V.— LA CRITIQUE DE LA MOTTE. — QUALITÉS ET DÉFAUTS
La Motte a eu le mérite de recommander la modération et la courtoisie dans les discussions littéraires, et d'avoir prêché d'exemple. —Ila eu le souci d'y porter l’ordre et la clarté; il a recommandé d'employer une exacte méthode et de juger d’après le fond même et non d'après les détails de Pexécution ; enfin il a cru à la Raison : voilà pour les qualités.
Les défauts sont graves, d'autre part : sa critique, trop exclusivement rationnelle, abuse du procédé abstrait et déductif; elle ne tient nul compte de l’histoire, ni de la nature, ni de la sensibilité ; et c'est ce qui l'a condamnée à l'impuissance, malgré la sûreté du jugement, un certain amour du beau et un réel souci de la vérité.
Il n’y à qu'une voix parmi les contemporains pour reconnaître la modération d'esprit, la politesse de ton que La Motte apporta dans l'exposition de ses idées, ou dans la réfutation des idées d'autrui. Ces qualités sont précieuses et nécessaires dans tous les temps ; elles sont d'autant plus méritoires chez notre auteur qu'elles sont moins communes autour de lui. Il est un des premiers quiles ait introduites dans la critique ; il est le premier même qui se soit hautement honoré d’en faire un constant usage. Toutes les opinions qu'il a soutenues fussent-elles fausses, toutes les théories qu'il a produites ne fussent-elles que des paradoxes sans solidité, il faudrait lui savoir gré de les avoir avancées avec modestie, défendues avec mesure et tact, par des raisonnements quelquefois trop subtils ou spécieux, mais sans recourir, même dans les moments de détresse ou d'irritation, aux arguments favoris des critiques d’alors, aux railleries déplacées, aux injures, voire aux calomnies.
Son modèle dans la discussion, comme dans tout le reste, ce fut Fontenelle. Cet homme, qui avait été en butte à tant d'épigrammes et de moqueries cruelles à l'heure de ses bruyants débuts, s'était vite cuirassé d’indifférence contre le sarcasme et l'injure. Il méprisait trop les attaques passionnées ou les traits spirituels qui ne prouvent rien pour s'abaisser à user de représailles, qu'il lui eût été facile d'exercer amplement, Plus tard, enfoncé dans sa philosophie
sceptique et dédaigneuse, porté avec le temps à un rang si élevé dans le monde des lettres que les morsures pouvaient à peine l’atteindre au talon, il s'était rendu invulnérable aux coups de l'envie ou de la critique, ce qui était souvent la même chose. Il vivait dans une sorte de calme olympien, dans une sérénité un peu froide, qui tenait à distance les inimitiés dénigrantes comme les amitiés trop expansives. Il donna à son ami l'exemple de son dédain pour la satire et de son beau sang-froid dans exposition claire et calme des idées. Dansses différents « Discours » ! sur des matières littéraires, il lui avait donné des modèles de cette ferme modération, de cette audace tranquille et de ce dédain parfait des contradictions et des querelles personnelles. La Motte apprit beaucoup à cette école : il apprit à dire toute sa pensée sans crainte, mais avec ménagement, à s'inquiéter plus de la justesse du raisonnement que du danger des conséquences, à traiter les idées sans s'inquiéter des préjugés qu'il blessait et des amours-propres intéressés à conserver ces préjugés. Mais, comme il était de nature moins froide et plus souple, comme ily avait en lui, malgré toute sa finesse, un certain fond de simplicité, il ne sut pas toujours garder l'inaltérable sang-froid et l’ironique impassibilité de son maître. Il mit trop de lui-même dans l'exposition de ses idées ; il se passionna pour elles, se fit des ennemis sans le vouloir ; il leur répondit, ce qui était un tort ; il chercha à les gagner, ce qui était une faute de tactique ; il ne réussit ni à désarmer des adversaires contre lesquels il ne luttait pas à armes égales, ni à convaincre des critiques qui ne voulaient pas être convaincus.
La Motte avait une belle devise : « Justice et justesse »?, c’est-àdire la double équité, celle de l’esprit et celle du cœur, une qualité de l'intelligence et une vertu. Il fut presque toujours fidèle à sa devise, mais il lui en coûta cher. Mesurer les idées avec l'extrême justesse, passe encore : c’est une tâche malaisée, sans autres risques pourtant que celui de se tromper, ce qui est le propre de l’homme. Apprécier avec justice les opinions, c'est-à-dire les idées après qu’elles ont été adoptées par des hommes, qui y ont intéressé leurs passions etleur vanité, cela est autrement difficile et dangereux. C’est dans cette partie de sa tâche que La Motte échoua. Il échoua pour avoir voulu être trop Juste, et rien que juste, envers ceux qui n'étaient point de son avis; il prétendait les convaincre par des raisons et on lui répliquait par des plaisanteries ou des insinuations malveil-
4 La plupart non publiés encore (v. Trublet), mais sûrement connus de La Motte. CUP 2 Trublet, Lettre à M° T. D. L. F., p. xxvij. L
lantes ; il ne s’adressait qu'aux intelligences, par des arguments, tandis que ses adversaires parlaient au public un autre langage, le piquant par des méchancetés, l’amusant par des facèties, le faisant rire par des quolibets. La partie n'était pas égale. La Motte fut battu, il vit tout le monde se détourner de lui, le laisser à ses raisonnements abstraits pour courir aux bouffons favoris. Vers la fin de sa vie, il comprit qu'il avait été dupe ; il en conçut quelque aigreur contre le public qui se faisait le complice de ses amuseurs, et contre la foule des critiques légers et des frondeurs impertinents qui remplaçaient la raison par un bon mot. Mais même alors, il ne sortit pas de la modération qu’il s'était imposée et il ne se permit que des récriminations générales, sans une seule attaque directe et personnelle.
Il éprouvait pour la satire un éloignement naturel, une répugnance instinctive !. Il ne pouvait souffrir qu’on mélâtles personnes à des contestations tout intellectuelles. Et il eût souhaité qu’on en usàt de même à son égard. Ce grand mépris pour la satire est attesté par tous ses panégyristes, confirmé par ses adversaires ; lui-même s’en fait honneur. A ses yeux, autant la critique est légitime et utile, autant la satire est injuste et pernicieuse : « elle est injuste en ce > qu'elle essaye de tourner les auteurs même en ridicule ; etelle est > pernicieuse en ce qu'elle songe beaucoup plusàréjouir qu’aéclairer. > Elle ne porte que des jugements vagues et malins, d'autant plus > contagieux que leur généralité accommode notre paresse, et que > leur malice ne flatte que trop notre penchant à mépriser lesautres… » Il faudrait donc dans la République des lettres traiter les sati- > riques superficiels comme des séditieux qui ne cherchent qu'à > brouiller, et les critiques sages, au contraire, comme de bons > citoyens qui ne travaillent qu'à faire fleurir la raison et les > talents » ?.
Comme iltient à ménager les amours-propres et peut-être les intérêts des auteurs, il s’est fait un système de critique original et pour le moins spécieux : ce système consiste à faire toutle contraire de ce qu’on fait d'habitude, à ne pas user envers Les anciens de ménagements superstitieux?, tandis qu'on réserve pour les contemporains toute la sévérité et toute l’amertume des jugements. « Tous les » égards sont dus à ceux avec qui nous vivons, et nous ne devons » rien aux autres que la vérité ». On peut ainsi, au lieu de reprocher
1 Voir Trublet. Lettre à M°T. D. L. F., p. xxvij. — Cf. Fontenelle. D'Alembert. 2 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 18.
3 Ibid., p. 19.
aux contemporains leurs erreurs, en choisir de toutes pareilles dans les anciens et par là critiquer la faute sans blesser l’auteur. Le procédé est ingénieux.
Les qualités que La Motte aime le plus à louer chez les écrivains sont les siennes propres, la modération du langage, la douceur du caractère, la déférence courtoise envers les personnes. Dans sa « Réponse au Discours de M. de la Faye», La Motte décerne cet éloge, le plus précieux qu'il pût faire, et au nouvel académicien, et à celui qu’il remplaçait. « Quelle misère, selon M. de Valincourt, > que d'aimer assez son opinion pour s'aigrir contre Ceux qui n'en > sont pas! La République des lettres n'est-elle pas un état libro où > chacun a sa voix ? C’est même de cette liberté de penser que » s'accroissent ses trésors ; la vérité y demeure toujours chancelante » tant qu’elle n’a pas essuyë les épreuves des contradictions ». Pour M. de la Faye, La Motte l'estime et le loue moins encore de ce qu'il s’est permis, que de ce qu'il s’est défendu ; moins de l'esprit qu'il a eu, que de l'emploi qu’il n’en a pas fait et qu'il en aurait pu faire dans la satire. « Ce tour enjoué de vers que notre siècle se plait à nommer » du nom de son inventeur !, ce sentiment si vif et si délicat du > ridicule, ces expressions naïves et fortes, si propres à peindre d'un > trait durable, toutes ces avances pour la satire, trop bien accueillie »> de nos jours, ne vous ont jamais tenté. Vous avez fui cette gloire > injuste, dont la malignité des hommes est si prodigue pour ceux » qui la flattent. Vous n’avez fait que vous jouer des mêmes armes > dont tant d'autres n'ont cherché qu'à blesser; et vous avez » sacrifié aux droits de la société tous ces traits qui ne font honneur > à l'esprit qu'aux dépens du cœur... »
Pour son compte, il s’est interdit tout ce qui pouvait jeter du discrédit sur ses adversaires en les rendant ridicules ou odieux. Attaqué lui-même de cette façon, il n'opposait aux assauts les plus violents qu'une indifférence flegmatique ; il « répondait par le silence », ce qui exaspérait ses ennemis. Le président Bel, irrité de voir que cette patience résistait à toutes les piqüres de l’amourpropre, s’est amusé à tourner en ridicule cet inaltérable sang-froid ; il feint de l’attribuer à un orgueil béat que rien n’ébranle : « C’est » en vain que tous les auteurs se sont armés pour l'attaquer; en » vain ses ouvrages, joués publiquement sur le théâtre, ont été » livrés aux insultes les plus cruelles. Ce mépris général a-t-il rien > pu sur l'esprit de M. de La Motte ? A-t-il rien rabattu de la juste
1 Le style dit « Marotique ».
> estime qu'il avait pour lui-même ?..... » ! Non, cette indifférence systématique n’était pas l'effet de l’orgueil, mais un effort de la sagesse : La Motte méprisait simplement les fauteurs de scandale et les amuseurs publics ; il les plaignait un peu et il ne se sentait pas atteint par des traits qui, passant à côté de ses opinions et de ses œuvres qu'ils visaient, ne touchaient que lui-même, ses petits travers, ou même ses infirmités.
Deux fois seulement la patience lui échappa, et il malmena rudement des adversaires déloyaux ou méprisables. Nous avons vu le coup de riposte assez brutal qu'il asséna à Rousseau, dans l'Ode « Sur le mérite personnel ». Violence regrettable sans doute, mais qu'on excusera si on veut réfléchir à l’état d'esprit où devait être le poète : l’indignation généreuse que devait exciter la lâcheté d'attaques anonymes et insaisissables, le chagrin que lui devaient causer les soupçons offensants qui pendant longlemps errèrent sur plusieurs hommes qu'il appelait ses amis, tout cela explique, excuse celte explosion de mépris et de colère. — Dans une autre occasion, La Motte s'était montré dur et même violent envers un crilique qui l'avait attaqué: c’est dans sa « Réponse à la critique du ballet des Arts »?. Dans ce factum abondent les épithètes rudes et les qualificatifs outrageants. Le poète accuse son critique de « stupidité » ; il lui reproche d’avoir « parlé ridiculement », de faire « voir dans ses remarques de l'ignorance, de l’infamie, de l’inso- > lence», de se permettre « d’infâmes pointes et des images scandaleuses ». Il lui jette enfin au visage l’aceusation d’avoir du goût pour l’imposture ». « Peut-être est-ce une vieille habitude », ajoulte-t-il par une insinuation flétrissante. C’est qu’aussi l’homme auquel il a affaire n’était guère digne de ménagements: c'était le poète Le Noble, déshonoré par une condamnation pour avoir produit de faux actes. Il n'importe ; si La Motte avait le droit de mépriser le personnage, il eût mieux fait de ne pas laisser éclater son mépris si haut et surtout dans la défense de sa propre cause. Il dut plus tard regrelter la violence à laquelle il s'était laissé aller dans cette pièce, qui est son premier essai dans la critique. Il paraît avoir senti dès lors ce qu’il y avait d’excessif dans son emportement, car il termine par cette phrase ambiguë qui est une nouvelle insulte, mais qui renferme une sorte d'excuse embarrassée et où on sent comme un remords : « La satire n’est permise que contre les > ouvrages; on n'y doit nommer les gens qu'avec égard, et s’il
1 Apologie de M. de La Motte, p.121.
2 Vers 1700. (Œuvres, t. VI, pp. 195 et 231).
» était permis quelquefois de se dispenser de cette exacte circons- > pection, ce serait contre des gens qu’un jugement authentique > aurait livrés au mépris universel » 1.
Par la suite, La Motte ne s’abandonna plus à ces emportements qui dégradent celui qui s’y livre et font du tort à sa cause. Même dans les dernières années de sa vie, quand il était harcelé par des railleurs impitoyables, quelque amertume secrète qu’il en conçût, il eut la force de se taire ou de blâmer sans aigreur des procédés de critique que réprouvaient la raison et le goût ?.
Dans la « dispute honnête ? >» qu’il eut avec Fénelon lors de sa grande querelle avec M" Dacier, dans les nombreuses répliques qu'il adresse à ses contradicteurs, La Motte observe la bonne foi et la décence # ; il conteste sans se moquer d’une façon blessante ; il contredit sans recourir aux injures ÿ. À cette époque de sa vie, il apporte dans les discussions les plus graves une sorte d’entrain et de bonne humeur qui contrastent avec l’air chagrin et le ton maussade de quelques-uns de ses adversaires. Il présente ses idées avec une franchise aimable et de bon goût: « Je prends la liberté de dire ce » que je pense. Il serait à souhaiter que chacun en usàt de même »6. Il avance son opinionavec modestie, sans parti-pris ni entêtement, et si on doit l’injurier au lieu de le réfuter, il s’y résigne sans rancune : « Je ne donnerai mes sentiments que pour des conjectures, toujours > avec respect pour ceux qui pensent autrement, ettoujours prêt > d'abandonner mes idées pour de meilleures. Je pardonnerais > même les injures, à qui me détromperait à ce prix » 7. Alors les insultes ne lui font pas peur ; il s'en amuse, il prend plaisir à relever chez M" Dacier les plus vives, les plus homériques de celles que la dame lui adresse, sans prendre « la peine de les assaisonner du moindre tour $ ».
Il n'en veut guère non plus à ces écrivains qui, pour plaire à la partie la plus maligne du public, « ne se proposent en disputant que
1 Œuvres, t. VI, p. 229.
2 Quelquefois même il en riait. Voir Réflexions, t. IIL, p. 176, où il conseille aux faiseurs d'Epigrammes de n’en faire que contre lui: «Je leur promets de n'y jamais répondre et de rire même à ce qu'il y aura d'heureux et de bien tourné dans les injures qu'ils me diront. »
3 Réflexions sur la critique, t. II, p. 45.
k De Barante. Tableau de la Littérature française au X VIII siècle, 8 édit., 1860, p.55.
5 D. Nisard. Littérature française. (Edit. Didot, 1880), t. IV, p. 19.
6 Discours sur la poésie, t. I, p. 13.
T Discours sur Homère, t. IL, p. 7.
8 Réflexions sur la Critique, t. III, pp. 21, 23.
> le frivole honneur de vaincre à quelque prix que ce puisse être » !. Il se contente de dédaigner ceux-là et d'approuver les bons écrivains qui ne cherchent qu'à éclaircir le débat, et ne « font attention qu'à la solidité des arguments » ?. Pour toute vengeance, il analyse avec une clairvoyance cruelle la fâcheuse méthode de discuter de ses adversaires. « Dès qu'ils ont avancé une opinion, il ne leur est > plus possible de convenir qu’elle soit fausse ; ils se croiraient même > déshonorés d’en rien rabattre ; et, moitié illusion, moitié mauvaise » foi, ils font armes de tout pour la défendre. Plus les raisons » contraires les frappent, plus elles les irritent : ils tournent toute la » sagacité de leur esprit à imaginer des détours pour échapper à la > vérité qui les presse ; et, raffermissant le mieux qu'ils peuvent leurs » préjugés ébranlés, ils payent de subtilités, de hauteur et d’injures > même, quand ils ne sauraient payer de raison. Plutôt que de ne > pas triompher, ils se forgent des chimères et les attaquent. > Quelquefois même, pour dernière ressource, ne pouvant discréditer > lesraisons, ils essayent de discréditer l’auteur qui les allègue, en » lui reprochant d’autres fautes indiflérentes au fait présent : ce qui » n’est à parler juste que se venger lächement de son propre tort » ÿ.
La Motte passe ensuite à l’étude des diverses « sortes d’injures > usitées dans les contestations des gens de lettres » #. 11 y en a de « deux espèces », dit-il avec un sang-froid moqueur : « les unes sont > des injures toutes crues, et telles que la passion les suggère » d’abord, les expressions les plus naturelles du mépris et de la » colère, des démentis en forme, desreproches directs d’impertinence » et d'absurdité, et mille autres formules aussi polies ». Celles-là, M"° Dacier ne les lui a pas épargnées et il s’en rit. «Il y en a > d'autres plus ingénieuses qui, quoique également injustes, ne. > laissent pas d’égayer la matière et de faire passer la malice à la > faveur de l’art » ÿ. Ces injures plus fines ne le fàchent point, mais elles ne le séduisent pas non plus: « J'en ai trouvé > quelques-unes de ce genre dans M" Dacier. Elles m'ont réjoui >» moi-même quoique ce fût à mes dépens. Je renonce pourtant à > l'honneur d'en rendre de pareilles ; je me prive volontiers d’un > avantage que je crois injuste, et je ne veux ni me faire lire, ni » avoir raison à ce prix » ©. La leçon est donnée avec délicatesse. La
4 Réflexions sur la Critique, t. ILL, p. 3.
2 Ibid., p. 2.
8 Ibid. p. %
à Ibid., p. 20.
5 [bid., p. 23.
6 Ibid., p. 24.
Motte s'expose aux coups avec une belle désinvolture et il refuse de les rendre avec une bonne grâce parfaite. Il y gagna plus qu'il n’y perdit: cette modération courtoise et cette « urbanité exquise » lui valurent de triompber devant l'opinion publique, bien plus que ses arguments et ses subtilités.
La lutte terminée, il se fit honneur encore en dégageant de la querelle une importante leçon qu’il adressa à ses confrères les gens de lettres !. « Les auteurs, après qu’ils ont défendu leurs senti- » ments, doivent montrer, en se réunissant de bonne foi, que la » diversité des opinions ne doit jamais aliéner les cœurs ; que l'estime > etl’amitié peuvent se soutenir au milieu même de la contradiction ; >» et qu’il faut que les disputes des gens de lettres ressemblent à » ces conversations animées où, après des avis différents et soutenus > de part et d'autre avec toute la vivacité qui en fait le charme, on > se sépare en s’embrassant, et souvent plus amis que si l'on avait » été froidement d'accord » ?. Sentiments élevés, langage très noble dans la bouche de l’homme qui eut le plus à souffrir de ces intempérances et de ces brutalités de la critique ancienne, qu'il voulait réformer et rendre plus douce et plus traitable.
La Motte ne réussit pas dans ce beau projet. Malgré les exemples qu'il prodiguait, les avertissements charitables qu'il donnait à ses confrères, la critique demeura grossière, ou bien, ce qu'elle perdit en violence brutale, elle le gagna en licencieuse gaieté et en légèreté facétieuse ÿ.
Victime plus que pas un écrivain de tous les mauvais plaisants, Aristarques bouffons, Quintiliens de la foire, La Motte finit par prendre, de ces coups d’épingle dont on l’assassinait, un peu de dépit et d’amertume. Sans quitter le ton calme et serein qui lui est habituel, il laisse échapper quelques dures vérités sur cette nouvelle critique ee et mal intentionnée. Dans son « Second Discours sur la Tragèdie » #, il se venge à sa manière de ces juges téméraires qui s iiproVisaient les guides de l'opinion et les censeurs de tous les talents. Il An deux sortes de criliques : les ups sont des jeunes gens « qui n’ont encore qu’assez d'esprit pour présumer d'en avoir
{ne publia pas les 4° et 5° parties qu'il avait écrites, louable preuve de modération.
2 T. III, p. 280, $ ajouté aux Réflexions sur la Critique.
3 Pourtant, — est-ce une tactique ? — vers 1714, La Motte constate un progrès dans la modération des discussions, une sorte d'apaisement. (V. préface du Discours sur Homère, t. ID.
: Œuvres, t. 1V. Ecrit en 1722
beaucoup »!, et qui « plus pressés de décider que de s’instruire », ambitieux de « la gloire d’être imprimés avec quelque espoir d'être lus », font leur apprentissage d'écrivains en rédigeant, en amplifiant « des discours du monde, ramassés sans choix, sans examen el sans liaison ». — Les autres, « plus instruits et plus > ingénieux »?, n'ont pour but « que de briller aux dépens d’un > ouvrage qui vient d'avoir quelque éclat, et de se donner tout à la > fois un air de supériorité sur l'auteur qu'ils censurent et sur le > public qui s’en est laissé séduire » #. Bien déterminés d'abord à trouver des défauts, n'y en eût-il pas, rien ne leur coûte pour en découvrir, ni « les infidélités, ni les sophismes ». Telle est la revanche que prend La Motte sur tant de gens qui, sous prétexte de le juger, s’arrogeaient le droit de le décrier et de le rendre ridicule pour des sottises qu’il n'avait point dites, ou des fautes qu’il n'avait pas commises #.
Bien loin au-dessous des critiques, La Motte place les auteurs de Parodies. Il ne leur fait pas l'honneur de s'irriter contre eux; il en parle avec une indulgence méprisante 5 : « Comme ce genre > est pourtant un exercice de l'esprit et qu'il demande encore > de l'adresse et du talent, il ne mérite pas un dédain si marqué ». Et puisque le public s’en amuse on en peut parler, par simple considération pour ceux qui l'approuvent. Le premier défaut de la parodie c'est d'être trop facile 6. Elle est quelquefois pleine de sel, et La Motte avoue qu'il s'est amusé le premier des inventions ingénieuses de « l’Agnès de Chaillot » 7. Seulement le genre même lui paraît mauvais et dangereux pour plusieurs causes : ce badinage fait tort à la tragédie, l'impression persistante du ridicule détruit l'émotion dramatique. Les critiques des parodistes ne peuvent guère tomber sur de vrais défauts %, parce qu'ils songent plus à faire rire qu’à bien juger. Un inconvénient plus grave, c’est de tourner la vertu
1 Œuvres, t. IV, p. 136.
2 Ibid., p. 137.
3 11 y a, dans les Réflexions sur la Critique (t. IIT, p. 90), une jolie page sur les artifices ordinaires à ceux qui disputent.
& «Il a paru une critique imprimée à laquelle je me dispense de répondre. Je
- persiste dans la résolution d'en user toujours de même avec des auteurs trop
passionnés et de mauvaise foi, quand il y aurait même de l'esprit dans leur ouvrage. Je crois devoir ce dédain aux mauvais procédés » (Préface des 1°r°5 éditions d’Inès, 1723. — Œuvres, t. IV, p. 318).
5 IIIe Discours sur la tragédie, t. IV, pp. 255-265.
6 Ibid., p. 256.
7 Ibid., p. 257.
8 Ibid., p. 258.
en paradoxe et de la rendre ridicule! : « tandis que le poète tragique > fait effort pour élever les âmes, par de grands exemples, au-dessus > des sentiments vulgaires, le parodiste s’étudie à les faire retomber > dans leur pusillanimité naturelle » ?. Enfin la crainte du ridicule peut décourager certains poètes tragiques : « Je ne serais pas > surpris que des esprits un peu fiers négligeassent un talent > dévoué par la mode au premier plaisant qui voudrait en rire » *.
Cette grave et froide dissertation montre à quel point La Motte était maître de lui-même. On sent bien qu'il a été touché, qu'il est encore sourdement irrité contre les méchants raïlleurs qui se sont donné le malin plaisir de populariser, en la ridiculisant, sa meilleure tragédie, celle qu'il appelle tout bas son chef-d'œuvre. Mais il croirait malséant de trahir sa rancune et peu spirituel d'avouer qu'il a souffert, en récriminant contre ceux qui l’ont blessé. Il se tait sur lui-même, il ne prononce pas les noms deses critiques : cette affaire, où tous ses intérêts sont engagés, ils’efforce de l’élever au-dessus des mesquines querelles de personnes et d'en faire une question générale #. C’est la plus belle victoire que la raison de La Motte ait remportée sur son amour-propre ; c’est le plus honorable effort que se soit imposé la critique raisonnable, impersonnelle et courtoise, pour garder la supériorité sur la critique satirique et personnelle.
Après nous avoir fait entendre ce qu’il blâäme dans les procédés ‘indiscrets ou inconvenants de la critique contemporaine, La Motte va nous dire quelle idée il se fait des devoirs de la saine critique. A plusieurs reprises, il a tracé le portrait du véritable juge des œuvres de l'esprit, mais nulle part avec autant de précision et d'élévation que dans son « Second Discours sur la tragédie >. « La raison » voudrait.., que les critiques ne fussent permises qu'à des gens > éclairés et équitables... Des gens éclairés n’établiraient sur un art > que des principes certains et bien développés: ils n’en feraient > que des applications justes aux défauts d’un ouvrage, en faisant > sentir précisément en quoi ils consistent et en fournissant les > moyens de les éviter ; équitables d'ailleurs, ils ne reprendraient > pas un écrivain de manière à l’aigrir et à l'indigner, mais avec » des raisonnements solides, accompagnés d’égards qui les rendraient
4 IIIe Discours sur la tragédie, t. IV, p. 262.
2 Ibid., p. 263.
8 Ibid., p. 264.
k Une seule trace de Parodie chez La Motte, mais sur un ancien: dans les Réflexions sur la Critique, t. TT, p. 146, il y a une Parodie du Discours d'Hector à ses chevaux. Encore s’excuse-t-il de « cette bassesse ».
> plus persuasifs et qui, en encourageant l'auteur, l’aideraient à se > corriger ; Car il faudrait être maladroit pour ne pas trouver dans > un ouvrage applaudi du public quelques occasions d’une louange > légitime » !. Il ne faut pas l'oublier, ce portrait idéalisé du critique éclairé et équitable, plus désireux de donner la raison vraie des défauts que de les relever avec malignité, capable de faire accepter la vérité déplaisante par un auteur de vanité chatouilleuse, héroïque enfin au point de rechercher les beautés cachées d’un ouvrage et de les mettre en lumière avec une clairvoyance sympathique ?, La Motte le dessinait au moment où se coalisaient contre lui tous les écrivains qui représentaient l’ancienne critique, avec son étroitesse de jugement, sa partialité passionnée, son intolérance violente, et tous ceux encore qui représentaient la critique nouvelle, bruyante, moqueuse, chicanière, parodiste et gaiement cruelle.
La Motte eut le courage de persévérer dans son parti pris, chimérique, mais honorable, de jugement équitable et de bienveillance intelligente. Il donna encore une preuve de cette longanimité, presque unique en son temps, lors de sa dernière querelle littéraire, dans sa « Réponse à Voltaire »: la douceur, la fermeté modeste, la complaisance à entrer dans les opinions de l’adversaire y sont aussi sensibles que dans les meilleurs ouvrages qu'il a écrits au temps de sa prospérité et de sa gloire.
Il se peut que La Motte se soit regardé lui-même et contemplé un peu complaisamment quand il a voulu retracer la figure du critique sage et impartial. Il eût pu choisir moins bien son modèle, et les originaux du portrait n'étaient pas communs. S'il a fait cela, pardonnons à une vanité assez justifiée; car y eut-il jamais beaucoup de poètes assez désintéressés pour ménager leurs confrères vivants, et réserver leurs jugements les plus durs aux auteurs morts depuis des siècles ; assez généreux pour louer et conseiller leurs rivaux,
4 2e Discours sur la Tragédie, t. IV, pp. 189-140. — Ecrit en 1723, — Cf. Préface du Discours sur Homère : t. II. « Il ne faut pour exciter mes efforts que la seule envie de mériter l'approbation des sages ».
2 Cette prétention à l'impartialité absolue, La Motte semble l'avoir eue de - bonne heure. — Voir sa réponse à Boileau, au sujet de la XI° Réflexion sur Longin (t. V, pp. 396-397) : « J'aurais peine à trouver des modèles dans les disputes des gens de lettres. Ce n’est guère l'honnêteté qui les assaisonne ; on attaque d'ordinaire par les railleries, et l’on se défend souvent par les injures ; même les manières font perdre le fruit des choses, et les auteurs s’avilissent euxmêmes, plus qu'ils n'instruisent les autres. Quelle honte que, dans ce genre d'écrire, ce soit être nouveau que d’être raisonnable ».
comme Trublet nous affirme que La Motte aimait à le faire! ; assez magnanimes enfin pour faciliter les débuts à des émules dangereux, service que, nous le savons, La Motte rendit à Voltaire ? Non, assurément. Aussi a-t-on cru devoir insister sur cette qualité dominante de la critique de notre auteur — la modération — parce que, rare toujours, elle fut presque inconnue dans ce temps-là.
Si La Motte a donné dans la belle erreur de croire qu’on pouvait traiter les choses du goût comme les matières scientifiques et parvenir directement à la vérité dans ces questions délicates, sans risque d'erreur ou de conflit entre des opinions contraires ?, cela tient à ce que, de très bonne foi, il s'imagine que, grâce à une méthode rigoureuse, la Raison était capable de dégager, avec une sorte de sûreté infaillible, des conclusions incontestables de principes certains. Il lui est d'autant plus facile, jugeant les œuvres, de négliger les personnes, les intérêts et tout l'élément passionnel, qu'il ne voit dans la littérature et la poésie que des « idées >» exposées avec plus ou moins d'art, des principes et des règles.
La Motte fait reposer sa critique tout entière sur la seule Raïson : c'est cette faculté unique, en laquelle il a foi, qui lui fournit les notions premières sur lesquelles il s'appuie avec une pleine confiance ; c’est elle qui le guide et le soutient dans la discussion des idées. qui lui fournit sa méthode, toute déductive et géométrique, qui lui suggère son amour de l’ordre et la netteté de ses plans.
La Motte a foi dans la raison, Il faut fixer le sens de ce mot qui en a reçu tant et de si divers. La raison, pour lui, ce n’est plus ce « sens commun », cet acquiescementuniverselàun certain nombre de vérités générales et de principes absolus qui a fait l'unité intellectuelle et morale du XVII siècle, qui à réuni par la conformité des mêmes opinions tous les hommes de ce temps etinspiré le génie de quelques écrivains, interprètes éloquents de ces idées et de ces principes incontestés. — La raison, au jugement de La Motte et de ses amis, c'est cette faculté de l’âme qui appartient à tous les hommes et à toutes les époques, mais dont sont plus particulièrement douées cerlaines générations heureuses et certains hommes privilégiés : c’est le « sens propre », c’est la raison individuelle, supérieure aux préjugés, indifférente à l'opinion du plus grand nombre, qui acquiesce
1 Trublet. Lettre à Me T. D. L. F.,t. I, p. xxvij.
2 Cf. Discours sur le différent mérite des ouvrages d'esprit, t. VIIT, p. 364. « On se rapprocherait bientôt si l'on s'expliquait, mais on ne s'en donne pas, la peine, et souvent l’on aime mieux disputer que de s'entendre ».
aux idées plus qu’elle n’y croit, qui examine les principes avant de les admettre, exige l'évidence pour se rendre, mais qui, sur l'évidence, échaffaude avec méthode de vastes et fragiles édifices. Cette raison émancipée, maîtresse d'elle-même et responsable devant elle seule, l'aulorité la met en défiance et pour elle l’assentiment général n'est qu'une présomption. C’est la puissance nouvelle, née avec Descartes, demain reine du monde, et qui s’essaie dans les lettres avec une liberté et une joie que ne lui permettent pas encore les autres sujets. Telle est cette Raison que La Motte allègue sans cesse, qu’il chante dans ses vers et qu'il invoque dans ses discours , c'est d’elle qu'il fait sortir tous ses principes, par elle qu’il contrôle ses conclusions ; c’est d'elle que tout part, à elle que tout revient ; elle est le fondement de ses idées, le critérium des opinions étrangères ; elle lui inspire ses théories et lui suggère ses paradoxes les plus osés. Seule elle lui suffit et lui tient lieu de toutes les autres facultés, du sentiment, de l'imagination, de l'érudition.
L'abbé de Pons n’a pas mal décrit cet état d'esprit particulier où était La Motte, sa confiance dans la raison, et la méthode de juger qui en découle. Il résume toutes ces qualités diverses et ces défauts en disant de son maître qu'il est un « Philosophe cartésien ». « Voici, dit-il, à quoi nous le reconnaissons : à une certaine > méthode qui le guide si heureusement au vrai dans toutes > les matières qu'il traite ; à cette sage circonspection qui > mesure sa confiance où sa retenue à l'évidence ou à la simple > probabilité de ses vues; à cette hardiesse de jugement que les » préjugés les plus superbes n'ébranlent point; à cet amour vif de » la vérité qui le rend si prompt à lui faire hommage lors même que > ses adversaires la lui présentent; si l’on veut encore, à cette > généreuse indifférence, à ce mépris constant qu’il oppose aux » procédés violents de ses adversaires » 1.
L'analyse est juste. Mais il faut obtenir de notre auteur qu’ilnous confesse lui-même cette préférence qu'il a, entre toutes les facultés de l'esprit, pour la raison. Il a fait cet aveu avec beaucoup de netteté dans un opuseule intitulé « Discours sur le différent mérite des ouvrages d'esprit » ?, pelit essai de critique générale tout rempli de l’influence de Fontenelle et de l’esprit de Descartes.
Notre philosophe reconnait l'existence de plusieurs facultés d’im-
1 Œuvres de l'abbé de Pons, p. 337. (Observations sur quelques points concernant la traduction d'Homère).
2 Œuvres, t. VIII, pp. 341 à 365. — Cf. D’Alembert. Eloge de La Motte : « Tous deux ont mis dans leurs écrits cette méthode si satisfaisante pour les esprits justes et cette finesse si piquante pour les esprits délicats..... »
portance inégale : ce sont la Mémoire, l’Imagination, le Jugement et la Méthode. Toutes sont nécessaires à l’écrivain, mais non pas toutes au même degré. La Mémoire n’est qu'un instrument utile ; l’Imagination entre dans la composition du génie, elle est indispensable; il faut pourtant qu'elle soit soutenue et dirigée par le Jugement qui est l'élément essentiel du goût. Mais de toutes ces facultés, la plus haute, la plus rare, la plus précieuse, c’est celle qui tient de plus près à la raison même, c’est la Méthode. C’est par elle que le siècle est supérieur à tous ceux qui l'ont précédé : ! « Point de prévention > pour notre siècle, mais aussi rendons-lui justice : il a du moins > sur les autres l'avantage d'avoir porté cet art plus loin qu'eux... > Le goût de la méthode s'est répandu jusque sur la Poésie et > l'Eloquence, car tel est l’usage et le prix de la raison qu’elle est > bonne à tout, et telle est sa force qu’elle triomphe tôt ou tard > des préjugés. > Rien d'étonnant à ce que La Motte, si bien armé, marche hardiment à la conquête de la vérité daus les choses de l'esprit; on s'explique son assurance tranquille et sa modération philosophique dans l'examen des idées et l’analyse des œuvres ?. Ayant dans les mains cet instrument infaillible de la raison, qui est la méthode, il peut se hasarder dans la mêlée confuse des opinions pour y porter la lumière; il peut se mettre avec confiance à la recherche des beautés certaines qui existent dans les ouvrages à côté des « beautés arbitraires. » C’est ce qu'il exprime avec beaucoup de précision dans ce passage: « Il y a dans les » ouvrages d'esprit des défauts véritables et des perfections réelles ; » je crois même qu'on peut établir des règles pour les peser avec > assez d'exactitude, et pour n'accorder précisément aux choses que > l'estime qu'elles méritent ÿ. » On voit par ces paroles que La Motte, ayant une foi entière dans la raison, croit aussi à l'efficacité presque absolue des règles fondées sur la méthode ; il est convaincu que par elle, il est possible d'arriver à la vérité, que la discussion est un moyen sûr d'y parvenir et que lies qualités d'esprit qu'on y porte, l'ordre et la nettelé du plan, la rigueur de la dialectique sont des procédés essentiels pour atteindre à ce but suprême.
Un des articles de foi de la nouvelle Ecole philosophique, c'est
1 Œuvres, t. VIT, p. 360. — Cf. Discours sur Homère, p. 108. « Tout cela n’est point la raison et cependant c'est à elle seule qu’il appartient d'apprécier toutes choses ».
2 Voir Discours sur Homère, t. Il, p. 6. « Ne craignons point d’user de notre raison, elle est l'arbitre naturel de tout ce que les hommes nous proposent ».
3 Discours sur le différent mérite....,t. VIII, p, 342.
que, la raison étant prise pour point de départ et la méthode pour instrument, on peut à coup sûr, par la discussion, arriver à des vérités certaines dans toutes les questions d'art et de goût. En plusieurs endroits de ses discours, La Motte recommande comme le meilleur moyen d'éclaircir les questions et de faire faire à l’art des progrès !, soit l'exposition claire, méthodique et impartiale des idées qu'un écrivain à conçues sur la matière qu’il traite, soit la controverse modérée et désintéressée entre les opinions contraires. Pour lui, il n'a négligé aucune occasion de dire franchement sa pensée. ae J'ai réfléchi sur tout selon ma portée; j'ai voulu même > écrire et ranger ce que je pensais, dès que j'ai cru penser quelque > chose de raisonnable » ?. Et de très bonne foi il engage les autres écrivains à faire comme lui. « 11 serait à souhaiter que chacun en > usât de même. Après quelques contradictions qui en naîtraient, > les sentiments raisonnables prendraient toujours le dessus ; au > lieu qu’un respect outré pour les opinions établies ne sert qu’à en » éterniser les erreurs » ?. Les réflexions qu'un auteur a faites sur sa matière ne sont pas inutiles à connaitre : elles suggèrent dans d’autres esprits des idées plus exactes et plus approfondies. C’est Le service que La Motte croit rendre au public en exposant ses idées sur la Fable : elles seront du moins pour le lecteur une occasion d’y penser, « et1il y a des gens pour qui l'attention seule est un assez > bon maître » #. Pour les contestations entre plusieurs écrivains, elles sont plus profitables encore ; elles entretiennent une noble et féconde émulation, elles réveillent l'attention d'un public qui s’abandonne à ses vieilles admirations sans vouloir admettre au partage de ses louanges les jeunes talents et les génies originaux 5; elles secouent les jeunes gens prêts à s'endormir dans une sorte de torpeur causée par une idolàtrie séCulaire. C’est ce que La Motte dit avec beaucoup de force dans ses Réflexions sur la critique f : « Il faut du moins sauver les jeunes gens du préjugé dangereux où » les jette ‘une admiration aveugle ...… »> Mais le plus salutaire
1 Il demeure fidèle à sa croyance jusqu'au bout (Voir sa Réponse. à Voltaire, 1730, t. 1V. pp. 428-429). Il y prouve que la critique a été utile à Corneille et à Racine, utile aux spectateurs, qu'elle satisfait la Raison. « Chacun est jaloux de sa Raison ; on aime à la perfectionner et telle est la dignité de l’homme : on n'acquiert pas de lumières sans plaisirs quand mème on y perdrait des illusions agréables ».
2 Discours préliminaire (aux Discours sur la tragédie), t. IV, p. 6.
3 Discours sur la Poésie... t. I, p. 14.
& Discours sur la Fable, t. IX, p. 10.
5 Ibidem, t. IX, p. 5.
6 III, pp. 35-36.
effet de la discussion sage et raisonnable, c’est d'amener les deux adversaires plus près de la vérité ; de les éclairer l’un par l’autre au grand profit de la raison et du bon goût: « Quelques auteurs n’ont > d'autre vue dans la dispute que d'entendre et de faire entendre > raison. Le vrai leur est aussi bon de la main des autres que de la > leur. Ils étudient dans ce qu’on leur propose ce qu’il peut y avoir » de raisonnable : aussi contents quelquefois en avouant qu'ils se > sont trompés, que le peuvent être ceux qui les réduisent à en > convenir » !.
Il semble que cette opinion sur les avantages des discussions littéraires fût devenue de bonne heure une vérité indiscutée. J'en trouve la preuve dans un discours envoyé par l’Académie de Soissons à l'Académie française en 1723 : il est très probable que l'Académicien provincial, M. Coudray, trésorier de France, n'est que l'écho lointain et comme attardé d’une opinion établie au sein de la grande Académie et du public littéraire. M. Coudray constate avec un regret mêlé de résignation que « l'obligation de disputer est > devenue en quelque sorte un mal nécessaire parmi les gens de » lettres; mais un mal très utile à la découverte de la vérité » lorsqu'il est respecté par la politesse et la modération » ?.
Chez La Motte, cet amour de la contestation bienveillante vient aussi d’une sage défiance de lui-même ; il est assez modeste pour éprouver le besoin de s’éclairer, même sur ce qu'il connaît le mieux. Ecoutez ces paroles sensées, très méritoires chez un croyant de la raison : « Pour moi, me défiant toujours de ce que je dis quelquefois le > plus affirmativement, je conserve encore des égards pour l'opinion > contraire. Je soupçonne toujours qu'il y a dans les choses en > question quelque face qui nous échappe toujours aux uns el aux > autres et qu’il ne manque, pour être plus d'accord, que de se mieux » entendre » ÿ.
C'est pour arriver à cette entente nécessaire qu'il recommande avec insistance l'emploi d’une méthode rigoureuse dans l'examen des questions ; il croit fermement à son efficacité pour guider à la vérité les esprits de bonne foi. Cette méthode toute rationnelle et toute cartésienne, il l’assimile quelque part à l'esprit géométrique : en haine des scoliastes et des érudits qui jugent d’après les autorités ou se laissent égarer par la prévention, il fait l'éloge de la méthode scientifique appliquée aux choses de l'esprit. « Quel fléau, dit-on,
1 Réflexions sur la Critique, t. Ill, p. 4.
2 Recueil de plusieurs pièces d’éloquence et de poésie présentées à l'Académie française. — J.-B. Coignard. — Année 1723, p. 244. à
3 Préface du Discours sur Homère, t. IT, p. 2.
RS
> pour la poésie, qu'un géomètre ! L’exclamation, qui est ironique, serait plus raisonnable si elle était sérieuse. L'esprit géométrique > vaut bien l'esprit commentaleur. Un géomètre judicieux ne > parle que des matières qu’il entend ; il examine les choses par les > principes qui leur sont propres ; il ne confond point l'arbitraire et > l'essentiel ; en un motil apprécie tout et range tout dans son ordre. > Il n'y a point de matière qui ne soit sujette à la plus exacte > discussion : l’art poétique même a ses axiomes, ses théorèmes, ses > corollaires, ses démonstrations ; et, quoique la forme et les noms > en soient déguisés, c’est toujours au-fond la même marche du > raisonnement ; c’est toujours de la même méthode, quoique ornée, > que résultent les véritables preuves » 1.
N'est-ce là qu’une boutade ? La Motte n’est pas éloigné de penser que l'esprit géométrique peut s'appliquer avec fruit à l'étude de la poésie et des belles-lettres et qu’on peut réduire en théorèmes les propositions littéraires. Le procédé du raisonnement à priori, l'usage immodéré de la méthode déductive ne lui répugnent pas; il traite volontiers les choses du sentiment comme les matières abstraites, et la littérature comme la science. C’est de là, nous le verrons bientôt, qu'est venu le grand défaut de sa critique.
Il a du moins les qualités que comporte ce défaut de son esprit. Il est passionné pour le bon ordre etle correct arrangement des parties, dans l'exposition comme dans la discussion. Ses « Discours » renferment des idées contestables, des raisonnements incomplets ou des conclusions vicieuses : ils ont du moins le mérite d'être conçus avec netteté et conduits avec suite. Dès le début, ïl prend soin de nous avertir de ce qu’il veut faire, de bien marquer son plan dans l’ensemble et dans les parties ; ily met même une sorte de coquetterie 2. Ce grand souci de l’ordre n’est pas une qualité nouvelle ; mais ce qui est plus neuf et plus original dans la critique littéraire, c’est ce besoin d’une clarté complète, ce désir d'éviter au lecteur toute confusion ou tout embarras, de lui faciliter l'intelligence d'idées jusqu'alors embrouillées à dessein par une phraséologie pédantesque, embarrassées de citations et de commentaires.
1 Réflexions sur la Critique, t. III, pp. 162-163.
2 Voir par exemple : le début du Discours sur la poésie et chacun des Discours
sur la tragédie. — Dans le Discours sur Homère, non seulement il y a un plan
détaillé, très net, mais l’auteur a pris soin de résumer en une note marginale - chacune des propositions particulières.
ere
Fontenelle avait rendu accessible à tous les esprits plusieurs parties de la science et de la critique religieuse ; La Motte rend au publicun service du même genre pour tout ce qui touche à la littérature. Il porte la lumière dans l’obscur fatras des vieilles poétiques; il éclaire des questions jusqu'alors obscurcies, il répand des notions nettes, incomplètes peut-être, souvent superficielles, parfois plus spécieuses que vraies, mais c’est le sort de tous ceux qui ont rendu populaires des questions complexes de fausser en quelque point l’opinion en lui fournissant des idées trop claires et des notions trop simples de choses compliquées. Ce besoin nouveau de plaire à tous par la séduction de la clarté, de la régularité, d'un enchaînement net et logique d'idées communes, à la portée de chacun, il n’est nulle part plus sensible que chez La Motte. Par là on peut dire qu’il a travaillé à développer l'esprit français dans le sens de ses besoins nouveaux.
Les défauts de la critique littéraire de La Motte tiennent à la nature même de sa méthode toute rationnelle et déductive. Ces défauts sont de deux sortes: ceux qui proviennent de l'emploi exclusif de la raison ; ceux qui naissent de l’usage inopportun de cette même faculté.
Malgré de belles apparences et des dehors prévenants ; malgré la netteté des divisions, le soin scrupuleux de définir tous les termes ; malgré la rigueur des déductions et la prudente défiance de luimême qu'il affecte partout, les discours de La Motte ne laissent pas dans l'esprit du lecteur une impression forte et décisive. De vives et courtes lueurs éblouissent; l’ensemble ne satisfait pas; l'esprit demeure incertain et vaguement inquiet sur le fond même de la question si brillamment traitée. Le talent de l'avocat n’est pas douteux ; on l’admire, mais on ne se rend point. Cette résistance sourde du lecteur aux séductions d’une critique si insinuante et si spécieuse vient de ce que La Motte a appliqué à faux une méthode excellente en elle-même, mais qui ne convenait pas à la matière.
Traitant des sujets littéraires, il a eu le tort de croire que la raison et la logique, qui avaient émancipé l'esprit en philosophie, suffiraient aussi à l’affranchir dans la poésie et la littérature. De parti pris, il a négligé toutes les autres facultés de l'esprit: il s’est fait le métaphysicien de la littérature, il n’en a été ni l'historien ni le critique.
Certes la raison a une place considérable parmi les facultés nécessaires au critique. Mais l'erreur de La Motte et de plusieurs de ses contemporains a été de s’en exagérer l'importance et de lui
sacrifier tout le reste !. Cette méprise a eu pour effet de lui faire traiter la littérature comme une science abstraite. Si bien que, plus il a dépensé de rigueur logique dans ses raisonnements, plus il s’est écarté de la vérité. Pour employer une de ses expressions qu’il applique à Descartes, il s’est «livré à une débauche du raisonnement» ?. Sa critique jugée dans l’ensemble n’est qu’une « très mauvaise philosophie » et une « fausse métaphysique. » Qui donc le condamne ainsi? Deux juges qui ne sont pas suspects, deux philosophes déclarés, Voltaire 3 et d'Alembert &.
L'erreur de La Motte vient de son éducation première et de la timidité de son caractère. Par routine et défaut de courage, il s’est mis dans cette situation fausse d’être à la fois un critique indépendant par l'esprit et un critique autoritaire par la méthode. D'une part il méconnaît tous les principes essentiels de l'Ecole : il nie l'autorité, il revise les jugements les mieux établis; d'autre part, il continue à appliquer les procédés de la critique classique : il raisonne sur la littérature comme sur un sujet abstrait, il décide par voie de principes et de raisonnements absolus ; son demi scepticisme se fonde sur des preuves et s’étaie sur des arguments du même ordre que ceux sur lesquels les classiques ont édifié leur doctrine. Il n’a pas su pénétrer jusqu'aux vrais fondements de la critique, qu’il essaie de pratiquer à tâtons : il n’a pas vu que l'unique ressource de ceux qui ne voulaient pas s'endormir dans la contemplation des formes consacrées, c'était de recourir à l’histoire mieux comprise et, au lieu de considérer les œuvres de très haut et de très loin, de se rapprocher résolument des hommes et des choses ; il n’a pas compris qu'il fallait renoncer à rechercher je ne sais quelle uniformité du beau, quelle idéale et sublime monotonie de la forme artistique, pour se plonger dans le détail des beautés particulières
4 Cf. Lefranc de Pompignan, Evèque du Puy : Essai critique sur l’état présent de la République des lettres, 1744. « Nous sommes moins raisonnables que nos pères, parce que nous voulons l'être trop ». — Plus loin il oppose les philosophes du temps aux grands hommes du XVII: siècle : « Ils savaient que, quoique la raison qui conduit le Géomètre et le Métaphysicien soit la même dans le fond que celle qui anime le poète ou l'orateur, leurs fonctions sont aussi différentes que les matières où elles s'exercent sont dissemblables ». — Cf. p.10 : « On veut subtiliser dans une matière où les sentiments les plus simples sont les raisonnements les plus solides ».
2 Discours sur la fable, t. IX, p. 27.
__ 3 Voltaire: Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l'Elo-
quence, 1749, t: XXIII, p. 247.
& Réflexions de M. d’Alembert; de l'Académie des sciences, sur la personne et les ouvrages de M. l'abbé Terrasson.
et s'attacher à comprendre et à goûter les plus diverses manifestations de l’activité humaine. C’est dans la critique historique qu'était le salut des lettres, et non pas dans une vaine spéculalion qui ne pouvait que se perdre en des rêveries métaphysiques, parce qu’elle n’avait pas pied dans la réalité par l’histoire, parce qu'aussi elle ne s’appuyait plus comme la critique classique sur l'expérience des anciens et sur l'autorité de la tradition.
Voyez par exemple combien vague et faible est la critique de La Motte appliquée à Homère. Il ne sait pas prendre une position nette et franche ; son discours aussi ne tient pas debout: c’est une suite de critiques mesquines, de chicanes étroites et sans portée. Nulle idée générale, nulle conclusion large et ferme. D'après quels principes juge-t-il ? Il est à peu près impossible de le démêler. Il commence par rejeter les témoignages anciens, il élimine l'autorité comme suspecte de prévention. Cela est bien: mais cette liberté “prise, il ne restait au censeur d’Homère qu’un moyen de réviser le jugement et de renouveler l'opinion sur le poète grec. C'était de recourir à l’histoire, aux témoignages, à la comparaison des œuvres et des temps ; c'était de compléter les renseignements historiques par des hypothèses fondées sur des analogies; en un
-mot de reconstituer l’époque à côté de l’œuvre pour voir quels rapports relient l’une à l’autre. La Motte n’a rien fait dans ce sens. 11 se borne à étudier Homère comme un auteur, l’Iliade comme une épopée conçue et mûrie dans le cabinet. C’est sa-raison imaginative qui reconstruit de toules pièces cet organisme si compliqué et si simple, qu'est une épopée populaire. Pour le reste, comme il est demeuré bien plus qu’il ne le croit un élève de Boileau et d’Aristote, il juge le détail de l’œuvre d’après les règles établies, avec une rigueur plus sévère que ne l'avaient fait les autres disciples de l’école doctrinaire.
Le « Discours sur la poésie en général et sur l'ode en particulier», le premier ouvrage de critique générale que La Motte ait écrit, est conçu déjà et conduit d’après la même méthode abstraite et raisonneuse. Il en est ainsi pour tous les autres traités analogues. La « Dissertation sur la poésie, son essence et ses lois » n’est autre chose que le roman‘ métaphysique de la poésie, composé par un penseur hasardeux, qui n’est pas historien et qui n'est guère poèle. Voici une preuve de la légèreté qu'apporte l’auteur à donner ses imaginations de raisonneur pour
4 Voir, dans le Discours sur l'Eglogue, le roman de la poésie primitive (t. III, p. 284). |
des faits certains. C'est à la fois une définition de la poésie telle qu'il la conçoit, et une histoire résumée de ses origines. « La > poésie n'était d’abord différente du discours libre et ordinaire que > par un arrangement mesuré de paroles qui flatta l'oreille à mesure > qu'il se perfectionna. La fiction survint bientôt avec les figures, > j'entends les figures hardies et telles que l’éloquence n'oserait les > employer. Voilà, je crois, tout ce qu'il y a d’essentiel à la poésie». Est-il possible d'accumuler plus d'erreurs en moins de mots, plus d'hypothèses téméraires et d’affirmations impertinentes ? Peut-on plus délibérément se moquer de la réalité historique en se fondant sur les vagues conclusions d’une raison présomptueuse ? La dissertation qui suit, sur la nature de l’ode, est tout aussi téméraire. Le critique ne voit dans la poésie lyrique qu'une forme particulière de la littérature qui consiste dans un certain nombre et une certaine cadence, dans l'emploi d'un langage plus hardi et de figures plus libres ?. Quant à la nature même de la poésie lyrique, telle que l'histoire la révèle, La Motte n’a pas l’idée de s’en enquérir : il imagine, il suppose, mais ilne se met pas en peine de contrôler ses hypothèses, de vérifier par les faits ses conceptions conjecturales.
La Motte ne considère pas la critique littéraire comme une sorte de science expérimentale ; il déclare nettement, en un endroit *, que l'expérience est un fondement mal assuré des règles et un critérium incertain de la valeur des œuvres. Cela veut dire au fond qu’il se défie de tous les témoignages et de tous les faits, des preuves historiques et des arguments tirés des littératures diverses par voie de. comparaison et de rapprochement. Il a donné toute sa confiance à la raison, qui est invariable et fixe, supérieure aux données fugitives et contradictoires de l'expérience historique. Aussi, bien qu'il répète plusieurs fois qu'il faut juger un poète d’après les idées et les mœurs desontemps, il se garde bien d’enrien faire. Comme il ajugé Homère*, il juge Pindareÿ, et les poètes primitifs, d’après les lois absolues du goût et les principes d’une raison supérieure, la raison de son temps perfectionnée par des siècles de réflexion accumulée. De même pour les littératures étrangères. Il n’a pas l’idée d'aller leur emprunter des lumières, des exemples et des preuves à l'appui de ses jugements, pas plus qu’il ne leur demandera des modèles ou des idées pour renou-
1 Discours sur la poésie... t. I,-p. 14.
2 Ibid., &. Jp. 25.
3 Discours sur la Fable, t. IX, p. 21.
4 Discours sur Homère, t. Il, pp. 42, %6.
5 Discours sur la poésie..., t. I, p. 45.
veler la poésie dont il sent et dont il constate l’appauvrissement. Dans toute son œuvre, je n'ai rencontré que deux allusions à la littérature anglaise t, qui pourtant commençait à être connue en France par des imitations, des traductions et des jugements élogieux ?. La critique rationnelle, dont La Motte est le représentant, n’était pas près encore de « perdre de vue le clocher de son village »*.
La Motte ne fait guère plus de cas de la sensibilité que de l'expérience. L'imagination artistique, le sens de la nature, la sensibilité proprement dite, sont des facultés brillantes et dangereuses ; il convient de ne les employer qu'avec défiance et de ne pas se laisser duper par elles. On a vu que, s’il ne proscrit pas l'imagination, il la subordonne aux aulres facultés de l'intelligence et surtout au jugement, c'est-à-dire encore à la raison #. Il ne laisse jamais passer une occasion de marquer qu'ilse défie de cette faculté indisciplinée, qui est plus souvent « aveugle » qu’ « éclairée ». — « Un auteur judicieux, dit-il, commande à une imagination trop fertile... » Ce parti pris n'est-il pas significatif? Quels jugements émus et sympathiques peut-on attendre d’un critique qui recommande de tenir pour suspecte l'imagination et qui, poète, a trop prèché d'exemple ?
On a montré, en étudiant les « Poésies pastorales » de La Motte, combien la nature était étrangère à ce poèle de cabinet. Critique, il n’est pas moins indifférent à la beauté du monde extérieur. Ce mot même, — «la nature > — qui tout à l'heure va revenir dans les dissertations philosophiques et les écrits de toute sorte avec une persistance d'enthousiasme fatigante, ce mot, ne se présente presque jamais sous la plume de La Motte. Il ne demande pas au poète si ses œuvres reproduisent exactement l'image des spectacles familiers. Il ne se préoccupe point de savoir siles descriptions sont précises et animées 6; si les tableaux sont copiés sur l'original vivant. Il oublie constamment que les auteurs sont des hommes, qu’ils ont vécu dans un certain milieu, qu’ils avaient un tempérament particulier. Il lui arrive de faire allusion à l'influence des climats sur la
1 2 Discours sur la Tragédie, t. IV, p. 184. — Et au t. 1, p. 555, dans « L'Ode de M. de La Faye, mise en prose ».
2 Desfontaines du moins rendit ce service.
3 Expression de Voltaire, dans Rigault : Querelle des Anciens et des Modernes, p.208.
& Discours sur le différent mérite..., t. VIII, p. 348.
5 Discours sur la poésie..., t. I, pp. 16, 28. — Réflexions sur la Critique, t. III, p. 138. : :
6 Cf. Discours sur Homère, t. Il, p. 51.
formation du génie des peuples ; mais cette idée, si pleine de conséquences très graves pour la critique et la science des littératures, n'est chez lui, comme chez ses contemporains, qu'un lieu commun sans portée. Cette influence, on la restreint à je ne sais quels effets obscurs produits sur les esprits animaux par la chaleur du soleil, par la légèreté ou l'épaisseur de l'air. Pour La Motte, il ne voit dans le poète qu’un homme de lettres, semblable à lui, c’est-à-dire une intelligence qui compte le moins possible avec ses organes et qui met son orgueil à s’isoler de la grossière nature et du monde extérieur. Il étudie les poètes, qu’ils s'appellent Homère, Pindare ou Fontenelle, comme de purs esprits, qui n’ont rien eu à démêler avec la nature du dehors, de même qu'ils ont été insensibles aux influences sociales et historiques.
Le pire effet de la raison appliquée exclusivement aux Lettres a été de faire dédaigner le sentiment au profit de l’esprit. Le propre de la critique rationnelle, c’est d’être inaccessible à l'émotion, d'exiger des preuves de ce qui ne peut être prouvé et veut être senti. La littérature sortie du mouvement classique se défend de toute passion vive comme d’un écart malséant, indigne de « l’honnèête homme ». Toute impression forte, tout élan spontané est proscrit au nom du savoir-vivre. La sensation est bannie comme basse; le sentiment n’est admis que s'il est noble, un peu emphatique ; tout mouvement de la sensibilité doit se déguiser pour être toléré, prendre l'allure froide et compassée d’une idée, d'une conception de l'esprit et avoir soin encore de se revêtir d'une forme correcte. La Motte est bien de son temps. Quand il juge les choses de lesprit, il ne fait presque jamais entrer daus son jugement le degré d'émotion, la spontanéité ou la force d'expression du sentiment personnel. La grande sincérité d’un Homère, le sublime aisé d’un Pindare, la naïveté franche et fraiche d’un La Fontaine, ne le touchent pas. Il a trop négligé sa sensibilité, il a trop longtemps oublié qu’il avait un cœur pour le retrouver à son service quand il s’agit de juger des auteurs qui valent surtout par ces qualités natives, si difficiles à soumettre à l'analyse.
C’est là le vice de cette école d'écrivains et de critiques ; c’est aussi le mal dont souffrait l’époque tout entière. Bien des contemporains avait démêlé cette faiblesse. Un des premiers, d’Argenson signale cette maladie du siècle ! : « Le cœur est une faculté dont nous
PE
1 Mémoires de d'Argenson, p. 417. — Cf. Marais, passim.
Oo)
> nous dépouillons chaque jour faute d'exercice, tandis que l'esprit > s'aiguise et s’affine. Nous devenons des êtres tout spirituels. Les > hommes perdent chaque jour de cette belle partie de nous-mêmes > que l’on nomme la sensibilité. L’amour, le besoin d'aimer dispa- > raissent de la terre... La paralysie gagne le cœur ». Dans les lettres, Fontenelle et La Motte étaient les chefs de cette école de l'esprit, qui avait de bonne heure « relégué Ile sentiment dans l'Eglogue ». Ces deux hommes étaient « doués de cette portion de goût que peut acquérir un esprit fin et juste, accoutumés à > observer et à comparer, mais absolument privés de ce goût plus » délicat qui lient à une sensibilité naturelle, sans laquelle on ne peut > juger les productions des arts » !. Fréron porte sur l'abus de l'esprit un arrêt qui est juste en sa sévérité: « Le sentiment etla > nature ont deux mortels ennemis, l'esprit et l'art » ?.
Chez La Motte, ce dédain de la sensibilité, pour être moins volontaire ct systématique, n’était guère moins absolu que chez Fontenelle. 11 semble qu’à ses yeux tous les hommes soient doués au même degré de la faculté de sentir et de rendre la sensation ; il ne fait nulle différence entre Homère et Chapelain, entre Fontenelle et Virgile. S'il résume son opinion sur les grands poètes lyriques, ilneles distingue point d’après le génie même, c’est-à-dire d’après la faculté d’éprouver des émotions vives et de les exprimer fortement à ; il n’aperçoit que des degrés de talent et d'esprit, des nuances dans l’art d'écrire. On sait avec quelle impertinence inconsciente il a parlé de l'enthousiasme qui « n’est souvent qu'un beau nom qu’on donne » ace quiestle moins raisonnable » #. Il est clair qu’il n’y entend rien et qu'il se défie d’un sentiment rare, qu'il est incapable d’éprouver. Sa définition du sublime est ridicule 5: c’est qu'il est incapable de s'élever à ce niveau, de concevoir cet état particulier de l’âme où l'esprit et le cœur sont également exallés, et comme montés à l'unisson : « Je > crois, dit-il, que le sublime n’est autre chose que le vrai et le > nouveau, réunis dans une grande idée, exprimés avec élégance et > précision ». Un homme qui définissait ainsi le sublime ne pouvait être qu'un critique médiocre, incapable d'aimer la poésie et de juger les poètes ! Esprit subtil et sec, cœur tiède, La Motte a pu
1 Grimm. Correspondance (Edit. M. Tourneux, t. I, février 1757). Sur Fontenelle : « Le défaut de sensibilité l'a laissé sans goût ». — Cf. Suard, Mélanges de Littérature, t. III, p. 385. — Cf. Portefeuille de J.-B. Rousseau, pp. 77 et 96.
2 Fréron, Année littéraire, 1704, t. VI, p: 427.
3 Discours sur la poésie.., fin. |
4 Ibid., t. I, p. 28. ”
5 Ibid. t. I, pp. 35, 37. .
avoir la finesse du goût, il n’en a jamais eu la profondeur, ni la chaleur communicative.
En résumé, l’abus du raisonnement dans des matières qui ne comportent l'emploi de la raison que comme un moyen de contrôle, el qui exigent avant tout l'usage des facultés sensibles, a eu pour résultat de rendre la critique de La Motte impuissante et incomplète. Elle est vague malgré tout l'appareil du raisonnement; elle est superficielle malgré ses prétentions à la profondeur ; elle prétend embrasser les choses et les idées dans une vaste et puissante synthèse : en réalité, elle ne saisit rien d’une forte étreinte, parce qu'elle a laissé de côté dans son premier effort les éléments essentiels de la critique historique et les plus rares facultés qui composent le génie poétique.
Le premier lort de La Motte a donc été d'employer exclusivement dans la critique la méthode rationnelle. Son second tort est d’avoir souvent employé le même procédé mal à propos.
Quand on suit avec attention le développement des idées chez La Motte, la chaine des raisonnements, on est vite rebulé et irrité par la faiblesse ou l'insuffisance de certains jugements ou de certaines argumentations. La modestie affectée de la pensée, la finesse des insinuations, les atténuations multipliées, ne suffisent pas à entretenir l’indulgence ou à satisfaire le bon sens. À chaque pas on est arrêté par des raisonnements boiteux ou faux, choqué par des demi-vérités ou des erreurs, blessé par des équivoques ou des légèretés de jugement difficiles à pardonner à un philosophe et à un logicien. Lu cause de ces défaillances de la raison chez un homme d'un sens si fin et d’un esprit si exercé !, on ne doit pas la chercher, je crois, dans la mauvaise foi ou dans un entêtement de disputeur intrailable : La Motte élait honnête homme même dans la discussion. Faut-il l’attribuer à l'esprit d’analvse qui, appliqué aux lettres et aux arts, ne peut produire que les apparences de la vérité, que le spécieux 2? Celte explication est incomplète. L'esprit d'analyse, appliqué aux belles-lettres, peut produire d'excellents effets, si on l'emploie avec mesure et avec tact. Chez La Motte, l'origine de tous les faux raisonnements. c’est l'insuffisance des renseignements certains, le défaut de connaissances solides qui doivent servir de fondement à l'analyse et au rais>nnement, ménager les comparai-
1 Sur le bon sens qu'avait pourtant La Motte, voy. Vinet, Littérature française au XVIII siècle, t. I, pp. 235 et 240.
2 Nisard. Histoire de la littérature française, t. IV, p. 23.
sons fécondes et les rapprochements utiles, assurer l'argumentation, en un mot empêcher l'esprit spéculatif de se perdre dans le vide. Les fautes de raisonnement qu'il commet proviennent presque toujours de ce qu’il a ignoré ou omis quelques-uns des points essentiels de la question. Aussi ses erreurs consistent-elles surtout en conclusions précipitées tirées de prémisses incomplètes, en déductions trop rigoureuses fondées sur des principes mal assis, en confusions de choses distinctes, en définitions fausses parce qu’elles laissent à l'écart des éléments nécessaires, en raisonnements mal édifiés d’après des analogies douteuses et incomplètes.
La Motte attache une importance parliculière aux bonnes définitions ; il y porte toute la clarté et toute la précision dont il est capable. Malgré cette sollicitude sincère et très louable, beaucoup de ses définitions sont vicieuses parce qu’elles sont incomplètes et n'embrassent pas tous les termes du sujet. Ayant détini la poésie, il lui reproche comme une «singularité» ! la contrainte peu raisonnable qu'elle s'impose et qui est un préjugé contre elle, le « but du discours > n'étant que de se faire entendre ». Est-il proposition plus fausse, avec une apparence de raison ? L'objet de la parole est de se faire entendre, sans doute, mais ilest aussi de plaire: la voix humaine persuade et charme tout autant qu'elle prouve et convainc.
Ailleurs, voulant définir la fable, il écrit?: « La fable est > une instruction déguisée sous l’allégorie d’une action. C'est » un petit poème épique qui ne le cède au grand que par » l'étendue ». Ici l'écrivain à péché par irréflexion et défaut de logique, ce qui n’est pas son habilude. Si l'apologue consiste surtout dans une action, il semble qu'il tient plus du poème dramatique que de l'épopée. L'erreur n’est pas grave, mais la faute de raisonnement est sensible. Qu'on se rappelle les définitions que La Motte a données de l’ode, du sublime, on trouvera qu’il y a commis des erreurs du même genre, dont la cause première est la méconnaissance de quelque fait essentiel et la précipitation à généraliser des données incomplètes. ‘
D'autres fois, ce sont des légèretés de jugement qui surprennent : La Motte écrit que « la Pharsale et le Lutrin sont aussi bien des > poèmes épiques que l'Iliade »#. Il est évident qu'il s’est laissé aller à dire plus qu'il ne voulait et qu'il sait lui-même que l'assimilation est forcée et le rapprochement contraint. — On relèverait bien des
1 Discours sur la poésie, t. I, p. 15.
2 Discours sur la Fable, t. I, p. 11. a 3 Discours sur Homère, Il, p. 15.
on
demi-vérités, des propositions contestablos ou qui auraient besoin d'être redressées et corrigées. S'il dit que «le vrai mérite consiste > à reconnaitre les défauts partout où ils sont » !, il n’exprime que la moitié de sa pensée ; il nous laisse le soin de la compléter et de placer au-dessus de celui qui signale les défauts, le juge qui discerne les qualités, les admire et les aime.
Mais les erreurs les plus sensibles sont celles qui proviennent d’un abus de la logique ou de fausses analogies. La Motte soutient qu'il est impossible aux modernes de juger avec compètence des qualités du style dans un auteur ancien. « Personne ne possède assez > les langues mortes pour en sentir comme il faudrait les déli- > catesses, les gräces et les négligences » 2. Nul, sans doute, n'osera relever le défi qu’il porte à celui qui « se croit en état de deviner » Juste tout ce que Virgile eût corrigé dans son Enéide ». N'est-ce point pourtant condamner wrop absolument l'intelligence des langues anciennes, permise sans présomption aux plus doctes et aux plus sensibles parmi les modernes ?
Aiïlleurs La Motte donne une preuve de sa promptitude à conclure suivant ses désirs plutôt que d'apres la réalité. Il a établi que l’ode traite les sujets Les plus différents ; il se hâte d’en inférer qu’elle n’a d'autre caractère essentiel que sa forme. Précipitation blämable : l'unité de l'ode réside, on pas dans sa forme, mais dans son esprit mème, dans un certain degré de chaleur et d'émotion qui ne se trouve pas également dans les autres genres de poésie.
Le plus notable exemple de raisonuement vicieux par fausse analogie se trouve, je erois, dans les « Réflexions sur la critique » ?. La Motte pretend prouver que l'admiration séculaire dont Homère est l’objet ne prouve rien et qu’ « un homiwce pourrait réclamer lui seul » contre tous les siècles ». A l'appui de son dire, il apporte un argument qui ne vaut rien : « À la vue des premières expériences de la > pesanteur de l'air, qu'a servi le long règue de l'horreur du vide » ? Qu'y a-t-il de commun centre ces deux phénomènes qu’une vaine et fausse apparence ? Et conclure de ce qui s'est passé dans l'ordre des connaissances positives à ce qui se produit dans l'ordre des - bnpressions artistiques, n'est-ce pas faire cette espèce de faux raisonnement qu'on appelle un sophisme ?
De même, quand La Motie confond deux choses distinctes, la perfection morale qui va progressant tous les jours et la
1 Discours sur Homère, toi pis 2 Ibid., t. II, p. 85.
3 Réflexions sur la Critique, t. II, p. 93.
perfection artistique qui doit, suivant lui, suivre la même marche !, ne commet-il pas une erreur fàcheuse chez un homme qui se pique de raisonner juste et de redresser les erreurs des autres ?
A ces défauts habituels il faut ajouter une tendance mauvaise à exagérer la finesse, à lancer des pensées justes au fond, mais qui affectent de faux airs de paradoxes ; celle-ci, par exemple : « Rien > n’est souvent si ingénieux que le sentiment» 2. L'idée n’est pas fausse et l’auteur, je le sais, prend soin de la faire accepter par une explication raisonnable ; pourtant elle a quelque chose de trop ingénieux qui risque de choquer et qui rend nécessaire une prompte correction.
Un dernier symptôme de ce singulier état de l'esprit, ouvert sur un seul côté des choses et fermé sur les autres, c’est la facilité avec laquelle La Motte s'enferme dans une idée et la pousse au paradoxe avec la plus impitoyable logique. Quand par exemple il ferme les yeux sur le mérite d'Homère et des Anciens ou quand il se bouche les oreilles au bruit charmant de la poésie, il est conséquent avec luimême : c'est sa raison qui l’aveugle ou le rend sourd. Dans les deux cas, il raisonne à outrance avec un aplomb imperturbable et sans qu'on puisse le réfuter autrement qu'en lui opposant des faits qu'il a omis, des sentiments humains dont il n’a pas tenu compte. L'ensemble de son œuvre critique est fragile parce que son analyse, sommaire el fine, superficielle et profonde à la fois, n’a pas tenu assez de compte de la réalité et de la variété des phénomènes, de la multiplicité des manifestations de l’activité intellectuelle, ni des contradictions particulières dont la nature compose l’uniformité de son œuvre.
Nous sommes préparés à comprendre la-valeur des théories littéraires de La Motte. Tout chez lui découle de l’idée trop haute qu'il s’est formée de la raison, de la confiance exclusive qu’il a mise en elle et de l’abus qu'il en a fait dans la discussion. Dès lors toutes les connaissances complémentaires sont tenues pour suspectes, rejetées au second rang ou proscrites : les témoignages et les autorités ne comptent plus; les enseignements de l'histoire. sont omis ou réduits à peu de chose; les comparaisons instructives ne sont point appelées à contrôler le raisonnement abstrait. Du même coup il tient en suspicion ou méconnaît l'ensemble des facultés sensibles qui tiennent plus de la nature extérieure que de la raison pure : l’imagination et toute la sensibilité sont presque des valeurs
1 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 189. e 2 Discours sur l'Eglogue, t. III, p. 309.
négligeables dans le compte qu'il fait sommairement des éléments qui constituent le génie. Par contre, et en même temps que les qualités foncières et essentielles des grandes œuvres sont réduites à néant, la forme et tout l'accessoire des mérites extérieurs et acquis prend une importance exagérée : la forme cache le fond ét l'étouffe. La conséquence de tout cela, c'est que le critique, qui a mis toute sa foi dans la raison et toute sa force dans la logique, est désormais peu capable de raisonner avec fruit, sinon avecsuite. I] lui est défendu de rien conclure de décisif sur une question, de la traiter à fond et dans le vif, d’y jeter autre chose que des lueurs fugitives, et d'y porter une lumière égale et pleine. L'ensemble de ses déductions serrées et étroites n’a rien qui satisfasse et qui repose l'esprit ; le détail de ses petits raisonnements séduit parfois, mais le plus souvent étourdit, éblouit et confond. Il est arrivé à La Motte, malgré tout, d’avoir d’heureuses idées et de les énoncer avec quelque assurance ; mais l'insuffisance de sa méthode et la timidité vacillante de son esprit ont réduit ces idées à n'être que des aperçus ingénieux sans p ortée.
On verra, par l'étude des théories de La Motte et l'examen de ses paradoxes, à quel point il est dangereux pour l'esprit le plus ouvert et le plus entreprenant, de n'avoir pas la force de se faire une méthode appropriée à ses visées instinctives, et de rêver de faire une révolution dans les lettres avec des armes impuissantes, empruntées à l'arsenal des temps passés. Mais c'était peut-être la fatalité de cette époque inquiète et impuissante, sourdement travaillée de désirs nouveaux et dominée par des traditions invincibles, de ne pouvoir réaliser ce qu’elle souhaitait, de rêver un avenir plus libre sans pouvoir se déprendre d’un passé tyrannique, de réclamer d’autres moyens de plaire sans pouvoir aboutir à les inventer, échouant de façon misérable dans une critique mesquine, sèche et vide, dont les principes mêmes étaient empruntés à cette tradition qu'on voulait rejeter et dont on se targuait de secouer le joug. Ce contraste entre le fracas de l'effort et la pauvreté de l'effet sera l'intérêt même de l'examen qu’on va entreprendre des idées originales de La Motte el de ses tentatives d’affranchissement. Toute une époque se résume en lui, pour ainsi dire, avec ses vues ambitieuses etses impuissances, ses besoins indistincts et sa soumission à la routine plus forte.