I. Je veux dire la France
Et j'étends cette dénomination bien au-delà de TEmpire français actuel. Et préoccupé, dans mon eiq)rit et dans mon àme, d'un croisement général des races, je saute par dessus les frontières qu'imposa la Sainte-Alliance aux Etats Européens. Et je ne tiens pas compte des guerres qui les ont divisés... Car tout cela, c'est le Passe: et j'épie
l'AvENIR !
Sous le nom de France je comprends : l'Empire français de Napoléon III le Magnifique, la Péninsule Ibérique, l'Italie, la plus grande partie des Pays-Bas, la Suisse, l'Angleterre et la Prusse Ehénane : -p- un tiers de l'Europe. — Cest dire que je considère la France comme le
centre de ralliement des races parvenues au même degré de civilisation qu'elle , comme le boulevard des sociétés bourgeoises d'Occident.
En effet, comme la France, ces nations comptent environ dix siècles de christianisme définitivement établi ; — comme la France, elles ont passé le temps des guerres de conquête ; — comme la France, elles sont entrées dans la phase sanglante des guerres civiles ; comme la France , elles ont poussé jusqu'à leurs dernières conséquences les principes du Monopole et de la Propriété. — Et la France leur sert forcément de centre, parce que ses mœurs et sa langue ont une extrême analogie avec les leurs ; parce qu'elle forme, au milieu d'elles, une puissance unitaire, riche, armée, occupant la plus grande superficie du isudouest de l'Europe.
Le dernier mot de la Civilisation, du Privilège n'est pas donné par une seule des nations bourgeoises d'Occident, mais par toutes. L'Angleterre exerce l'empire du commerce sur les mers lointaines. La France domine jusqu'à un certain point l'Europe occidentale par son bel air^ sa jactance littéraire, l'arrogance de sa diplomatie et la crainteuqu'inspire sa force relative. Les nationalités bourgeoises qui l'environnent sont devenues oonune ses préfectiures ; elles exécutent ses ordres, parce qu'elles comptent sur sa piaissance pour les sauver des deux Barbaries redoutées : barbarie cosaque et barbarie socialiste. — « L'Intérêt, dit Montesquieu, est le plus puissant monarque de la terre. »
La France ainsi étendue — l'Europe occidentale, si l'on veut -^ je l'appelle un cadavre. Car ele est prise dans un engrenage social qui ne lui permet ni de reculer^ ni d'avancer, ni de faire un écart ; engrenage qui comprime ks hommes et les peuples au point qu'ils ne sauraient plus avoir de caractères distinctife. Or, l'immid^ilisme et l'uni-
fonnité d'dspeci sont bien les signes les pins certains de^la Mort aux lèvres froides I
II. Ge cadarre est là , sous ma mam. Il cberohe. à m'^flrayer avec ses yeux ternes, ses dents serrées, son odeur pntrkle et Facier des baïonnettes qui brille dans ses eheveux. Xais je ne suis pas de ces écrivains mendiants qui ont peur de la Vérité, qui ont peur de la Mort. Je sais ce que c^eat qu'un cadavre, et qu'on peut Tétudier en chantamt. Tout ce que je me ra{^lle des bancs de PEcoIe, c'est qu'ils sont de sapin et flamberont hietk quelque jour. J'ai fondu le fer de mon scalpel eaà une plume trandiante. Les morts sont les mouksdes vivants. Disséquons le&mort&l
Je déchirerai le linceul écarbte qui recouvre le cadavre de rOc(»dent, je ferai voir sa corruption sanieuse :
Un passé glorieux renversé sur des débris d'autels
et des cadavres de rois ; — les ancienne institutions emportées dans la tourmente de révolutions si formidables que la bourgeoisie voudrait en effecer jusqu'au souvenir ; ~ un avenir gros de misères, de révolutions, de guerres et de naufrages dans lequel l'Ordre actuel s^engloutira.
Et pour le présent, des pouvoirs méprisés, assis sur des pointées de sabres, les pieds dans le sang : misérables parodies de grandes époques; — le choc meurtrier de tous les intérêts; — l'industrie brisant les hommes dans ses rouages immenses, distribuant l'indigestion aux uns et la frin^le aux autres, rendant en pluie de sang la sueur du pauvre qui la feit prospérer; — des populations d'ouvriers tassées dans de grands centres industriels et moissonnées épidémiquement par la Mort ; — la concurrence homicide, la soif du gain, l'exploitation du travail, le morcellement de te terre poussé à l'impossible ; — la ruine, la grève, la mendicité, la répression > la correction, la
banqueroute, l'agiotage^ l'usure, la féodalité industrielle, l'écrasement commercial, la traite des bianos, la frénésie de la spéculation, la fièvre de l'or, répandant partout le jeune, les privations et la misère ; — le spectre de la faim suspendu sur des milliers de tètes ; — du plomb pour ceux qui demandent du pain ; — le workhouse substitué à l'atelier ; — le prolétariat frémissant, refoulé dans les faubourgs, altéré de vengeance ; — l'émeute renaissant de l'émeute, l'épouvantable désordre actuel subi par terreur de désordres plus grands encore ; — la Jacquerie individuelle traquée dans les bois, mais invaincue , et plus redoutable de jour en jour ; — des légions innombrables de fonctionnaires et de valets toujours inassouvis ; — une armée féroce, un clergé jésuite, une magistrature humiliée, des nations entières représentées par des instituts de sourds-muets; — des prétoriens dégouttant de sang ; — les plus casse-cous de3 conspirateurs présidant aux destitinées des empires I
Plus de croyances : ni dans la JusUce, ni dans la Hache; ni dans la Monarchie, ni dans la République ; ni dans l'Humanité, ni dans la Patrie; ni dans la Liberté, ni dans la Rehgion. -r- Pour Koran un Code romano^napoléonien qui sa»ctifie rAl)solutisme et le vol. — Plus de ces mobiles d'honneur, de gloire et d'espérance qui poussent les peuples au^: grandes entreprises. -»- Les partis se déchirent, les intrigants se mangent le blanc des yeux ; le Talent est mincjB comme feuille, et la Vanité s'enfle jusqu'à crever pour s'égaler à l'Ambition. — Les hommes sont décimés par le Suicide, l'Assassinat, le Jeu, le Vol, les Loteries et la Bourse ; par des crimes inouïs, par un ensemble de jouissances qui dégrade et atrophie l'espèce, par une littérature éphevelée, des confessions de désespérance, un romantisme desséchant, mercantile. — Le théâtre et les arts sont devepys 1^ proie des agents d'affaires. — L'es-
pionnage s'est introduit partout : dans le sein des famille^> dans les confidences de Tamitié , dans les transports d'amour. — L'individu n'a plus rien de sacré ; honneur, pensée, parole, signatures et serments, tout est devenu matière à trafic. — Les jeunes bourgeois ont placé leur esprit dans la pointe de leurs moustaches, et la pureté de leur conscience dans le vernis de leurs souliers.
Les femmes envoient des baisers à Haynau le Fouetteur ; les hommes élèvent des arcs-de-triomphe à Napoléon l'Assassin. — Enfin le Peuple est devenu stupide, badaud, dégénéré ; indifférent au joug qu'il porte, il va voir tout ce qui reluit : les feux d'artifice, l'uniforme du soldat, l'acier du sabre, le Saint-Sacrement, le couperet de la Guillotine î
IIÎ. Dans mon livre De la Révohttion^ j'avais comparé la décadence de l'Empire français à celle de l'Empire ro-^ main. C'était assurément faire trop d'honneur à la France, et pas assez à la Vérité.
L'Empire Romain mourut comme un vietix guerrier, debout, le casque en .tête, dans toute la splendeur de sa gloire, dans toute l'insolence de sa fierté, au milieu du monde tributaire qu'épouvanta sa fin. Il mourut, retranché derrière la muraille Calédonienne à l'extrême Nord, et à l'extrême Sud , dominateur paisible de l'Asie fortunée. Veillé par ses l^ons,^ ses généraux et ses Césars, il expira par suite d'une indigestion de trois siècles, mal chronique auquel l'univers payait humblement rançon. Il tomba dans ses camps, aux fanfares des trompettes; il tomba de pléthore et d'asphyxie ; il fut saisi, comme Sardanapale, au milieu du festin, après avoir soumis les peuples par le fer ou par l'or.
Je n'ai pas le courage de faire la comparaison, même en ayant égard aux différences de temps et de milieux. HélasI
la France actuelle n'a guère d'un empire que le nom déri^ soire ; elle est aux pieds d'un Galigula dâabré ! — Qudle nation et quel artiste le monde va perdre I !
Louise-Napoléon Bonaparte, la personnification des décadences, a dit comme ihoi : c( le temps des conquêtes est passé pour la France. » — Or, une nation qui ne conquiert plus, qui ne s'accroît plus, qu'est-ce? — Unenatioh qui meurt.
Balzac, un grand philosophe, a écrit: « La France » n'est qu'une caducité fardée qui veut paraître jeune. y> La France n'a de vrai parent que le billet de mille francs, d'autre ami que le Mont-de-Piété. La France » tolère tout : u (toutekneiisnt, ul Guoxotinb, la IlBU«i0iN » ET LE Choléra. »
Dans une de ses récentes publications, la Révolution sociale démontrée par le coup d'état du 3 Décembre, P.-J. Proudhon s'exprime ainsi : m Nous portons, depuis » des siècles, un poids énorme qui, en moins d'une gênéy) ration, eût étouffé toute autre race. Et telle est notre » misère, que, si l'on nous dte ce poids, nous cessons de » VIVRE ; que, si on nous le conserve, nous ne pocvoifs rnjs