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cendante. Ce fut peut-être le triomphe de l'adresse et de la diplomatie de La Motte, dese faire admettre chez l’intraitable satirique sans avoir à souffrir trop directement de ses terribles boutades. Boileau se fàcha bien un jour; il malmena fort l’impertinent qui avait osé critiquer Racine ! et qui s'était permis, avec toute sorte de précautions, il est vrai, et de détours, d'avancer que peut-être le récit de Théramène n’était pas tout à fait vraisemblable et naturel. Mais enfin, Boileau semble avoir usé, envers l’ami de Fontenelle, d'assez de ménagements pour que celui-ci, dupe de sa propre politique, ait pu croire qu’il avait rendu « le vieux lion plus traitable » ?.
Il osa même plus tard se faire fort de l’autorité de Boileau et avancer qu’il lui avait fait agréer sa traduction d'Homère #. Sans doute des réserves moqueuses, une ironie dédaigneuse se dissimulaient mal sous l’hyperbole des compliments. Pourtant on ne peut nier que Despréaux n'ait adouci envers La Motte l'expression de dédain amer dans lequel il enveloppait toutes les œuvres nouvelles: D'où vient cela? En partie sans doute de la politesse modeste et de la déférence adroite du jeune poète ; mais aussi de ce que Boileau, jugeant les œuvres plus que les tendances secrètes, pouvait reconnaître dans La Motte un des disciples les moins infidèles de la doctrine classique, un poète médiocre, mais soumis à la règle.
Fénelon, dans sa retraite de Cambrai, n'avait pas les rancunes vivaces que nourrissait Boileau isolé dans Paris ; s'il était peut-être plus épris de la simplicité antique , il était aussi moins enfermé dans le culte des souvenirs d’autrefois, et son esprit restait ouvert aux séductions des idées nouvelles. 11 n’y a donc pas lieu d'être surpris de le voir traiter La Motte avec une indulgence plus que chrétienne, alors même que celui-ci s'était déclaré novateur et prétendait reviser les jugements trop favorables qu’on portait sur les anciens. Dans la correspondance qu'ils entretinrent plus tard au sujet d'Homère, Fénelon déploie toute la coquetterie de son esprit, toute sa souplesse ondoyante, toute son adresse d’insinuation pour prouver à La Motte qu'ils sont du même avis, en lui laissant entendre qu'il se trompe et qu'il est la dupe de ses froids raisonnements. Dans cette lutte ouverte contre un nouveau Protée, La Motte eut le mérite de la franchise plus grande et de la fermeté #.
Quoi qu’il en soit, La Motte avait réussi à obtenir la neutralité bienveillante des deux hommes qui représentaient le pur esprit
4 XIe Réflex. sur Longin. (4710).
2 Nisard. Histoire de la littérature française, Édit. 1881, t. IV., p. 15. 3 Réflexions sur la critique, IIl° partie, t. III, p. 171.
# V. Hipp. Rigault. Querelle des Anciens et des Modernes, p. 420.
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classique : Boileau se désintéressait d'assez mauvaise grâce ; Fénelon réservait son opinion, mais, pour des esprits prévenus, il avait l’air de céder. C'était là pour notre auteur un précieux avantage, c'était une « victoire » !. Non pas seulement parce qu’il désarmait par avance deux hommes qui auraient pu devenir de terribles adversaires s'ils s'étaient déclarés, mais surtout parce que leur silence indulgent ou leurs ménagements le mettaient en repos avec sa conscience littéraire. En effet, jusqu’à son entrée à l'Académie, La Motte ne s'élait pas engagé à fond dans la querelle qu'il allait rouvrir, iln’avait pas encore attaqué et secoué violemment le principe d'autorité. Il tenait beaucoup à l'opinion de ces deux hommes, qu'il admirait sincèrement, dont il était le disciple, plus docile qu’original.
S'il était poète (et il croyait l'être), il l'était devenu à leur école, en se contormant aux lois qu'ils avaient promulguées et aux exemples qu'ils avaient proposés à l’imitation. — Si donc il combla Boileau et Fénelon ? d’attentious, de flatteries délicates, de prévenances caressantes, c'est moins par calcul et par politique, pour détacher et neutraliser deux ennemis redoutables, que par l'effet d’une admiration et d’une gratitude sincères.
On a vu que toutes les premières influences qui, durant la jeunesse de La Motte, agirentsur la formation de son talent, devaient l'engager, presque à son insu, dans la pratique des règles et des procédés traditionnels. Jusqu'ici sa carrière a suivi une marche régulière ; il a été le modèle de ces écrivains corrects, dont une place à l’Académie récompensait un jour ou l’autre les consciencieux efforts et la laborieuse médiocrité.
On a fait entrevoir aussi cette curieuse et tardive métamorphose qui, du poëte lauréat et de l'Académicien, fit un novateur téméraire et bruyant, qui porta le trouble dans la paisible « république des lettres ».
Il ne sera pas inutile de voir comment cette transformation s’est lentement préparée dans l'esprit de notre auteur et d'analyser les diverses influences qui, après tant d'années de soumission, l'ont conduit du doute à la négation et presque à la révolte.
RS CS Re RS — Z Nisard, T. IV, p. 16.
2 V. Ode I, l'Eloge du Télémaque, ce « poème salutaire » ».
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La Motte « esprit universel ». — Les Cafes. — Les Géomètres. — Fontenelle. — La Régence. — Le règne du Paradoxe. |
Les influences du dehors n’ont d’effet sur le développement d’un esprit qu'autant que le génie agit dans le même sens, qu'il est disposé par avance à recevoir ces influences, comme un terrain à recevoir une graine. Or, la nature d’esprit de La Motte le destinait à la critique et à la controverse.
Tous ses biographes, tous ses panégyristes et ses ennemis mêmes, louent son « espril universel » !. Sion en croit Trublet ?, M” de Lambert %, et d’Alembert lui-même #, La Motte eût pu réussir également bien dans tous les arts et dans toutes les sciences. Maupertuis Ÿ affirmait qu'il eût pu faire un Newton ou un Leiïbnitz : il ne lui a manqué que de savoir les mathématiques.
De même pour toutes choses : parce qu’il raisonnaiït bien de tout, certains le croyaient capable de tout 6. lilusion qu'il partagea. De tous les côtés son savoir était borné et court. Rien donc, nul fait contradictoire, nulle opinion adverse ne venait troubler la logique de ses raisonnements abstraits, qu'il poussait avec une imperturbable sérénité. Dans les lettres mêmes, où il eut du moins le bon sens de se renfermer, il était assez ignorant. Les faits n’existaient pas pour lui ; au besoin il les niait ou il s’en moquait. En revanche, une étonnante facilité à jouer avec les idées, à réduire tout un art, — un monde, — en quelques vérités claires et
1 C'est ce que M. le Duc de Nivernois, parlant de Fontenelle, appelait « cueillir la palme de l'universalité. »
2 Lettre à M°T. D: LE. t. TL p. 1x.
3 Portrait de M. de La Motte « Ce n'est pas un savoir acquis, c'est un savoir inspiré ». — La vérité c'est qu'il était assez ignorant. — C'est ce que dit plaisamment le satirique : «Il savait tout sans rien savoir. »
& Eloge de M. de La Motte. — Cf. Piron en 1759, Epitre à M. Lefebvre, neveu de La Motte. — Cf. Mèm. du prés. Hesnault, p. 30.
5 Cité par Trublet. Lettre à M°T. D. L. F., t.I, pp. x et x1.
6 Marais pourtant raille cette prétendue universalité du talent (Journal). Cf. sur le même point les sarcasmes de La Harpe (Lycée, Il, p. 527, Ed. Didier, 1834).
En
incomplètes, en un petit nombre de formules exactes et spécieuses.
Tel était La Motte, apte à tout comprendre, impuissant à rien sentir ; admirable pour réduire tout un ensemble d'idées en quelques principes clairs, mais incapable de saisir et d’embrasser la vérité même, qui lui échappait, passait à travers le réseau étroit de ses petits principes, justes isolément, faux dans l’ensemble.
Voilà ce qu'au temps de Fontenelle et de Trublet, on appelait avoir un esprit universel.
Ainsi doué par la nature, La Motte était certainement appelé à briller dans la dispute et la controverse. Or ilse trouva que c'était le goût et le défaut du temps. Il y avait dans Paris, au temps de la Régence et un peu auparavant, des lieux de réunion — les cafés ! — réservés surtout aux gens de lettres et aux discussions littéraires. La Motte fut pendant plusieurs années l'âme de ces réunions et le « Roi» des cafés de lettres ?.
Dans les premières années du XVII siècle, il s’est produit dans les mœurs littéraires, comme dans les mœurs publiques, un uotable changement. L'adoption par les gens de lettres du Cafë comme lieu de réunion est le signe extérieur de cette transformation, dont elle est aussi une des causes.
Depuis longtemps le cabaret est abandonné par la gent littéraire, on le laisse aux grands seigneurs en partie de débauche. Les ruelles n'existent plus, les salons n'existent guère encore. Les auteurs ne sont plus les domestiques et les courtisans des grands seigneurs #, mais les gentilshommes ne sont pas encore les flatteurs et les courtisans des auteurs #.
Moins bien traités à la cour, moins reçus dans la haute société, les écrivains, devenus plus indépendants et plus fiers, cherchent à se rapprocher ; ils trouvent dans l'hospitalité banale, mais indulgente du café 5, ce qu’il leur fallait, c’est-à-dire un lieu de réunion libre, un théâtre et un public.
1 Sur les cafés, voy. Bibliographie, $ IL.
2 Remarquons pourtant que La Motte fut toujours un homme de bon ton, et que de bonne heure il fut admis dans les meilleures compagnies, — chez Mre de Lambert, depuis 1710, puis à Sceaux.
3 V. d'Alembert, t. IV, pp. 337-373. Essai sur la Société des gens de lettres et des Grands.
4 Pendant une vingtaine d'années (1690-1715) les gens de lettres, dédaignés de la Cour, vivent davantage entre eux. C'est la Régence qui commence à leur rouvrir les salons. — Cf. E. Bersot : Etudes sur le XVIII: siècle, I, pp. 409-410.
5 En {715 on compte déjà dans Paris « trois cents maisons de café »,
Gens de lettres et savants s’assemblaient dans les cafés, avant ou après la Comédie !, On critiquait la pièce ou l’opéra nouveau ?: assistaient à la lutte et jugeaient des coups, quelque abbé, quelque gentilhomme, gourmet de lettres, des badauds parisiens, parfois un provincial curieux ?, Chacun des cafés # illustres avait ses gens de lettres altitrés, son « banc des auteurs » ou son « banc redoutable » 5 ; dans chacun d’eux régnait et trônait un bel esprit : chez la veuve Laurent 6, J.-B. Rousseau avait quelque temps tenu Île sceptre ; N. Boindin terrifiait le café Procope par l'audace de ses paradoxes athées 7; quant à La Motte, il fréquentait surtout le café Gradot où, à force d'esprit aimable et de politesse exquise, il était devenu «le point de réunion de l'assemblée > $. Quand la société étaitau complet, tous ces esprits vifs, excités par la boisson légère ?, grisés par les idées et aussi par les mots 1°, se livraient à des discussions passionnées, auxquelles la première affirmation venue servait de point de départ, et dont la conclusion les amenaït bien loin du début !1. Là le raisonnement subtil tournait vite au sophisme, l'opinion hasardée au paradoxe téméraire: mais sophismes el paradoxes passaient aisément sous le couvert de l'esprit et de la bonne humeur.
Cette hantise eut des effets particuliers sur les mœurs et sur l'esprit même des gens de lettres. Leurs mœurs y perdirent. Toutes ces vanités irritables sortirent meurtries et blessées d’un contact
1 V. La Beaumelle, Vie de Maupertuis, 1856, pp. 11-12.
2 Sur le genre et le ton des discussions dans ces « manufactures d'esprit », voir d'Alembert, Éloge de Trublet, p.650. — Cf. Bel, Apologie de M. de La Motte, pp. 107-108 : une dispute sur l'Harmonie. — Marivaux, Spectateur français, X XIIIe feuille. |
3 V. Gacon, La Chiennade (Fables de M. de La Motte mises en vers).
& Duclos, Mémoires, p. 24. — Auger, Mélanges, IL, p. cn
5 J.-B. Rousseau, Le Cafté, se, V.
6 Au coin des rues Dauphine et Christine.
T Duclos, Mémoires, p. 24.
8 Œuvres de l'abbé de Pons, avertissement de l'Editeur p. 112. (On y trouve une Apologie des cafés) — Cf. Le Sage, Gil-Blas, Liv. VIT, ch. 13.— Portefeuille de Rousseau, t. Il, p. 58. « La Motte s'y rendit dominateur et devint bientôt le Cromwell de cette petite république ».
9 « Une certaine liqueur noire qui a la vertu de les faire parler ensemble » (Dufresny, Amusements sérieux et comiques, 1701, p. 72). — Cf. Massieu, Éloge du café en vers latins. — Michelet, Histoire de France, t. XVII.
10 Montesquieu, Lettres persanes, L. 36.
M Gacon, La Chiennade. — Cf. Bel. Apologie de M. de La Motte, p. 107. — Dufresny, Amusements sérieux et comiques, p. 72. — La Beaumello, Vie de Maupertuis, pp. 11, 12. — Voltaire, Vie de J.-B. Rousseau, p. 333.
trop fréquent qui amenait des heurts et des chocs pénibles. Les piqûres s’envenimaient !. Les antipathies et les rivalités se tournaient en haïines sourdes où en inimitiés déclarées. La triste aventure des couplets attribués à Rousseau fit voir jusqu'où pouvaient aller l'amour-propre ulcéré des écrivains, la rancune et l'envie. Ce fut un terrible scandale où personne ne gagna rien : Rousseau déshonoré, Saurin mal justifié, toute la littérature avilie : tel fut le résultat de cette malheureuse affaire. En effet les hommes de lettres donnaient un fàcheux spectacle ; ils avaient eu grand tort (s'ils l'avaient fait à dessein) de se retirer du monde, car le monde se détournait d'eux ?. A cet isolement, ils perdaient en dignité et en considération 5 ce qu'ils pouvaient gagner en indépendance. Leurs querelles, multipliées, publiées, les rendaient un peu ridicules : le public suivait la lutte avec attention, mais pour se moquer des combattants plutôt que pour se faire une opinion ou pour prendre sérieusement parti; vainqueurs et vaincus, les coups donnés et reçus, ne rapportaient d'autre profit de la bagarre que d'avoir amusé le monde à leurs dépens ‘. C’était là un danger pour la Littérature. La Motte eut du moins le très rare mérite de conserver toujours son sang-froid et le respect de soi-même : sa vanité, ses multiples prétentions, surtout l’exagération de ses idées par des disciples trop enthousiastes, l’exposèrent souvent à la verve moqueuse de ses ennemis et à la risée du public; mais la modération de son langage en parlant des personnes, l'éloignement qu'il professait pour les représailles de la satire lui assurèrent l'estime générale.
L'esprit même des auteurs se gâta à vivre enfermé dans des cercles trop étroits. La mesure dans les idées y perdit autant que la modération des caractères. Dans ces assauts d'esprit, qui donc se souciait de garder la mesure ? Ne fallait-il pas briller à tout prix ?
1 Voltaire, Siècle de Louis XIV. Catalogue, art. La Motte.
2 Deux opinions contradictoires : Terrasson regrettait le temps où les gens de lettres moins répandus dans le monde vivaient davantage entre eux. (D'Alembert, en tête de la « Philosophie applicable »).—Au contraire Montesquieu (Lettres persanes, 36, 48), Duclos (Mémoires), Voltaire condamnent formellement ces mœurs plus libres, qui ne furent jamais les leurs.
3 Œuvres de l'abbé de Pons, p. 147: « La société s’accoutume à les regarder comme un peuple féroce et indisciplinable, qu'il faut abandonner par pitié à sa dure impolitesse et à sa grossière rusticité ».
4 Mme de Staal, pp. 210, 241 : « Leur combat (de La Motte et M" Dacier) qui faisait depuis longtemps l'amusement du public ». — Cf. Grimm, Corresp. I, 1e décembre 1754.