TROIS
briller par l’audace de la pensée, par la finesse excessive de l’observation, si on ne pouvait briller par la profondeur et par la justesse. C'était un terrible public que ce public des cafés. Il n’y avait là que des gens d’esprit ou réputés tels; des critiques aiguisés, toujours prêts aux réparties subtiles, aux objections spécieuses, aux divisions d'idées à l'infini. L'esprit s’y affinait sans doute ; que devenaient pourtant le sentiment et la haute intelligence des choses ? Où étaient les objets d'observation pour contrôler les idées ? les points de comparaison pour empêcher la logique en délire de s’égarer au milieu des considérations. abstraites ? Ajoutez que, dans ce public d'auteurs, jamais une femme ne paräissait. Or si l'influence de l'esprit féminin peut conduire au raffinement aussi, à l'analyse trop déliée, au langage précieux, du moins elle commande toujours la mesure, la délicatesse dans la pensée et surtout dans l'expression 1. Cette action calmante, adoucissante de la femme faisait défaut à la plupart de ceux qu’un satirique appelle « les citoyens des Caffez » ?. Nul ménagement dans l'affirmation, une sorte de rudesse dans la défense des opinions, peu de respect des convictions d’autrui, quelque chose de brutal dans le langage et de cynique dans les peintures : tels furent les défauts communs à ces sociétés d’où la femme était bannie. Quelques-uns subirent ces influences plus que d’autres, et représentent mieux celte corruption de l'esprit et des mœurs: c’est, parmi les poètes, J.-B. Rousseau (avant sa conversion) et plus tard Piron ; parmi les « philosophes et les disputeurs émérites », c’esl N. Boindin « qui dissertait toujours et ne causait jamais » #, et qui faisait parade avec brutalité de son athéisme bruyant f.
La Motte fut exempt, sinon de tous ces défauts, au moins des plus scandaleux. Il sut se garder des pires influences, il ne fut le fanfaron
1! Voir dans le poète Roy (p. 35, Ode sur la solitude) une amusante description
de ces disputes :
« Get auteur qu'on ne peut lire Préside aux réduits fumants Où l'on voit dans le délire Les Sophistes écumants.
On crie, on conteste, on juge, etc. ».
‘2 Bel, Apologie de M. de La Motte, p. 79.
3 Duclos, Mémoires.
k Quelques gens de lettres avaient pour l'été un lieu de réunion plus intime que le café. C'était un jardin qu'ils « louaient en communauté ». Les associés étaient La Motte, Boindin, Dufresny, Rémond de Ste-Albine (v. Anecdotes Dramatiques, art. « Amante difficile »). Nous savons par Gacon quel était l'emplacement de ce rendez-vous d'été (Fables, p. 233): c'était sur les fossés de l'Estrapade, C'est cette réunion que le satirique appelle « la Basso Académie ».
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ni du vice ni de l’impiété. Mais il avait trop vécu dans ce milieu corrupteur de l'esprit pour échapper à la contagion ; c’est là surtout que se développa chez lui le goût qu’il avait naturellement de la dispute pour le plaisir de disputer, le penchant à nier les principes établis, à combattre les idées reçues, la fureur de raisonner sans tenir compte ni du sentiment, ni des faits, ni de la nature, la tendance au spécieux et au paradoxe.
Cette liberté assez indiscrète de l'esprit, qu’alors on honorait du nom de philosophie, était due encore au commerce des savants et à l'influence des géomètres. Il se fit, dès les premières années du XVIII siècle, un curieux rapprochement entre les Lettres et les Sciences : les savants eurent de l’esprit, mauvais ou bon !; les gens de lettres s’intéressèrent aux sciences. 1l faut l'avouer, les savants donnèrent plus qu’ils ne reçurent dans cet échange amical ? : pour le vernis d'esprit et de grâce qu’ils leur empruntaient, ils communiquèrent aux littérateurs * des vues et des idées, des images et des clartés nouvelles, et surtout une méthode qui avait les apparences de la rigueur scientifique. Beaucoup des savants d’alors faisaient des gens de lettres leur société habituelle #, et des cafés littéraires leur lieu de réunion ordinaire. Autour de La Motte, au café Gradot, se rassemblaient à certaines heures (outre quelques artistes) Maupertuis, Saurin ÿ, Nicole, tous trois de l’Académie 6 des Sciences, Melon, auteur du premier traité sur le commerce, Terrasson ?, qui savait le grec, le latin et plusieurs langues modernes, mais qui était encore géomètre et physicien, ce qui ne l’empêchait pas d'être un terrible disputeur et un philosophe. Ce commerce familier avec les géomètres et les algébristes exerça une influence sur l'esprit des gens de lettres, des critiques et même des poètes. Dans ces joûtes quotidiennes, le savant avait fréquemment le dessus : il était mieux
1 V. Trublet. Lettre à M°T. D. L. F.,t. L., p. X : « Il (La Motte) avait des admirateurs dans toutes les Académies, et surtout dans l'Académie des Sciences, maintenant aussi polie que savante ».
2 V. Montesquieu : Lettres persanes (La lettre 129, : le Géomètre).
3 Cf. Lémontey : Hist. de la Régence (t. VII, p. 340).
& Cf. La Beaumelle, Vie de Maupertuis (Ed. de 1856, au début). — Remarquer que dans la querelle Homérique interviennent nombre de savants.
5 On-a vu Saurin faire des vers, une fois (v. p. 3). Des savants de profession collaborèrent à des Opéras.
6 V. Duclos, Mémoires. (vers 1730). — V. sur Maupertuis encore Trublet, Lettre à M°T. D. L. F., t. I, p. X. « Un de nos plus grands Géomètres, et pourtant un très bel esprit ».
7 Terrasson allait plus ordinairement au café de Procope.
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armé. Insensible aux préjugés littéraires, indifférent à l’histoire qu'il ignorait, le géomètre poussait son raisonnement à fond ; il avait la déduction impitoyable ; il arrivait à des conclusions vraies et lumineuses si le principe était juste; mais si le point de départ était plus spécieux que vrai, ou si les faits nègligès étaient trop importants, il aboutissait à des conséquences tout à fait fausses et sophistiques, qui pourtant conservaient le prestige de l’ordre, de la netteté et d'une précision apparente. Cette méthode que les gens de lettres, peu à peu, empruntèrent à leurs confrères les savants !, les poussa de plus en plus à traiter la littérature comme une matière abstraite, à négliger la nature vivante et variable, à s'isoler du sentiment, à se renfermer enfin dans l'esprit et la raison.
La Motte, grâce à un fond de bon sens et de mesure dans l'esprit, échappa en partie à la contagion. Sans doute il abusa souvent de cette méthode abstraite et raisonneuse, mais il ne la poussa pas à l'extrême et jusqu'à divaguer à force de logique ?. Celui qui représente le mieux ce travers d'esprit, celui qui fut la principale victime de cette géométrie littéraire, ce fut le fameux abbé Terrasson ?. « Il faut avouer, disait-il, que le goût de la > géométrie a manqué à la plupart des admirateurs de l'antiquité ». Pour son compte il en abusa : naïvement, il mesure le génie à son compas, approuve et blâme une œuvre poétique comme il démontrerait un problème. Du moins La Motte emprunta aux géomètres quelques-unes de leurs qualités, s’il leur prit aussi plusieurs de leurs défauts. C’est aux sciences « qui ne lui étaient > pas étrangères », dont « il saisissait Ja métaphysique », qu'il dut « d’avoir en beaucoup de choses des idées nettes, précises, et > rendues avec ordre et clarté » #.
4 Le 27 juin 1743, Maupertuis disait en pleine Académie, dans son discours de réception : «...l'objet des études du Géomètre et du Bel-Esprit est le même et dépend des mêmes principes ». — Le public se moqua de lui.
2 La Chaussée disait de lui pourtant dans son Epitre à Clio :
« Aux nouveautés toujours prostitué,
Et dans l'erreur sophiste habitué, Quand il lui plaît, sa plume hétérodoxe En axiôme érige un Paradoxe ».
3 Sur Terrasson, v. Hipp. Rigault. Querelle, p.445. — C’est lui le « Géomètre ennemi d'Homère », dont La Motte menaçait Mme Dacier : « Je vous plains de tomber dans ses mains redoutables ». (Réflex. sur la critique, HD. :
# Duclos. Mémoires.
L'homme qui avait préparé le rapprochement des sciences et des lettres, ce commerce intime et ce mélange de l'esprit littéraire avec l'esprit scientifique, c'était l'ami, le maître et le modèle de La Motte, c'était Fontenelle 1. L’ascendant pris et exercé par Fontenelle sur La Motte s'explique aisément: son âge, sa naissance même, l’éclat de sa réputation, sa situation dans les Académies, lui donnaient une supériorité telle, qu'il fut d’abord un patron pour La Motte plutôt même qu'un ami?. Par la suite, l'intimité s'établit et une sorte d'égalité entre les deux écrivains: vers 1720, ils sont tous deux ensembie à la tête de la littérature 3, ils dirigent les Académies, tiennent la censure, règlent la critique au théâtre et gouvernent l'opinion publique. Entre eux, point de heurt possible, point de blessure d’amour-propre : ils se sont partagé le monde. La Motte s'est réservé les lettres et la poésie; Fontenelle, qui a eu le bon sens de renoncer aux vers, a pris pour lui la philosophie et la direction de l'esprit public. Malgré cette apparente égalité, c'est Fontenelle qui est le maître et La Motte le disciple ; l'esprit incisif qui inspirait Perrault et lui fournissait des arguments dans sa lutte contre les anciens, est le même qui amena La Motte, sans qu'il s’en doutàt, à déclarer la guerre à l'autorité classique et peu à peu à entrer en révolte ouverte contre la tradition. La Motte a subi l'ascendant discret et insinuant de ce génie singulier, à la fois perçant et court, gracieux et sec, hardi et mesuré ; il lui doit en grande partie le scepticisme spirituel et de bon ton, le sang-froid dans la négation et le calme dans le doute #, l’aisance et la bonne grâce à manier le raisonnement, à le rendre clair, simple et point blessant. Ces dangereuses qualités d'esprit qu'il empruntait à son maître, La Motte les a faites siennes en les atténuant, en y ajoutant aussi quelque chose dé sa nature: chez lui le trait est moins tranchant, le raisonnementse développe avec une ampleur plus douce, l'affirmation n’est pas aussi cassante ; moins ironique, toujours poli, il introduit dans la discussion une sorte de bonhomie
1 « C'est vous (M. de Fontenelle) qui aviez gâté M. de La Motte. Aussi Despréaux, qui l'estimait, disait de lui : c'est dommage qu'il ait été s'encanailler de ce petit Fontenelle ». (Œuv. de Fontenelle, Ed. de 1764, t. Il, p. 47. — Mém. de Trublet).
2 Voy. dans Bel (Apologie de M. de La Motte, p. 42) un charmant portrait de Fontenelle, d'une ironie très fine et pénétrante. — Voy. dans le Remerciement de La Motte à l'Académie française un éloge enthousiaste de Fontenelle. —VIIT,
F 3 2 le mot de Fontenelle : « Mon plus grand mérite est de n'avoir jamais été jaloux de M. de La Motte ».
& V. Bersot. Etudes sur le XVII: siècle, I, 236.
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fine et engageante. Au reste, sage et modéré au milieu des plus grandes hardiesses, il n’étend pas son scepticisme au delà des choses de l'esprit. Pour le cœur, il valait mieux que Fontenelle, qui vaut mieux lui-même que sa réputation.
Fontenelle représente l’incrédulité systématique, mais contenue par la prudence, tempérée par le respect des bienséances et le bon goût. Voici venir l’incrédulité bruyante, qui se plait au scandale, amie du paradoxe retentissant, qu’elle fait passer de l’esprit dans la conduite et dans les mœurs. Je veux parler de cette explosion de libertinage et de débauche qui suivit la mort de Louis XIV, ivresse et folie délirante d'esclaves affranchis qui se vengent de la contrainte par le débordement, de l'hypocrisie imposée par le cynisme qui s'étale. Il est à remarquer que la reprise de la guerre contre les anciens, qui est la guerre contre l'autorité, coïncide avec les toutes dernières années de Louis XIV, alors que le joug pesait moins lourdement, la main du maître étant lasse ; et c’est au temps même de la Régence, des scandales joyeux ou terribles, que s’accentua le mouvement de révolte contre les traditions respectées, que se multiplient les critiques ! téméraires d'œuvres vénérées, les disputes retentissantes, les théories risquées, les nouveautés qui font scandale. L'esprit public ? était gagné, prévenu ; d’instinct 1l favorisait les impatients, applaudissail aux œuvres téméraires; il se laissait prendre à toute nouveauté, ne fût-ce qu’un instant; la curiosité inquiète du public était avide de fantaisies et de chimères, on courait à tout ce qui était brillant et neuf. Le bon sens, certes, n’avait pas perdu ses droits : on chansonnait l’idole du jour, on s’en moquait, mais on était séduit.
C'était alors le règne du paradoxe #. Tout était paradoxal, contraire aux règles établies. Dubois cardinal, Law directeur des finances, qu’élait-ce autre chose que de scandaleux paradoxes ? Il ne faut donc pas s'étonner si ce débordement d'idées contradictoires, passager sans doute, mais depuis longtemps préparé par la force des choses,
4 Cf. J.-B. Rousseau, Epigr. à Rollin.
« Sage Rollin, quel esprit sympathique T'a pu guider dans ce Siècle critique, Pour échapper à tant d'essaims divers D'âpres censeurs qui peuplent l'univers ? »
2 V. abbé Dubos, Œuvres, t. Il, p. 334.
3 « Tu vois, mon cher Ibben, que j'ai pris le goût de ce pays-ci, où l'on aime à soutenir des opinions extraordinaires, et à réduire tout en paradoxe » (Montesquieu, Lettres persanes, Lettre 38°).
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et qui eut son contre-coup, contribua à jeter plusieurs excellents esprits, comme La Motte, hors des voies frayées, à développer le mépris des traditions et le goût des nouveautés,
En résumant ce qui précède, on voit que La Motte a été soumis à un double courant d’influences contraires, ce qui explique le contraste et comme la double nature qui a été signalée en lui, nature de poète timide et routinier, nature de critique aventureux:
C’est sous ces deux aspects qu’on va étudier son œuvre.
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