un qu'après avoir étudié l’autre. Trublet s’est complu à recueillir dans ses Mémoires tous les renseignements utiles sur les ouvrages de son ami, des articles élogieux, des critiques même ; il nous fait connaître sa famille, son genre de vie -et jusqu’à son régime ; il nous détaille ses infirmités ?. Ces scrupules de biographe consciencieux ont pu sembler excessifs et ridicules aux contemporains, qui pensaient avec J.-B. Rousseau que «la vie

4 Cf. Grimm. Correspondance... Edit. Furne, t. I, p. 169 (Juin 1754). 2 Mémoires..., p.354 -

> d’un homme de lettres est quelque chose de bien sec et souvent > bien petit » !, et qu’ « il ne faut s'attacher qu'aux particularités qui > intéressent ses ouvrages ». Nous pensons autrement. Aussi devonsnous savoir gré au bon Trublet du soin complaisant qu'il a apporté à ses Essais biographiques ; le zèle de son amitié l’a poussé à braver un dos préjugés de son temps : il s’est résigné de bonne grâce à passer pour un compilateur inintelligent ; mais la critique moderne regrette qu'il n’y ait pas eu autour de lui et avant lui plus de compilateurs de son espèce.

Si on veut comprendre par quelle amitié sincère et profonde, faite de sympathie, d’admiration et de reconnaissance, il était uni à La Motte, ce ne sont plus les Mémoires qu'il faut lire, mais la Lettre qu'il écrivit sur son ami quelques jours après qu'il l’eut perdu ?. Son émotion est si grande que son style, d'ordinaire froid et terne, fui emprunte une sorte de chaleur. « Vous la connaissiez, Madame, > toute mon amitié pour M. de La Motte, cette amitié prise dès ma > plustendre jeunesse sur la seule lecture de ses ouvrages, où, sans > le vouloir, sans y songer, il s’est peint si aimable; cette amitié » portée depuis à la plus vive tendresse par un commerce de > plusieurs années ». Cette émotion contenue, mais sincère, fait honneur à Trublet. Bien peu d'hommes alors étaient capables, sinon de ressentir de tels sentiments, du moins de les traduire avec cette franchise : ce n’est pas Fontenelle toujours, bien qu’il eût aimé La Motte à sa façon, Fontenelle à qui on a pu reprocher d’avoir fait rire en louant publiquement son meilleur ami, avec des pointes et une coquetterie d’esprit qui n’était peut-être pas tout à fait de mise à.

Marwaux fut pour La Motte moins un ami zélé et fidèle comme Trublet, qu'un élève enthousiaste ot un partisan actif et bruyant. Il débuta dans les lettres sous le patronage de notre auteur, au moment où celui-ci était engagé à fond dans la querelle contre Homère. Marivaux prit parti d’une façon très délibérée contre les anciens. En 1716 il lance avec quelque fracas son « Homère travesti, ou l'Iliade mise en vers burlesques » # : zèle de néophyte qui outre la doctrine du maître pour se faire remarquer; formidable coup de canon

4 J.-B. Rousseau. Ed. 1743, in-4, lett. XII, pp. 308-309, 29 sept. 1730.

2 Lettre à M° T. D. L. F. sur M. Houdart de La Motte, du 10 janvier 1732.

3 Correspondance Bouhier, IV. Lettre de l'abbé Le Blanc du 11 mars 1732. «… Comme il s'agissait d'un ami, et d'un ami qui lui était cher, je croyais qu'il me ferait pleurer, mais il me fit rire et rire d’un bout à l’autre. Cela a fait dire à des gens que son esprit lui était plus cher que tout ».

& 2 vol. in-12.

Marivaux.

a pe

qui éclate isolé, après que la bataille est finie ‘ot les troupes rentrées sous la tente , C’élait un allié utile pourtant qui se déclarait ; Marivaux défendait La Motte etses idées dans les salons f, pendant que l'abbé de Pons le prônait à grand bruit dans les cafés. Quelques années se passent ; Marivaux ruiné se fait journaliste. Son « Spectateur français » est plein des éloges qu’il donne à La Motte ?. Il sort de la représentation de Romulus pénétré d’une telle admiration pour le génie de l’auteur qu'il semble avoir peine à trouver des louanges dignes de lui : « Je disais en moi-même : on dit commu- > nément l’élégant Racine et le sublime Corneille ; quelle épithète > donnera-t-on à cet homme-ci? je n'en sais rien, mais il est beau > de les avoir méritées toutes les deux ». La vingtième feuille de son journal est tout entière consacrée à l'examen d’Inès de Castro. En vain l’auteur se défend du reproche de partialité, en vain il dit avec une fermeté stoïque : « M. de La Motte avec tout son mérite et toute > sa réputation ne m’effraie point, et devient à mes yeux un homme > comme un autre, c’est-à-dire un simple sujet d'observation ». Cette allure de juge intègre ne trompe personne : c'est une attitude familière à Marivaux journaliste ; il la prend chaque fois qu'il doit dire son sentiment sur une question controversée, où les opinions sont arrêtées et les partis pris d'avance : par exemple, quand il aborde la question des anciens et des modernes, ou lorsqu'il veut exprimer sa pensée sur le style. Au fond il est tout acquis à l’auteur d’Inès. Il ne cherche que des occasions de louer le poète, il les trouve avec finesse, au besoin il les découvre avec subtilité.

Ainsi le prince Don Pèdre avoue son amour pour Inès après avoir promis de le taire : c'est une irrégularité, mais très heureuse, qui vaut mieux cent fois que les « régularités glacées » où les « esprits bornés » se plaisent. « Il y a des occurrences où c’est agir judicieu- > sement que de meltre une étourderie apparente à la place d’une » action qui se présente d’abord et qui serait dans l’ordre ordinaire > de la raison » *. La conduite du prince est variable, contradictoire ? oui sans doute, et c’est là qu'est le trait de génie. « Voilà bien la > passion qui promène toujours nos idées d’une extrémité à l’autre ». Et Marivaux continue longtemps sur ce ton ; défendant son maître avec une ingéniosité, une souplesse ot une abondance de ressources DURE excessive : trahissant au passage ses LS et ses mer

1 Chez Mme de Tencin surtout (qu'il a peinte dans Marianne sous les traits de Me Derain); chez Me de Lambert aussi. Voir Larroumet, p. 23.

2 Œuvres de Marivaux, édit. Duviquet, 1830, t. IX, 3° feuille, 8 j No FTR2.

3 Spectateur Français, 20° feuille, p. 198.

me 187 —

rences, son élôignement des héroïsmes forcés, 8a prédilection pour les caractères moyens et plus proches de nous. C’est ainsi qu'il admire fort le personnage de Constance, qui est « comme dissracié, > l’ailleurs assez uniforme» !, mais « Le plus piquant de tous les caractères de la pièce ; elle se sacrifie, elle se dévoue, elle souffre ». et tout cela sans faste, sans se parer d’une de ces ostentations romaines, qui gàtent ce qu'on fait de généreux en le vantant-et qui humilient ceux qu'on oblige. «... C’est un caractère. absolument > neuf. Constance est comme une personne qui vivrait parmi nous, > qui vaudrait mieux que nous tous, et dont nous sentirions avec > plaisir la supériorité, sans y réfléchir avec l’étonnement qu'elle > mériterait … ». Ce jugement est délicat ; il est aussi caractéristique de l'esprit et des tendances de Marivaux, jeune encore et inconnu, mais qui déjà rêvait sans doute à sa première comédie. Dans ce même recueil, Marivaux a dit sa pensée tout entière sur les Anciens et les Modernes, avec une modération un peu suspecte parce qu'elle s’étale plus qu'il ne convient. Il proteste qu'il n’est d'aucun parti; anciens et modernes lui sont indifférents ; il cherche seulement à juger par lui-même du mérite de chaque écrivain, « en » se mettant au vrai point de vue du siècle »?. Ses conclusions sont très fermes et originales : le jeune homme qui veut écrire ne doit être « le copiste de la façon de faire » # d’aucun auteur, ancien ou moderne ; il doit « se nourrir seulement l'esprit de tout çe qu'ilsent » de bon, chez les uns et chez les autres » ; après cela « qu'il aban- » donne cet esprit à son geste naturel >». Son opinion favorite, c’est que, pour écrire naturellement, il faut avant tout « se ressembler » fidèlement à soi-même » #, et que « penser naturellement, c’est > rester dans la singularité d'esprit qui nous est échue ». C’est pour cela qu'il s’éloigne avec une égale répugnance des deux camps, « ces » deux partis qui règnentaujourd’hui, et qui ont chacun leur formule > de critique et chacun leurs partisans, leurs élèves, qui sont dupes » des deux partis » 5. Mais Marivaux ne voit pas, ou iln’avoue point, qu'en soutenant ces idées sensées ou en avançant cos paradoxes, il ne fait guère qu'accentuer la pensée familière à La Motte en lui donnant une fermeté plus grande et une netteté plus décisive. Ailleurs, en prenant la défense du style prétendu précieux f, c’est

1 Spectateur Français, 20° feuille, p. 203.

2 7° feuille, p. 62.

3 Ibid.,, p. 64.

4 & feuille, p. 65.

8 Ibid., p.67. | -6 Le Cabinet du philosophe, 6° feuille, pp. 435 sq.

L'abbé de Pons.

sa propre cause qu’il défend, mais c’est aussi celle de ses maïtres, de Fontenelle et de La Motte.

On peut dire de Marivaux qu’il a été durant tante la première partie de sa carrière un partisan résolu de La Motte et son apologiste zélé, quoique plus original et plus indépendant qu'un Trublet ou un abbé de Pons. On peut même ajouter qu’il a été son élève plus qu'on ne l’accorde d'ordinaire et plus longtemps; cette influence qu’on ne conteste point en ce qui touche aux doctrines critiques communes, au tour d'esprit fin, curieux et observateur !, elle s'étend plus loin peut-être. Quelques-unes des comédies de La Motte, d’un badinage aimable et aisé, quelques scènes des drames lyriques, aux sentiments joliment raffinés, ont peut-être agi sur la formation du génie de Marivaux ?. En tout cas le Marivaudage a ses antécédents qui sont nombreux et divers, et il en faut chercher les origines les plus directes peut-être, chez les écrivains qui furent les maîtres — et les premiers admirateurs — de celui qui donna son nom au genre *.

Trublet est l’admirateur respectueux et l’ami dévoué de La Motte ; Marivaux est un auxiliaire et un élève, qui s’affranchit bien vite de la tutelle; nous allons voir une autre espèce d'amitié, celle qui pousse l'admiration jusqu’à l'enthousiasme, le zèle jusqu’au fanatisme. L'abbé de Pons est un modèle d’ami rare dans l’histoire des lettres, c’est un exemplaire peut-être unique de dévouement aveugle, d’abnégation, de foi. Pour rencontrer son semblable, il faut quitter l’histoire littéraire, fouiller l'histoire des philosophes ou des fondateurs de religion : là seulement on trouverait de pareils exemples de zèle et de piété, chez les commentateurs ou chez les apôtres. £

C'était pourtant un homme d’infiniment d’esprit que l'abbé J.-F. de Pons, ot si bien dégagé de tous les préjugés philosophiques et littéraires qu'on n'aurait pas prévu qu'il dût abdiquer si facilement sa liberté de penser pour jurer dans les paroles d’un maître. On rencontre de ces sceptiques pleins de foi et de ces athées qui élèvent des autels à leurs négations. Notre abbé, originaire de la Champagne comme La Motte, s’en vint à. Paris pour achever ses études #, tout à

1 Larroumet, p. 160.

2 Voir l'Eloge du bel esprit par Marivaux, p. 545.

3 Voir Trublet. Mémoires, p. 210. — Cf. Larroumet, p. 164.

k Elève aussi des Jésuites, ignorant le grec. — Voir Mémoire en tête, de l'édition de ses Œuvres, Paris, 1738, in-8, préparée par Melon, l'Economiste, son ami.

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la fin du X VIF siècle. Au physique, c'était un tout petit homme, joli de visage, et bossu : il essaya de se redresser la taille à l’aide d'un « rouleau de bois, poussé le long de son échine avec force et à » plusieurs reprises ! »; l'opération ne réussit pas. L'abbé se résigna à vivre avec son infirmité, qui devait être légère puisqu'elle ne l'empêcha ni d'entrer dans les ordres, ni probablement de s’essayer à la prédication dans sa jeunesse. Pourvu d'un canonicat à l'Eglise collégiale de Chaumont, il rédige lui-même un mémoire fort vif pour défendre son bénéfice dont on lui contestait la possession ; son éloquence mordante lui vaut les applaudissements du public, il obtient gain de cause; mais bientôt il se démet du canonicat reconquis, se fixe à Paris et se voue aux lettres dans lesquelles il obtient quelque succès. En 1727 sa mauvaise santé le force à se retirer à Chaumont, où il meurt en 1732, très chrétiennement.

Mais la vie de ce curieux personnage n’est pas dans ces rares événements ; elle est tout entière dans ses relations avec La Motte, dans ses succès de causeur et dans la part active et bruyante qu'il prit à la querelle homérique. L'abbé de Pons s'était réservé les cafés ; il veillait avec un soin jaloux sur ces lieux de réunion qui faisaient l'opinion publique. Il y discutait avec La Motte quand il était là ; en son absence, il le défendait avec vigueur et tenait tête à ses ennemis. « Il était naturellement fort éloquent; plus il s’animait > et mieux il parlait, sans que le mot propre se refusât jamais à lui. > Dès qu'il s'agissait des intérêts de M. de la Motte, son éloquence »> devenait véhémente et quelquefois peu mesurée » ?. Il fallait l'entendre tonner contre les partisans des anciens, qu'il flétrissait du nom de « stupides érudits » *, et de « pieux fanatiques » * ; s'élever avec une ironie suffisante contre Homère qu'il appelait le « monstre grec » ©, vanter « la nouvelle Iliade » qui « vaincra la jalouse rage » des confédérés et passera à la postérité comme un ouvrage digne > tout à la fois de son auteur et de notre siècle» 5. Il disait très haut tout le mal qu’il pensait d’Aristote, le « divin Aristote » 7, s’exclamait-il en raïllant ; ou bien il élevait aux cieux le grand Descartes, ce

1 Mémoires, p. 8.

2 Ibid., p. 11.

3 Œuvres, p. 293. « Pauvres gens, nés sans génie, incapables de créer en aucun genre, qui se sont retranchés dans la plus profonde étude de la langue grecque ».

& Pantalo-PhϾbeana, XX VI, p. 21.

5 Œuvres, p. 300.

6 Ibid., p. 292.

1 Ibid., pp. 143 et 204.

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