VI, — LA MOTTE THÉORICIEN
Nous abordons la partie la plus délicate de cette étude. Dans l'œuvre critique de La Motte, si étendue et si variée, remplie d’affirmations hardies, reprises presque aussitôt qu’elles ont été avancées, de corrections, de réticences et de sous-entendus, il va falloir démêler les idées générales qui sont le fond mêmede sa pensée, arriver aux opinions qui en dernière analyse composent sa théorie de la poésie et de l’art d'écrire, enfin dégager les deux ou trois grand principes qui constituent ce qu'on peut appeler sa Philosophie littéraire.
Cette analyse comprendra deux parties. Un premier chapitre contiendra l'exposition des principes généraux qui ont guidé La Motte. On examinera successivement ses idées sur la nature et les lois fondamentales de l’art et de la poésie, — ses sentiments sur les règles, leur fondement et leur valeur, — l'importance exceptionnelle qu'il accorde au libre examen et au progrès ; enfin la portée de la querelle homérique qui a résumé tous ses efforts pour affranchir les lettres de l’esprit d'autorité.
Dans un second chapitre, on étudiera les essais de réformes que La Motte a tentés, les innovations qu'il a timidement rêvé de faire accepter sans les imposer par son exemple, et enfin les paradoxes qu’il a émis-et dont le plus fameux est celui qui à achevé de ruiner sa réputation, le paradoxe contre la versification.
$S I. — Principes généraux de la Philosophie littéraire de La Motte. — Ses idées sur la poésie et sa nature.— Théorie du goût. — Ses sentiments au sujet des règles: que toute sa critique est dirigée par lintention d’affranchir les lettres du principe d'autorité et de les émanciper au nom de la raison. — La doctrine du progrès et la querelle homérique.
Le XVII siècle jugeait la valeur d’un art surtout d'après son utilité morale. Les uns les condamnaient comme uniquement propres à corrompre l'esprit et les mœurs ; d’autres les défendaient en montrant qu’ils servent à instruire les hommes et à les rendre meilleurs. Les plus indulgents n’y voulaient voir qu'un jeu innocent, que la morale pouvait tolérer en vue du plaisir, mais en le surveillant:
Ces derniers étaient rares. Presque tous les critiques et la plupart des poètes avaient pris l'habitude de n’estimer les arts que d'après leur valeur morale. Le juyement purement esthétique, indifférent aux eflets de l’art sur les mœurs, sensible seulement à sa beauté et à son charme, était à peu de chose près une nouveauté.
La Motte sut se débarrasser du préjugé : il comprit qu'il fallait envisager les choses de plus haut et reconnaître que la Poésie, comine la Musique et la Peinture, ou comme le talent du joueur de boules, a une valeur propre indépendante de l'emploi qu’on en fait !. Cela nc veut point dire qu'il est indifférent que le poète fasse un bon ou un mauvais usage de son art. La Motte pense au contraire qu'il doit l’employer « à mettre au jour la vérité et la vertu »?. Mais il estime que le critique philosophe qui raisonne sur l’art lui-même doit s'affranchir de toute prévention, si louable qu'elle soit, et considérer la poésie dans sa nature et dans son essence, sans s'occuper de l’objet auquel on la fait servir.
Pour lui, il prononce librement, contre les panégyristes et contre les ennemis de la poésie, qu'elle « n’est ni bonne, ni mauvaise », qu’ « elle est indifférente en elle-même » *. L’agréable est sa fin, et non pas l’utile. « On voit que son unique fin est de plaire. Le » nombre et la cadence chatouillent l'oreille , la fiction flatte > l'imagination, et Les passions sont excitées par les figures » #. Les
1 Discours sur la poésie….., t. I, p. 22.
2 Ibidem, t. I, p. 22.
3 Ibidem, t. I, p. 20.
& Ibidem, t. I, pp. 17, 19, 21. nd
poètes jadis ont pu être des philosophes et même des théologiens ; mais « ces matières ne sont point essentielles à la poésie, qui n’est > par elle-même qu'un moyen de les rendre agréables ». Sans doute tous les arts ont une fin, mais non pas nécessairement une fin utile : « l’utile qu'on ajoute ne sert qu'à rendre la proposition > équivoque, à moins que, sous ce nom vague d’utile, on ne veuille > aussi comprendre le plaisir, qui est en effet un des plus grands > besoins de l'homme » !. C’est là une opinion très philosophique, et qu'on doit savoir gré à l’auteur d’avoir émise sans se soucier des préjugés qu’il blessait.
Le malheur est que La Motte, en affranchissant la poésie, l’amoindrit. Il prétend qu'il la renouvelle en y faisant entrer la raison et la philosophie. Le cadeau qu'il lui fait ne compense pasles pertes qu’il lui cause. Bien avant qu'il songeât à lancer le paradoxe contre la versification, il tenait son métier en médiocre estime; il le considérait comme un exercice assez futile : conception sèche et pauvre de poète artificiel pour lequel la nature n’a rien fait, qui doit tout à l’éducation, et qui ne s'adresse qu'à des gens dénués comme lui du sens poétique, qu'ils remplacent par des idées et des habitudes d’écoliers.
Dès le début, La Motte estime que les détours ingénieux et les moyens singuliers qu'emploie la poésie, s’ils sont charmants, ne sont guère fondés en raison. L’assemblage mesuré des paroles est une singularité qui forme préjugé contre elle, « car le but du discours > n'étant que de se faire entendre, il ne paraît pas raisonnable de » s'imposer une contrainte qui nuit souvent à ce dessein et qui > exige beaucoup plus de temps pour y réduire sa pensée qu'il n’en »> faudrait simplement pour suivre l’ordre naturel de ses idées » 2. Ainsi, aux yeux de ce poëte-philosophe, c’est perdre son temps que de s’astreindre à la contrainte de la mesure et du style poétique. La « fiction » n’est qu’un « détour qu’on pourrait croire inutile; car > pourquoi ne pas dire à la lettre ce qu'on veut dire ?....» * Pour les « figures », « ceux qui ne cherchent que la vérité ne leur sont pas > favorables...»; ce sont «des pièges tendus à l’espritpour le séduire». Je sais bien qu’en cet endroit La Motte ne fait que résumer les « principes sur lesquelles les anciens philosophes ont condamné Ja > poésie » #. Mais lui-même en plusieurs passages ne montre pas plus de considération pour elle. Qu'est-ce au fond, et pour des « yeux
1 Discours sur la poésie....,t.I, p. 21.
2 Ibidem, t. I, p. 15.
3 Jbidem, t. 1, p. 15.
#Tbidem,t.1;p.15:
philosophes», que la poésie? «Un art pluspénible qu'important »!, point autre chose. C’est une convention et un préjugé ; il est bon d'en user et d’en jouir, à la condition de n’en être pas dupe.
Cette légèreté sceptique avec laquelle La Motte parle de la poésie nous surprend moins si, nous rappelant que l'unique objet qu'il lui concède est de plaire, nous envisageons d’autre part l’idée qu'il s'en fait, et la définition qu’il en donne.
Au jugement de La Motte — nous le savons — il n’y a dans son art que trois éléments essentiels: l’arrangement mesuré des paroles qui chatouille l'oreille, la fiction qui flatte l'imagination, et les figures (plus hardies que celles de l’éloquence) qui excitent les passions ?. Versification et figures sont bien des éléments essentiels de la poésie, mais ce sont des éléments de pure forme. La « fiction » même, quoiqu'elle tienne de plus près à la poésie, appartient en bien des cas (et surtout chez les poètes artificiels) au métier et à la pratique, c’est-à-dire encore à la forme. La Motte le reconnait: à plusieurs reprises il a signalé comme un ornement accessoire cette fiction banale, si commune alors, qui consistait en « des fables > et des prosopopées ». « Nous estimons les fables ingénieuses tout » ce qu'elles valent; mais nous ne les jugeons pas absolument > nécessaires dans la poésie » *%. Ailleurs il qualifie nettement d'idées triviales les gracieuses fictions de la fable, si rebattues par les poètes qu'après les avoir employées, tout comme les autres, il croyait avoir le droit de s’en moquer“. Ainsi la poésie, telle que La Motte la conçoit, consiste plus dans une convention particulière que dans un état spécial de l'esprit; elle est une apparence plutôt qu’une réalité. Les éléments qui la composent sont plus matériels, en quelque sorte, qu'ils ne sont spirituels etmoraux. Aussi pouvons-nous dès à présent comprendre l'évolution d'idées, très régulière, qui amena La Motte à supprimer, non pas la poésie, mais la versification, c’est-à-dire la forme de cette forme.
D'une part la poésie n’a pas d’autre objet que de plaire, et d'autre part elle consiste essentiellement dans la combinaison ingénieuse de certains éléments sensibles et qui doivent plus à l'industrie de l’ouvrier qu’à l'inspiration du poète. Elle est un objet de luxe qu’on peut faire servir au bien et au mal, mais qui de sa nature est indifférent à l’un et à l’autre. Elle est aussi un art plus qu’un don de la nature etun métier plus encore qu’un art. Ce qui domine l'esprit du critique,
1 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 41.
2 Discours sur la poésie, t. I, pp. 15 et 16.
3 Discours..…..prix, 1714, t. VIII, p. 376 (contre Rousseau). # Discours sur le différent mérite. .., t. VIIL, p. 346.
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tant qu’il parle de la poésie, c’est cette préoccupation de l'agrément qu'elle doit produire, du soin ingénieux qu’elle exige comme forme savante. Et le jour où il essaie de résumer ses idées sur son art et de définir la poésie d’une façon complète, il nous donne la formule excellente en elle-même et nécessairement incomplète de l’art classique, mais rétréci, ramené à n'être plus qu’un exercice d'esprits raffinés, un joli travail d'ouvriers amateurs.
La poésie prise en elle-même est une imitation de la nature !. Mais par « nature »ilne faut pas entendre indistinctement tout ce qui existe ; il y a des objets rebutants que l’art n’est pas autorisé à peindre ; c’est d’une « nature choisie » qu'il s’agit, « c’est-à-dire des > caractères dignes d’attention ct des objets qui puissent faire des > impressions agréables » ?, en remarquant bien qu'il y a « des > agréments de toute espèce : il yen a de curiosité, de tristesse, > d'horreur même ». L'imitation ne doit pas être « une ressemblance > entière et scrupuleuse de l’objet particulier qu’on peint » mais bien «une imitation adroite, c’est-à-dire l’art de ne prendre des > choses que ce qui est propre à produire l'effet qu'on se » propose »#. Dans cette analyse on sent percer le double souci de l’esprit classique, je veux dire l’idée d’un choix nécessaire dans les objets d'imitation, et l'idée du but directement poursuivi et du plan nettement suivi, deux préoccupations très sages, mais qui ont pour effet de raréfier la matière poétique et de restreindre la liberté du’génie. De ces prémisses si exactement posées, La Motte tire la définition suivante : «Je croirais donc qu'il faudrait définir la poésie : > l’art qui, par le discours en vers, imite la Nature avec choix, et » avec un dessein sensible de donner certaines idées ou d’exciter » certains sentiments » #. Définition excellente en certains points, par d’autres côtés incomplète, mais dont le grand défaut est de ne tenir nul compte de l’élément premier de toute poésie, qui est la sensibilité, celle du poète et celle du lecteur. Ainsi définie, la poésie est trop réduite dans les bornes d’un art particulier, assujetti à une forme déterminée, restreinte dans son expansion et ses moyens d'expression, condamnée à produire certains effets d’après des méthodes trop réglées. C’est, telle qu’elle est, une des meilleures et des plus sincères définitions qui aient été données de la poésie artificielle.
1 Réflexions/sur la Critique, t. III, p. 188. 2 Ibidem, t. III, p. 189.
3 Ibidem, t. III, p. 190.
& Ibidem, t. II, p. 191.
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Cette conception très particulière de la poésie savante ‘est complétée chez La Motte par des vues précises et étroites sur le talent du poète et sur la méthode de composition poétique. Sans se rendre un compte exact de ce que fut la poésie primitive, des conditions originales de l'inspiration libre et de la nature du génie, il distingue assez nettement les grands génies et les talents, les premiers qui créent d’instinct, les seconds qui travaillent avec une conscience plus éclairée de ce qu’ils veulent et de ce qu'ils font. Il fait la part assez belle à l'instinct créateur, mais il ne dissimule pas ses préférences intimes pour les réfléchis et les raisonneurs. « La plupart, dit-il, de ceux qui ont excellé dans quelque genre .…. en ont atteint la perfection par instinct, je veux dire par un jugement confus et presque de simple sentiment, plutôt que par des réflexions précises et approfondies... Ces écrivains... sentaient et ne raisonnaient guère » 1. Ne pas raisonner, c’est une réelle infériorité, au jugement d’un écrivain qui estime que l’avantage des modernes sur les anciens consiste dans l’usage plus général et mieux réglé de Ja raison. |
Non seulement La Motte a proclamé à plusieurs reprises la supériorité de la raison et du jugement sur la sensibilité et l’imagination chez le poète, mais encore, s’il trace le portrait idéal du poète moderne?, il ne manque pas de mettre au premier rang de ses qualités essentielles, non pas les dons les plus rares de la nature, mais les mérites intellectuels qu'on acquiert par l'éducation et qu'on développe par la réflexion. S'il définit le véritable esprit poétique, ce qu’il prise par dessus tout, c’est le jugement, le choix, le goût, en un mot les qualités communes aux poètes d’Académie, aux littérateurs de profession, mais dont Les vrais poètes ne se préoccupent guère, parce qu'ils les ont de naissance ou qu’ils savent s’en passer : « En quoi consiste donc la perfection d’un esprit poétique ? C’est > dans une imagination sublime et féconde, propre à inventer de > grandes choses différentes entre elles; c’est dans un jugement » solide, propre à les arranger dans le meilleur ordre, et enfin dans > >»