‹ Houdar de la MotteChapitre 33 sur 44 · SEE · texte numérisé non relu

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France. Le trait marquant de ces discussions, c’est l'abus de l’autorité, la tendance à vouloir « tout décider d'une manière absolue > et catégorique » !. On peut donc admettre que La Motte n'avait pas tout à fait tort de chercher à réagir contre ces mauvaises «< habitudes d'école », qui s'étaient répandues, des corps savants, Jusque dans la littérature. Ce qui est blâmable chez lui, ce n’est pas qu'il ait voulu restreindre l'autorité trop grande des érudits, c’est qu'il ait totalement méconnu l'utilité, la nécessité des études anciennes pour former le talent des auteurs et le goût du public.

Fondée sur l'admiration, l'étude des auteurs anciens ne se proposait pas d'autre fin que l'äntation?, souvent plus fidèle que judicieuse, des modèlesgrecs et latins. Aux jeunes gens, ilsmasquaient la nature. Terrasson le constate : « Les commençants, incapables » encore d’imiter la nature même, imitent d’abord les imitateurs. > La nature, qui est l'original universel, en perd le nom pour le > laisser à ses plus habiles imitateurs, écrivains ou peintres » #. Ce que le philosophereproche aux commençants, on l'aurait pu reprocher aussi bien à tous les écrivains. Deux siècles d'admiration intéressée des anciens, le grand succès de leurs plus illustres imitateurs, avaient eu pour effet de mettre au second plan la nature et l’inspiration personnelle que remplaçaient « l’imitation des imitateurs » et l'étude des procédés. Jamais mieux qu’alors ne s’est produit le phénomène de déviation dans les moyens d’imiter qu'a si curieusement décrit Fréd. Ancillon. « L'étude des grands poètes est peut- > être funeste aux grands poètes. Elle ne peut pas leur ôter toute » leur grandeur, mais elle les empêche de s'élever aussi haut qu’ils » pourraient aller. Elle leur offre des beautés qu'ils prennent facile- > ment pour des modèles, et les modèles deviennent encore plus » facilement à leurs yeux des archétypes invariables. — Au lieu de » réfléchir les formes brillantes et originaires, la lumière primitive » de la nature, ils ne réfléchissent que des reflets et les réminiscences » de la mémoire troublent ou paralysent le jeu de l'imagination » #.

C'est ce danger de l'esprit imitateur qui avait frappé La Motte. Il a tracé un portrait piquant et juste de ceux qu'il appelle « des auteurs de pure mémoire ». « Ce sont de prétendus orateurs et de > prétendus poètes qui, sans songer à rien recopier, ne font cependant > autre chose. Incapables de rien produire, c'est la seule mémoire

1 Réflexions sur la Critique, t. IT, p. 43.

2 Cf. Maury, ouvrage cité p. 37.

3 Philosophie appliquée..., p. 145.

4 F. Ancillon. Nouveaux essais philosophiques. Paris, Belin, 1824, t. II, p. 330.

> qui leur fournit sur tout ce qu'ils font le dessein, les pensées, et >» même jusqu'au style. Pleins de ces bons auteurs qu'ils se sont > rendus familiers, ils n’osent, parlons plus juste, ils ne peuvent » penser que d’après eux. Ils appliquent leurs tours et leurs > expressions aux circonstances présentes ; et souvent, simples > traducteurs, simples copistes qu’ils sont des choses, ils croient être > originaux pour avoir changé seulement les noms. En vain pré- » tendraient-ils que les beautés qu'ils emploient ne laissent pas de » leur être propres, quoiqu’elles leur soient communes avec d’autres, > etqu'il n’y aqu’àles féliciter de s'être rencontrés avec de grands > hommes: la trop grande conformité les décèle ; il y a toujours > quelque chose d’original qui distingue ce que nous pensons de > nous-mêmes, d'avec ce que nous imitons, au lieu que l'air servile > de l'imitateur se ressent d’abord. L'expression même les trahit à > chaque instant : dans la prose, ce sont des phrases, des périodes > entières, ramassées des meilleurs ouvrages, et liées avec beaucoup » de peine et fort peu d'art; dans la poésie, ce ne sont que des > hémistiches et des vers connus. Jamais une épithète dont ils > n'aient l'exemple ; jamais une de ces manières de parler que le » génie hasarde à propos, et dont le bonheur cache la hardiesse » f.

Il ne faut point dire que c’est là un portrait de fantaisie. Il y en avait beaucoup alors, de ces écrivains de pure mémoire, de ces auteurs écoliers qui s'étaient fait une seconde nature de l’imitation et une habitude du plagiat inconscient. Le plus illustre et le plus original, ce fut, parmi les poètes, J.-B. Rousseau; au-dessous de lui, combien d’autres on pourrait citer, les L. Racine, les Pompignan, les Lagrange-Chancel, mille autres encore et La Motte lui-même. Mais après tout le public, assoupi dans ses vieilles admirations, encourageait en les applaudissant les auteurs à s'enfoncer dans la routine de leurs imitations surannées. La Motte avait beau recommander l’imitation originale, conseiller aux écrivains de s'inspirer librement de l'esprit des maîtres au lieu de s’imprégner de leur manière et de leurs procédés, on ne l’écoutait pas: le siècle, si ouvert d’ailleurs aux initiatives hardies, était tout acquis, en littérature, aux imitateurs et aux copistes ?.

Au total, l’ennemi que La Motte combat, c’est le principe d'autorité appliqué aux lettres. Admirer uniquement les anciens

1 Discours sur le différent mérite... t. VIII, p. 344. 2 Voir dans le Discours sur la Fable (t. IX, p. 400) une jolie comparaison entre la manière d'imiter librement et la façon d'apprendre la politesse. #

conduit à les respecter uniquement ; n'imiter qu'eux c'est abdiquer dans leurs mains et se condamner à l’obéissance absolue, à une sorte de servage intellectuel. Pour l'écrivain, pour le critique, il y à deux partis à prendre: ou bien jurer foi et hommage à l'autorité des anciens et de leurs interprètes modernes, moins traitables encore et plus intolérants ; ou bien secouer le joug, faire appel à la raison, ne rien tirer que de soi-même, ne rien décider dont on ne puisse rendre un compte exact. Il va sans dire que, au jugement de La Motte, le bon parti c’est le dernier.

Sur le fondement même de l'autorité en littérature, La Motte est assez sceptique. Le grand crédit d'Homère, on l’a vu, n’est qu’un « préjugé de l’éducation »!, et si l’on remonte jusqu'aux premiers suffrages, on voit qu'ils ne sont la plupart que des échos les uns des autres. Il se plaint qu’on lui oppose toujours trois mille ans d’admiration non interrompue ?, tandis qu’il y a de siècle en siècle les protestations nécessaires pour empêcher la prescription. L'admiration moutonnière des générations n’est pas pour l’effrayer : ilen conteste, il en nie la valeur. « Quand il n'y aurait point de partage sur Homère, »>-un homme pourrait réclamer lui seul contre tous les siècles : el > si ses raisons étaient évidentes, les trois mille ans d'opinion > contraire n'auraient pas plus de force qu'un jour » ?. Il ne fait pas grand cas d’Aristote #, quoiqu'il évite le plus possible de se commettre dans une lutte contre cette ombre d'un grand nom. Mais pour les aulorités de second ordre que M" Dacier lui oppose confusément et sans choix, il les tient en un profond mépris ; même il se permet de contester le poids des témoignages du P. le Bossu et de M” Dacier quoique « naturalisés grecs ou latins » 5. Tous ces géants ne l’intimident pas 6.

C'est qu'il s'était fait, pour peser la valeur des témoignages, une loi d'estimation qui lui paraissait très sûre 7. Pour tout ce qui touche au langage, les attestations des contemporains sont certainement irrécusables. Sur la vérité des peintures encore, leur déposition fait

1 Discours sur Homère, t. II, p. 94.

2 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 89.

3 Ibidem, t. II, p. 93. — A noter ce singulier raisonnement ontre l'autorité séculaire (Ibidem, p. 92): « Dans 3000 ans d'ici, Homère comptera 6000 ans d'approbation, mais les 3000 dernières années ne seront que le fruit de la soumission aveugle aux premiers suffrages et non celui de l'examen ».

& Discours sur Homère, t. II, p. 108.

5 Réflexions sut la Critique, t. III, p. 42.

6 Ibidem. t. IL, p. 17. -

TIbidem, t. III, pp. 41-42.

foi. Mais « quand leur jugement s'étend au delà des faits, et qu’ils » prononcentsur des choses dont la raison commune est l'arbitre », alors leur autorité est contestable et ne peut être admise qu'après avoir subi un contrôle. Il faut donc moins compter les suffrages que les peser, et si les autorités particulières ne peuvent être entièrement négligées, l'autorité elle-même doit être rejetée d’une façon absolue comme principe et comme guide dans la critique et la composition. Aucune personne, si grande qu’elle soit, aucun siècle, de quelque prestige qu’il soit environné, aucune Académie, de quelque légitime influence qu'elle dispose, n’a le droit de peser sur le libre jugement de chacun. C’est cette vérité, assez nouvelle encore, que La Motte fait entendre à M" Dacier. Celle-ci avait en quelque sorte sommé l’Acadèmie d'imposer silence par un bon arrêt aux critiques d'Homère. La Motte lui réplique avec beaucoup d’à-propos et de force : « J’avertis ici M” Dacier qu'elle a une idée fausse de » l’Académie française. Elle la regarde apparemment comme un » tribunal tyrannique, qui ne laisse pas la liberté des jugements en » matière d'ouvrages d'esprit; elle croit que l’admiration religieuse > des anciens en est une loi fondamentale, et qu’en y entrant on > lui prête serment de fidélité à cet égard. Ce n’est point là l'esprit > d’une assemblée de gens de lettres et l'Académie ne tend à » l’uniformité que par voie d’éclaircissement et non pas par voie > de contrainte »{. Ces paroles sont remarquables: l’auteur y proclame, non sans fierté, le principe nouveau de l'indépendance des gens de lettres dans les choses de l'esprit; il y revendique le grand principe de la liberté de penser, que menaçait encore l’autorité par de violents retours agressifs.

À l'enthousiasme aveugle, La Motte oppose l’émulation ; à l'érudition étroite, le libre examen ; à limitation servile, la nécessité de l'invention et de l'originalité ; à l'autorité immuable, la croyance au progrès indéfini de la raison et de l’art.

Dès avant 1707, la Motte adressait à Fontenelle son Ode sur l'Emulaion, qui rouvrait l’interminable débat des anciens et des modernes ?. Ce qu'il proposait avec une intrépidité sereine, c'était de remplacer la béate admiration, à laquelle il reprochaït d'engourdir les esprits, par une rivalité active, une émulation franche qui ne

1 Réflexions sur la critique, t. III, p. 39.

2 Œuvres, t.1, p. 316. ÿ

s'interdisait pas l'espoir d'atteindre, de surpasser même les anciens :

« Dépouillons ces respects serviles Que l’on rend aux siècles passés Il faut, au mépris du vulgaire, Secouer, sage téméraire,

Le joug de l'admiration ! »

Dès lors cette idée d’une émancipation possible, nécessaire, de l'esprit moderne, d’une lutte féconde avec les anciens, devient chez La Motte une opinion inébranlable, son lieu commun favori.

C’est cette persévérance à suivre la même idée et à la défendre qui donne l'avantage à La Motte, même sur ceux dont il a emprunté cette opinion, les Perrault et les Fontenelle. Ceux-ci en effet ne s’y sont pas attachés avec la même opiniâtreté. En 1713, La Motte, écrivant à Fénelon, réduisait ses prétentions pour les faire accepter : « Qu'on nous permette, insinuait-il, un examen respectueux, > une émulation modeste, nous n’en demandons pas davantage » !. Le prélat ne goûtait guère cette « émulation modeste », dont il prévoyait les prétentions grandissantes : « Rien n’est plus utile, > répondait-il, que de tàcher d'atteindre à ce que les anciens ont de > plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation > servile >» ?., Mince concession en vérité, dont La Motte dut se déclarer satisfait par politique : le partisan le plus autorisé des anciens convenait avec lui qu'il était opportun d'engager la lutte, et il condamnait les imitations serviles. C'était au moins l'apparence d’une victoire.

Dès lors, la rivalité déclarée avec les anciens devient le point de ralliement de tout un grand parti dans les lettres. Les avantages de l’émulation sont un des lieux communs de la littérature, même officielle.

Sans doute l’espérancedesurpasserlesanciens était présomptueuse et chimérique. Fontenelle 3 avait été plus sage en reconnaissant qu’en de certains arts, peu importants par eux-mêmes, les anciens avaient pu atteindre la perfection, ce qui enlève aux modernes l'espoir de les surpasser, sinon l’assurance de les égaler; mais lui-même sentait bien que cette porte ouverte à l’activité, c'était le commence-

1 Lettre de La Motte à Fénelon, dans les Réflexions sur la Critique, t. UI, p.56. — Cf. ibid., p. 57 : « Ma hardiesse ne va qu'à poser pour principe la possibilité de surpasser nos maitres ».

2 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 64. (Lettre de Fénelon à La Motte).

3 Fontenelle : Digression sur les anciens et les modernes. Edit. 1764, t. IV, pp. 122-124.

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ment d'un progrès, car il écrivait : « Rien n'arrête tant le progrès > des choses, rien ne borne tant les esprits, que l'admiration excessive » dés anciens » {.

S'il vaut mieux pour l'écrivain lire les œuvres anciennes avec la pensée de leur disputer l'avantage, qu'étouffer son activité par une admiration désespérante, il est préférable aussi de les aborder de plain-pied en quelque sorte, de les juger librement plutôt que de les étudier comme des textes sacrés, avec une adoration qui aveugle sur les défauts. C’est ce que pensait La Motte. Il a toujours été persuadé que, si belle que fût une œuvre, le jugement ne devait pas abdiquer ses droits en l’examinant. Il donne à sa pensée, juste au fond, un tour paradoxal qui lui fait tort : « Un homme pourrait réclamer lui » seul contre tous les siècles ». C’est aller trop loin, dans des matières où le sentiment a sa grande part, et où le suffrage universel doit être consulté, au moins comme un témoin.

La Motte est plus raisonnable quand il montre que, dans les questions littéraires, les avis sont toujours partagés, et que ces contradictions sont utiles et servent au triomphe définitif de la raison. « Elles nous affranchissent de l'autorité que pourraient avoir > les suffrages réunis, et nous font rentrer dans tous les droits de »> l'examen. C’est à nous de chercher dans les choses mêmes en > quoi l'admiration et le mépris sont équitables ou injustes ? ». Il faut, quand on étudie et qu'on juge les auteurs, ne jamais se laisser séduire par le prestige qui entoure les grands noms, mais demander à chacun ses preuves et ses titres. « Regardons toujours les choses » en elles-mêmes; et, si elles sont à notre portée, n’en jugeons > Jamais simplement sur l'autorité des autres: fussent-ils les juges > les plus compétents sur la matière dont il s’agit, ils nous doivent » des raisons et des raisons qui nous éclairent » *. C’est la même vérité qu'il affirmait dès 1711, dans sa réponse à Boileau : «..…. les > esprits supérieurs, quelque chose qu'ils avancent, prétendent > payer de raison et non pas d'autorité » #. L’érudition et l'esprit commentateur n’allèguent que des autorités ; il faut s’en affranchir et recourir aux lumières de la raison, car « c’est à elle seule qu'il > appartient d'apprécier toutes choses » 5. Il existe en effet un « bon sens », qui est « uniforme » 6, qui juge indépendamment des temps

1 Digression sur les anciens et sur les modernes, p. 131. 2 Discours sur Homère, t. Il, p. 6.

3 Ibidem, t. Il, p. 163.

k Réponse à M. Despréaux..., t. V, p. 396.

5 Discours sur Homère, t. II, p. 407.

6 Réponse à M. Despréaux..., t. V, p. 402.

et des lieux ; supérieur aux préjugés, il ne s'attache qu'aux choses mêmes, et C’est lui seul qui doit guider le lecteur et le poète dans l'étude de l’antiquité.

L'écrivain moderne doit par-dessus tout chercher à être original et neuf, à être « soi-même » ! : il le doit, et il le peut. La nouveauté est nécessaire, dit La Motte, « sans quoi ce ne serait pas la peine d'écrire » ?. La nouveauté est possible, et c’est à démontrer cette vérité, si vivement contestée par les écrivains les plus originaux, que La Motte s'attache avec insistance. « Qu'on ne dise pas qu'iln'y > à plus de pensées nouvelles, et que depuis que l’on pense l'esprit » humain a imaginé tout ce qui se peut dire... Je crois que nos > pensées, quoiqu’elles roulent toutes sur des idées qui nous sont > communes, peuvent cependant, par leurs circonstances, leur tour et leur application, avoir à l'infini quelque chose d'original » 3. La nature ne s'épuise pas, les cerveaux sont aussi bons aujourd'hui qu'il y a trente siècles ; le soleil luit avec la même force #.

Dans les arts, toutes les beautés n’ont pas été découvertes, les formes anciennes peuvent faire place à d’autres formes 5 : « Ce quia > plu exclut-il les autres moyens de plaire ? Et ne saurait-on s'ouvrir > de nouveaux chemins sans s’égarer ? » ?. ILest vrai qu'il est difficile de trouver la nouveauté, et surtout de l’imposer ou de la faire accepter à un public routinier. Ceux qui osent risquer nne œuvre nouvelle y ont du mérite, car on est singulièrement ingrat envers eux. «... On ne tient pas assez de compte à ceux qui, au péril du > succès, prennent des routes nouvelles et osent faire usage de leur > génie » 7. Il faut de la hardiesse à ceux qui veulent renouveler les moyens de plaire, mais cette hardiesse est nécessaire, et tous les temps l'ont eue et se sont bien trouvés de l’avoir eue, sans quoi l’art serait demeuré dans l'enfance. «.... Point de nouveauté sans har- » diesse. Où en serait l’art si l’on s’en était toujours tenu à cette » imitation timide qui n'ose rien tenter sans exemple ?...»> $. En inventant et en renouvelant les procédés, nous ne faisons qu'imiter nos aînés. Par malheur les poètes sont timides, avides de succès

1 Discours sur la fable, t. IX, p. 41.

2 2e Discours sur la tragédie, t. IV, p. 165.

8 Discours sur la poésie…., t. I, p. 37. — Cf. La Bruyère : « Tout est dit. ...»

£ Cf. Réflexions sur la Critique, t. III, p.13. La Mottese moque de l'influence du climat, ce lieu commun ; il dit en plaisantant que les poèmes d’Homère sont l'effet d’un coup de soleil.

5 Fontenelle, Digression sur les anciens et les modernes, t. III, pp. 145-116.

6 Discours sur Homère, t. II, p. 15.

7 Discours sur le différent mérite...,t. VIII, p. 347.

8 Préface de la 1re Edition d’Inès, t. IV, p. 317.

faciles, plutôt qu'ambitieux de nouveautés périlleuses ; et La Motte lui-même s'accuse d’avoir obéi plus qu’il n’aurait dû à ce sentiment lâche et vulgaire : « Je n’ai osé heurter un préjugé si établi: d'un > côté c'est prudence : j'ai pris le plus sûr pour réussir; mais de > l’autre c'est làcheté: on ne tentera guère de nouveautés utiles > s'il ne se trouve pas des auteurs assez généreux pour risquer de déplaire au public en essayant de l’enrichir »1. Mais ni les difficultés de l'invention, ni le mauvais vouloir du public ne peuvent prévaloir contre la nécessité de l'originalité.

L'originalité ! La Motte a démontré, par des raisonnements excellents, qu’elle était possible ; mais il n’a pas été jusqu'à la démonstration convaincante et lumineuse, qui eût été de produire luimême des œuvres originales.

Le fondement de ces opinions que La Motte professe sur l’émulation et le besoin d'originalité, c’est la croyance très arrêtée au développement constant et indéfini des lumières et de la raison, au progrès. Il estime que ce progrès est déjà réalisé en partie, mais qu'il ne s'arrêtera pas. Il pense avec Fontenelle que « les hommes ne dégé- > nèreront Jamais, et que les vues saines de tous Jes bons esprits > quise succéderont s’ajouteront toujours les unes aux autres » 2.

Dans sa « Digression sur les anciens et les modernes » ?, qui a été écrite après le poème du Siècle de Louis-le-Grand, mais avant les Parallèles de Ch. Perrault, ce même Fontenelle prédisait avec confiance le triomphe de la raison sur le préjugé. « Il y a toutes les » apparences du monde que la raison se perfectionnera, et que l’on » se désabusera généralement du préjugé grossier de l'antiquité » #.

Cette victoire du bon sens sur la prévention, La Motte la proclame, vingt-cinq ans plus tard. « Reconnaissons les progrès de > la raison. Ii y a trente ans qu'une apologie d’'Homère, telle que > M. Boivin l’a donnée, en aurait paru une censure impardonnable : > bien des savants auraient regardé comme un outrage pour Homère > le secours qu’on lui prête aujourd’hui. Convenir qu'il a bien des > défauts leur aurait semblé un blasphème ; et à l'heure qu'il est, » c’est leur unique ressource pour sauver l’estime due à ses vraies > beautés. C’est que la prévention se laisse vaincre insensiblement : > malheur à qui l'attaque le premier ! il en essuie toute l’opiniâtreté

. 1 IVe Discours sur la tragédie, t. IV, p. 391. ? Fontenelle. Digression sur les anciens et les modernes, t. IV, p. 130. 3 Trublet. Mémoires. .., p. 18.

4 Fontenelle. Digression. + IV:1p. 1491:

> et tout l'emportement ; mais de jour en jour elle s’affaiblit, et il > ne faut que continuer de la presser pour la détruire » 1.

Ces gains du bon sens et de la raison sont dus aux efforts des modernes philosophes, mais plus encore au développement général et constant de l'esprit humain, à une accumulation continue des lumières et des connaissances. « Ne pouvons-nous pas > soutenir modestement que les hommes, de siècle en siècle, ont > acquis de nouvelles connaissances, que les richesses accumulées > par nos aïeux ont été accrues par nos pères, et qu'ayant hérité > de leurs lumières et de leurs travaux, nous serions en état, même > avec un génie inférieur au leur, de faire mieux qu'ils n'ont fait ? »2.

Sans doute cette assertion n’est vraie qu'à demi, et La Motte est tombé dans l'erreur qu'a su éviter Fontenelle ? : il n’a pas comme son maître marqué la distinction entre les arts et les sciences; les uns, qui procèdent de l'imagination, se développent plus vite; les autres, qui tiennent surtout du raisonnement, se sont perfectionnés tardivement. Mais cette confusion semble volontaire : car La Motte ne sépare jamais les progrès généraux de la raison et de la méthode du perfectionnement particulier de l’art et des procédés littéraires. Il croit fermement que son siècle possède mieux que tous les autres la notion du parfait, et il cite avec satisfaction ces paroles de Bayle: «Il n’est pas question si les esprits sont meilleurs dans notre » siècle qu'anciennement, mais si notre siècle possède mieux les > idées de la perfection »*. Les époques primitives sont à ses yeux «des temps de ténèbres »°, la Grèce homérique était « dans » l’imbécillité de l’enfance » 6. La poésie des Grecs est un art qui n’a été bien développé 7 que depuis Homère. Aussi l’Iliade n’a-t-elle pas la perfection que le poète eût pu atteindre, «s’il eût été placé > dans les bons siècles » 8.

De ces bons siècles, le meilleur est évidemment le XVI", celui qui, par les préceptes et les exemples, a le plus contribué à faire sentir le prix de « cette justesse et de ce choix» dont les anciens n’ont pas eu la notion distincte. Ebloui par le prestige des grandes œuvres de l’autre siècle, séduit par leur unité régulière de

4 Réflexions sur la Critique, t. IT, pp. 247-248. 2 Ibidem, t. III, p. 88.

3 Digression.…., t. IV, p. 120.

& Réflexions sur la Critique, t. III, p. 187.

5 Discours sur Homère, t. II, p. 29.

6 Ibidem, t. Il, p. 22.

1 Ibidem, t. II, p. 40.

8 Ibidem, t. II, p. 98.

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composition, pénétré des mêmes principes d'ordre et de méthode, La Motte est convaincu que «l’art s’est perfectionné en bien des choses » {.

Ces affirmations si formelles auraient gagné à être plus précises et plus détaillées. La Motte ne s’est pas suffisamment expliqué sur ce qu'il entendait par le progrès de l’esprit humain dans les arts. On peut toutefois entrevoir le fond de sa pensée et démêler les principaux éléments de cette perfection moderne qu'il exalte.

Dans l'exécution des œuvres, elle comporte les principales qualités classiques, un peu élargies : l'unité, la régularité, la correction. Pour la critique, elle vaut par les qualités philosophiques : exemption du préjugé ancien, clairvoyance sur les défauts, netteté et finesse de raisonnement, défiance ou indifférence à l'égard du sentiment. Enfin il y faudrait ajouter une tendance mal réglée et peu éclairée à l'émancipation et aù renouvellement de formes anciennes. C’est de tout cela qu'est faite la foi optimiste de La Motte et sa confiance dans la continuation du progrès à travers l’avenir.

Car il est persuadé que ce puissant mouvement n’est pas fixé, qu'il se prolongera à travers les âges. C'est un espoir qu’il exprime à plusieurs reprises avec une sorte de confiance ingénue. Il n’a pas su voir dans quel sens se ferait le mouvement des esprits; mais il a le mérite d’avoir prévu qu'il s’opérerait, qu'une génération prochaine le produirait ; et il a eu la conscience très nette de préparer obscurément cet avenir. « Tout notre espoir, dit-il, est dans une > génération nouvelle qui n'ait. point encore fléchi sous les autorités » et qui, par la longue habitude de se passionner ainsi, n’ait pas pris > une espèce d'engagement contre la raison. » ? Dans la dernière année de sa vie, répondant à Voltaire, La Motte affirme une fois encore et avec plus de fermeté sa confiance dans un renouvellement de la poésie et une transformation du goût public. « Ce n’est pas pour > moi queje prétends élargir la carrière ; c’est pour nos successeurs, > c’est pour vous-même, Monsieur, si vous en avez le courage, > quand des beautés supérieures à ces règles arbitraires demanderont > que vous les violiez » 3.

Rapprochées d’autres assertions analogues, confirmées par toute la conduite de La Motte dans sos débats littéraires, ces paroles prennent une importance. Elles prouvent qu’il croyait positivement et à un progrès acquis dans la méthode de composer et de juger,

1 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 106. 2 Ibidem, t. II, p. 36. 4 3 Suite des Réflexions sur la tragédie, t. IV, p. 429.

et aussi à un autre progrès non réalisé, qui était encore le secret de l'avenir.

Donc La Motte, de parti pris, tourne le dos au passé. La querelle homérique n’est que l'épisode le plus bruyant de la longue guerre qu'il soutint contre le préjugé des anciens, contre l'entêtement des adorateurs d'Homère et d’Aristote, contre l’autorité enfin et l’immutabilité, en faveur du progrès et de la liberté. On ne veut pas raconter à nouveau cette grande guerre ; elle a trouvé son historien. On cherchera seulement à en marquer l'opportunité, à en déterminer la portée. On insistera sur l'importance exceptionnelle que La Moite attacha à ce débat, car la querelle n’a été pour lui qu'une occasion d'affirmer avec éclat ses opinions et d’en vérifier l'exactitude.

Je crois que Rigault a plus que de raison amoindri le rôle de La Motte dans la Querelle, qu’il a trop restreint la portée de ses opinions. Il affirme que, au commencement du XVIII siècle, le débat s’est réduit « à une dispute sur Homère‘, » que ce ne fut qu'une < discussion de salon, piquante et superficielle » 2. IL dénie à La Motte la profondeur des convictions et la suite dans les idées. « Le « Discours sur la poésie » est peut-être le seul de ses ouvrages > où il aborde directement le côté philosophique de la question des > anciens et des modernes; encore ne fait-il que l’effleurer en » quelques lignes. Partout ailleurs il perd de vue les idées générales > du progrès et de la permanence des forces de l'esprit humain. > Cet écrivain que ses amis ont appelé un philosophe est moins » philosophe que Desmarets et Perrault, et avec lui la discussion » fait un pas en arrière, elle devient une dispute sur le mérite » d'Homère » 3.

Il est certain que les opinions que La Motte a soutenues ne lui appartiennent pas en propre; mais elles n’appartiennent pas davantage à Perrault ni même à Desmarets (que La Motte affirme n'avoir jamais lu) #. Elles viennent de plus loin, et en tout cas, si La Motte les a empruntées directement à quelqu'un, c’est à Fontenelle, qui était un plus ferme esprit et plus philosophique que les deux autres et qui a traité la question avec plus de précision et de force.

Entre Ch. Perrault et La Motte, la différence est grande. Ils ont défendu le même principe, celui du libre examen et de la liberté,

4 Rigault. Histoire de la querelle... p. 376. Cela est vrai du moins pour Mn Dacier. }

2 Id., ibid., p. 388.

3 Id., ibid., p. 392.

# Réflexions sur la Critique, t. IIT, p. 33.

contre l’autorité et le préjugé. Mais si Perrault se montre plus philosophe en étendant la question à tous les arts et à toutes les sciences (tâche aisée en ce qui concerne ces dernières), La Motte est peut-être plus original et plus hardi en restreignant le débat aux matières littéraires. Sa supériorité me paraît être dans la ténacité avec laquelle il s’est renfermé dans son rôle d'avocat du progrès, faisant trop bon marché du passé, mais réclamant avec une conviction inébranlable en faveur des formes nouvelles qui devaient se dégager des entraves du présent. Ce coup d'œil, si peu perçant qu'il soit, que La Motte a jeté sur l’avenir, lui assure l'avantage sur Perrault, plus renfermê dans la contemplation satisfaite des chefsd'œuvre du siècle où il vivait.

Quant au ton même du débat, je trouve que La Motte en a fait moins une dispute entre lettrés, et bien plus une discussion de principes plus large et d’un plus grand retentissement, car il s’adresse, ne l’oublions pas, à un public plus étendu et plus varié. S'il a restreint l’objet du litige, il lui a donné plus de profondeur et plus d'éclat.

__ Je ne trouve pas juste de dire que La Motte a réduit le problème à une dispute, à une chicane de détails sur Homère. Il est vrai que dans le « Discours sur Homère » et dans les « Réflexions... >», il a critiqué l'Iliade avec un scrupule si méticuleux qu'il nous paraît fatigant et puéril. Mais il ne faut pas oublier que c’était alors la méthode ordinaire et que, s’il y eût renoncé, La Motte risquait de se voir traité, plus encore qu'il ne le fut, d’impertinent, de téméraire et d'ignorant. Admettons que c’est un sacrifice qu'il a fait au goût et aux habitudes de son temps.

Que si on lui reproche de s’être attaché à Homère, de l’avoir pris comme le but unique de toutes ses critiques et de toutes ses médisances, on répondra qu'il n’a pas si mal choisi son adversaire et qu'il a bien calculé la portée de ses coups. En effet Homère c’est l’arche sainte; sur son œuvre, fondement premier de toutes les règles, repose l'édifice entier de la littérature classique, le principe d'autorité ettouteladoctrine. Luidétruit, l’échafaudages’écroulait ; l'admiration était à terre et la raison triomphait.

Rigault reproche à La Motte de n’avoir abordé le côté philosophique de la question qu'une seule fois, en passant, et de l'avoir effleuré en quelques lignes. Il se peut que La Motte n’ait pas embrassé le problème d’une façon aussi large que Perrault, qu'il ne l’ait pas résumé avec une précision aussi nette que Fontenelle. Mais il ne me paraît pas juste de dire qu’il en a restreint la portée et qu'il ne l'a traitée à fond que par caprice ou par hasard. Nous avons vu au

contraire que ce grave débat a été la préoccupation de sa vie presque tout entière. Pendant plus de vingt-cinq ans, il n’a point cessé de soutenir que les anciens n'avaient pas épuisé les sujets, tari les intelligences, ni fixé les formes à toujours. Qu'est-ce donc que cela, sinon défendre, en ce qui touche aux arts et aux belles-lettres, l’idée de la permanence des forces de l'esprit humain et du progrès ?

Depuis l'Ode sur l’Emulation, qui est antérieure à 1709, jusqu'à la réponse à M. de Voltaire, le derniér ouvrage de La Motte, il n’est pour ainsi dire pas une page écrite par lui où ne se sente, plus ou moins vive et apparente, la préoccupation d'affirmer et de prouver la marche constamment progressive de l'intelligence humaine. Il se défend même quelque part de rentrer dans le débat « qui a fail une > espèce de schisme dans les lettres » ?, et de rabaisser la question à une dispute vaine sur la supériorité des anciens ou des modernes. « Je laisse à décider aux savants qui l'emporte des anciens ou des > modernes »?. Ce qui veut bien dire qu'il envisage les choses de plus haut, que ce n'est pas une chicane qu'il soutient, mais un principe philosophique qu'il défend, celui du mouvement et du progrès. Ce principe, il a passé sa vie à le maintenir, et la querelle homérique n’est qu'un moment de la lutte, celui où, la dispute s’échauffant, le différend a éclaté au dehors et a fait scandale. Mais avant et après cette retentissante mêlée, La Motte était et demeura presque uniquement préoccupé de soutenir plus paisiblement et par des procédés moins bruyants les mêmes idées et la même cause.

Grimm, annonçant la mort de Fontenelle #, parle de laquerelle avec trop de dédain ; ce n’est à ses yeux qu'une ridicule et vaine dispute dans laquelle Fontenelle et La Motte, « deux athlètes de cette force, » n'ont cependant fait que pitié » ÿ. Mais Grimm est bien loin des événements pour pouvoir juger de l'opportunité réelle de cette lutte, et il n'est pas assez élevé au-dessus du débat pour se débarrasser des préjugés du système classique, restauré depuis lors. En réalité la crise qui, vers 1714, ramène l’éternelle question devant un public plus nombreux et moins prévenu, devait être utile ; elle était nécessaire même, si on se reporte à l’état des lettres, des études et du goût à ce moment précis.

1 Expression de Rigault, p. 490.

2 Discours sur, la poésie, t. I, p. 57.

3 Jbidem, t. I, p. 57.

& Correspondance, 1° fév. 1757, t. II, p. 98. 5 Jbidem, 1+ déc, 1754, t. I.

On a montré que les érudits formaient un parti puissant, uni, intraitable, qui interdisait aux autres des innovations et des libertés qu'ils se défendaient à eux-mêmes par un respect outré des anciens et des procédés traditionnels. On a vu aussi que les études dans les écoles et dans les corps savants étaient trop uniformément réduites à des commentaires admiratifs, ou à une recherche disciplinée d'objets d'imitation. Le goût enfin était captif dans la tradition et la convention classique ; il admirait de confiance et applaudissait par routine; surveillé comme il l’était par des gardiens jaloux, s’il avait des velléités d’affranchissement, des désirs et des appétits nouveaux, il était réduit à les satisfaire avec des mets si grossiers qu’on ne songeait pas à les lui défendre, et c’est ainsi qu'il se laissait aller à ces débauches de choses excitantes, chansons, basses critiques, satires et pamphlets.

Au fond, il y avait un commencement de lassitude des œuvres magistrales, un dégoût naissant des austères beautés à la mode antique. Mais il était plus difficile qu'on ne l’imagine d’abattre ou d’ébranler un culte officiellement constitué et si sévèrement gardé depuis un siècle et demi. Demander que les anciens fussent traités comme les modernes, que des yeux mortels pussent apercevoir des défauts dans ces divins génies, « grand et prodigieux > eflort de raison » ! ! s’écrie Fontenelle avec ironie. Oui le résultat était modeste, mais l’effort était grand et demandait une certaine audace.

L'entreprise était opportune. Une divergence de vues s’accentuait chaque jour entre deux classes d’esprits : les érudits et les commentateurs qui entretenaient leur infatigable admiration en découvrant à chaque ligne d'un auteur des beautés de détail et des merveilles dans l’infiniment petit ; et d’autre part les philosophes qui dédaignaient la science patiente, l'érudition curieuse de petites choses el n’aimaient que les larges généralisations d'idées, les déductions et les conclusions hâtives. Les partisans des modernes donnaient raison au goût public en raillant les savants, éplucheurs de mots et déplaceurs de virgules.

Il faut bien dire aussi que l'antiquité, telle qu'on la concevait et qu'on l'admirait, prêtait le flanc aux attaques et se défendait mal. C’est une vérité devenue banale? que les hommes du XVII et du XVIII siècle n'ont guère connu qu’une antiquité idéale et fausse, agrandie et affadie, vague el inerte modèle à proposer aux écoliers,

1 Fontenelle, Digression..., t. IV, p. 124. À 2 Cf. Rigault. Maury. Patin. Egger, etc.

au lieu d’être tout un monde vivant. Au moment où nous sommes cette Grèce et cette Rome de convention commencent à paraître ce qu'elles sont, des abstractions mornes et vides, des images gigantesques, mais confuses et sans vie !. Au XVIL° siècle, on compte Jusqu'à trois esprits supérieurs qui ont pénétré plus avant que la foule des admirateurs superficiels. Après qu'on a cité Racine , Fénelon, M"° Dacier, on est embarrassé, et il faut bien de la complaisance pour découvrir encore quelques autres amis sincères et éclairés de la première antiquité, celle qui est naïve, simple et un peu rude. ? Il y a deux Homères alors. Il y a le vrai, il y a le faux : le premier que deux ou trois seulement comprenaient et goûtaient d'instinct dans sa simplicité nue et sa fraîcheur ; le second, c’est l'Homère de l'école, dénaturé, défiguré par trente siècles d’admiration, de critiques et de commentaires, l'Homère législateur, modèle unique et archétype de la perfection classique. C’est celui-là que la foule révérait de confiance, et sans le lire #. C'est le faux Homère que Fontenelle et La Motte ont voulu détruire, parce qu'ils pensaient que l’œuvre du monde la plus parfaite ne doit pas être toujours et partout proposée comme un modèle immuable, érigée en une sorte de canon inviolable. Par malheur La Motte n’a pas su discerner le véritable Homère derrière le faux. Il a bien fait tomber les lourdes parures qui faisaient du poète une sorte d’idole pesante et gauche ; mais il n’a pas réussi à dégager la svelte statue cachée sous ces ornements d'emprunt. C'était n’accomplir que la moitié de la tâche et la plus aisée; après avoir ruiné la fausse antiquité, il eût fallu restaurer la véritable. Cela est vrai ; mais cette partie de la besogne, ni La Motte, ni aucun homme de son temps n'était capable de la mener à bien ; il fallait, pour atteindre ce but qui semble si proche, que les esprits fissent un immense détour et revinssent à la naïveté homérique en découvrant à nouveau la nature. Après J.-J. Rousseau, et grâce à lui, c’est par l'intelligence de la nature qu’on est revenu à l'intelligence de l’œuvre homérique.

L'objet que se proposait La Motte durant la querelle était très précis. Respecter les anciens et Les juger librement, les admirer où ils sont admirables, mais modérer et régler l'enthousiasme là où il cesse d’être raisonnable; apprécier leurs beautés, mais savoir profiter également de leurs défauts ; enfin se ménager toujours l'espérance fortifiante qu'on peut les atteindre et les dépasser : tels sont les

4 Voir Rigault, Querelle..., p. 268.

2 Nisard ajoute Bossuet et Rollin. — Mettons encore Boileau. — Mais J.-B. Rousseau goûtait-il le charme de la poésie homérique ?

3 Réflexions sur la Critique, t. IT, p. 105. — Cf. Cartaud de la Vilate. Essai.

points principaux sur lesquels porte sa réclamation, et il faut avouer qu'il ne demande pas trop.

Le résumé le plus fidèle de ses revendications n’est pas dans le passage si « philosophique » du « Discours sur la poésie >». C’est dans les « Réflexions sur la critique » que je le trouve. C’est là qu'il montre avec le plus de précision et de mesure ce qu’il veut détruire et ce qu'il prétend édifier. « Les anciens ont été nos guides et nos > maîtres, il faut les estimer et les étudier, mais non pas comme des > maîtres tyranniques, sur la parole de qui nous devons jurer > toujours, et qu'il ne soit jamais permis d'examiner. La question » n'est pas, comme bien des gens se l’imaginent et comme les > partisans outrés de l'antiquité semblent l'entendre, s'il faut > mépriser ou estimer les anciens, lesabandonner ou les conserver. » Il s’agit seulement de savoir s’il ne faut pas les peser au même > poids que les modernes, si quand les idées du beau dans tous les > genres sont une fois connues il ne faut pas mesurer tout indis- » tinctement à cette règle et effacer des ouvrages pour ainsi dire le » nom de leur auteur pour ne les juger qu’en eux-mêmes » {.

Ce sont là des paroles très sages et qui me paraissent bien rendre la pensée même de La Motte. Qu'il ait forcé la critique et dit plus de mal d'Homère qu'il n’en pensait, c'est l'effet naturel de la contestation. Il ne rendait d’ailleurs aux anciens que la moitié des coups qu’on lui portait en leur nom ?. Qu'il ait exagéré le dédain, cela s'excuse aussi : pour réveiller les esprits et secouer la torpeur envahissante, il fallait peut-être frapper fort plutôt que juste. Qu'il ait méconnu entièrement le génie antique, c’est moins sa faute que celle de son temps, et ses adversaires mêmes, comme ses maîtres, étaient responsables en partie de son erreur, puisqu'ils prétendaient lui imposer le respect de l'antiquité bien plus que lui en révéler l'esprit. Mais un critique impartial qui veut se rendre un compte exact des inientions de La Motte doit, je le pense, s’en référer aux paroles FU on vient de citer.

1 Réflexions sur la Critique, t. I, p. 16. — Cf. ibid., p. 56.

2 Lefranc de Pompignan avoue que les défenseurs de l'antiquité « ont montré trop de hauteur et d'animosité contre leurs adversaires ». — Cf. Vigneul- Marville. Mélanges d'histoire et de littérature, (Paris, 1725) : « Quand je vois les savants d'aujourd'hui prendre parti avec tant d’obstination les uns pour les anciens, les autres pour les modernes, il me semble voir les deux femmes de la fable, l’une un peu bien mûre qui arrache les cheveux noirs de la tête de son mari, et l'autre encore jeune qui en arrache les cheveux blancs; de sorte que, chacune tirant de son côté pour rendre son mari plus beau à son goût, elles le rendent tout à fait chauve. Il faut garder en cela beaucoup d'équité. Les anciens ont leur mérite et leurs usages et nous avons les nôtres »,

Quels ont été les effets de la querelle renouvelée sur le nom d'Homère? Ils ont été très divers, les uns bons, les autres mauvais, ou même à la fois l’un et l’autre.

D’après certains critiques du XVIIF siècle ! et de nos jours, une des pires conséquences de cette malheureuse affaire aurait été l’affaiblissement des études anciennes. Le fait est vrai, mais il faut l'expliquer. Je crois pour moi que l'effet précède la cause, que le succès des théories modernes* est dû pour une partie à une décadence antérieure des études antiques. Les grands écrivains français avaient fini par forcer la porte, non seulement des collèges des Jésuites, mais de ceux de l'Université. Rollin, si épris de l'antiquité, est un des premiers qui cède à la contagion, et qui fait tort aux anciens de la Grèce et de Rome en consacrant anciens, par l'adoption, les grands écrivains du dernier siècle. Il faut convenir pourtant que la querelle contribua, moitié lassitude, moitié persuasion, à accroître l'indifférence générale pour les Grecs et les Latins. À ce sujet les témoignages abondent. L'un nous affirme avec sérénité que les dames n'accréditeront aucun ouvrage de l'antiquité, malgré la « délicieuse galanterie qu’on leur en avait promise » ÿ. L'autre confesse avec regret que « les adorateurs > aveugles de l'antiquité, ces prétendus idolâtres, sont devenus eux- > mêmes plus timides et plus réservés à prodiguer leur encens » * ; il craint même qu’ils n'aient été tentés « de démentir leur culte par > de secrètes impiétés » 5. Il est donc certain que, si les vrais savants vont bientôt commencer à appliquer aux études anciennes une méthode plus saine et plus scientifique, le gros du public, à ce moment même, tourne de plus en plus le dos à l'antiquité.

La Motte donc a travaillé, pour sa faible part, à détourner ses contemporains de l'étude de l'antiquité. Mais, à tout prendre, il se trouve qu’il a rendu aux anciens un service involontaire. Qu'a-t-ii fait pour Homère, par exemple ? on peut se demander s’il ne lui a pas été plus utile que nuisible. Je ne parle pas de la recrudescence d’admiration et de l’entêtement plus obstiné dont ses

4 P. Brumoy, Théâtre des Grecs... éd. 1785 (La 1'° Edit. est de 1731). — Rigault. Histoire de la querelle..., p. 510, et les textes qu'il allègue.

2 Voir Rollin. D’Aguessau.

3 Cartaud de la Vilate. Essai historique et philosophique sur le goût. Londres, 1751, p.161.

& P. Brumoy. Théâtre des Grecs. t. I, p. 6.

5 Cf. Desfontaines. Nouvelliste du Parnasse, XIIIe lettre, p. 268: « On peut dire qu'un tel livre était nécessaire dans ce siècle où le mérite des poètes grecs était avili ou ignoré ».

allaques ont pu Ôtre la cause chez quelques savants entêtés f. J'entends parler du service qu'il a rendu à Homère en préparant de loin ce qu'on peut appeler sa restauration. Lui et ses amis ont contribuë à débarrasser Hombre de l’admiration aveugle et inintelligente qui lui portait ombre et le défigurait. On l’a oublié, ou à peu près, pendant longtemps ; mais cette espèce de repos n’a pas été inutile à sa gloire : il en est sorti comme allégé et rajeuni. Quand, à la fin du siocle, on l’a retrouvé, on n'a plus vu le maître de l’art, le modèle impeccable, mais seulement un merveilleux poète simple, varié, vivant, le maître de la nature. Les pauvres critiques de La Motte el de ses émules, son adaptation étroitement classique, ont pu de loin contribuer à produire cet étonnant phénomène, la découverte d'Homère et le réveil de la poésie pure.

Un autre résultat de la querelle soulevée par La Motte et dont le mérite lui appartient en grande partie, c'est le triomphe définitif du X VIT siècle sur l'antiquité. Perrault avait ouvert la lutte ; mais c'est La Motte qui, après Fontenelle, la mena à bien. Sa grande victoire a peut-être été de donner au génie français, dont l'humilité diminue la force, le sentiment de sa valeur ?. En effet c’est bien l’apothéose du siéele de Louis-le-Grand que La Motte refait, avec plus de discrétion que Perrault, et tout en réservant les droits de la raison et de l’avenir. IL est persuadé que la perfection en tout genre n’a jamais été plus près d'être atteinte que dans le dernier siècle. Pour les sciences et la philosophie, les gains sont incontestables. Dans la morale, la supériorité n'éclate pas moins ; c’est un point sur lequel La Motte insiste fréquemment %. Terrasson t vient à son aide et soutient, comme Proudhon de nos jours, que l'infériorité morale d'Homère par rapport à Virgile et aux modernes est un fait hors de discussion. Vauvenargues * semble penser de même quand il dit, louant Fontenelle : « la querelle des anciens et des modernes, qui n’était pas > fort importante en elle-même, à produit des dissertations sur les » traditions et sur les fables de l'antiquité qui ont découvert le » caractère de l'esprit des hommes, détruit les superstitions et > agrandi les vues de la morale ».

{ Voir Réflexions sur la Critique, t. III, p. 175 : « Un savant même fit en latin un vœu public de lire tous les jours mille vers d'Homère. ».

? Rigault. Querelle.... p. 508.

3 Voir Discours sur Homère, t. II passim. — Réflexions sur la Critique, t. III. — Cf, Discours sur le différent mérite.…., t. VIII, pp. 350-351.

4 Terrasson. Philosophie applicable. ..., pp. 15-16.

ÿ Œuvres. Ed, Furne, 1857, p. 256. "à

En ce qui touche à l’art et à la littérature, nous avons déjà fait voir que La Motte croit à un perfectionnement constant des méthodes qui a atteint son plus haut point dans le grand siècle. Pour le mieux prouver, recuetllons le témoignage d'un de ses disciples et de ses zélateurs les plus déterminés, l'abbé Cartaud de la Vilate. Dans son « Essai historique et philosophique sur le goût > 1, cet écrivain se faite d'établir, avec une sorte de fatuité qui n'a d’égale que son ignorance, que le bon goût véritable n’existe ni chez les Grecs, ni chez les Latins, ni dans le moyen àge chrétien, ni à la Renaissance? ; il est né et il s’est développé au XVII siècle et c’est dans le X VIII° qu'il est en train d'atteindre son développement complet. A l'en croire, ses Contemporains sont des êtres privilégiés à qui la fortune réserve toutes ses faveurs ; eux seuls peuvent faire des chefsd'œuvre sans fatigue et à coup sûr. C’est ce qu'il prouve par une galante comparaison ? : « Un homme d’esprit a les mêmes ressources aujourd'hui pour mettre des embellissements dans son ouvrage qu'une femme qui est à Paris avec de l'argent pour se donner des > parures ; un ancien au contraire se trouvait dans la situation d’une > jeune bergère qui doit méditer ses agréments et les composer » elle-même. Nous possédons maintenant l'esprit de trois mille > ans ». Enfin il affirme que la supériorité décidée des modernes, outre celle du goût meilleur, c’est qu’ils savent mieux conduire leurs pensées et composer plus régulièrement. Terrasson exprime la même pensée : « C’est à la philosophie de Descartes que nous > devons l'exclusion des préjugés, le goût du vrai, le fil du raisonne- > ment qui règne dans Les bons écrits modernes depuis l'établisse- » ment des trois Académies » #.

Supériorité déclarée dans les sciences et dans la méthode de raisonner ; amélioration des mœurs et sentiment plus délicat des bienséances ; affinement et extension du bon goût; progrès dans l’art d'exposer : tels sont les principaux avantages qui mettent et le XVII siècle et l’âge qui le suit, si fort au-dessus de l'antiquité.

Voltaire n’a pu qu'applaudir au triomphe d’une opinion qui était la sienne et qu’il devait rendre populaire par son « Siècle de Louis XIV ». Dans les chapitres réservés à l’histoire des idées

1 Londres, 1751.

2 L'opinion la plus curieuse snr l'origine du goût est assurément celle du

sieur Frain du Tremblay. (Réflexions sur la délicatesse du goût, p. 254). — Il estime que le seul homme qui ait possédé le goût parfait, c'est Adam, et il le | prouve. ;

3 Ouvrage cité. p. 271.

: Philosophie applicable..., p. 140.

M pe

el des arts, il établit ce principe que « presque tous les chefs-d'œuvre > de ce siècle sont dans un genre inconnu à l'antiquité ». Malgré des variations infinies, depuis le scepticisme railleur de la « Lettre sur Œdipe», jusqu'aux articles littéraires du «Dictionnaire philosophique », V oltaire n'a pour les anciens qu’une admiration tiède et plus qu'ndépendante, disons intermittente !. Au fond, malgré ses objections et ses épigrammes contre La Motte et Perrault, il est du parti de Perrault et de La Motte. Il en est surtout parce qu'il partage leur admiration raisonnée pour les nouveautés heureuses et les perfectionnements originaux introduits par les écrivains du dernier siècle. Il croit comme eux que le siècle de Louis XIV est l’âge d'or de la littérature, de la politesse et du goût. Il a trop de bon sens pour rejeter comme eux et pour reléguer dans un oubli respectueux les maîtres anciens; il préfère les assimiler à leurs glorieux élèves et les confondre avec eux : à ses yeux les plus grands classiques du XVII siècle, suivant l'expression du poète Roy, «font corps avec les anciens » ?, conciliation très juste et très heureuse. Voltaire se sépare encore de ses devanciers et de La Motte sur la question du progrès continu et indéfini, auquel il ne croit pas en ce qui touche aux lettres, aux arts et au bon goût, dont il prévoit la décadence inévitable ?. Ses vues étaient justes pour le présent et l'avenir prochain; elles étaient courtes et fausses pour un avenir plus éloigné. Quoiqu'il en soit, Voltaire est, pour les partisans des modernes, un élève fidèle et ingrat : il les abandonne dans la guerre qu'ils font aux anciens, auxquels ses sourdes attaques ou son indifférence sceptique font payer cher le secours qu'il leur prête en public. Mais d'autre part il s'attache aux modernes quand ceux-ci entreprennent de chanter la gloire du grand siècle français. Et c’est peut-être aux Perrault et aux La Motte qu'il doit, sinon l’idée première de célébrer l’âge du goût, des règles sages et de la littérature correcte, au moins un redoublement de conviction et de confiance dans la bonté de cette cause. Le patriotisme littéraire, le seul qu’il ait conservé inébranlable, lui venait de là, pour une part.

Toute l'agitation philosophique que La Motte a entretenue dans les matières de la poésie n’a abouti qu’à lui faire proclamer plusieurs

1 Rigault. Histoire de la Querelle..., p. 506. 2 Œuvres diverses de M. Roy, 1727. Docu sur l'Ode, t. IT, p. 5, 3 Rigault, Querelle.…, p. 505.

principes excellents, très élevés, mais sans application immédiate et pratique : droits universels et imprescriptibles de la raison, progrès indéfini de l'esprit et de l’art. De cette agitation à son élat le plus aigu est sortie la querelle homérique dont on vient de montrer les effets : méconnaissance du génie et des mœurs antiques, admiration croissante et absolue confiance dans les procédés littéraires et la méthode adoptée par le grand siècle.

Ce n'est là que la partie théorique et spéculative de l’œuvre philosophique de La Motte. Il nous reste à montrer les diverses applications qu’il a faites de ces principes, les réformes particulières qu'il a indiquées, les propositions paradoxales que n’a pas craint de risquer cet esprit timide et aventureux. Après le philosophe et le théoricien, voyons ce qu’a été le ré/ormateur et le novateur.

S II. — Quelques idées neuves ou paradoxales.

Tentatives et aperçus originaux. — Le poète « met la raison en images ». — L'Epopée affranchie. — Boutade du classique révolté. — Eloge de l'esprit. — Eloge de l'amour moderne.

Les vues ingénieuses et « engageantes » abondent chez La Motte. M. Nisard ! le reconnait. Ce sont des analyses fines et exactes, comme celle qu’il fait des raisons du plaisir causé par l’imitation ?. Ce sont des aperçus originaux et sensés : par exemple il discerne très bien que le plaisir est un des plus grands besoins de l’homme #. Tantôt il laisse tomber des idées précises et nettes qui prennent naturellement la forme d’une maxime juste sans prétention. Il dira : « les louanges exagérées et les critiques injustes > sont également honteuses à la raison » #. Il formulera un excellent principe de style : « l'expression n’est presque jamais indifférente : » si elle ne sert pas à la pensée, elle lui nuit. Il n’y a point de » synonymes parfaits dans les langues » 5. Parfois, au milieu d'idées contestables, une pensée forte : « (La nature) fournira toujours » assez de justes allégories pour les différents besoins de la » morale sans qu'on soit obligé pour cela de lui faire aucune » violence » 6. En un endroit, La Motte s'applique à défendre cette opinion douteuse, que personne ne peut bien juger de la beauté d’une langue ancienne. Tout à coup, au milieu d'une dissertation plus spécieuse que juste, on est surpris de rencontrer une idée sensée développée avec finesse : « ... la façon très »> différente dont on apprend les langues mortes et les langues > vivantes ne nous donne des premières qu’une connaissance

» superficielle et confuse, au lieu qu’on apprend les autres à

1 Histoire de la Littérature française, t. Il, p. 25. 2 Discours sur la poésie, t. I, p. 17.

3 Ibidem t. I, p. 21.

£ Réflexions sur la Critique, t. III, p. 139.

5 Discours sur Homère, t. Il, p. 34.

6 Discours sur la fable, t. IX, pp. 22-23.

> fond par la pratique el jusque dans les caprices de l'usage > changeant » 1. Il arrive aussi que le bonheur de l'écrivain est moins dans l’idée même que dans le tour qu'il lui donne, dans une comparaison piquante et lumineuse. Le bon goût, dit-il, « doit > se former par la lecture des meilleurs écrivains, comme la politesse > s'apprend par le commerce du grand monde » ?. Le rapprochement trouvé, l’auteur le développe avec esprit : « On ne s'y propose pas > d'imiter précisément les manières de personne ; ceux qui s’en > tiendraient là ne parviendraient qu’à une affectation ridicule > et provinciale; mais à force de voir avec plaisir les égards délicats > que les gens polis ont les uns pour les autres, on parvient à celle > politesse générale qui n’est qu’un sentiment prompt des bien- > séances et que chacun assaisonne différemment selon son humeur > et son caractère personnel ».

Il serait facile de mulüplier les exemples de ces heureuses rencontres, de ces idées de détail bien trouvées qui brillent comme des lueurs vite éteintes sur le fond un peu terne du discours. Ces pensées, plus précieuses par le contraste, sont faites de bon sens aiguisé, d’ingéniosité, avec une pointe d’exagération qui en relève la saveur.

Quant aux aperçus plus larges, aux idées de réforme réalisées par l'écrivain où seulement réalisables, on est frappé de leur rareté relative. Dans la plupart des genres poétiques, La Motte n’a guère donné aux auteurs qu'une direction générale, une impulsion peu vigoureuse, et mal déterminée. Il lui arrive rarement de leur indiquer une entreprise facile à tenter; plus rarement encore il essaie lui-même une réforme sur un point particulier. Il n’y a guère que dans la tragédie qu'il ait montré, sinon comme poète, du moins comme critique, une certaine audace et de la précision. Aussi, après avoir signalé quelques-unes des vues plus neuves qu'il a émises sur les genres principaux de poésie, parlerons-nous avec plus de détail de ses essais de réforme dramatique.

Le plus important de ces conseils aux poètes est aussi le seul que La Motte ait lui-même essayé de suivre. Je veux parler de sa volonté bien arrêtée d'introduire dans la poësie des matières nouvelles, la morale, la psychologie, la philosophie tout entière et, pour tout dire en un mot, la raison. On sait qu'il l’a fait systématiquement dans ses « odes par articles » : c’est leur seule originalité et leur unique

1 Réflexions sur la Critique, t. III, pp. 155-156. 2 Discours sur la fable, t. IX. p. 140.

Ne

mérite. Il y chante les arts et la science, il y discourt sur les sujets de critique les plus délicats, il analyse les passions, il défend les droits de la raison contre l'imagination et le préjugé. La tentative, que nous ne saurions trop blâmer, nous autres modernes, fit scandale à l'époque ; elle excita l’indignation des poètes de l’école, grands amateurs de fiction et toujours prêts à crier que c’en était fait de la poésie si on renonçait à la fable.

La Motte laissa passer la tempête el persisia dans son opinion. En 1714, il trouva une occasion de répondre aux partisans de la mythologie. Il fut chargé de prononcer à la fête de St-Louis le « Discours sur les prix que décernait l’Académie ». Il en profita. pour dire solennellement son opinion sur l’emploi de la fable et la nécessité de trouver d'autres ressources poétiques. Je citerai le passage de ce curieux discours où La Motte prend à partie ses adversaires, et surtout J.-B. Rousseau, plaidant ainsi sous le couvert de l’Académie sa propre cause. « Les poètes, dit-il, s’imaginent qu'il faut toujours des fables et des prosopopées ; ils refuseront le nom > de poésie à une épître élégamment raisonnée parce qu’il n'y aura > pas de fiction, selon l’idée qu'ils s’en forment... Nous cstimons les > fables ingénieuses tout ce qu’elles valent, mais nous ne les jugeons > pas absolument nécessaires dans la poésie. Ce qui nous y paraît > indispensable, c’est une fiction régnante, une fiction de figures et » de tours, qui donne de la vie à tout, qui mette la raison même en » images, qui fasse agir et raisonner les vertus et les vices, et qui, > en peignant les passions, fasse quelquefois sentir d’un seul mot de > génie leur principe, leurs stratagèmes et leurs effets » 1. Ah! si La Motte avait fait ce qu’il recommande, ou s’il l'avait fait avec plus de talent, il aurait sans doute une petite place au milieu de nos poètes originaux. Il a du moins le mérite d’avoir pressenti les goûts et Les besoins du temps nouveau, et s’il n’a pas réussi à dégoûter les poètes et le public des faciles agréments de la mythologie banale, il a pu se flatter d’avoir mis le siècle dans sa voie en donnant l'exemple d’une sorte de poésie plus réfléchie et plus philosophique. Il a commencé à incliner le goût vers la raison mise en images ; ses successeurs ne feront que le suivre avec plus de logique, quand ils renonceront à l’ode pour lui substituer l’épître ou le discours en vers, forme non seulement mieux appropriée à la facilité négligente des poètes, comme l’a avoué d’Alembert, mais aussi plus propre à admettre la philosophie ?. :

1 Discours sur les prix. .…, t. VIII, p. 376. 2. D'Alembert, Réflexions sur la poésie. (Ed. Belin, IV, p. 303).

Dans l'épopée, La Motte s’est astreint à observer les règles admises avec une fidélité telle qu’il semble enchérir sur la rigueur des prescriptions du P. le Bossu. On se rappelle qu'il prétendait, dans son Iliade accommodée au goût du temps, avoir rendu le poème d'Homère plus régulier et plus correct: « Je crois avoir rapproché > les parties essentielles de l’action de manière qu'elles forment > dans mon abrégé un tout plus régulier et plus sensible que dans > Homère »1. Il est clair qu'il accepte les règles du genre telles que le XVII siècle les a formulées et suivies ; mais là encore il a laissé échapper une de ces protestations vagues et sans effet, que lui arrachait son aversion pour l'autorité des anciens plus peut-être qu'une conviction réfléchie et la certitude de pouvoir faire autrement qu'eux et mieux.

La Motte s’élève avec force contre la définition de l'épopée donnée par Aristote et adoptée par l’école ; il la trouve étroite et arbitraire. « Pour moi j'avoue que je ne vois rien d’essentiel au poème > épique que le récit d’une action. Que cette action soit grande, > pathétique ou simplement agréable, qu’elle se passe entre des rois » ou entre des personnes moins distinguées, qu'on y prodigue le » merveilleux ou qu'on s’y contente des causes naturelles: ces > différences feront bien de nouvelles espèces, mais elles ne change- > ront pas le genre. La Pharsale et le Lutrin sont aussi bien des » poèmes épiques que l’Iliade » ?. Ces opinions sont hardies et subversives. Ce n’est pas assez : La Motte juge utile d'accentuer sa protestation en contredisant Aristote, sans le nommer: « Je ne sais > pourquoi j'ai restreint le poème au récit d’une action. Peut-être > que la vie entière d’un héros, maniée avec art et ornée des beautés > poétiques, en serait une matière raisonnable » 3.

C’est beaucoup d’avoir élargi le cadre de l'épopée et d’avoir ouvert la voie, au moins en imagination, aux plus grandes libertés. Cela ne suffit point à La Motte qui est en veine de hardiesse : il entend briser toutes les entraves, supprimer les dernières conventions et ne laisser plus subsister que deux éléments essentiels, qui sont de plaire et d’instruire : « Je regarde comme arbitraire le choix de la » matière, et même celui de la forme qu'on lui veut donner ; mais, > quelque choix que l’on fasse, il est essentiel de plaire par quelque > endroit, soit en attachant l'esprit par l'importance des événements, > soit en touchant le cœur par les passions des personnages, soit

1 Discours sur Homère, t. II, p. 125.

2 Ibidem, t. II, p. 15. »

3 Ibidem, t. II, p. 45.

>en amusant simplement par la variété et les grâces du sujet. Un > poète qui réunirait tous ces avantages et qui, outre cela, ne > plairait que pour instruire, mériterait sans doute la préférence ; > mais encore ne faudrait-il pas donner pour règle inviolable la > conduite de ce poème, parce que peut-être y aurait-il d’autres > chemins pour arriver au même but » f.

Il cite bien des exemples de ce poème affranchi qu’il imagine et qu'il n'exécute pas. C’est dans l'antiquité les Métamorphoses d'Ovide, et dans les temps modernes le Télémaque, cette épopée en prose, que lout le monde se disputait et qui, inspiré par l’amour le plus sincère de la plus pure antiquité, était usurpé par les modernes et leur servait d'argument contre les anciens. Ce ne sont pas là des poèmes épiques, objectaient Les partisans des règles et des genres établis. La Motte leur répondait très nettement : «Je le veux bien, mais ce » sont des poèmes. Appelez-les d’ailleurs comme il vous plaira, > pourvu que vous conveniez qu'ils peuvent faire autant de plaisir > que ceux d'Homère » ?. Bien des générations de poètes devaient se succéder en France ayant qu'on osàt risquer une de ces œuvres quine sont pas reconnues et classées officiellement, qui n’ont pas d'autre nom que celui de Poème. La Molte a eu du moins le mérite de concevoir qu’on pouvait faire de semblables poèmes. Accomplir la tentative eût été un coup de génie ; la signaler, à cette date, était le fait d’un esprit libre jusqu’à paraître aventureux.

Si, dans les deux grandes formes de la poésie, La Motte a tenté une pointe en dehors des chemins battus, à propos d'un genre secondaire, la poesie pastorale, il a pris occasion de faire, sur deux points particuliers, l'apologie du génie moderne, ce qui prouve encore que jamais ilne perdde vuecette idée qui dirige toutes ses discussions. 11 a soutenu dans le « Discours sur l'Eglogue » que l'usage de l'esprit raffiné et un peu subtil était légitime et même nécessaire dans la littérature contemporaine. Il y a défendu aussi l'amour moderne, supérieur à l'amour tel que l’exprimaient les anciens. Je citerai ces deux morceaux de fine analyse.

« On fait souvent à certains ouvrages célèbres le reproche de

> trop d'esprit. Mais qu'est-ce au juste que les délicats entendent > par trop d'esprit ? ce n’est assurément pas les mauvais raisonne- » ments, les faux sentiments et les pensées fausses qu'ils taxent de > trop d'esprit » ?. Cela dit, La Motte entre dansle vif de la question,

4 Discours sur Homère, t. LSepe 19:

2 Réflexions sur la poésie, t. III, p. 108.

3 Discours sur l'Eglogue, t. IIT, p. 306.

il discute le reproche de subtilité et d'affectation qu'on adressait alors à quelques écrivains, dont il était. C’est moins une défense qu’une triomphante apologie de sa méthode et de celle de Fontenelle, qui consiste à donner aux idées le tour rare et l'expression ingénieuse, : à rechercher le côté le plus neuf d’une idée et la forme la plus brillante. « S'ils en veulent à des pensées trop fines, quoique vraies > et qui ne sont pas à la portée du grand nombre, j'avouerai que par » là l’auteur manquerait son but, s’il se proposait l'approbation géné- » rale ; mais je soutiendrai aussi qu’il en ferait d'autant mieux pour > ceux qui auraient de meilleurs yeux que les autres. S'ils disent » enfin qu'ils prétendent condamner l'affectation de dire toujours > des choses neuves, et toujours de la manière la plus heureuse » qu'il soit possible, je leur dirai que, s'ils n’ont d'autre preuve » d'affectation que ce choix, même toujours heureux, c’est qualifier > de défaut le talent le plus rare et la perfection même. »t Qu'est-ce donc autre chose qu’un plaidoyer très ferme en faveur du groupe d'écrivains curieux d'idées ingénieuses enveloppées dans une forme rare, groupe dont La Motte était le chef après Fontenelle, et aussi, dans une certaine mesure, un plaidoyer en faveur des modernes et de l’une des tendances les plus marquées du goût nouveau ? Marivaux. qui dans son « Spectateur Français » s’est honoré, plus qu'il ne s’en est défendu, de préférer la pensée fine à la pensée simple et la forme étudiée à l'expression naturelle, Marivaux n’a pas montré plus de vigueur dans l'apologie qu'il a faite de sa méthode de penser et d'écrire.

Préoccupé d'affirmer tous les avantages que les modernes ont sur les anciens, La Motte a dans le même ouvrage esquissé une agréable apologie de l'amour tel que l’ont peint les écrivains français. A son avis, la supériorité des modernes vient d’un double progrès, celui de la moralité el celui de la puissance d'analyse. Après avoir montré que l’amour, en Grèce et à Rome, n’a été conçu par les poètes que comme un délire des sens ?, quelquefois suspect, il fait le plus séduisant tableau de l'amour moderne. « L’amour a pris tout une > autre forme chez les modernes, et, sans remonter plus haut, > nos romans et nos tragédies l'ont élevé à des délicatesses » Jusque là tout à fait ignorées. Les amants y sont une espèce > d’ambitieux et d'esclaves tout à la fois qui, en donnant tout » leur cœur, se proposent de régner sans réserve sur un autre.

1 Discours sur l'Eglogue, t. III, p. 307.

2 Ibidem, t. III, p. 323.

OT > Tous leurs soins, tous leurs projets ne tendent qu'à cette > acquisition: leurs plaisirs, leurs chagrins et leurs jalousies > ne roulent que sur ce qui la hâte ou la retarde: point de pli ni de repli du cœur qu'on n’y sonde et qu’on n'y découvre » !. Par ce délicat éloge de l'amour romanesque, c'est encore une victoire des modernes que La Motte enregistre avec orgueil ; cest un nouvel encouragement qu'il leur adresse.

Les idées plus neuves que nous avons relevées jusqu'icine sont que des protestations non suivies d'effet, ou d’ingénieuses réclamations en faveur de l’art contemporain. En étudiant les théories dramatiques, nous rencontrerons des vues plus nettes, des critiques plus précises, même des propositions expresses de réformes.

S IT (suite). — Les Théories dramatiques.

Quelques innovations réelles, mais très modestes. — Objet de la tragédie. — Les conventions dramatiques. — Critique des Trois Unités. — Le plan d'un Coriolan, drame libre. — L'Unité d'Intérêt : querelle de La Motte et de Voltaire.

La Motte a cru renouveler la tragédie française. La vérité est que, là comme partout, il a proposé plusieurs réformes et n’en a exécuté aucune. Il a pris ses idées pour des faits, et ses rêves pour des réalités.

Ses réformes effectives se bornent à quelques innovations de détail. IL à introduit le spectacle dans son Romulus, mais prudemment. Il a donné place à l'amour conjugal dans Inès, malgré le préjugé. Dans l’Œdipe, il a cherché à appliquer ses idées assez confuses sur l'unité d'intérêt. Un peu partout, il s’est efforcé timidement d’intéresser les confidents à l’action, de réduire Les monologues et les récits. Mais il n’a guère réussi parce que, tout en proclamant la nécessité d’une action rapide, il s’est bien gardé d'appliquer résolument les principes qu’il posait.

Signalons encore deux innovations : La Motte a l'honneur d’avoir composé la première comédie en deux actes, et celui d’avoir fait

1 Discours sur l'Eglogue, topo

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