Odes
7 V, notamment les Odes 2, 4, 14.
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dans les mètres employés ; les combinaisons offrent peu de richesse et de variété. Sans doute alors l’instrument poétique manque de souplesse : le vers a plus de force et de sonorité que de grâce et de charme musical; les systèmes de mètres ne sont guère savants encore. On peut voir pourtant par l'exemple de J.-B. Rousseau ! qu’il était possible à un poète de tirer de cet instrument incomplet des effets variés. La Motte, en cela bien inférieur à son rival, n’a pas su sauver à force d'harmonie ses vers que l'éclat du style ne recommandait pas, auxquels manquait la force des images et tout le sentiment poétique : beaucoup d’esprit dépensé, quelque hardiesse et une certaine nouveauté dans les idées, ne sont pas des mérites suffisants pour racheter ces faiblesses. Les odes,
applaudies d'abord, furent vite oubliées et elles méritaient l'oubli 2.
JF
Les poésies lyriques religieuses.
Bien longtemps après avoir composé ses odes, La Motte revint à la poésie lyrique : il composa des Cantates, , des Psaumes, des Proses, des Hymnes, etc. Le sentiment qu'il traduit, les modèles dont il s’inspirait, rien n’a pu le rendre poète. Ces poésies religieuses valent un peu mieux que les odes profanes; ily a plus de vers heureux ; même quelques strophes mériteraient d’être citées : l’ensemble reste médiocre. Ce qui frappe dans toutes ces pièces, et en particulier dans les Cantates, c’est la pauvreté de l’imagination, l'impuissance de l'écrivain à faire revivre les grandes scènes que les livres saints lui fournissaient, vivantes et colorées. Les tableaux tout faits se présentent en foule : il n’a pour ainsi dire qu’à
1 «Le talent de J.-B. Rousseau remplit l'intervalle qui se trouve entre La Motte et le vrai poète » (J. Joubert, Pensées, p. 383).
2 V. dans Marmontel (Elém. de Littérat., t. III, p. 179, article Ode), une bonne critique des défauts de La Motte poète lyrique.
3 Contrairement à l'opinion admise, Lémontey attribue à La Motte, et non pas à Rousseau, le mérite d’avoir le premier introduit la Cantate en Francei(v. Hist. de la Régence au t. VII des Œuvres, Edit. Paulin).
FS TPE
ur. des
copier : il ne sait même pas copier. Samson prisonnier! brise ses liens : la scène doit tenter un peintre, un poète. La Motte n’est ni poète ni peintre. Et voici comment il décrit la sublime vengeance du héros juif :
« À ces mots, il rompt tout, et déjà l'édifice Vient de l’ensevelir avec ses ennemis ».
Un autre sujet de description poétique s'offre à lui: la construction de la Tour de Babel ?. Le tableau, le voici tel que l'imagine le poète arlificiel :
« Quels sont ces feux ardents où la brique s'allume ? Quelle foule ! quels mouvements !
On prépare à grand bruit la pierre et le bitume, On a déjà jeté de vastes fondements ».
Ici, du moins, il y a un essai de description. Bien rare est ce timide effort pour représenter les choses. Quel plus beau motif que le terrible exploit de Judith ? Il ne fournit à La Motte qu'une longue et froide dissertation ?, une suite de réflexions coupée d’apostrophes et d’exclamations, sans un trait qui peigne, sans une épithète qui ne soit générale et banale. C’est en effet le procédé de la description classique, mais affaibli par l’imitation : on ne se soucie pas davantage du détail précis, du trait pittoresque et particulier, mais on ne sait plus décrire à la manière classique, en vue de l'effet moral et de l'impression d'ensemble. Cette impuissance à rendre la sublimité ou l'horreur des grandes scènes bibliques nous frappe de stupeur aujourd'hui, et non pas seulement chez La Motte, mais chez ses émules, chez Rousseau, chez L. Racine. N'est-ce pas la meilleure preuve que toute cette poésie était dès lors frappée d’impuissance ? Ne semble-t-il pas que le sentiment religieux, vivant encore chez beaucoup, eût dù être renouvelé par l’inépuisable richesse des images orientales ? Point: c'est le poète régulier qui reparait toujours, usant des procédés, employant toutes les recettes dont il a emprunté le secret aux maîtres et qu’il applique sans discrétion #.
1 Cantates : Samson, t. VIII, p. 49.
2 Ibid., La Tour de Babel, t. VIIL, p. 13.
3 Ibid., Judith, t. VILI, pp. 76, sq.
& La majesté des Livres saints n’a pas épouvanté le poète galant et bel-esprit. Ecoutez ces doux propos que Jacob adresse à Rachel : « Ton amour va payer des peines Qui faisaient mes plus doux plaisirs ». (Ibid., Jacob, t. VIII, p. 20). Et ce madrigal de Joseph, n'est-il pas joli ? « (Et) l’on devient bientôt coupable D'un crime qui paraît charmant » (lbid., Joseph, t. VIIL, p. 25).
Les Eglogues.
La même confiance intrépide qui avait décidé La Motte à se faire Poète lyrique, lui inspira un jour la fantaisie de s’improviser Poète Pastoral. Du plus grand sang-froid, il entreprit de rivaliser avec Théocrite et Virgile, comme il venait de défier Pindare et Horace. Au fond de son cabinet il composa vingt Eglogues, et qui furent goûtées ! On peut dire que là encore, dans cette étrange entreprise de composer des Idylles en pleine Régence, La Motte eut son temps pour complice. Quoi ! du jour au lendemain il deviendra poète pastoral et sera salué comme tel par ses contemporains, ce bel esprit fait pour briller dans les salons et dans les Académies, cet habitué des cafés et de la comédie, qui ne sait rien des mœurs champêtres que ce qu'il en a lu dans les livres, cet aveugle qui ne peut même plus voir la nature qu’il n’a jamais pris la peine de regarder ! Théocrite et Virgile, eux aussi, ont vécu dans des sociétés très corrompues de mœurs, très raffinées d'esprit. Mais la vie antique la plus compliquée est plus proche de la nature que la vie moderne ; mais ces deux poètes avaient vu de près de vrais troupeaux et de vrais bergers. La Motte n’est jamais sorti de la ville et ne quitte guère sa bibliothèque que pour aller souper. Peu lui importe, el peu importe à ses contemporains. La poésie pastorale est un genre classé, réglementé comme les autres : pour devenir poète, en ce genre comme en tout autre, il n’est pas besoin de génie, il suffit de le vouloir et d’avoir étudié les règles. C'est ainsi qu'un caprice, né sans doute d’un secret désir de rivaliser avec son grand ami Fontenelle, fit du jour au lendemain de La Motte un poète bucolique. Et le plus singulier, c'est que le succès consacra sa nouvelle ambition; si bien que quatre-vingts ans plus tard La Harpe, qui n’est pas tendre pour lui, ratifie le jugement des contemporains et déclare que ses Eglogues ne sont point à mépriser 1. Das |
1 V. La Harpe, Cours de Littérature. (Edit. Didier, 1834), II, 2e partie, p. 259.— Cf. le jugoment de Fréron (Année Littéraire, 1754, p. 139) : « M. de La Motte peut servir de modèle dans ce genre.. Tout le reste est dans le goût champêtre et respire la délicatesse des sentiments, l'innocence de mœurs qu'on suppose devoir régner parmi les pasteurs, etc. ».
Comment notre poète bucolique va-t-il traiter cette matière si nouvelle ? Rien de plus simple : il ne faut qu’un peu d'application et beaucoup d'esprit. Que peuvent chanter des bergers, sinon leurs tendres amours ? L'amour sera donc le sujet ordinaire de ces chants ; mais non point un amour trop naïf et trop rude !. Cela est bon pour les bergers de la Grèce, tout grossiers. Les bergers modernes parlent bien autrement : écoutez plutôt les conseils donnés à Moeris par le druide Adamas, — M. de Fontenelle sans doute. C’est
tout une poétique nouvelle qu'il professe à l’usage des bergers modernes :
« Loin donc de tes chansons la première rudesse Que notre âge reproche aux bergers de la Grèce : Ne crains point d'ajouter à leur naïveté L'élégance champêtre où ton art est monté.
Si tu peins nos amours, fais-en voir la tendresse, Les détours, les soupçons et la délicatesse ; Hasarde en tes amants quelques réflexions ; Elles naissent souvent du sein des passions ; … etc. » 2
Ils ne suivront que trop fidèlement les conseils du bon druide Adamas, les bergers de La Motte ; et ils ne manqueront pas à nous faire voir la délicatesse et les détours du véritable amour.
Ils prétendent être naturels, exprimer un amour naïf et vraiment champêtre ; ils s'écrient avec Tircis :
« Loin ces faux sentiments et ces subtils détours, Langage étudié des villes et des cours ; » à
mais ils sont surtout ingénieux et fins, quand ils ne tombent pas dans la recherche, l’affectation et tous les raffinements du bel-esprit.
S'ils veulent déclarer leur flamme, ils usent des détours les plus ingénieux. Ici, c’est un petit oiseau instruit à redire : «J'adore Célimène » #, et que Sylvandre va mettre dans le piège tendu par la bergère ; celle-ci à son tour dit à tout instant devant l'oiseau: « Je n’aime que Sylvandre », tant qu'enfin l'oisillon indiscret trahit devant le berger un amour dont la fierté de sa maîtresse lui refusait l’aveu. Ailleurs c’est une brebis perdue ee sert à rapprocher deux amoureux timides ÿ.
Les traits Aete d'une observation très fine, ne sont pas moins
1 Eglogue 10°, IIT, p.371.
2 Eglogue 1°, III, p. 329.
3 Eglogue 5°, III, p. 346.
& Eglogue 9%, III, p. 327.
5 Eglogue 13°, III, p. 385.
nombreux. Daphné a surpris l’amour inavoué d’une jeune bergère pour un berger, en voyant que, dansant avec lui,
« Elle dansa moins bien et dansa plus longtemps ». 1
Voici un aveu d'amour délicatement exprimé ; c'est une bergère qui parle :
« En ne vous disant rien je me fais trop entendre ». 2
Is ont bien de l'esprit, tous ces pasteurs. Philis et Daphné ont quinze ans; elles commencent à aimer et à sentir qu’elles aiment ; elles décrivent l’état de leurs jeunes cœurs avec une naïveté précieuse, qui les rend adorablement fausses : « Philis. — Qu'éprouves-tu, Daphné? — Daphné. — Qu'éprouves-tu, Philis ? Philis. — Que sais-je ? mes brebis me deviennent moins chères, Je hais les petits jeux de nos jeunes bergères,
Je crains moins les amants, et dans leur entretien J'aime jusqu'aux discours que je n’entends pas bien... » à
Daphné a rêvé qu'une guêpe l'avait piquée, Tircis est sensible à ses douleurs :
« J'ai cessé de pleurer dès que j'ai vu ses larmes. J'aurais voulu souffrir.et m'en voir plaindre encore... »#
Philis a rêvé qu'Hilas « par un tendre larcin » lui avait dérobé un baiser sur la main ; elle s’indigne :
«… Mais lui tombe à mes pieds, et mêle à ses regrets Un horrible serment de ne l’oser jamais.
Jamais ! ce mot me cause un courroux véritable. Hilas par son remords me semblait plus coupable, Et, je te l’avoürai, mon cœur en ce moment Pardonnait le baiser, mais non pas le serment ». 5
Voilà des délicatesses et des complications de sentiment bien étonnantes chez des bergères, et si jeunes. Les bergers ne demeurent point en arrière ; les pointes ne coûtent rien à leur amour naïf:
« . Quand je cesse de vous voir, Je n’ai d'autre plaisir que ma tristesse même ». 6
On voit quel compte le poète tient de la vraisemblance ; ce sont
1 Eglogue 6°, III, p. 352.
2 Eglogue 12°, III, p. 383.
3 Eglogue 3, III, pp. 336-337.
# Eglogue 3%, III, p. 337.
5 Eglogue 3, III, p. 337.
6 Eglogue 14°, III, p. 390.
des bergers de l’âge d'or qu'il fait parler ; ou pour mieux dire, ce sont les petits-fils, plus raffinés d'esprit, de mœurs plus délicates, des pasteurs de l’Astrée. Dans les loisirs de leur aimable vie, ils font des assemblées qui sont comme «des cours d’amour » tenues sous la feuillée :
« Sur la fin d'un beau jour, rassemblés sous des hêtres, Des bergers s'amusaient à des discours champêtres ; Quelques belles entre eux se mêlant à leur tour, L'entretien fut plus vif et tourna sur l'amour :
Tous les autres sujets et les plus étrangers Conduisent là bientôt et surtout des bergers ». 1
Ces gardeurs de troupeaux pourtant ne sont pas tellement occupés par l'amour, qu'ils n’aient le loisir de s'amuser à d’autres entretiens. Ils parlent et dissertent très congrûment des lois de leur poétique particulière, on en a déjà eu la preuve. A différentes reprises, ils reviennent sur le même sujet ? ; et c’est bien le triomphe de l'esprit et de l’art de convention que d’avoir su faire entendre sur « les pipeaux rustiques » des airs si nouveaux. Tircis et Amintas font redire aux échos les très prosaïques vérités, les très logiques déductions de M. de Fontenelle et de M. de La Motte. N'est-ce pas là noblement élever le ton de l'Eglogue ? N'est-ce point renouveler en imitant? N'est-ce pas se montrer le disciple original de Virgile, que de faire chanter la gloire de Louis XIV par deux bergers, tout comme les exploits d'Octave furent chantés par les pâtres de Mantoue ? C’est ce qu'a osé faire La Motte, dans sa dernière Eglogue ?, une pièce ingénieuse et ridicule : il y célèbre sur le ton lyrique les vertus et les bienfaits du berger Damète, qui n’est autre que Louis XIV, le roi de France, un vieillard de 70 ans. Etrange berger! singuliers jeux pastoraux ! C’est la Révocation del’Edit de Nantes; c’estl’interdiction des duels ; c'est la venue de l'ambassade siamoise ! Que sais-je ?
Les mœurs des personnages sont donc fausses; faux les sentiments. Le milieu dans lequel ils vivent ne peut être que faux, la nature qui les entoure est une nature factice. Cela est si vrai que le paysage, le lieu de la scène, n’est pas décrit du tout, n’est même
1 Eglogue 10°, II, p. 371.
2 Ils ont pris parti dans la grande querelle du temps ; ils tiennent très résolument pour les modernes, si nous en croyons Damon, un berger-philosophe : « Quoi qu'ose publier l'antiquité hardie, En chantres renommés nous passons l'Arcadie ; Et malgré leurs accords, jusqu'ici seuls vantés, Nous qui les imitons, nous serons imités ».
3 Eglogue 20°, IIT, p. 424.