‹ Houdar de la MotteChapitre 3 sur 44 · EX · texte numérisé non relu

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été do vieux juges. À vingt et un ans (1693), il donna, aux Italiens, une grande pièce impromptu, en prose et en vers; cela s'appelait « les Originaux ou l'Halien » !. L'échec fut complet.

« La pièce fut jouée en été », dit Trublet ?, pour atténuer l’insuccès de son ami et de son maître. L'auteur apparemment ne s'était pas payé do cette excuse, car, pris de désespoir, il dit adieu tout à la fois au théâtre et au monde: il partit pour la Trappe ?. Il cmmenail avec lui un de ses amis qui, pour des raisons aussi graves sans doute, voulait renoncer au siècle #. L'abbé de Rancé accueillit les deux désespérés ; il les garda deux mois, puis les renvoya sans leur avoir donné l'habit, « [1 les trouva trop jeunes », dit gravement Trublet F, J'aime mieux croire M. de Rancé plus perspicace: il savait bien que les vocations durables ne naissent pas d’une simple piqûre faite à la vanité d'un auteur de vingt ans.

Il ne faudrait pas faire à La Motte le tort de croire que sa dévotion fût issue tout entière d'un brusque mouvement de dépit : elle était sincère , Au sortir de la Trappe, sa ferveur religieuse persista assez longtemps ; il s'occupait à des ouvrages de piété, il paraphrasait en prose les psaumes de la pénitence. Il resta respectueux de la religion à une époque où l'hypocrisie du plus grand nombre était une sorte d'excuse à l'impiété de quelques-uns. Mais sa première ardeur de néophyte tomba un beau jour, et La Motte, rendu au monde, revint au théâtre. C’est alors que Joseph Saurin 7, le géomètre, rima l'unique pièce de vers qu'il ait faite : il y blàmait son ami de « ce qu'il avait quitté la Trappe pour faire des opéras » &.

Devenir l'élève et l'émule de Quinault après avoir failli être le disciple de M. de Rancé, la transformation était complète. La Motte

1 La pièce est insérée dans le recueil de Ghérardi, au T. IV.

2 Trublet, Mémoires, p. 332.

4 Soligny-la-Trappe, prés Mortagne.

# Comp. Le récit de Voisenon, Anecd. Littér., p.77.

5 Mémoires, p. 332. — Plus de cent ans aprés, cet épisode de la vie de La Motte fut mis au théâtre. « La Motte Houdar, comédie anecdotique en 1 acte, en prose mêlée de vaudevilles, par les citoyens Piis et Auger. Représentée

pour la première fois sur le théâtre des Troubadours le {* nivôse an 8. — A.

Paris, an VIII », — Ce vaudeville, où l'esprit est médiocrement tin, n'offre aucun intérêt historique ou littéraire.

8 Voir au T, 8 de ses Œuvres complètes (Edit. 1754) un « Plan des preuves de la religion» — et nombre d'autres œuvres qui ont un caractère religieux marqué. — Môme La Motte n'était pas ignorant en fait de théologie à en croire Trublet (Mémoires ,.., p.370), £

1 Cité par Gacon, Anti-Rousseau, p.342. La pièce fut retouchée par J.-B. Rousseau et par La Motte lui-même.

# Trublet, p. 333, — Cf. d'Alembert, Eloge de La Motte.

Lars

avait mis quatre ans à la faire. Il s'en trouva bien, au reste. Son opéra de l’« Europe galante » eut un grand succès (1697) 1. Dès lors, presque chaque année, il fait jouer un opéra, un drame lyrique ou une comédie-ballet: ses vers faciles, spirituels et galants sont goûtés et applaudis. 11 ne cessa d'écrire des livrets d’opéras qu’au moment où il songea à entrer à l'Académie ; ceux qu’il composa par la suite, il ne les fit pas représenter.

Cependant La Motte obtenait ailleurs d’autres succès. Il voulait devenir académicien. Or si on entrait à l'Académie sans avoir rien écrit du tout, il ne semble pas qu'on y fût admis rien que pour avoir écrit des vers d'opéra. La Motte qui, tout de bon, se croyait poète lyrique, se met à composer des odes qu'il envoie aux concours des Jeux floraux et de l'Académie. Sa verve très docile ?, son esprit toujours présent, lui donnent le moyen de traiter les sujets proposés avec une régularité méritoire, avec une ingéniosité tout académique. 11 fut neuf fois vainqueur aux Jeux floraux * ; à l'Académie, il moissonna tant de couronnes, soit comme poète, soit comme orateur, qu’on le pria de ne plus concourir.

C'étaient là des titres qui le désignaient au choix de l’Académie : ses juges ne demandaient qu’à devenir ses confrères.

Il réunit ses Odes en un gros volume et les publié en 1707. — Le 8 février 1710, il est reçu dans cette Compagnie où l’appelait son talent et aussi les amitiés # qu'il s’était ménagées.

La Motte entrait à l’Académie âgé de 37 ans environ. C'était un beau triomphe, qui s'explique facilement. Jusqu’alors il n'avait pas pris parti avec éclat dans les querelles littéraires du temps. Il était « moderne »,.on le savait par son Ode sur l’ « Emulation » et par l'écho affaibli des vives discussions dont retentissaient les cafés littéraires. Mais ses œuvres étaient si classiques dans leur forme régulière, le poète lyrique demeurait si modestement docile aux formes consacrées et, autant qu'il pouvait, à la langue des maîtres anciens ! Il était grand ami de M. de Fontenelle et il ne s’en cachait

1 Musique de Campra, un autre transfuge du sacré au profane. — Trois airs sont de Destouches, qui venait de quitter les mousquetaires pour se faire musicien (v. les Anecd. Dramatiques, art. « Europe Galante »).

? Réponse de M. de Fontenelle au disc. de M. l'Evèque de Luçon, t. I, {re partie, p. 47. « .... C'était seulement une volonté de faire des vers, volonté qu'il exécutait parce qu'il avait beaucoup d'esprit ».

3 Ode à MM. de l’Académie des Jeux floraux, t. I, p. 135.

& Surtout celle de Mme de Lambert, secondée par Fontenelle (voir Mémoires de d'Argenson, p. 289). — Voir encore Prés. Hesnault, Mémoires, Ed. de Vigan, p.103: «Il fallait passer par elle pour arriver à l'Académie ».— Cf. A. Rouxel. Chronique des élections à l'Acad. franç., chap. V. :

ni

pas; mais il était aussi l’admirateur de M. Despréaux { et de M. de Cambrai, deux « anciens > déterminés. — Il n’est done pas étonnant que l’Académie, composée encore en majeure partie de partisans des anciens, ait reçu sans défiance ce poète timide, ce bel esprit aimable, réservé et courtois. — Cette confiance fut cruellement trompée. Le titre d’Académicien, loin de calmer son ardeur et de tempérer sa fougue, sembla rendre au contraire La Motte aussi entreprenant, aussi hardi dans ses opinions qu'il s'était jusqu'alors montré réservé. Le poète lyrique avait été sagè et correct, l’Académicien se montra bientôt paradoxal et téméraire. Il n’est pas commun en vérité de voir ces ardeurs belliqueuses s’éveiller chez un auteur précisément après qu'il vient d'être admis dans la docte et calme Compagnie ?.

Au moment où La Motte entra dans l'Académie, Boileau ni Fénelon ne venaient plus aux séances : — l’un se tenait à l’écart, par dépit et rancune ; dans une de ces boutades de sa vieillesse aigrie, il mettait MM. les Académiciens de Lyon au-dessus des « Topinamboux » qui siégeaient au Louvre. Quant à l’'Archevêque, il résidait à Cambrai, tout entier à ses espérances et bientôt à ses regrets; mais il ne tenait pas rigueur à l’Académie, témoin la «<Letire > fameuse qu'il écrivit quatre ans plus tard.

En tout cas, j'imagine que ni le prélat, ni le poète n'auraient refusé leur suffrage à un homme qui était pour tous deux un admirateur, un correspondant respectueux ou un courtisan assidu. En vérité, réunir les voix de Boileau et de Fénelon au suffrage de Fontenelle, voilà qui est singulier, et qui n'appartenait qu'à La Motte.

La Motte avait réussi à s’introduire dans la société restreinte que Boileau #, vieilli et chagrin, recevait encore quelquefois dans sa maison du cloître Saint-Victor. Il n'avait pas ménagé les louanges #; aussi fut-il accueilli avec une sorte d'indulgence, où l'ironie prenait du moins la peine de se masquer sous un air de bonhomie condes-

4 V. l’ode 31, « La Variété », adressée à M. Despréaux. Au bel esprit ce fauteuil est en somme Ge qu'à l'amour est le lit conjugal.

2 Piron, Ed. Rigolev. t. IX, p. 159. -

3 Y. Duclos. Mémoires. — Cf. Factum de Saurin. On y voit que Rousseau et - La Motte se réconcilièrent devant Boileau. — Cf. Voltaire, Vie de J.-B. Rousseau.

£ Dans le « Remerciement » de La Motte, l'éloge des poètes « exacis sans être froids » s'applique plus particulièrement à Boileau.

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