‹ Houdar de la MotteChapitre 32 sur 44 · DO · texte numérisé non relu

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ont établies ou consacrées. Le poète les observera, mais non pas avant d'avoir vérifié si elles sont approuvées et confirmées par l'esprit moderne et de les avoir lui-même soumises à l'épreuve de sa propre raison.

En effet l'opinion de La Motte est que le fondement solide des règles doit être cherché ailleurs que dans des observations particulières, si intéressantes qu’elles soient : ce fondement est dans «la nature même de notre esprit». Il marque avec beaucoup de force cette distinction entre les deux assises sur lesquelles les règles reposent, l'expérience au-dessous, au-dessus la raison. « C’est dans > la nature de notre esprit qu'il faut chercher les règles. Elles n’ont point été l'effet du caprice ni du hasard ; on les a fondées d’abord sur l'expérience, en attendant qu'on découvrit pourquoi les choses qui plaisaient devaient plaire: découverte qui a/fermit les règles bien plus surement que l'expérience ; car l'expérience est fautive, et comme on n’y démêle pas assez les circonstances particulières qui influent sur l'effet principal, on n’est que trop sujet à se tromper sur les causes, soit en ne les embrassant pas toutes, soit en ne les appréciant pas ce qu’elles valent, soit en prenant souvent l’une pour l’autre : au lieu que la raison générale de l'agrément des choses, prise du rapport qu’elles ont avec notre intelligence, est un principe aussi invariable que la nature même de notre esprit, et qui nous met en état d’user toujours habilement des circonstances particulières au profit du dessein que nous nous > proposons » !. Ces paroles sont nettes, dans leur forme un peu abstraite. Cela veut dire que l'expérience, qui est l'observation trop souvent prévenue et partiale des beautés et des défauts des grands auteurs, ne fournit pas un fondement fixe et solide sur lequel on puisse édifier des règles invariables. Mais au-dessus de l’expérience il y a la raison, faculté immuable et exempte de préjugé qui embrasse d’un coup d'œil les effets et les causes, qui seule est capable de démêler les lois générales et d’établir les principes absolus par lesquels on produit des œuvres agréables et on discerne la cause même de leur agrément.

La Motte distingue donc deux sortes de règles en poésie. Les unes, que j'appellerai les Règles expérimentales, sont fondées sur la pratique des auteurs, et en partie sur l'admiration superstitieuse des commentateurs; ce sont celles-là qui composent le Code poétique ancien qu'il voudrait abolir comme incomplet, trop

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1 Discours sur la Fable, t. IX; p. 21.

étroit, opposé à la raison et paralysant l’activité des modernes. C'est dans ce sens qu'il écrit que : «les règles ne veulent pas dire la raison » !. Au-dessus de celles-là, il ya les Règles rationnelles, qui reposent sur une conception plus élevée, plus large et plus impartiale des choses et des principes; elles sont dues aux progrès accomplis par l'esprit humain dans la suite des temps, mais surtout dans le dernier siècle et dans le présent, à l’accroissement des lumières, à l'heureux développement de la méthode ?.

Les fondements des règles étant tels, quel usage en faut-il faire ? La Motte estime qu'on ne doit un respect absolu qu'aux règles autorisées par la raison. Quant à celles qui ne relèvent que de l'expérience, il faut les soumettre à un contrôle sévère; on les admettra si la raison les tolère, sinon on les rejettera comme arbitraires et fausses.

La Motte condamne les règles arbitraires et exclusives #, établies par une tradition sans critique, consacrées par une « admiration invétérée », par une « superstition aveugle »#. L'ensemble de ces règles secondaires sans fondement rationnel, constitue à ses yeux ce qu'il appelle dédaigneusement « l’art trivial. > En maint endroit il cherche à rendre son lecteur plus libre qu'il ne l’a été lui-même à l'égard de toutes ces « institutions arbitraires. » © Il proclame que > le cœur n'est point esclave des règles que l'esprit a imaginées sans » son aveu » 7. Sans prétendre abolir les règles dramatiques, il soutient « qu’il ne faudrait pas s'y attacher avec assez de superstition > pour.ne pas les sacrifier dans le besoin à des beautés plus essen- » tielles » 8. Et toutes les lois qu'il condamne comme arbitraires et exclusives, ce sont celles qui ont été imaginées après coup par les fanatiques admirateurs des anciens sans l’assentiment de la raison, prescriptions étroites de la poésie épique, réglementation aveugle du genre lyrique, formules invariables imposées à l’art dramatique. Il est convaincu que le poète et le critique doivent s’affranchir de ces

1 Suite des Réflexions....,t. IV, p. 435.

2 Discours sur Homère, t. II, p. 96: « Il faut juger l'œuvre d'Homère eu égard aux lumières de notre siècle ».

3 {er Discours sur la tragédie, t. IV, p. 41. — Réflexions sur la critique, t. III, p. 107.

k Réflexions sur la critique, t. IT, p. 130. — 2e Discours sur la tragédie, t. IV, p. 148. ;

5 2e Discours sur la tragédie, t. IV, p. 284.

6 Suite des Réflexions... t. IV, p. 435.

:7 4er Discours sur la tragédie, t. IV, p. 41.

. 8 Ibidem, t. IV, p. 44. , S

prescriptions méticuleuses et fixes et s'inspirer d’un principe supérieur, large et libre, qui est la raison .

Malgré sa sévérité pour les règles arbitraires, La Motte a toujours reconnu l’ulilité des lois et des préceptes en poésie. Il admet l'usage des règles anciennes, car elles sont « utiles et » Judicieuses, pourvu qu'on n’exigeàt pas pour elles un respect » aveugle, et que, sans se révolier contre les exceptions qu'on > y peut faire, on fût toujours prêt d'admettre ce qu'on y peut > encore ajouter » ?. Il établit ainsi avec beaucoup de sagesse la mesure entre le respect raisonné et la superstition aveugle, et il ménage très judicieusement la part de la tradition et la part de la liberté et du progrès. Une autre fois il donne les motifs qui le déterminent à respecter les règles : « elles forment un art »#, dit-il, et par suite, elles ont une double utilité : d’abord « la contrainte > qu’elles imposent détourne de la carrière des esprits médiocres ; > ..…. en second lieu ces règles observées font par elles-mêmes > une grande partie de notre plaisir, à cause de la gêne même qu’elles imposent et de l'agrément de la difficulté vaincue » #. Ces explications sont assez superficielles , mais elles prouvent que La Motie était pénétré de l’utilité d’un art organisé et de la nécessité de règles fortement assises.

Même il pousse trop loin ce respect de la régularité. Je ne parle plus de ses œuvres poétiques ; on a montré quelle était sa timidité d’écolier. Dans ses « Discours >» mêmes, il professe une estime excessive pour les règles bien observées, pour la régularité correcte de la composition. Sa critique d'Homère est dirigée presque tout entière d'après les doctrines formulées dans le dernier siècle; il refait l’Iliade conformément aux principes des plus récents théoriciens

1 Ces idées au reste avaient fait leur chemin, et même dans le monde académique. Je n’en veux pour preuve que le passage suivant d'un « Discours sur la difficulté de composer » que l’Académie de Soissons envoyait comme tribut en 1725 à l'Académie française (Recueil des pièces... 1724-1725, p. 403). « La plume à la main, nous nous rappelons tous les préceptes de l'éloquence et nous nous y conformons quelquefois d’une manière si servile, que l'imagi-

- nation, retenue à chaque pas, perd tout son feu et se refroidit entièrement. C'est ainsi qu'échouent beaucoup d'auteurs, par une scrupuleuse affectation d'observer les règles. Ces règles, qui ne sont que des observations sur ce qui peut plaire, deviennent à leur égard un obstacle pour y réussir. Sans s’en écarter, il faut éviter de s’en rendre esclave ». Ce que l’académicien de Soissons, M. Robert de Chalar, dit de l'Eloquence, c’est ce que La Motte disait de la poésie et il ne pensait pas autrement de l'observation des règles traditionnelles.

2 Discours sur la poésie…., t. I, p. 23.

3 {er Discours sur la tragédie, t. IV, p. 43.

& Ibidem, 1. IV, p. 43.

de l'épopée ! ; il se borne à retoucher légèrement leurs idées et à leur donner un peu plus de souplesse. Il va plus loin : il estime que le Clovis et le St-Louis sont des poèmes épiques « de beaucoup » meilleurs que l’Iliade » ?, pour l’art qui a présidé à leur composition et pour l'exactitude avec laquelle ont été observées toutes les règles et toutes les bienséances. La Motte avoue, il est vrai, que c'est là un paradoxe et il confesse qu'au fond il ne fait pas grand cas de ces auteurs, parce qu’ « ils ont mieux aimé blesser la raison » que de violer des règles arbitraires, qui doivent toujours relever > d'elles » #. Je crois pourtant qu'il estimait plus qu'il ne l'avoue tout cet ensemble de prescriptions formelles, à la condition qu'elles eussent été revues par les modernes, rendues par eux plus rationnelles.

Ce respect des règles tient à une opinion arrêtée de La Motte: il croit que les progrès de l’art sont liés intimement aux progrès du raisonnement. Il dira d’'Homère qu’il n’a pas accommodé scrupuleusement les faits « aux règles d'un art qui-n'a été bien développé que » depuis lui, quoiqu'il en soit le père » #. Il pense que l’art était à peine ébauché au temps d'Homère, qu'il s’est développé régulièrement par la suite, mais que c’est dans les âges tout récents qu'il est arrivé à revêtir une forme savante et complète. Il juge que la prévention pour l'antiquité est une entrave qui empêche l'esprit et l’art moderne de se développer suivant leurs voies. Il est convaincu qu'il faut affranchir les poètes de l'admiration, qui représente dans l’art l'autorité, pour leur ouvrir, par l’examen et la raison, le chemin du progrès.

C’est cette croyance au développement progressif de l’art, fondée sur la foi dans la raison, qui fait la véritable originalité des œuvres critiques de La Motte. Aussi allons-nous l'étudier avec un soin particulier.

Nous montrerons d’abord sa haine de l’admiration, de l’imitation et de l’autorité en littérature — principes auxquels il oppose le libre examen, l'invention originale et la liberté.

Après cela nous verrons que la querelle homérique s'explique par ces opinions mêmes: elle n'a été qu'une application de ses idées

4 Voir Discours sur Homère, t. II, p. 37. Il admire l’art dans les caractères homériques (p.37) ; il admire l'art dans les discours (p. 54) ; il loue Homère d'avoir conçu un plan d'ensemble (p. 96).

2 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 103.

3 Ibidem, p. 104. 4

& Discours sur Homère, t. Il, p. 140.

familières sur les dangers de l'admiration et la nécessité d'en appeler contre elle à la raison, qui seule pouvait affranchir la poésie et lui ouvrir des voies nouvelles.

La Motte avait très bien démêlé un travers de l'esprit littéraire contemporain qui, partant de l'admiration outrée des anciens, s'enfermait dans l'étude de leurs œuvres, se condamnait à une imitation bornée et aboutissait à tirer des maitres des règles arbitraires et exclusives. Enthousiasme aveugle, imitation étroite, réglementation despotique, tout s’enchaïînait et aboutissait au dogme et à l'autorité. C’est le danger que La Motte avait vu après Fontenelle; mais il l’a signalé avec plus de franchise et d’obstination que son maître. Un demi-siècle après lui, un savant et un bel esprit, qui voulait réconcilier le goût et la raison, la poésie et la philosophie, d’Alembert, a repris ces idées familières à La Motte et les a exprimées avec plus de netteté et plus de force :

« C’est sans doute sur les ouvrages qui ont réussi en chaque > genre que les règles doivent être faites, mais ce n’est point > d’après le résultat général du plaisir que ces ouvrages nous ont > donné: c’est d'après une discussion réflèchie qui nous fasse » discerner les endroits dont nous avons été vraiment affectés d'avec > ceux qui n'étaient destinés qu'à servir d'ombre ou de repos, d'avec > ceux même où l'auteur s’est négligé sans le vouloir. Faute de » suivre cette méthode, l'imagination, échauffée par quelques beautés > du premier ordre dans un ouvrage monstrueux d’ailleurs, » fermera bientôt les yeux sur les endroits faibles, transformera les » défauts même en beautés, et nous conduira par degrés à un » enthousiasme froid et stupide qui ne sent rien à force d'admirer » tout ; espèce de paralysie de l'esprit, qui nous rend indignes et » incapables de goûter les beautés réelles. Ainsi, sur une impression »> confuse et machinale, ou bien on établira de faux principes de > goût, ou, Ce qui n’est pas moins dangereux, on érigera en principes » ce qui est en soi purement arbitraire ; on rétrécira les bornes de » l’art et on prescrira des limites à nos plaisirs, parce qu’on n'en »> voudra que d’une seule espèce et dans un seul genre ; on tracera >» autour du talent un cercle étroit dont on ne lui permettra pas de »> sortir »>f.

Cette page du géomètre-littérateur renferme la substance même des idées que La Motte, géomètre lui aussi par goût et par tournure

4 D’Alembert. — Réflexions sur l'usage et l'abus de la philosophie dans les matières de goût. — Edit. Belin, 1822, t. IV, p. 330.

d'esprit, s'était faites des dangers de l’enthousiasme : le plus souvent il égare la raison, conduit celui qui s’y abandonne à imiter sans originalité, à entraver le talent spontané et à enrayer le progrès. Le premier ennemi de la raison, selon La Motte, c’est le sentiment irréfléchi, qui se transforme vite en une admiration décevante, en un « enthousiasme stupide ». Ce n’est point qu'il proscrive ni l'estime ni le respect des grands génies, ce qui serait absurde; mais il veut que l'admiration soit toujours éclairée, et que le respect ne fasse pas tort à la clairvoyance. Dès 1709, dans son « Discours sur la poésie», ilmarque très nettement cette distinction essentielle : « Ce n’est pas contre une admiration éclairée que Je » m'élève, mais contre un sentiment aveugle que l’on s'impose sur la foi d'autrui, qui ne discerne point comment et jusqu'où les > choses sont belles..... En un mot ce n’est point un préjugé légi- > time que je combats, c’est un joug que je secoue » 1. Vingt ans plus tard, il reprend la même idée et l’exprime avec une égale précision : « Oserai-je dire encore un mot sur le respect dû aux > grands génies ? Il y a là, comme dans les meilleures choses, un > excès à craindre : il ne faut pas pousser l’admiration pour eux > jusqu'à n'oser porter les yeux sur leurs défauts. Car ils ne sont > pas grands d’une perfection absolue, mais seulement d’une per- » fection relative, qui consiste dans le grand nombre des beautés et » la rareté des défauts par rapport à d’autres écrivains. La surprise » de leurs beautés fréquentes nous porte d’abord à les croire infail- > libles: mais si nous allions jusque là, ils deviendraient aussi > propres à nous corrompre le goût qu'à le former, puisque nous les imiterions avec autant de confiance où ils se trompent que dans les endroits où ils sont Le plus heureux. Il faut donc, en les > admirant même, conserver toujours la liberté de son jugement et songer que tout lecteur est leur juge naturel ». ? Il distingue les lecteurs en trois espèces : les lecteurs « prévenus ». les lecteurs « dégoûtés » et les lecteurs « modérés ». C'est parmi les derniers qu'il se range, parmi ceux qui raisonnent leur enthousiasme et mesurent leur admiration: «Je me déclare, sans honte, de ces » derniers, et je prétends que l'admiration de tous les siècles ne fait » rien contre nous » ?. L’admiration séculaire, l'enthousiasme accumulé des générations ne l'éblouissent pas. Ce concert de louanges hyperboliques dont on salue le nom d'Homère, « ce n’est > qu'un préjugé d'éducation fondé sur des applaudissements qui,

1 Discours sur la poésie..., t. I, p. 57.

2 Discours préliminaire (1730), t. IV, pp. 13-14. + 3 Discours sur Homère, t. II, pp. 107-108.

> à remonter jusqu'aux premiers suffrages, ne sont la plupart que > des échos les uns des autres » !, Le danger qu’il voit dans l'admiration, danger que s’exagère son étroite raison, c'est qu’elle engendre la prévention et supprime le libre exercice du jugement réfléchi. « Cette prévention est très dangereuse, et encore plus » capable de corrompre le goût que toutes les causes qu'on me cite » de Quintilien »?, Il en Le les motifs : «.... cette prévention » tient le jugement en servitude; on Le sentir ce qu'on sent; > on se passionne de commande pour ce qui ne mérite qu'une > approbation tranquille ; on résiste aux premières impressions du > défectueux ; et à force d’y résister on parvient enfin à le voir avec > d’autres yeux ; on le souffre d’abord ; ensuite on le justifie ; bientôt » on lJ'admire; et quelquefois on l’admire sans remords » 3%. Ces paroles décèlent l'espèce d’antipathie qu'un esprit juste et froid a naturellement pour l'admiration passionnée. D'un tempérament calme et d'un esprit trop sage, La Motte ne conçoit rien aux élans de la passion ; il n’en voit que les écarts dangereux, sans tenir compte des fécondes exaltations qu’elle produit. Pour son compte et sans se l'avouer, il se serait contenté aisément « d’une approbation tranquille», même devant les chefs-d'œuvre les plus propres à élever le cœur et à exciter l'imagination. Un homme qui n’est pas non plus un poète bien ému ni une âme très sensible, mais qui avait plus de conviction et de foi dans son art, J.-B. Rousseau a très bien réfuté La Motte et vengé l'admiration en montrant que, loin de paralyser l’esprit, elle est souvent une des meilleures sources d’inspiration. « Loin de me piquer .... de ne devoir rien qu’à moi-même, » j'ai toujours cru, avec Longin, que l’un des plus sûrs chemins » pour arriver au sublime était l'imitation des écrivains illustres > qui ont vécu avant nous, puisqu’en effet rien n’est si propre à nous > élever l’âme et à la remplir de cette chaleur qui produit les grandes » choses que l’admiration dont nous nous sentons saisis à la vue » des ouvrages de ces grands hommes » #.

La Motte ne voulait, ou pour mieux dire, ne pouvait pas voir ces heureux effets de l'admiration. Il se la représentait sous les traits du pédant qui admire à froid et s’extasie de parti pris, du commentateur qui épanche son enthousiasme intarissable en exclamations lauda-

1 Discours sur Homère, t. II, p, 94.

2 Réflexions sur la Critique, t. III, pp. 14-15.

3 Ibidem, t. Il, p. 15.

& Préface de l'Edition de Soleure, 1712, pp. 9-10. (Tout le passage est dirigé contre La Motte).

tives !. 11 a conçu pour les érudits et les savants prévenus, pour les scoliastes panégyristes, un mépris qui va presque jusqu’à la haine ?. S'il est peu instruit dans la connaissance de l'antiquité, il se fait un titre de cette ignorance qui l’exempte de toute prévention. Avec quel orgueil il réplique aux érudits : « l'esprit géométrique vaut > bien l'esprit commentateur » ?. Cet esprit commentateur n’est bon qu'à gâter le jugement, et sur les matières de goût il vaut mieux s’en rapporter au sentiment naïf des esprits peu cultivés qu'aux fastueuses hyperboles des savants. « J'aurais plus de foi là-dessus à > des esprits naturels et simplement cultivés par ce qui s’est fait de > meilleur dans notre siècle, qu’à ces savants qui, par la longue > habitude d'admirer tout dans les anciens, et par trop de déférence > aux autorités, se sont fait pour ainsi dire un goût d'emprunt et » tout à fait étranger à la raison». Plus loin, il accentue sa pensée : « … Un homme qui, sans grec et sans latin, aurait mis à > profit tout ce qui se serait fait d’excellent dans notre langue, l'em- > porterait sans doute sur le savant qui, par un amour déréglé des » anciens, aurait dédaigné les ouvrages modernes. Les choses seraient d’un côté, les mots de l’autre, et ce serait au prétendu ignorant à juger des auteurs que le savant prendrait la peine de > traduire » 5.

Le paradoxe de La Motte s'excuse sion songe à ce qu'était le plus souvent l’érudition de ses contemporains. Pour imaginer l’étroitesse de vues de presque tous ces savants, leur parti pris d’apologie, leurs futiles disputes et la réelle ignorance où ils étaient, au fond, de cette antiquité qu'ils étudiaient incessamment, mais sans méthode et sans largeur de vues 6, il suffit de se rappeler ce qu’étaient les lectures qu’on faisait alors dans l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Des jugements généraux et vagues sur un poète ou un historien, de vaines comparaisons oratoires entre deux écrivains, de futiles débats de préséance, des discussions sans grandeur où l’ou combattait à grand renfort de textes et d’autorités sur des matières de bon sens et de goût, telles étaient les occupations journalières du corps littéraire le plus savant de

1 Dans le Discours sur Homère, t. IL, p. 105, voyez un joli tableau de l’enthousiasme un peu factice soulevé par Homère à la Renaissance.

2 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 13.

3 Ibidem, t. III, p. 162.

& Ibidem, t. III, p. 148.

5 Ibidem, t. III, p. 149.

6 Voir Alf. Maury, les Académies d'autrefois, t. II. L'ancienne Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, pp. 37, sq.

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