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1 Odes, t. I, p. 350. « Le goût ».
2 Discours sur le différent mérite...,t. VIII, p. 354.
faculté essentielle dont la nature ne l’avait pas pourvu, comme il avait dû dans la pratique renoncer à en faire usage: cette faculté, c'est le don de l'émotion.
De la théorie générale de la poésie, descendons aux applications. Quelles sont les lois que La Motte admet ? Quelle autorité accorde-t-il à la classification des genres et à la réglementation établie par les « Arts poétiques » ?
Celui qui, poète, a respecté si religieusement toutes les conventions et observé avec tant d’exactitude toutes les règles, admet aussi dans l’ensemble de sa théorie les lois fondamentales de l’art classique, la division des genres et l'autorité de règles invariables.
Mais, là encore, La Motte est entraîné tour à tour par un double courant d'idées. S'il ne respecte guère les anciens, il vénère les maîtres classiques du XVIl° siècle, et à ce titre il admet sans difficulté leurs classifications et leurs règles ; mais comme philosophe, il fait ses réserves ; il discute l'autorité de lois et de principes qu’il a admis d’abord. Si on le suit dans ses discussions au jour le jour, on voit qu’il reprend volontiers d’une main et en détail ce qu'il a donné de l’autre en une fois.
Ainsi, après avoir admis la division de la poésie en plusieurs genres, après en avoir montré l’origine dans les facultés diverses des poètes primitifs 4, après avoir constaté que les lois essentielles de ces genres se sont établies suivant la pratique des grands poètes des premiers âges ?, on Je voit se démentir à plusieurs reprises : il bouleversera par exemple la classification savante des espèces du poème épique #, ou bienilrenversera d’un seul coup les conventions qui déterminent. la nature du poème dramatique #.
Au sujet des règles, les opinions de La Motte ne sont pas moins variables. Tantôt il déclare qu'elles sont utiles et nécessaires ; il s’honore de les avoir respectées et d'en recommander le respect ; tantôt au contraire il s’élève contre le culte superstitieux dont elles scnt l’objet. Nous allons chercher à accorder ces contradictions, plus apparentes que réelles, et à montrer que La Motte, partagé entre ses habitudes et ses tendances, à vu tour à tour dans les règles la meilleure et la pire des choses, les louant ou les critiquant selon qu'il cédait aux traditions de l'écrivain classique, ou selon qu'il se laissait aller aux velléités d'indépendance du philosophe novateur.
1 Discours sur la poésie, t. I, p. 18.
2 Jbidem, t. 1, p. 23.
3 Discours sur Homère, t. Il, p. 15. ; 3 4 {er Discours sur la tragédie, t. IV.
Pour tout dire en un mot, La Motte croit à la valeur des règles, mais des règles modernes. Toutefois il ne leur accorde pas une vertu infaillible et il réserve expressément les droits de la raison et de l'avenir ; il accepte leur autorité sans abdiquer devant elles. Dans cette question, si étroitement liée à celle de l'autorité, La Motte obéit à une préoccupation constante, qui est de distinguer parmi les règles celles qui ne sont fondées que sur l'expérience, de celles qui reposent sur la raison. Les premières ont pour auteurs et pour garantis les Anciens; elles sont suspectes et ne peuvent être acceptées sans un contrôle sévère. Les autres sont les règles de Part moderne; elles s'appuient sur les préceptes et les modèles des grands écrivains du XVII siècle ; elles marquent le progrès qui s'est accompli dans les temps nouveaux, durant lesquels le développement de la raison et de la méthode a produit un perfectionnement général de l’esprit dans les sciences, les beaux-arts et la morale. Ces dernières règles sont les seules valables aux yeux du philosophe. Encore convient-il de faire une réserve en faveur de la raison et de ne point aliéner l'avenir au profit du présent, quelque admirable qu'il soit : nous faisons mieux à coup sûr que les Anciens, nos neveux vraisemblablement feront mieux que nous.
Il y a trois points intéressants dans cette théorie : les règles anciennes, fondées sur une expérience hasardeuse, sont contestables et fragiles ; — les règles modernes, établies sur la raison, sont les seules bonnes ; — la raison enfin n’a pas abdiqué et le progrès doit se poursuivre.
On voit qu’à cette éturle particulière des règles de la poésie, faite par La Motte en plusieurs fois et à diverses occasions, se rattachent étroitement ses idées fondamentales sur la prédominance de la raison, la progression indéfinie de l'esprit humain à l’aide de la méthode, et par suite la querelle homérique qui n’est plus qu’un épisode de la grande lutte en faveur de la liberté et du progrès.
Les règles de chaque genre sont fondées, en première analyse, sur la pratique des plus illustres et des plus anciens poètes qui ont écrit dans ce genre ; clles reposent donc sur l'expérience de ce qui a plu, sur une simple observation et une pure constatation, et non pas sur une explication raisonnée des lois supérieures qui établissent que ce qui a plu devait plaire !. Ces observations n’ont qu’une valeur expérimentale, c’est-à-dire nécessairement variable ct sujette à contrôle. L'expérience fondée sur les œuvres des grands poètes est forcément bornée etincomplète, car elle est incapable de prévoir que
1 Cf. Discours sur la Fable, t. IX, p. 21.
ce qui s’est fait d’une certaine façon puisse se faire autrement ; elle n’admet pas les exceptions ; elle ne tient pas compte des modifications que le temps introduira dans les procédés et les formules d’un genre. Cette expérience crée un préjugé dangereux, qui consiste à « tourner > en préceptes toutes les pratiques » ! d’un poète ancien. Ainsi pour l'ode on s'imagine volontiers « qu’elle ne doit chanter que les > louanges des dieux et des héros » ?; cette erreur vient « de ce qu’on » a pris pour l'essence de l'Ode la matière de celles qui ont eu > d’abord le plus de succès » ?. La Motte accentue son opinion sur cette erreur préjudicielle dans le discours sur Homère : « C’est peu > pour le préjugé de ne pas condamner nettement les pratiques > d'Homère : il en fait des règles, et des règles qui ne souffrent > même pas d'exception. Il veut que la méthode d'Homère constitue » l’art ct qu’elle fasse la nature et l’essence des choses» #. Ces observations particulières, recueillies par des esprits systématiques, renforcées par l'admiration séculaire, sont peu à peu devenues des lois absolues.
L'homme qui a le plus travaillé à enraciner ce préjugé, c’est Aristote. En général La Motte ne parle guère d’Aristote ; il Le réfute sans le nommer : c'est sa méthode exagérée et faussée qu’il attaque plus que lui-même. Mais cette fois, il lui dit son fait à propos d'Homère : « Je crois... que, son-esprit de système lui ayant fait entrevoir un art dans les poèmes d’Homère, il est devenu amoureux de sa découverte, et qu’il a employé pour la justifier cette subtilité obscure qui lui était naturelle, et qui donne tant de peine aux commentateurs, quand ils travaillent à le rendre intelligible et solide » 5. Mais les plus coupables, La Motte la vu clairement, ce sont les enthousiastes du XVI* siècle qui ont déifié Homère et toute l'antiquité, qui ont jeté en travers de l'esprit moderne la race funeste des commentateurs dont il trace un très piquant portrait.
Donc les lois poétiques et les règles des genres, qui sont fondées uniquement sur l'expérience, sont souvent « utiles et judicieuses » 7, mais elles n’ont pas une autorité qui les impose à la raison ; elles sont rendues suspectes par leur origine même et viciées par le caractère d’aveugle enthousiasme qui distinguait ceux qui les
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4 Discours sur Homère, t. Il, p. 105.
2 Discours sur la poësie, t. I, p. 22.
8 Jbidem, t. I, p. 23.
& Discours sur Homère, t. Il, p. 20.
5 Ibidem, t. Il, p. 108.
6 Ibidem, pp. 105 et 106.
T Discours sur la poésie…., t. I, p. 28.