‹ Houdar de la MotteChapitre 37 sur 44 · QUE · texte numérisé non relu

QUE

attaqué en avant. Les lettrés classiques lui comptent pour rien sa docilité de poète, et lui font payer cher les impiétés de sa critique. Les Philosophes le négligent à cause de sa modéralion trop prudente, des mesquines audaces de sa philosophie trop exclusivement littéraire ; même les plus habiles lui font un crime de ses critiques vétilleuses de la forme classique, qu'ils adoptent pour s’en faire un instrument de propagande.

La ruine de cette brillante renommée fut rapide et presque complète. Toute ! l'œuvre poétique de La Motte s’engloutit dans le gouffre où s’abiment les œuvres incolores et amorphes, les œuvres mort-nées de l’art artificiel. Son œuvre de philosophie critique disparut aussi, après avoir exercé un moment l'activité des esprits et peut-être jeté ça et là quelques semences qui, portées en bonne terre, un jour germeront quelque part, mais sans que jamais le novateur timoré ait imprimé à un homme, à un genre poétique, une impulsion précise ou une direction utile ?.

On éprouve quelque tristesse à constater cette espèce d'avortement de celui qui fut un homme aimable, un caractère séduisant, un critique courtois, un esprit ingénieux et aiguisé. On a ressenti aussi, par moments, comme une pitié pour le malencontreux poète et le penseur incomplet, et c'est avec une sorte de regret, sinon de remords, qu'on s’est bien souvent montré rigoureux en jugeant le pauvre La Motte.

Mais, après tout, Houdar de La Motte aura t-il eu à se plaindre de la destinée ? Il a eu son heure de célébrité, et, génie intermédiaire, avait-il droit à goûter à la gloire pendant plus d’une heure ? Du moins a t-il laissé un nom dans l’histoire des Lettres, ce qui est quelque chose.

Oui, lui-même, s’il revenait sur cette terre, je me demande s’il protesterait bien haut contre le jugement de la postérité. Ils’étonnerait un instant du peu de bruit que son nom fait aujourd’hui par le monde, après tant de bruit qu’il a fait ; son inaltérable politesse serait

4 Pour être juste, disons qu'il survit de La Motte, il surnage dans la mémoire

des hommes, un vers : | « L’ennui naquit un jour de l’uniformité ».

Ge vers unique, encore est-il vrai qu'on l’attribue à Boileau.

2 La même incertitude se remarque dans la langue et le style de La Motte. Je ne parle pas de ses vers, mais de sa prose, qui vaut bien mieux. Il écrit assez purement, mais avec quelques hardiesses mesurées, qui le font ranger par les classiques parmi les nouveaux précieux, les Néologues ou Néologistes — - Voir sur le Néologisme ou Nouveau Précieux, le supplément spécial à cette question, dans l’Appendice Bibliographique. |

choquée sans doute du peu d’urbanité dont certains critiques ont usé en le jugeant; mais il songerait à M" Dacier, et sourirait; enfin, j'estime que, tout compte fait, l'ennemi d'Homère se tiendrait pour satisfait de voir que quelques-unes de ses idées ont fait leur chemin au dela de ses espérances, et de savoir que, après un si long temps, sa mémoire n'est pas entièrement abolie parmi les hommes, et que, iout ancien qu'il est à présent, les modernes d'aujourd'hui ne le dédaignent pas tout à fait.

VU et LU en Sorbonne, le 9 avril 1897, Par le Doyen de la Faculté des Lettres de l'Université de Paris,

Page 1