‹ Hourrah!: ou la révolution par les CosaquesChapitre 22 sur 56 · NI LA BARBARIE NI LA CIVILISATION NE PEUVENT DURER · texte numérisé non relu

NI LA BARBARIE NI LA CIVILISATION NE PEUVENT DURER

Il résulte de ce qui précède que ni la Barbarie ni la Civilisation, qui se partagent exactement l'Europe, ne peuvent assurer le bonheur des sociétés.

I. La population de l'Europe orientale s'est trop ac^ crue, ses libres tendances se sont trop développées pour qu'elle supporte plus longtemps le tzarisme, ce système de familisme sauvage qui ravit à l'homme la Liberté, sans laquelle il n'est plus d'existence, et à la société, la Solidarité dans les contrats^ sans laquelle il n'est plus de justice.

Un peuple peut, comme un homme, supporter le despotisme familial quand il est encore enfant, et que ni ses forces ni son intelligence ne lui permettent de pourvoir lui-même à sa vie. Alors, force lui est bien de se contenter des ressources ou des luinières que laisse pénétrer jusqu'à lui la domination paternelle ou gouvernementale absolue. Le plus qu'il puisse faire, c'est de s'irriter qujand celui qui commande devient trop exigeant, et de se débattre sous son poids trop lourd. Fougue de jeunesse, emportements de l'impétuosité naturelle, rage inspirée par le sentiment de l'injustice, mutineries de l'enfant, révoltes du peuple sauvage : tout cela est bientôt comprimé, parce que la force» manque à l'impressionnabilité nerveuse de l'être j^une.

Mais quand oe peuple est devenu majeur , quand son cœur plus puissant bat sur un organisme adievé, quand son intelligence, grandissant comme le soleil, dissipe les ténèbres qu'on épaississait autour d'elle, alors ce peuple reconnaît que sa vue est perçante , que ses maîtres sont petits , que le fer se brise , et qu'il porte des chaînes. Il sait lire, il apprend à juger. Et pareil aux tout jeunes gens, envieux des prérogatives des hommes mûrs, îl envie la liberté des nations voisines plus grande que la sienne, et leur civilisation plus brillante.

Alors il secoue l'autorité jusque-là vénérée, il brûle le trône et les codes, et dépense sa jeune force en débordant sur les contrées voisines, avide de voluptés, de jouissances et de bonheur. Le premier essor des jeunes hommes coûte toujours cher à leurs familles, à ceux qui les entourent et aux femmes qu'ils remarquent. Il en est de même du premier élan des peuples. Malheur aux pouvoirs qui s'efforcent de les comprimer, aux armées qui leur barrent le passage, aux voluptueuses sociétés dont ils pressent les flancs en cherchant le bonheur! Malheur à l'Europe prostituée que le jeune Slave étendra sur la couche où les femmes conçoivent I Elle croyait s'enivrer de plaiars faciles, mais elle enfantera dans la douleur : c'est la menace de l'Ecriture I — CJomme l'enfant qui devient adulte, la société qui sort de la Barbarie brille par la force.

11. En dépit des constitutions défectueuses, des révolutions impuissantes, des propagandes timides et des efforts superflus, en dépit des gens de gouvernement et de parti, l'Europe occidentale est trop peuplée, son territoire trop divisé, ses habitants trop pressés les uns contre les autres poiff qu'elle supporte plus longtemps le système social lymbique de la civilisation. Car ce système ne donne à l'homme -qu'une liberté mensongère, à la

merci du plus fortané que lui; il ne donne à la société qu'on ordre basé sur Faubaine et l'épargne, les plus homicides des désordres. Aussi TËurc^ civilisée déborde chaque jour par dessus ses frontières, et chaque jour rOcéan emporte vers les mondes nouveaux, vers TAmérique et rAjostralie, les Qots fangeux de* nos populations décrépites.

Une nation en décadence peut, de même qu'un vieillard, s'accommoder d'une moitié d'existence. Elle emploie la plus grande partie de sa vie à raconter son glorieux passé, à se plaindre de son triste présent, à désespérer d'un avenir qui n'est pas fait pour elle, et à persécuter ceux qui y tendent de tous leurs efforts, de même que les vidllards s'élèvent contre les asi^rations des hommes jeunes. Par instants, cependant, il lui prend des retouris de vigueur, des ressouvenirs. Alors, piquée d'honneur, elle cherche à se soulever, elle reste debout trois jours ; et puis, consumée, épuisée, elle retombe. Et de nouveau, l'Injustice et la Tyrannie l'enchaînent sur son grabat sanglant!

Mais l'heure de la mort vient enfin, horrible, inéluctable. Au cadran étemel, l'inflexible airain l'a secouée. C'est alors que l'orgueil hun^in succombe sous l'éternelle et toujours victorieuse ennemie, la Fatalité! Alors la société contemple avec désespoir ses bras ridés, sa vue faible, son intelligence en en&nce, son existence caduque. Les battements de son cœur s'éteignent; elle se dissout.

Alors, délirante, pressée par la frayer du néant, elle avoue sa propre décadence et émet de grandes idées sur la régénération humaine. Au milieu des divagations de l'agonie, elle laisse échapper des éclairs qu'illuminent les plus lointains horizons. La voilà prise de divination ; des prophéties sublimes s'échappent de sa poitrine oppressée. Les nations jeunes se pressent autour d'elle pour recueil-

lir ses révélations dernières. Comme le vieillard qui meurt, la société civilisée laisse après elle une Idée. ^ — Lldée, c'est le dern^r flambeau qui brille sur une coudie mortuaire.

III. Socialement et politiquement, les dations de l'Europe centrale ne peuvent plus exister.

A. Socialement, elles ont retiré des principes de propriété, de monopole et de concurrence tout ce que ces principes pouvaiait produire. Dans leur jeunesse, quand leurs besoins et leurs populations étaient limités, elles trouvaient le bonheur dans Tordre civilisé ; aujourd'hui qu'elles sont décrépites, elles n'y trouvent plus que la misère. L'extrême division de la propriété condamne le petit propriétaire à mourir de faim; le commerce foit périr l'ouvrier et le petit débitant par la commission de détail et l'infinie concurrence; partout l'intermédiaire oisif exploite le travail, la science, la religion, dont il confisque les produits à son profit. Il résulte de ces désordres qu'en même temps que les privilégiés affament les autres, ils s'épuisent eux-mêmes par l'excès de privations. Toutes les chartes, constitutions et législations ont été et seront impuissantes à rétablir l'harmonie entre des gouvernants et des peuples qui vivent sur uh pareil organisme. Contre ces constitutions les gouvernants réclameront éternellem^t par des décrets et des coups d'état , les peuples, par des protestations et des insurrections, sans que rien soit changé pour cela dans le malaise des sociétés.

Tant qu'il y aura des hommes prolétaires, il y aura des nations pauvres; et le même instrument d'oppression, le gouvernement, qui conserve les privil^es entre individus, les conservera de peuple à peuple, au moyen des douanes;

les gouvernants servent les intérêts privilégiés et étendent à un eontinent entier rexploitation des riches dont les pauvres sont victimes. Car la douane n'est autre chose que Vintérét prélevé par la compagnie du gouv^naement sur toute une nation. Autrefois, les peuples étaient parqués d'a[H*ès les convenances des aristocraties ; ils le sont aujourd'hui d'après celles des pouvoirs , serviteurs de la Bourgeoisie commerçante et propriétaire. Le nom seul a changé; l'esdavage reste. Pour accroître leurs richesses et leur marché, les grandes nations opprimeront les petites tant que Thumanité ne sera pas régie par de nouveaux contrats qui , replaçant les sociétés et les individus dans des conditions organiques normales , assureront à chaque homme et à chaque peuple sa liberté, les arracheront à la tyrannie de l'aubaine et de l'usure, et les relieront tous par une répartition équitable et un échange non interrompu entre la Production et la Consommation.

B. — Politiquement^ les vainqueurs de Waterloo promenèrent le glaive sur l'Europe, traçant de sa pointe ensanglantée des divisions arbitraires, intolérables; les traités de 4815 achevèrent l'œuvre d'iniquité commencée par ceux de Ryswick et de Westphalie. Le fameux équilâre europé^i ne peut reproduire en politique que les monstruosités qui gisent au plus profond de l'état social. Il ne retient pas plus les nations dans leur soif de conquête que les constitutions civiles n'enchaînent les citoyens dans leur convoitise de gain; il laisse la force aux prises avec la faiblesse; il justifie les spoliations les plus injustifiables, sans faire droit jamais aux réclamations les mieux fondées. Rédigées sous l'hypocrite prétexte d'assurer la bonne harmonie entre les Etats européens, tes stipulations de Viorne n'ont satisfait personne et n'ont eu d'autres effets, comme toutes les annexions forcées, que des révoltes fatales. Les

puissances de premier ordre les ont lacérées toutes les fois qu'elles y ont trouvé leur avantage ; cdles de second ordre ont été réduites alors à protester ou à combattre avec le txm droit , faible auxiliaire dans les batailles. Il y a paru dans le dernier écartèlement de la Pologiae, dans les réci^ts empilements de TAutridie et de la Prusse en Allemagne, dans les affiaiires de H^se-Gassel et de Scblesw^ , dans la guerre de Hongrie, dans la question d'Orient en 4840, quand TAngleterre et la Russie s'accordèrent pour accroître leur puissance dans le Levant , sous prétexte de conserver Vintégrité de Vempireturc. Il y parait, après chaque révolution, quand les peuples, un instant libres, font les plus grands efforts pour se dérober aux aUiances contrç nature qui leur sont imposées. La SainterAUiance est restée lettre morte pour les faibles ; entre les mains des forts, elle s'est transformée en arme flamboyante. De quoi sert-elle aujourd'hui aux Impuissances Occidentales? Il n'y aura de véritables alliances sur la terre que lorsque les diplomaties ne les im.poseront plus.

IV. Dans l'homme, quand une fonction domine tyranniquement la scène vitale, les autres, réduites à l'inaction, cherchent à s'affranchir de son despotisme au moyen de la fièvre critique. Si elles ne réussissent pas dans leur tentative, l'homme succombe bientôt, et l'organe accapareur est entraîné dans la ruine générale.

De même dans la société. Si une nation ou une classe soumet les autres par injustice, les hommes se soulèvent. Et s'ils ne sont pas vainqueurs dans leur insurrection, bientôt la société succombe, entraînant dans sa perte oppresseurs et opprimés.

Toute constitution qui ne satisfait pas à nos besoins, ne saurait donc être obs^vée longtemps ; aucune force humaine ne peut la maintenir. Car l'harmonie sociale ne dé-

pend pas de ces oonrentioDS que le plus puissant impose à une époque , avec la même fecilité que les brisera, dans un autre temps, un plus puissant encore. Quand une société en est venue à cet état de gène et d^négalité qui est le nôtre, il faut qu'elle ^subisse une révolution totale.

Non, il n'est pas possible que des contrées entières, Italie, Savoie, Pologne, Alsace, Hongrie, Irlande, Algérie, Colonies, restent , comme des lambeaux dédiirés, compris dans des empires qui ne leur sont unis que pour dévorer leur substance, comme l'autour est uni au verdier des praines ! Il n'est pas possible que les travailleurs qui produisent soient exploités plus longtemps par les oisifs qui consomment sans se fatiguer un doigt.

Tandis que, d'une part, les révolutions qui nous agitent depuis soixante ans ne parviennent pas à dissoudre la ligue des intérêts civilisés, d'autre part l'état de misère générale rend urgente l'application des principes émis par les révolutions. Les insurrections nationales dont l'Europe a été le théâtre en 4848-49 ont été rapidement épuisées par leur fièvre même , par la débilité des nations au milieu desquelles elles étaient nées; elles n'ont pu ni déblayer le terrain, ni rien établir de durable. La récente révolution d'Espagne n'a pas même eu la force de renverser les bâtards de la maison de Bourbon. La dernière échauflfouréede Milan donne la mesure de ce que réaliseront à l'avenir les émeutes de faubourg ; toutes sont condafnnées à échouer contre le despotisme comme échouent les hommes nerveux contre les athlètes qu'ils ont d'abord surpris par l'impétuosité de leurs attaques. — L'épreuve est suffisante I

La Révolution sociale ne peut plus se faire par une initiative partielle, par la voie simple, par le Bien. Il faut que l'Humanité se sauve par un soulèvement général, par contre-coup, par le Mal. Il faut que nous subissions une conquête et une oppression universelles, avant que se lève

sur nous Taurore de justice. La révolte en masse n'est plus possible que par la guerre. Il faut que vainqueurs et vaincus soient broyés, mêlés ensemble, d'un bout du monde à Fautre. Car tous ont été également coupables en laissant perdre la tradition de Liberté et d'Egalité parmi les hommes. Et cette confusion des races durera tant que ne sera pas labouré le nouveau champ social.

C'est à ce croisement universel que nous mènent les iniques violacés des pouvoirs et des classes qui dominent. L'Epée tranchera le nœud gordien de la situation européenne ; la Parole et la Plume n'ont fait que le décrire I

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