‹ Hourrah!: ou la révolution par les CosaquesChapitre 20 sur 56 · I. Je veux dire la Russie · texte numérisé non relu

I. Je veux dire la Russie

Et je comprends sous ce pom ; d'abord, les immenses domaines d^. Tzars; puis \^ Pologne, la Bohème, la Hon-

ghe, la moitié septentrionale de F^ropire Turc; enfin les éléments Slaves répandas dans toute FEiirope et princi^ paiement dans la Grèce et l'ÂUemagne. Ainsi «qivisagée, la Russie comprend les deux tiers de TEurope contin^itale. Dans le courant de ce travail, je dével<^erai les raisons qui me font considérer la Russie comme le noyau des races Slaves, comme Tavant-garde de la civilisation, socialiste, et la réserve laissée au Nord par Tinvasion barbare. — A présent, je me contente' de justifier cette dassificatioo en iaisant observer que, semblables à la Russie, les races Slaves ne jou«ni de rôle principal en Europe que depuis trois siècles ; — qu'elles ébauchent comme elle une civilisation nouvelle ; — c[ue la masse de leur population est encore mineure comme la masse des populations russes;

— que les Slaves n'en sont encore , aiû^ que les Russes , qu'aux guerres .^e conquête et aux influences de dynastie ;

— et que la Rusi^e ralliera forcément ces races dans une action commune, parce qu'elle les absorbe toutes dans une étroite communauté d'origine, de force, de coutumes et de langage.

II. Seule une grande race humaine n'a pas encore rempli sa mission sur la terre : c'est la race slave. Devant elle s'ouvre l'avenir ; par elle s'accomplira la RÉvoLunoi^

BÉHOCRATIQUE ET SODALE UNIVERSELLE !

Tout présage à cette fomille d'hommes des destinées sublimes. Elle occupe la plus vaste étendue de l'Europe ; on la retrouve dans les plaines de Russie et de Pologne , dans les steppes d'Asie, dans la Bohème et la Hongrie vaillantes , dans l'IUyrie couverte de forêts , et dans ces riches contrées de l'empire Turc qui s'appelèrent jadis la Macédoine, l'Épire et la Thessalie.

Séparés les uns des autres , répandus au milieu des nations les plus diverses, courbés sous les jougs les plus des-

potiqœs qai soient dU monde ; ces peuples se reconnaissent c^)endaiit par leur génie commun. Leur langue, leur caractère sont d'une même famille. Tous se sont conservés mâles et audacieux en dépit d'un esclavage séculaire ; tous diment Fiodép^danœ et la guerre , depuis l'Albanais revêtu d'armes éciatantes juscpi'au dur Cosaque dont la vie s'épuise au milieu des combat.

Tous sont fiers et braves , titrés en affectivité native ; tous s'appellent fisères ; toussent hospitaliers; jamais, sous leurs tentes, i'asile ne fiit reâisé à l'homme en guerre avec les ^gouvernements, fis ne tiennent ni au Pouvoir par deg fonetioQS qui sont l'apanage de leur noblesse, ni au sol par la cupidité propriétaire qui dessèche le coeur ; mais ils reflèteiKt le type de leur race dans je ne sais quelle liberté sauvage qui embellit la vie. ils aiment les déserts sans limites, les larges monts qui vont aux nues. As errent dans les i^eppes par cœnmunautés nombreuses, et les grands spectacles d'une nature insoumise efEaie^:it en eux jusqu'au souvenir d'une tyrannie lointaine. Le Tzar les craint et ne les possède que de nom. Et le seigneur sait bien qu'ils ne c<Hinaissent d'autres vengeances que le meurtre , Fincendie et les ôonspirations formidables. La fierté est au fond du caractère Slave.

On n'apprend pas notre langage d'antichambre à des voix qui dominent le bruit des élémcmts ; on n'isole point, par la soif du liK^re, des hommes qui ne sont point cupides et dont les possessions viagères ne scmt séparées que par d'étroites bandes de gazon. On ne convertit pas du jour au lendemain, en voleurs ou en dupes, des millions d'hommes vivant sous le système de la communauté rurale, reliés par un républicanisme militaire, des affiliations et des sectes qui tendent à l'affranchissement et à l'égalité. On ne soumet pas facilement des peuplades armées, vagabondes, n'ayant d'autre abri que la voûte des cieux,

d'autre lit que la terre. On ne corrompt pas, avec les pompes de la civilisation , des natures sauvages qui n'ont besoin que d'air et de mouvement^ qui se nourrissent d'écorces de- bouleaux et de sapins broyées.

Ils sont libres dans le temps comme dans Tei^ace. Ils n'ont pas de regrets pour un passé qui les a courbés sous les plus farouches despotismes, pas de traditions; car l'histoire de la Russie n'est encore que l'histoire de la noblesse russe, les serfs n'y soai pas comptés. Ils ne vivent pas non plus dans un présent qui n'a rien fait pour eux que les ravaler, comme le passé, au niveau de la brute. Mais ils se lancent vers l'avenir avec cette extrême foi , cette témérité puissante des peuples qui n'ont pas encore accompli leurs destinées. Ils sont poussés en avant par un insatiable besoin d'agrandissement, par la sève exubérante et les douleurs de la croissai^ce, par les prophéties de leurs devins ; le fanatisme de leurs prêtres , l'ambition de leurs généraux , l'enthousiasme national. Jusqu^à présent, ils ont vécu sur la civilisation européenne sans la seconder. Or , tout être qui consomme doit produire sous peine de mort. Les Slaves produisent donc; ils rendront au centuple aux nations civilisées ce qu'ils en reçoivent depuis des siècles.

III. Examinons rapidement les coutumes et les tendances des russoHslaves, et dans chacune nous trouverons un indice du rôle que doivent jouer ces populations dans l'émancipation européenne.

Considéré en masse , le peuple rus^e est encore plongé dans cette demi-civilisation voisine de la Barbarie dont parlé Fourier.

Il est organisé en communes rurales. — Chaque membre delà commune possède, sa vie durant, une portion de

terre, à condition de la travailler ; après quoi cette terre revient à la commune , qui la cède de nouveau , contre nouveau travail. — Je demande si nous sommes aussi près que les Slaves de Pabolition de la propriété , aussi près du travail libre et de Véquitable répartition des richesses communes, nous qui nous pressons sur le passage de P.-J. Proudhon pour voir comment sont faits les antéchrists. — « En fait de propriété, dit Proudhon, j^ai fait vidence aux opinions, je n'ai rien obtenu des cens-* ciences *. »

Dans Torganisation de la commune russe, les citoyens se sont réservé une part aussi large que possible dans le gouvernement. Tous concourent aux élections , tous prononcent dans les affaires d'utilité générale ; ils ne laissent à leurs magistrats que la surveillance de la voirie. La vie communale, c'est la religion politique du Cosaque, du Bulgare, du Monténégrin , du Slave nomade et paysan. — Je demande si les plus audacieux et les plus allemands des révolutionnaires n'ont pas volé aux Cosaque ! ! la fameuse théorie du gouvernement du peuple par lui-^méme. Dans notre Europe civilisée, je ne sache guère qtie certains cantons de la Suisse qui aient poussé la généralisation de Tautorité aussi loin que les Russes. (Pour plus de ressemblance avec ceux-ci, ces mêmes cantons républicains votent, en assemblée générale, la conservation de la peine de la bastonnade qu'ils administrent, le plus démocratiquement du monde, même aux femmes et aux enfants. — Nouvelle preuve à l'appui de l'excellence du gouvernement du peuple par lui-même et du suffrage universel)

En Russie, l'opposition pensante ne s'est pas arrêtée aux hésitantes transactions d'un libéralisme sans principes ;

(I) Faites donc la révolution du crédit avec ces consciences-lk, ô P.-J. Proudhon ! Adressez-leur des appels ! autant en emporte le vent.

d'uik seul coup, elle est arrivée à Tentente dà Ta&ardiie ei des négations les plus absolues. Fait bien remarquable \ dès 1 84 7 et 482l> , alors que florissaient en France , terre consacrée du vaudeville , les illustrations moqueuses et stériles des Benjamin Cionstant et Paul-Louis Courier, à cette même époque, en Russie, dans l'âllunce j>v Bok- ËTRE, dirigée par Pestel , il n'était question de rien moii» que de bouleverser h propriété foncière afin de fisiire sortir la Révolution russe de Fornière creuse du Libéralisme et de la Politique I — Preuve irréfutable encore que la France est toujours la première des nations, le peuple-soldat du Progrès; que les autres peuples sont mineurs et nonavenus î — Je demande aux rrrévolvr-tion-naires du National et de la Réforme s'ils n'eussent pas traduit le colonel Pestel devant leurs conseils de guerre comme partisan du Bien-être pour tous ; comme anarchiste , anti-gouvernemental, anti-propriétaire, ennemi du Droit jlu Travail et de la Révolution? Je le leur demande, à eux qui n'ont pas encore osé, qui n'oseront jamais se prononcer sur la question de Propriété. Ah! révolutionnaires pour rire! il y avait dans ce Cosaque la tète d'un Proudhon et le bras d'un martyr de Juin 4848 1 — Et vous eussiez tué Pestel comme vous en avez tué des milliers d'autres î — Prolétaire ou Cosaque, cela veut toujours dire déshérité, chair à barricades ou à potence !

Le caractère bien tranché de l'opposition russe, c'est de tendre franchement à l'Expropriation, à la DémonopoUsation, au Détachement de la Nationalité, à l'Universalisme, à la Jouissance, au Bonheur, à la Liberté individuelle sans limites, toutes déductions révolutionnaires radicales devant lesquelles reculent les cacochymes agitateurs français. Jamais certes nos pudibonds chefs de parti n'oseraient fonder une association pour le Bien-Etre ; ils nomment les leurs : Sociétés fraternelles des martyrs du Dévouement I

Jdmais ils ne se risqueraient à prêcha oayertemeqt, dans notre hypocrite sociélé» la révolution: organique et indus^ IrkUe, la révduticm du confort, du luxe, des jouissances et de la volupté ^ le règne des passions et leur excellence. Ib auraient trop peur que le PuU^c, leur grand épouvantail , les accusât de obrroin{Hre le peuple en faisant af^l aux instincts lei$ plus grossiers de la vile mttUitudè. Peu leur importe y à eux, que ces instincts soient naturels et justes.

El non seuleinent les jeunes Russes exposent de pareilles théories, mais encore ils prêchent d'exemple, ce qui vaut infiniment mieux. En même temps qd'ilis sont savants et polyglottes, ils sont cosmopolites, aventureux, guerriers, amis des plaisirs , artistes , en un mot ; ils ne se trouvent bien qu'en courant le monde ou les champs de bataille : tandis que les petits de Fépicier français ne s'occupent de langues , de sciences et dîarts que pour gagner leur vie ; tandis qu'ils ont horreur de V étranger et s'en font gloire ; tandis qu'ils ont réduit les émotions de leur àme à Télroite capacité de leur bourse et les dangers dé leur existence à un duel au pistolet !

Chez tous les jeunes penseurs de la Russsie, vous observerez une sombre désespérance quand ils tournent leurs regards vers le Passé ou vers le Présent, une extrême fierté, un rayonnant espoir quand ils plongent dans 1' Avenir.

« Qui de nous» s'écrie Herzen, n'a pas eu de ces mo^ )> m^its de colère dans lesquels il haïssait ce pays qui n'a » que des tourments pour répondre aux aspirations g^^ » reuses de l'homme , qui se bâte de nous réveiller pour » nous appliquer la torture? Qui de nous n'a pas désiré 9 de nous arracher à tout jamais à cette prison qui occupet » le quart du globe terrestre; à cet Mapirennonstre où

i> chaque cotnmissaire de police est un souverain, et le » souverain , un commissaire de police courcmné? Qui de » nous ne s'est pas livré à tous les entraînements pour » oublier cet enfer frappé à la glace, pour obtenir qudy> ques moments d'ivresse et de distraction? Nous voyons )) maintenant les choses sous une autre face, nous envisa- » geotjs l'histoire russe d'une autre manière; mais il n'y a » pas de raison pour nous rétracter ou nous repentir de » ces moments de désespoir. Nous les avons payés trop »^ cher pour les céder ; ils ont été notre droit, notre pror> testation; ils nous ont sauvés. » {Du développement des idées révolutionnaires en Russie, par A. Herzen.)

C'est dans la jeunesse qu'il faut étudier le caractère d'un peuple neuf, caractère tout d'aspirations. Or je soutiens qu'il y a dans la jeunesse slave une originalité, une sève, un entraînement , un mobilisme, une virtualité d'avenir qu'on chercherait en vain chez nous. — J'en sais quelque chose, moi qui ai fait partie de ce comité socialiste des écoles qui ne comptait pas plus de quinze membres et provoquait le sourire et les sarcasmes des étudiants de Paris, âmes stériles et froides, quintessence sublimée de bourgeoisie I

Chez les jeunes Slaves, le sentiment de la fierté et de la justice est naturel ; ce sont des poètes, des orateurs populaires, des chefe de conjuration , des publicistes : toujours des jeunes gens, qui l'expriment. Et la Poésie, l'Eloquence, l'Enthousiasme, l'Art ne peuvent être que les interprètes dés idées qui courent à la surface d'une nation. Et les précurseurs slaves sont en grand nombre ! — Tandis que chez nous, s'il se trouVe un homme qui ose revendiquer pour le Droit, cet homme est seul> c'est un économiste, un philosophe, un abstracteur, qui travaille sur des pensées enfouies dans la profondeur des masses.

Les derniers et grands poètes de nos temps décolorés sont des voix sublimes de désespérance et de satire, Byron et Barbier; leurs vers sont arrachés de leurs âmes en peine par les ongles cruels du découragement ; ils chantent au-dessus d'une société qui s'enfonce dans l'abîme vengeur. — Tandis que les poètes slaves, les Mickiewickz, les Lermontoff , les Herzen sont pleins de confiance dans un avenir lointain. Nous sortons attristés du grand temple de la Gloire nationale qui leur ouvre ses. portes, et nous les rencontrons en chemin, se hâtant, pleins d'allégresse, vers leurs destinées prochaines. Tout jeunes que nous soyons, nous sommes des vieillards ; tout vieux que soit un Slave, c'est un homme jeune. Le caractère de la race commande celui de l'individu.

Voici dix lignes de A. Herzen qui prouveront l'exactitude de mes assertions. Sur chacune de ces lignes un mort est étendu tout de son long, un mwt-martyr du Tzarisme î Que ces dix noms soient conservés I

« Un sort terrible et sombre est réservé chez nous à qui- » conque ose lever la tète au-dessus du niveau tracé par » le sceptre impérial : poète, citoyen, penseur, une fata- )> lité inexorable les pousse dans la tombe. L'histoire de » notre littérature est un martyrologe ou un registre des r> bagnes. Ceux même que le gouvernement a épargnés i> périssent , à peine éclos , se pressant de quitter la vie.

« Là , totto giomi brevi e nebnlosi

M Nasce una gente a cui il morir non duole ! »

» Ryléieff, pendu par Nicolas.

» Poitchkine, tué dans un duel, à trente-huit ans.

» Griboiédojff, assassiné à Téhéran.

» Lermontoff, tué dans un duel, à trente ans, au Cau- » case.

» Vénéoitinoff, tué par la société, à vingt-deux ans.

» Koltzoff, tué par sa famille, à trente-trois» ans.

» Bétinsky^ tué, à Crente-cincj ans, par la faitn et la » misère. -

» Poléjct^ff, mort dans un bApital militaire, après avoir if) été forcé de servir comme soldat , au Caucase, pendant » buit aûnées.

» Baratinsky, mort après un exil de douze ans.

» Bestujeff, succombé au Caucase, tout jeune encore, » après les travaux forcés en Sibérie I i>

Dans toutes les législations russes , dans celle de Pierrele-Grand comme dans celle d'Alexandre, comme dans celle de Nicolas, tout présente un caractère de transition, d'incertitude , comme si ce peuple , campé au milieu dès glaces et des steppes , sentait qu'il ne doit songer à rien fonder de stable et qu'il a déjà bien assez de peine à vivre au jour le jour, en dehors de la terre qui lui est promise.

Le Code russe , c'est bien , en effet , le règlement disci* plinaire d'un camp ; il convient admirablement à ces hommes aventureux qui passent leur vie au grand soleil, aux belles étoiles, et qui chantent : « Je ne veux plus traiy vailler dans les champs ; qu'ai-je gagné en labourant la » terre? Je suis pauvre et méprisé. Je prendrai pour corn- » pagnons la nuit sombre ; un couteau affilé ; je trouverai r> des amis dans les bois touffus ; je tuerai le seigneur et » je pillerai le marchand sur la grande route. Au moins, » tout le monde me respectera , et le jeune voyageur » passant sur mon chemin, et le vieillard assis devant la y> porte de sa maison me salueront. 3>

Et ce qu'il y a de plus extraordmaire dans le génie de ces peuples, c'est qu'à ces mo^rs nomades, à ce caractère non fixé dans le présent , ils joignent de grandioses rêves d'ambition, une insatiable soif d'accroissement et d'organisation future.

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