‹ Houdar de la MotteChapitre 35 sur 44 · NE · texte numérisé non relu

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Malgré sa clairvoyance sur les défauts de tactique de son adversaire, malgré la supériorité de sa dialectique, La Motte est inférieur à Voltaire pour la fermeté des principes et la netteté des opinions. La tranchante précision des lois formulées par son antagoniste semble le déconcertler : il cède le terrain sans presque résister. Il met un empressement excessif à s’excuser d’avoir médit des règles et à protester de son respect pour les unités. « Pour > ce qui me regarde, j'ai trouvé l'unité d'action fondamentale, > et les deux autres utiles; j’en ai même dit les raisons, et je > n’en ai condamné que la superstition qui coûte quelquefois ce > qui vaudrait mieux que les règles » !. On sent bien que l'auteur maintient son opinion, qu'il continue à croire qu'il y a des beautés criginales supérieures à une sèche observation des règles ;mais sa protestation est timide. S'il s'attache à démontrer, contre Voltaire, que l'unité d’action et l'unité a’intérêt sont bien en effet deux choses distinctes et d’une portée très différente, il Le fait mollement encore, avec une exactitude de raisonnement trop circonspecte, et sans déterminer avec assez de force les grandes conséquences qu'impliquerait la substitution de l’unité d'intérêt à l’unité d’action. Il faut chercher avec soin dans cette discussion régulière et froidement méthodique pour y démêler quelque expression précise et vive de la pensée secrète de l'écrivain. Telle est pourtant cette vigoureuse sortie faite au nom de la raison contre les règles immuables : « Vous » vous récriez d’abord qu'un peuple sensé ne saurait ne pas être ami des règles. Oui, Monsieur, si les règles voulaient dire la raison : > mais comme elles ne signifient là que des institutions arbitraires, > on peut fort bien avoir le sens communsans les exiger »?. Mais s’il veut résumer son opinion et en déterminer les conséquences, ilne le fait pas avec la bruyante franchise des véritables novateurs, qui vont volontiers au delà de leur pensée et tirent au-dessus du but;ildemeure toujours en deçà : « Ma pensée ne va qu’à prouver quel’unitéseule d’un > grand intérêt pourrait plaire par elle-même, au lieu que les trois » unités, sèchement observées, pourraient encore glacer les specta- > teurs. Voilà tout ce que j'ai prétendu insinuer » #. Cette extrême modération dansl’expression d'une vériténeuveet paradoxale peut être d’un sage et d’un polémiste courtois ; à nos yeux elle a l'inconvénient d'amoindrir la valeur d’une idée féconde, en la présentant obliquement, d’unair timide, ce qui en masque la valeur vraie. Tant de réserve discrète et de circonspection ne devaient pas agir sur le

1 Suite des Réflexions. t. IV, p. 430.

2 Ibidem, t. IV, p. 435.

3 Ibidem, t. IV, p. 439.

public, bien plus sensible aux tranchantes affirmations de Voltaire et à son dogmatisme si franc.

Quelle fut l'issue et quels furent les résultats de cette querelle sur les unités dramatiques ? L’issue, ce fut le triomphe des règles et l’éclatante confirmation de leur autorité. Comme a dit un critique du temps: « La Motte fut terrassé par de bonnes raisons et par d'excellents vers > !. Le public crut volontiers ce qu’on lui disait, que le bon goût venait d’être sauvé et que le sauveur était M. de Voltaire. — Les résultats directs et immédiats furent nuls, au moins du côté de La Motte, dont la tentative d'émancipation avorta par sa faute propre autant que par celle de son siècle. Sans doute la réforme du drame et son émancipation n'étaient pas préparées encore, la transformation des mœurs n'était pas assez complète pour amener celle du système dramatique. Mais aussi l’auteur de la réforme s'était montré par trop timide : ceux qui accomplissent des révolutions se préoccupent moins de tout concilier; ils n’insinuent pas leurs idées avec tant de délicatesse, ils les imposent. Il est possible que plusieurs des idées de La Motte, quelques-unes de ses vues les plus libres, ne soient pas tombées dans l'oubli avant d’avoir déposé leur germe en bonne terre. On a remarqué que tel principe révolutionnaire de l’art dramatique, proclamé à grands fracas en Allemagne, n’était que le développement systématique d'une opinion émise à petit bruit par le discret La Motte ?. En tous cas, il est avéré que certains de ses aperçus vagues et indistincts, en France et moins d'un demi-siècle après lui, ont été repris et müris par d'autres, et ayant pris corps, ont fait leur chemin dans le monde.

Mais le principal effet de la querelle, ce fut de précipiter un mouvement général que je ne voudrais pas appeler une réaction classique,quifut pourtant comme une restauration de l’ancien système littéraire et de l’ancienne forme. Il y eut tout au moins une revanche du bon goût et de la tradition contre les paradoxes des novateurs sceptiques tels que Fontenelle, ou sincères, mais inconséquents, tels que La Motte. — Un critique ? de nos jours, du sens Le plus juste, estime que, vers 1735, « les paradoxes de Fontenelle et de La Motte avaient » fait leur temps ». Et il ajoute: «Tous ceux dont l’opinion pouvait » compter tenaient à honneur de relever le drapeau du gand siècle ».

1 Rigoley de Juvigny. Discours sur les progrès, p. 151.

2 Voir B. Julien, préface des « Paradoxes littéraires de La Motte », p. VIIL — Cf. Schlegel, II, p. 299. — Vinet — Joret : Herder.…, etc.

3 L. Etienne : La littérature d’une génération, 1720-1750 (Revue des Cours.…., 2 avril 1870).

S IT (suite). — Le Paradoxe sur la Poésie.

Jusqu’à la fin de sa vie, La Motte batailla: à la différence de Fontenelle, il aimait la discussion et ne détestait pas le bruit. Vers la fin de l’année 1729 ou au commencement de 1730, il lança la dernière et la plus étonnante de ces idées incomplètes qui par certains côtés irritent le bon sens et qui, par d’autres, retiennent l'attention.

Le dernier paradoxe du Poète Académicien, ce fut de contester l'utilité des vers et de renier la poésie. Ce suprême déf jeté à la tradition causa au « Parnasse » un « soulèvement » ! et provoqua une sorte de scandale. La Faye, Voltaire, La Chaussée, Desfontaines, défendirent avec succès la cause de la Rime et la cause de la Poésie avec plus de zèle que de bonheur ?.

Un jour donc La Motte s’avisa de dire qu’on pouvait composer des Tragédies en prose. L'idée n’était pas neuve; mais il l’adopta, il la lança avec une intrépidité à la fois sereine et circonspecte #.

Pour appuyer son dire, il remit en circulation, en les exagérant, les critiques de Fontenelle et de Fénelon sur la versification française et sur la rime *.

Puis, piqué parla contradiction, ilaventura le « Paradoxe » proprement dit: il soutint par arguments et par preuve que la poésie n’est pas indispensable et que l’éloquence tient fort bien sa place même dans les hauts sujets. Il écrivit « La libre Eloquence, ode en prose », au cardinal de Fleury.

Et pourtant l’opinion, poussée au paradoxe par manière de jeu, est plus sérieuse qu’elle ne veut le paraître : on y démêle le dédain constant du philosophe pour la poésie, du penseur pour les bagatelles rimées. Cette indifférence et cette insensibilité poétiques, nous les retrouverons jusque chez les défenseurs les plus convaincus de la

4 Suite des Réflexions, IV, p. 454.

2 D'après l'abbé Irailh, (Troubles et démêlés, p. 273), il faut ajouter les abbés

Nadal et d'Olivet, et le président Bouhier.

3 Voir Anecdotes dramatiques, article Œdipe. — La Serre fit son Th. Morus, l'abbé d'Aubignac une Zénobie, Fontenelle une Machate.

#4 Discours sur la tragédie, IV, pp. 350 sq. — Ecrit probablement à la fin

de 1729.

5 Comparaison de la {"° scène de Mithridate avec la même scène réduite en

prose, t. IV, pp. 397-420.

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poésie. Si bien que dans ce débat le mérite singulier de La Motte, c'est celui d’une clairvoyance plus grande et d'une franchise relative : il a insinué, sans oser le dire tout haut, que ni lui ni son siècle n'avaient de si grands besoins de poésie qu'on ne pût logiquement se contenter de l’éloquence et faire l'économie de la versification.

Pourquoi ne ferait-on pas des #ragèdies en prose ? Le préjugé seul s’y oppose. Car enfin, la prose est le langage naturel de la passion ; les vers ne sont qu’une « mascarade étrange du discours » f. Le temps qu'il perd à rimer, l’auteur l'emploiera à perfectionner son œuvre, à resserrer et animer le drame, à corriger le style. Ainsi la voie sera ouverte à beaucoup d'écrivains, très capables de composer une belle tragédie ?, incapables de la versifier comme il faut?.

Le géomètre d’Alembert démontra qu'une tragédie doit être écrite en vers. Mais plus tard, il entra mieux dans la pensée de La Motte et en précisa les conséquences #. Pour que ce drame eût chance de vie, il faudrait que les personnages fussent « des hommes du commun », non des rois et des princesses ; — il faudrait que l’action fût si vivement menée, l'intérêt si constant qu'on ne pût s’apercevoir si les acteurs parlent en vers ou en prose. — Il aurait fallu surtout que La Motte eût tenté l'épreuve lui-même devant le public: alors on pourrait juger sa tentative par le résultat, au lieu qu’ « on est en droit de lui dire la même chose qu’à tant »> d'écrivains patriotes: parlez moins de population, et peuplez ».

Cette dernière faiblesse, le « bel esprit dissertateur » en avait eu conscience ; il l'avait confessé avec un peu de confusion. « C’est > làcheté, dit-il; mon exemple, pour peu qu’il eût été heureux, en » eût encouragé de plus habiles. On ne tentera guère de » nouveautés utiles s’il ne se trouve pas des auteurs assez généreux > pour risquer de déplaire au public en essayant de l’enrichir » #.

Par sa couardise, La Motte trahit une des plus défendables causes qu’il ait plaidées. Déconcerté par la rude riposte de Voltaire 5 (qui pourtant sur ce point ne lui oppose aucune raison victorieuse) il atténue, il abandonne presque une opinion qui valait la peine d’être

1 4e Discours sur la tragédie, t. IV, pp. 392 et 398.

? Ibidem, t. IV, p.396. — L'idée ne fut pas désapprouvée de quelques lettrés. — Cf. le P. Tournemine, Lettre à La Motte, t. IV. — Trublet. Ed. de Fontenelle, 1764, t. XII, p. 165. — Lagrange-Chancel, 1758, t. III, p.146.

3 Notes à l'Eloge du Cardinal Dubois (Ed. Belin, 1821, t. III, pp. er

4 4e Discours sur la tragédie, t. IV, p. 391.

5 Préface d'Œdipe, 1730.

soutenue !. Il biaise ; ilne demande plus « qu’une simple tolérance > pour ceux qui, avec de grands talents pour la tragédie, > n'auraient pas celui de la versification ?» ; il supplie que quelqu'un tente l'épreuve, quitte à renoncer à l’entreprise si elle ne réussit pas.

Ainsi fond et s'amoindrit entreses mains une idée première qui était sensée. Pour la rendre féconde peut-être, il eût suffi d’un peu de logique et de hardiesse. Je suppose que La Motte eût donné son « Coriolan » en quatre actes, débarrassé des unités, tout en tableaux pathétiques, tout en action, et qu’il l'eût écrit en prose : n’eût-il pas fait d’abord une tentative honorable pour donner un corps à ses rêveries inconsistantes et confuses ? Et ces esprits entreprenants dans l'imitation qui suivent les novateurs et complètent leurs ébauches, n'auraient pas manqué de pousser son essai à ses conséquences naturelles : derrière lui ils auraient eu vite franchi la distance qui séparait la tragédie à demi émancipée du libre drame en prose.

Au lieu de concentrer ses efforts sur la tentative modeste, mais après tout réalisable, de la tragédie en prose, La Motte s’égare et se disperse en vaines critiques et en récriminations sans effet sur les défauts et les faiblesses de notre versification.

Durant vingt-cinq années, il n’a fait que paraphraser les doléances de Boileau sur la difficulté d'accorder la rime et la raison. Seulement il a pris le parti de mettre tous les torts du côté de la rime, et il a fini par prononcer le divorce en faveur de la raison.

Dans ses Odes, il maudit de bon cœur « l’art tyrannique » qui lui

CORRE Impose la torture D'une scrupuleuse mesure Et du retour des mêmes sons à ».

I se plaint d’être le « jouet de la rime rebelle », capricieuse personne au joug de laquelle la raison s’est sottement laissé assujettir #.

Mais c’est surlout après avoir été encouragé dans le doute par Fénelon qu’il s’enfonce dans son parti pris de dénigrement. L'auteur du Télémaque lui a écrit: « La rime gêne plus qu’elle n’orne les vers » 5. La Motte n'entend rien à la « mauvaise délicatesse » de l’adorateur des anciens. Il ne retient que ce qui excuse sa paresse etconfirme sa prévention. « Notre scrupuleuse délicatesse rend les

1 Suite des Réflexions. ...,t. IV, pp. 439 sq.

2 Ibidem, t. IV, pp. 439 et 440.

3 Odes, La réputation, t. I, p. 340. — La date est 1707. & Odes, L'orgueil poétique, t. I, p. 402.

5 Réflexions sur la critique, t. III, p. 51 (1713).

> beaux vers presque impossibles dans un long ouvrage » , dit encore le prélat. Cette condamnation d’un juge prévenu est pour lui sans appel. Il adopte cette opinion, illa répète comme sienne: « la cadence trop uniforme de nos vers... est agréable un certain > temps ; mais à la longue elle fatigue » ?. Et dès lors il ne fera plus qu'abonder dans le sens de Fénelon.

Par hasard Fontenelle sur ce point se trouvait être d'accord avec Fénelon, quoique pour d’autres motifs. Bien longtemps avant le paradoxe de La Motte, il avait tourné en dérision le vain travail de la versification. À la beauté naturelle du discours, avait-il dit ?, « l’art de la poésie ajoute, sans aucune nécessité, sans aucun besoin > pris dans la chose, les rimes et les mesures. Les voilà devenues » une beauté par ce seul caprice de l’art, et par la seule raison » qu'elles gêneront le poète et que l'on sera bien aise de voir > comment il s’en tirera » #.— Un peu plus tard ÿ, il avait dit encore : « La prose est constamment le langage naturel et la poésie n’en > est qu'un artificiel ». — Fort de ce double témoignage, appuyé de l'autorité du dernier des anciens et du premier des modernes, La Motte ne garda plus de ménagements envers un préjugé qui le gênait comme poète, et qui blessait sa rectitude de raisonnement comme philosophe.

Il proteste que l'harmonie dans les vers ne doit pas prévaloir contre le bon sens et que jamais il ne préférera « les droits de l'oreille à ceux de l'esprit » 6. L'observation des règles métriques et musicales de la versification lui paraît un assujettissement pénible et assez ridicule : « Rien n’est plus puéril ni plus chimérique que d'épuiser » son attention autour des syllabes et de penser pour ainsi dire > subordonnément à l'harmonie » 7. Il ne voit et n’apprécie dans les vers français , et surtout dans l’alexandrin, que le mécanisme

1 Réflexions sur la critique, t. III, p. 63 (1714).

2 Discours sur Homère, t. IT, p. 124 (1714).

3 Réflexions sur la poësie..……. Ed. 1764, t. III, p. 120 (écrit en 1685 d’après Trublet).

k Remarquons que La Motte ne connaît cette opinion de Fontenelle que par sa conversation, car les Réflexions sur la poësie ne furent publiées qu'en 1742 (Trublet).

5 Réflexions sur la poésie ..…. (vers 1706).

6 Réflexions sur la Critique, t. III, p. 254.

T Ibidem, t. II, p. 271.

8 Ibidem, t. [, p. 260. — 1 Discours sur la tragédie, t. IV, p. 48. « Ces règles observées, la versification est égale ». — Et plus loin (t. IV, p. 50) : « L’alexandrin a été destiné à la tragédie comme plus voisin de la prose ». — Au même endroit il suggère l'idée d'écrire les tragédies en vers libres.

matériel de l’hémistiche et de la rime ; il ne sent pas l'harmonie propre d'un beau vers, ni le charme d'une phrase poétique. Pour lui, la symétrie, qui flatte d’abord l'oreille, devient bientôt insupportable dans un long ouvrage !.

C'est la rime surtout qu’il rend responsable de tous les défauts de notre poésie. Il la maudit avec une verve lyrique. « Rime aussi > bizarre qu'impérieuse, mesure tyrannique, mes pensées seront- > elles toujours vos esclaves ? Jusques à quand usurperez-vous sur > elles l'empire de la raison ? >»? — L'’Eloquence lui conseille de rejeter ces entraves : « Renonce donc à cette rime si lente et si > capricieuse, à cette mesure intraitable qui, sous espoir d'agrément, > n’amène souvent que la langueur, compagne de l’uniformité » 3. — À quoi bon se donner tant de mal par un puéril orgueil de vaincre des obstacles inutiles à surmonter ? « .….. Qu'est-ce que ce prétendu > mérite que nous mettons à si haut prix ? le vain mérite de la diffi- > culté. Extravagance de la part de ceux qui imposent ce joug, et > de la part de ceux qui le reçoivent ; travail également frivole et > pénible ! » * L’unique effet de ce rude labeur, c’est de faire lort à la pensée et au bon sens : « La rime et la mesure sont toujours des > entraves pour la justesse, et le meilleur succès qu'on puisse > attendre en s’y assujettissant, c’est de paraître n'avoir pas étégêné ».

Pour achever de ruiner le fol orgueil des poètes assembleurs de syllabes, il nous dévoile sans vergogne les plus tristes secrets du métier poétique. Le tableau est tracé avec une sorte de verve humoristique : «Je demande pardon à mes confrères si j'expose ici la > manière humiliante dont nous travaillons la plupart. Nous > pensons vaguement à la matière que nous voulons traiter ; > nous y tendons notre esprit pour appeler les idées. S'il s'offre » quelque chose de raisonnable, nous làchons de découvrir » aux environs de notre pensée quelques rimes qui nous fassent > entrevoir un sens aisé à lier avec ceux que nous avons déjà dans > l'esprit. S'il ne s’en présente que d’éloignées, nous les rejetons > bien vite, en désespérant de les assujettir à nos vues. S'il s’en » présente une plus heureuse, elle devient une espèce de bout-rimé > qu'il faut remplir. Nous marchons ainsi de tàätonnement en tàton- > nement pour trouver notre compte; et l’on peut dire que le

4 L'ode de M. de La Faye mise en vers, t. I, p. 564. 2 Ja libre éloquence, ode en prose, t. I, pp.. 531-534. 3 [bidem, t. I, p. 534. — Dans Voltaire (Lettre sur (Œdipe) il y a une boutade

contre la Rime.

& Comparaison de la 1" scène de Mithridate t: IV, p. 408. — Cf. sur la difficulté vaincue, Fontenelle, Voltaire même.

> hasard des rimes détermine une grande partie du sens que nous > employons. De là ces ongles rongés, ce front sourcilleux, ces » gestes irréguliers qui sont comme le véhicule des idées et qu'on > appelle si mal à propos Enthousiasme: car quel mot convient > moins à des rêveurs qui pensent, pour ainsi dire, à vide et qui, > tout furieux qu’ils paraissent, sont bien moins échauffés de > l'abondance et de la force des pensées, qu'impatients de n’en point > avoir, ou de n’en avoir que de déraisonnables ? » 1.

La Motte pensait, en somme, que le mérite de la versification n’est « qu’un agrément de convention et contre nature » ?. Quoi de plus raisonnable que de rompre avec cette convention d’un charme contestable, d’une difficulté extrême, et de revenir au langage naturel, qui est la prose ?

Il eut enfin l'audace d’aller jusqu’au bout de sa pensée : en 1729, il composa, «la Libre Eloquence, ode en prose ». C’est là qu'est le véritable paradoxe. Mais il faut tout dire : La Motte ne prétend pas supprimer du coup la poésie, ni même les vers. Il veut seulement, par manière de badinage, montrer qu'on peut à la rigueur s’en passer. Il ne prétend pas révolutionner les Lettres, mais seulement donner le jour à une opinion un peu hasardée : c’est une « saillie de philosophe » * et même d’un philosophe « de mauvaise humeur #». « L’ode suivante, dit-il, a été faite par une espèce de défi, sur ce > que des gens prétendaient que la prose ne pouvait s'élever aux > idées et aux expressions poétiques. Je pensais au contraire qu'elle >» peut prétendre à tous les genres: et, pour le prouver, je traitai la » matière même avec tout le faste et toutes les figures de l’ode... »°. Il s’agit d'une gageure, et tout le débat que La Motte soutint contre M. de La Faye, son ami, a le caractère d’une dispute pour rire, entre gens d'esprit en belle humeur, qui ne prennent pas tout à fait au sérieux les opinions contraires qu'ils soutiennent 6.

Faire une ode en prose ! La plaisanterie était un peu forte, puisque, de l’aveu de La Motte, l'ode est « la dernière qui doit aban-

1 Comparaison de la 1° scène de Mithridate..., t. IV, p. 411.

2 Ibidem, t. IV, p. 410.

3 Suite des Réflexions sur la tragédie, t. IV, p. 449.

& L’ode de M. de La Faye mise en prose, t. I, pp. 543 et 572.

5 Jbidem, t. I, p. 530.

6 Ibidem, fin, t. I, p.572. La Motte attribue la contradiction de La Faye à une malice ingénieuse. «Il a voulu voir si, malgré l'intérêt que je puis avoir à la versification, j'aurais le courage de la réduire à son juste prix ». .

donner la versification »!. Mais il alléguait que la poésie même est indépendante de toute mesure. Ainsi « le Cocu imaginaire est versi- > fication sans poésie, le Télémaque est poésie sans versification » ?.

On n’en peut pas dire autant de la « Libre Eloquence » : s’il n’y a pas de vers, il n’y à pas davantage de poésie, à moins qu'on n'entende par là les figures et tout l’attirail pédantesque de la littérature artificielle. La Motte veut prouver que l'avantage de la prose sur la poésie, c’est « d’être plus maîtresse du discours »?. Cette conclusion est ou une vérité banale, ou une erreur. La poésie ne dit peut-être pas tout ce que dit la prose, mais ce qu'elle dit, elle le dit autrement et mieux.

Ceux qui ont réfuté le paradoxe ne se sont mis en frais ni de belle poésie, ni de bonnes raisons. L’ode tant vantée de La Faye, par le fond et la forme, est plus près du médiocre que de l'excellent #. L' « Epitre à Clio » de La Chaussée est assez plate. Desfontaines persiffle agréablement le malencontreux novateur, mais il ne discerne pas non plus la différence essentielle 5 qui existe entre la prose et la poésie. Voltaire, quoiqu'il n’aille pas au fond des choses, entrevoit la seule réfutation qu'on devait opposer aux sophismes de La Motte, qui est l'agrément même des vers, le plaisir inexprimable qu'ils procurent, l'harmonie charmante qui naît de cette «mesure difficile»’. Mais lui non plus ne démêle pas le point important du débat: iln'a pas vu qu'il y a dans la poésie autre chose qu'un art, plus qu'une forme savante et exquise, qu'il y a un état de l'âme particulier, une chaleur où une tendresse, une exaltation profonde de tous les sens et de toutes les facultés, que les autres formes, et même la plus haute éloquence, n’excitent pas au même degré ou avec la même persistance.

Cette réfutation du paradoxe, personne peut-être en ce temps-là n’était capable de la trouver ni de la faire valoir. En somme, — et c'est ce qu'il reste à montrer, — les plus délicats parmi les lettrés se donnèrent beaucoup de mal pour défendre la versification; mais personne ne songea à plaider la cause de la poésie elle-même qui était bien plus compromise.

1 Ode de M. de La Faye….., t. I, p. 557.

2 Ibidem, t. I, p. 554

3 Suite des Réflexions sur la tragédie, t. IV, p. 454. — Cf. La libre Eloquence, t. I; p. 540.

4 Voir le Nouvelliste du Parnasse, t. II. Lettre 51°.

5 Ibidem, lettre 10°, t. II, p. 198.

6 Il ne fait consister eette différence que dans la cadence et la mesure,

1 Préface de l'Edition d'Œdipe, 1730, t. I, p. 57.

RS

La hardiesse de La Motte, ici encore, est moins dans les conclusions qu'il exprime que dans les conséquences qu'il laisse entrevoir ou qu'il suggère. Il avoue les mauvais soupçons que son paradoxe avait fait naître bien à tort. «... J'ai donné lieu de soupçonner que > je méprisais assez les vers pour en condamner tout à fait l'usage »!. Il proteste qu'il n’a jamais eu semblable pensée: il se compare finement au Misanthrope qui « tout amoureux qu'il est de Célimène, > est pourtant frappé de tous ses défauts » ?.

Que demande-t-il? Pour «les gens raisonnables à qui la contrainte > etla monotonie des vers déplaisent » ?, le droit d’user en tous cas de la prose. Il prétend qu'on accorde généreusement « Ja liberté des » styles afin de contenter les goûts ». Quoi de plus modéré que cette prétention ? Il ne proscrit pas les vers, ni la poésie. Il fait pis que la proscrire : il la tolère et la relègue parmi les amusements inoffensifs et puérils. 11 la discrèdite en la ravalant au même rang que la prose, égalité qui la perd et la ruine. Il l'anéantit par son admiration même qui porte à faux et qui la compromet irrémédiablement.

Et tout son siècle est avec lui, sans le savoir. Ses maîtres et ses contradicteurs, ses élèves et ses ennemis. par leurs conseils et leurs critiques, par leur enthousiasme et leurs anathèmes, tous s’accordent avec lui pour prouver quela poésie va mourir, qu'elle est morte. Ses apologistes eux-mêmes n’en défendent plus que l'ombre, ils n'en sauvent que le nom.

Demandons à La Motte son opinion sur la nature de la Poésie. Consultons-le, non plus en un moment de mauvaise humeur ou d'entraînement, mais dans la pleine possession de son bon sens. Voici ce que nous répondra l'élève de Fontenelle et l’admirateur de Fénelon : « La poésie n’est qu'une éloquence plus amoureuse de > la fiction et plus hardie, quoique plus contrainte ; maïs sa hardiesse > ne l’affranchit pas de la raison ; sa contrainte ne la dispense pas de » l'exactitude » £. Un « poète raisonnable » # doit concevoir que «son » art n’est, comme tous les autres, qu’un exercice de l'esprit >». On sait de reste ce qu’il pense de l’enthousiasme Ÿ. Pour l'harmonie, elle ne résulte pas tant de l’« arrangement des syllabes », — travail puéril, — que de la «beauté du sens », avec quelques autres

1 Suite des Réflexions sur la tragédie, t. IV, p. 457.

2 Ibidem, t. IV, p. 455.

oMbidemMt een 450

k Discours sur les prix..., 1714. t. VIII, p. 373. — Cf. « un sage essor », ibidem.

5 Réflexions sur la critique, t. III, p. 11.

conditions secondaires. A la rigueur même on peut dire que « la > poésie est indépendante de toute mesure »!.

Cet art est par lui-même « plus pénible qu'important ». Il n’y a guère au fond « qu'une imagination heureuse, mais qui pour » l'ordinaire nuit au jugement à mesure qu’elle est forte et domi- > nante »?. Au reste, cet exercice prétentieux est pis qu’inutile * : il est artificieux et mensonger“. Sa vertu propre, c’est de duper la raison par desillusions vaines : « L'agrément de la rime et de la mesure, > joint à la beauté de l’image, distrait l'esprit de l'attention qu'il > ferait sans cela à la justesse des rapports »5. C’est un style privilégié pour l'erreur, « un style où il est permis de ne pas parler » juste »f. Le prestige déraisonnable des vers fait « qu'on s’imagine > souvent sentir dans les vors de la poésie qui n’y est pas »7. Quant au charme réel quis’y trouve, il est vain: il doit faire < quelque > honte à des hommes raisonnables d'estimer plus un bruit mesuré > que des idées qui les éclairent »%. — Qu'est-ce enfin que « le poétique » ? rien que « l'excès des figures »°?. Et quel est en dernière analyse le mérite propre du poète, l'illusion suprême de la poésie ? Hs sont dus pour la plus grande partie « à la surprise agréble > qui naît « de la difficulté vaincue » 1,

Ce qui se dégage de cette analyse, c'est la constance du dédain que ce poète a pour la poésie. Et qu’on ne dise pas que ces critiques malignes ne portent que sur une certaine forme poétique, sur les défauts particuliers de la versification française. C’est la poésie même qu'elles atteignent, et toute la poésie.

Des deux éléments qui constituent la poésie, — la forme et l’esprit, — La Motte fait tous ses efforts pour ruiner le premier ; l’autre, il l'étouffe ou le laisse périr de langueur. Il s’en va répétant que notre versification ne vaut rien, qu'il est temps d’y renoncer, qu'on ferait bien de lui substituer l’éloquence, c’est-à-dire la prose. Mais cette prose, songe-t-il à lui donner cet esprit vivifiant, fait de lumière et de chaleur, qui eût pu l’animer, la poétiser et la

1 Ode de M. de La Faye mise en vers, t. 1, p. 553.

2 Réflexions sur la critique, t. II, p. 11.

3 Ode de M. de La Faye mise en vers, I, p.569. « Un peu plus de modestie et reconnaissons de bonne foi notre inutilité... » ï

& Ibidem, t. I, p. 569 « La fausseté sied si bien dans le vers ».

5 Ibidem t. I, p. 566. Cf. p. 569.

6 Ibidem, t. I, p. 572.

7 Suite des Réflexions sur la tragédie, t. IV, p. 452.

8 Ibidem, t. IV, p. 449.

9 Comparaison de la {r° scène de Mithridate ..., t. IV, p. 429.

10 Ode de M. de La Faye mise en vers, t. I, p. 554.

faire vivre ? Nullement. Dans sa prose prétendue poétique, il introduit toutes les figures artificielles, il sème toutes les images convenues, qu'il met au service de la raison et d'une philosophie qui rampe sur la terre. Le succès du Télémaque, épopée en prose, l’a ébloui et lui a troublé le sens : il n’a pas vu que cette prose est vivifiée, non pas par de vaines figures, mais par l’âme même du romancier-poète, qu'elle n’est pas nourrie de pensées fines et de rhétorique pédantesque, mais de la fleur la plus délicate de la poésie antique la plus exquise.

Ce qu'il eût fallu à La Motte pour mener à bien sa campagne en faveur de l’éloquence ou de la prose poétique, eh ! c’est précisément d’avoir les facultés qui lui mar quaient le plus. Au lieu de raison sèche et de philosophie critique, il aurait dû avoir de l'imagination, la sensibilité vive, le goût de la nature, le sens de la vie et le don de la représenter. Trente ans plus tard, c’est grâce à ces facultés naturelles qui manquaient à La Motte, que J.-J. Rousseau retrouve la poésie ignorée de ce siècle de rimcurs. Les sentiments poétiques qui débordent de son cœur, ce n’est pas en vers que Rousseau les traduit, mais en belle prose harmonieuse et pittoresque. C’est que, au milieu du siècle, par un mouvement naturel des choses, le vers français est devenu le langage élégant de l'esprit, de la raison et de la philosophie, l’idiome consacré des idées et des sentiments prosaiques. Un poète, épris de la nature et du sentiment, ennemi de la raison et de la civilisation, n'a plus qu’un instrument d'expression, le langage commun, la prose enfin, plus facile cent fois à échauffer et à colorer que le vers classique, pétrifié dans sa majesté glaciale, ou énervé par les grâces fausses du bel-esprit.

Pour La Motte, il était bien incapable d'imaginer la prose poétique, parce qu'il était impuissant à concevoir la poésie. Dans tout ce dernier débat, il n’a eu qu’une pensée juste et c’est celle-là qu’il n'exprime point : il a prévu la décadence de la poésie et le triomphe de la prose.

Il a cherché par tous les moyens à discréditer la versification. Le vers classique sort de l'épreuve victorieux, mieux établi, mais non pas renouvelé : c’est un double échec pour le réformateur.

D'autre part, il prétend respecter la poésie; mais tout ce qu’il a écrit, comme poéte et comme critique, tend à amoindrir, à subordonner, à réduire à rien la faculté poétique. Il sent bien, sans oser le dire, que la poésie est sur ses fins, que l’heure de la prose a sonné. Ce pressentiment de besoins et de goûts nouveaux lui donne une espèce d'avantage sur ses contradicteurs et sur Voltaire. Car au fond, qui donc avait le plus raison ? Celui qui voulait maintènir les

vers sans la poésie ? ou celui qui, tout bas, faisait aussi bon marché de l’une que des autres ?

Ennemi des vers, La Motte a contre luila force acquise d'une tradition invétérée : le préjugé lui donne tort. Contempteur de la poésie, il gagne sa cause, car il a pour lui l'esprit du temps, qui n’est pas poétique. Duclos s'écrie, entendant de beaux vers: « Cela est beau comme de la prose »! Trublet ajoute: « La plus grande louange > qu'on pourrait donner à des vers, ce serait peut-être de dire > qu'ils valent de la prose, maïs je n’en connais pas de tels > 1. Ce ne sont pas là de simples boutades: c’est l'expression paradoxale d'un sentiment universel. Et pour tout dire, Voltaire lui-même, le vengeur des vers, qu'a-t-il fait autre chose que dégager le sentiment intime du siècle cet assurer dans les idées et les œuvres, dans la langue et jusque dans la poésie, l'éclatante victoire de l'esprit prosaïque ?

Éettre aMeT- Di. E., t: 1: p. 15.

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