LES ODES
S'il y a un genre de poésie où le génie ait besoin de se sentir libre et maître de son inspiration, c’est la poésie lyrique. Or nulle part La Motte ne s’est astreint avec plus de docilité à suivre toutes les prescriptions de la doctrine classique. Sans doute, il analyse avec une sorte de sang-froid clairvoyant la nature et les règles du genre ; mais le code a été rédigé après coup. La liberté d'esprit qu’il a dans la critique, il n’en était pas maître en écrivant.
Les Odes sont conçues et construites d’après les prescriptions formulées par Boileau dans son Art poétique, et même le modèle que La Motte a devant les yeux, qu'il s’étudie à reproduire, c’est, je le soupçonne, la fameuse « Ode sur la prise de Namur » !. L’analogie est frappante. Les procédés sont identiques : c’est le même désordre réglé, le même enthousiasme sagement contenu ; les figures favorites de Boileau servent à La Motte: c’est l’apostrophe, l’interrogation ; tous deux aussi emploient dans la poésie les tours les plus prosaïques ; tous deux font abus de la Fable ; tous deux enfin, pour éviter le mot propre, ont recours à l’ingénieuse, à l’élégante et froide périphrase.
Nous allons retrouver dans les odes de La Motte tous ces procédés dont le maitre classique a donné le modèle dans son malheureux Essai lyrique. Nous montrerons que chez La Motte, le choix des sujets, les idées, le plan, les images, le style enfin et la versification n'ontrien de libre et de spontané: tout cela n’est que froide et patiente imitation ; moins encore, c'est la copie maladroite d'un mauvais original.
Les sujets sans doute offrent une Pre variété ?. Il y a des poésies faites pour les Concours académiques, sur un lieu commun imposé ; il y a quelques pièces de circonstance ; le poëte traite
4 C'est l'opinion de Marmontel (Eléments de Littérature). 2 Voir ce qu’en dit La Motte lui-même dans son Ode 31e « La Variété, à M. Despréaux ».
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souvent un point de morale ou de littérature ; plusieurs fois mêmeil se hasarde à aborder les grandes questions de la politique ou de la religion. Mais, en vérité, qu'y a-t-il de lyrique, c’est-à-dire de profond et de personnel, dans ces morceaux de rhétorique brillante, ou de morale spirituelle ? Qu'est-ce qu'un poète qui, parlant d’une infirmité cruelle dont il souffre, la cécité, ne trouve pour peindre son malheur que descriptions ingénieuses et pointes subtiles ? ! Parmi tant de pièces diverses, aucune ne touche ni au plaisir ni à la douleur : cette omission confond l'esprit. Les poètes du commencement du XVIIT siècle ont cru sincèrement avoir retrouvé la poésie lyrique ; mais par une illusion qu'ils doivent à leur éducation, c'est la forme seule qui pour eux constitue le genre, non pas la nature des idées ou le caractère de l'inspiration. Tout sujet leur est bon, qu'il se prête ou non au mouvement lyrique. La morale la plus simple, la philosophie la plus vulgaire, la critique littéraire, ils font entrer tout cela et bien d’autres éléments étrangers dans leurs odes, qui se trouvent être ainsi dés poèmes didactiques ou familiers, qu'ils baptisent pompeusement poèmes lyriques. À cette époque on devenait poète lyrique par caprice et méthodiquement. Rousseau, qui a certes des parties du lyrique, et de fort belles, et qu'on ne veut pas rabaisser jusqu'à le comparer à La Motte, Rousseau a les mêmes défauts, quoique moins choquants : il se sauve par un certain éclat de l'image, par l'harmonie, par le style qui a un peu de couleur ; mais au fond c’est la même pauvreté d’inspiration,-la même inintelligence du lyrisme. Quant à La Motte, le choix des sujets seul le condamne : ses odes ne sont pas des odes, c’est à peine de la poésie ; ce sont des Epîtres, c’est une spirituelle causerie qu'un caprice a fait versifier ?. |
Boileau s’est moqué un jour des poètes lyriques trop sagement didactiques %. Le trait atteint La Motte en ses odes; il atteint
1 Ode 44°: « L’Aveuglement ».
2 Voir dans les Œuvres complètes de M. le Cardinal de Bernis (Londres, 1781), une Ode « les poètes lyriques » qui contient un parallèle de Rousseau et de La Motte. Voici les conclusions du Jugement sur le second :
| « Plus philosophe que poète, Il touche une lyre muette ; La raison lui parle, il écrit:
On trouve en ses strophes sensées Moins d'images que de pensées Et moins de talent que d'esprit ».
3 « Loin ces rimeurs craintifs dont l'esprit flegmatique Garde dans ses fureurs un ordre didactique... ; » (Art poët., ch. IT, vv. 73-74).
Type
3oileau tout le premier. Les « Odes par articles » ! sont composées
d'après la pure méthode géométrique. Rien de plus simple que le plan, rien de plus régulièrement compassé. C’est d'ordinaire le procédé par énumération que le poète emploie. Fait-il l'éloge de l’Académie française ? ! il passe en revue tous les genres littéraires ; chacun d’eux est décrit et loué dans une strophe ; les traducteurs et les poètes épiques, le théologien et l’auteur d'opéras ; personne n’est oublié : le Dictionnaire et la Grammaire ont chacun leur article ; même, pour que tous les Académiciens aient leur part de complinents, le poète n’omet pas ceux qui n’ont rien écrit, les membres nobles, protecteurs des belles-lettres :
« Il est beau qu'avec les Virgiles Se confondent les Mécénas! »
S'il veut louer en vers l’Académie des sciences ?, il fait défiler une à une toutes les Sciences, il ne fait grâce à aucune; la Mécanique, l’Astronomie, la Géométrie, l’Algèbre, l’Anatomie, jusqu'à la « Botanique secourable » et à la Chimie, il les passe en revue toutes à leur tour. Plan très simple, très satisfaisant pour la raison, mais bien éloigné des fureurs pindariques et du désordre del’enthousiasme.
Ce n’est pas que La Motte n’ait connu l'enthousiasme et pratiqué le désordre lyrique : ne s'est-il pas avisé de le décrire en vers ? et de le définir en prose ? # Un jour même, comme on voulait qu'il s’'égarât poétiquement, il s’est décidé à suivre « l'exemple bizarre » ÿ du poète thébain, et, résolument, il s’est égaré. Par malheur, dans son Ode pindarique, le désordre est très sage et le délire très réglé: c’est une allégorie compliquée et confuse où figurent Charybde et Scylla, et les Sirènes, et le poète lui-même. Mais cet effort honorable a vite épuisé « le Pindare des jeux floraux » 6: au milieu de la pièce, il change de ton ; le plus tranquillement du monde il renonce « à ces frénétiques transports » 7 ; « Polhymnie au regard sévère » le ramène au bon sens ; la raison continuera à lui servir de phare et, fort de l'exemple d'Horace, il va suivre des routes plus sensées, il traitera < des matières neuves » et par « ses utiles mensonges » il ne songera
1 Ode 1°.
2 Ode &.
3 Ode 30°.
& Réponse à la XI° Réflexion sur Longin, t. V, p. 401. « Sur la vraie et la fausse fureur poëtique ». — Cf. Discours sur la poésie, t. I.
5 Ode 30°, l'Enthousiasme.
6 Expression de J.-B. Rousseau. , 7 Ode 30°, strophe 17.
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plus qu'à « charmer le sage ». Cette concession accordée à Boileau, et à Pindare, La Motte eut le bon sens de rester lui-même ; il continua à écrire des odes très sages, quise développent aussi régulièrement qu'une composition académique. Il a montré qu'il était capable d'enthousiasme tout comme un autre ; l'expérience faite, il reprend sa nature plus raisonneuse que lyrique, il revient au goût de son temps, qui secrètement préférait une netteté un peu sèche et froide au plus beau désordre du monde.
Les idées que le poète traite dans ses odes ne sont pas très lyriques. Souvent spirituelles, ingénieuses, fortes même et philosophiques, elles ne sont guère poétiques. Trop d'esprit et de raison ; nulle émotion, nulle chaleur. C’est la poésie du XVII siècle, incorporelle, impersonnelle, générale et abstraite, mais refroidie encore et rendue plus sèche ‘. C’est la même tendance à développer les lieux communs, sans souci de la banalité, qui perce sous le raffinement de l'esprit. C’est aussi la forme raide de la sentence, qui trahit le poète didactique sous l’accoutrement lyrique. Le fond même est tout prosaïque: en pouvait-il être autrement ? La poésie faisait défaut, et La Motte n’était pas homme à retrouver la poésie perdue. On ne tenait nul compte de la nature extérieure ?; la religion, qui s'était compromise dans les âpres discussions théologiques, la religion elle-même semblait demander plus à la raison qu'au sentiment *; le patriotisme subsistait bien, comme la foi religieuse, mais nullement exalté ; c'était une ferme conviction, mais sans rien de cette chaude passion qui veut s'échapper en chants émus. L'amour ne sortait pas encore de la galanterie ; c'était un jeu aimable plutôt qu'une passion troublante. On ne connaissait pas
cette étude poétique des temps anciens ou des mœurs étrangères, qui évoque les hommes d’autrefois, et à force d'imagination et de science les fait revivre. Enfin la philosophie qui peut être un élément poétique si riche (on le voit bien aujourd'hui) ne pouvait inspirer un vrai poète ; elle était trop froide, trop calme dans l'affirmation ou dans le doute, à la fois trop clairvoyante et trop sèche. Si bien qu'en somme nulle source n’était ouverte au poète lyrique; les
1 Montesquieu traite la poésie lyrique même assagie d’ « harmonieuse extravagance ». Lettres persanes (Lettre 137°).
2 Vinet pourtant démêle chez Louis Racine quelques traces du sens pittoresque (Hist. de la Litt. franç. au XVIII: s., 2° Edition, t. I, p. 145).
3 Cf. l'opinion du poète Roy : « Il est parmi nous un secours pour l'enthousiasme, qui a été ignoré des Anciens, et qui pourrait seul nous dédommager de leurs avantages sur nous : c'est la Religion » (Œuvres de Roy, 1727, t. II, Disc. sur l'ode, p. 10).
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grands sujets, les sentiments élevés lui étaient en quelque sorte interdits. Faire une ode n’était plus qu'un jeu d'esprit, savant et froid, soumis à des règles strictes, qui ne laissaient place à aucune originalité.
La forme au moins vaut-elle mieux que le fond ? Trouverons-nous dans les Images, dans le Style et la Versification un peu de ce sentiment poétique que nous n'avons pu découvrir ni dans la Composition, ni dans les Idées ?
L'emploi des Zmages n’est pas heureux. Ce que La Motte a de meilleur en ce genre, il l’'emprunte aux anciens : c'est quelque réminiscence d'Horace ou de Pindare, c’est une comparaison brillante et juste, qu'il affaiblit en la traduisant, mais où se retrouve quelque chose de la grâce ou de l'éclat du modèle. A défaut de ces secours étrangers, le poète ne peut compter ni sur son imagination qui est pauvre et sèche, ni sur l’observation de la nature qu'il ignore, ni sur sa sensibilité qui est loin d’être vive. C’est donc l'esprit qui supplée à tout : c’est l'esprit qui ménage des rapprochements piquants, des comparaisons ingénieuses, de spirituelles métaphores ; mais cet esprit tout vif et tout souple, il ne peut pourtant pas remplacer l'émotion ou l'imagination. Qu'importe ? Notre lyrique improvisé à bien d’autres ressources, sans recourir à la nature, sans troubler son calme philosophique par des impressions trop fortes. Il a toutes les ressources de la poésie de convention ; il a les images toutes faites, les métaphores courantes ; il a les lieux communs mythologiques et l’allégorie ; il a à son service tout l'arsenal des figures, il a l'apostrophe, qui est, on le sait, essentiellement poétique et surtout lyrique, il a l’exclamation qui est excellente pour animer le discours ; il a la suspension et la réticence, Toutes ces figures de pensée, dont son ami le philosophe Dumarsais va dresser le catalogue, La Motte les emploie abondamment ; c’est par elles qu'il s'imagine réchauffer son style et sa poésie. N'’est-il pas excusable après tout? Autour de lui, tout le monde partage son erreur ; ses rivaux en poésie n'emploient pas d’autres procédés ! ; et que fait-il après tout, que marcher sur la trace des maîtres ?
Le Style des odes est loin d’être bon : tout en suivant les modèles, il est indigne d’eux. Ce sont bien les habitudes du style de Boileau, c'est sa manière, mais affaiblie, gâtée par un élève médiocre ; corrompue même par un commencement de mauvais goût. La Motte évite les termes bas, proscrits par le maître, il se défie de l’imagination dans le style, de l'abondance et de la verve, il s’étudie à rendre
1 Cf. J.-B. Rousseau, même l'Ode au comte du Luc.
la phrase correcte et régulière. Mais cette obéissance ne peut le garantir ni des faiblesses, ni des défauts : les unes dues à l’infériorité de son génie, les autres à sa négligence. Le choix de l'expression n'est pas sévère : le mot n'est toujours ni le plus juste, ni surtout le plus naturel !; rarement il est pittoresque et poétique ; l'écrivain n'hésite pas à employer un certain jargon ? qui dès lors n'était plus neuf. Les alliances de mots, les épithètes sont combinées en vue d'un effet : c’est presque toujours l'association forcée #, le rapprochement inattendu de deux termes opposés : procédé dangereux qui sert à l’auteur à faire briller son esprit, mais aux dépens du bon sens et du bon goût #. Il arrive encore que la comparaison est mal suivie, que la métaphore n’est qu'à moitié juste, ou devient incohérente 5. La phrase, dépourvue d’ampleur et de mouvement, s’embarrasse et devient confuse et obscure. Tout est sacrifié à l'effet, tout tend au trait final qui doit être imprévu et piquant par le contraste et l’antithèse. Un procédé dont le poète abuse et qui caractérise son style poétique, plus ingénieux que riche, plus spécieux que vraïment beau, c’est la périphrase et la description spirituelle $, mais dépourvue de simplicité, écueil fatal où vient échouer une école poétique qui condamne l'emploi du mot propre, s’il n’est point noble. Ces imperfections et ces défauts rendent le style des odes tout à fait rebutant : il fatigue l'esprit, il ne contente pas l'imagination, il irrite le bon sens et blesse le goût. Il ne satisfait pas davantage l'oreille.
En effet la Versification est loin de racheter tant d'imperfections. Elle est négligée comme le style. La Motte travaillait trop vite : en cela il cesse d’être l’élève de Boileau. Le vers est souvent rude et dur 7. La rime est pauvre, comme chez presque tous les poètes de l’école. Les coupes sont peu variées. La place de l'accent n’est pas ménagée avec art. Il y a aussi trop d'uniformité et de monotonie
1 Dans l'Ode {re, le Télémaque de Fénelon est appelé « poëme salutaire ».
2 Par exemple, dans l'Ode 6°, « l'olive de Minerve », les « lauriers de Mars », etc. — Cf. Ode 5°. — Cf. Ode 14e, str. 3, str. 11, etc.
3 V. Ode 3. Les métaux précieux sont appelés : « Chers instruments de notre perte ». — Cf. Ode, str. 7 ; Ode 9%, str. 4.
4 V. dans Trublet, p. 380, le Jugement de Dacier, rapporté par Gacon, sur les traits de la fin, trop cherchés, qui font des « chutes pareilles à la chute d'une épigramme ».
Ode:
« Ton funeste flambeau n'éclaire, Que pour répandre un froid poison ».