CONCLUSION
La Motte fut proprement un Jomme de transition. J'entends par là un homme qui, né à une mauvaise heure, trop tard ou trop tôt, incapable de se dégager des habitudes anciennes, impuissant à imposer des idées ou des formules nouvelles, reflète à la fois deux âges et deux esprits différents, et ne trouve en soi ni l'énergie du révolutionnaire qui détruit, n1 la force du novateur qui crée.
C’est un rôle lourd et ingrat, pour les natures moyennes, que le rôle de clore un grand siècle et d'ouvrir ! un grand siècle. La Motte avait l’ensemble de qualités secondaires et diverses qu'il fallait pour, à un moment déterminé, accomplir cette œuvre délicate, mais sans profit durable pour l'ouvrier. Il avait la docilité, la souplesse de talent, l'ingéniosité qui étaient nécessaires à un Classique attardé. Mais il avait aussi l’activité et l'ouverture de l'esprit, la finesse d'analyse, l’art d’insinuer les idées, qui convenaient à la philosophie discrète et tempérée du premier XVII siécle.
Son mérite, ou sa chance, c’est d’avoir pendant quelques années représenté et résumé l'état incertain et hésitant, flottant et contradictoire, où était l'élite des esprits les plus vifs et les plus libres de la France. De 1715 environ à 1725, il fut le poète des philosophes et le philosophe des poètes.
Représenter le transitoire, personnifier l'éphémère, c'est un honneur caduc et précaire. L'espice de popularité, un peu artificielle, dont avait joui ce Bel Esprit philosophe, se dissipa de bonne heure et fondit sous ses yeux: c'est que l'accord fut vite rompu entre lui etses contemporains. Avant 1730, le siècle prend conscience de lui-même et entre dans sa voie ; les opinions s’assurent, les partis se dégagent et se groupent. La Motte connut les brusques retours d’une renommée fondée sur un compromis, les amertumes et l’ingratitude qui paiént le labeur de l’homme modéré, du conciliateur aux jours de grande crise. I1se vit abandonné de tous, attaqué en arrière,
4 La Chaussée a dit de La Motte : « il a ouvert le siècle ».