SUR LA TRANSFORMATION EN GÉNÉRAL
I. Il y a dans notre intelligence une unité de mesure applicable à toutes choses, que nous les considérions dans Tespace ou dans le temps. Cette unité de mesure intellectuelle, c'est la comparaison. Au moyen d'elle , nous groupons les connaissances acquises sur les objets les plus divers , en rapprochant chacun d'eux , par son caractère prédominant, de ceux qui lui ressemblent le plus.
Les résuttats de cette opération intellectuelle si généralement usitée, il a plu aux philosophes de les appeler concepts f<mdamentaux f catégories d* entendement, monades j séries analogiques, etc., etc. Conservons-leur le nom de filiation d'idées, beaucoup moins effrayant pour les hommes de bon sens. En vérité, les philosophes dégoûteraient tout le monde de penser. En passant par leurs cerveaux, les plus simples opérations intellectuelles se rétrécissent jusqu'au système, se compliquent jusqu'à la nomenclature , répugnent enfin comme tout ce qui est Ecole et Discipline,
VotES tous qui savez réfléchir, hommes, continuez à suivre le cours de vos pensées ; elles vous guideront mieux <{ue la n^ilosophie. — Tout ce qui est dans les livres est découvert , et vous ne savez même pas tout ce qui reste à découvrir dans votre tète. Interrogez donc souvent votre tôte.
II. Dans mes ccmsidérations sur la Fatalité, je di^is : Une solidarité générale enoîwîne tous les objets de la nature ; — ils exercent les uns sur les autres des réacUons constantes ; — le plus fort joue le rôle de la Fatalité par rapport à ceux qui sont plus faibles que lui.
Dans ces aperçus sur la Transformation , si je disais : Tous les objets sont reliés dans une révolution générale ; — ils se transforment sans exception les uns par les autres-; — le plus.durable joue le rôle de la Fatalité vis-à-vis de ceux qui sont plus éphémères que lui ;
Je traduirais la première de mes deux phrases par
la seconde. — Car les réactions que les corps exercent les uns sur les autres entraînent leur déplacement.. Et le déplacement d'un seul corps ne saurait être conçu sans celui de tous les autres.
Je donnerais encore de cette même phrase une traduction fidèle si je disais : Une existence indisoontinue est le
partage de tous les êtres ; — ils vivent et iheurent tour à tour ; — le plus étwnel vit de tous les autres et les voit tous mourir avant lui ; — mais tous les autres vivent aussi de lui , et à son tour il meurt quand ils Font épuisé lentement?
D'où il suit que les notions que j'acquiers sur le temps sont analogues à celles que j'acquiers sur l'et^ace ; que la théorie de la Révolution continue est corrélative à celle de la Circulation continue; — que, si j'appelle Fatalité la force plus générale que nous, je dois aussi donner ce nom à la force plus durable que nous ; — que ce qui est plus durable que nous est plus fort que nous , au même titre que ce qui est plus grand; par conséqu^it, que ce qui dure plus que nous est notre Caucase» notre boulet, notre Dieu , notre Ennemi !
Dès le début de ces lignes sur la transformation, je me heurte donc à l'hypothèse de Dieu, comme il m'était arrivé de le faire en dissertant sur la Fatalité. Inévitable mais mauvaise rencontre que celle-là I Dieu m'enterre comme il m'mveloppe , et bien qu'il me soit encore inconnu, je ne puis nier qu'il soit plus infini que moi.
Faut-il démontrer aux Civilisés par l'absurde qu'il y a dans l'univers une force supérieure à l'homme en durée comme en grandeur, mais que l'homme n'est cependant pas annulé par cette force? C'est vraiment ce à quoi m'oblige le faux amour-propre que mettent mes contemporains à nier la Fatalité et à tirer vanité grande de leur soi-disant Libre-arbitre exclusif, illimité.
N'est-il pas vrai qu'une seule classe d'êtres ne peut suffire au mouvement universel ? N'est-il pas également vrai que pas une classe d'êtres ne peut faire défaut à ce mouvement? — D'où il suit, appliquant ces données à l'homme, qu'il tient sa place dans le monde, mais qu'il n'y tient que sa place ; — qu'il ne commande pas à tout, mais
qu'il ne dépend pas non plus de, tout;- — qu'il n'est ni Dieu ni néant ; — qu'il n'est pas éternel, mais qu'il est viable pour un temps.
N'est-il pas également vrai que les germes ne sont pas étemels, qu'ils se reproduisent incessamment par le travail transformateur, et par suite» qu'une seule espèce de transformations ou de créations ne peut constituer le mouvement éternel? D'où résulte que la Création qui a produit l'homme actuel n^est ni la première ni la dernière de toutes. Car alors l'homme actuel, étant le premier et le dernier, serait l'Eternel Dieu. Or l'homme a beaucoup à foire encore pour découvrir Dieu.
D'où il suit que la forme actuelle de l'homme étant temporaire, et sa virtualité d'existence infinie, l'homme doit se transformer, se renouveler et se reproduire indéfiniment pour accomplir sa destinée.
Ma première preuve de la nécessité de la Transformation, je la tire donc de la spécialité d'action de chaque être dans sa sphère, spécialité que j'ai démontrée dans mes considérations sur la Fatalité.
Et je reproduis, sur la Transformation en général, les conclusions que je donnais dans mon livre de la Révolution dans V Homme et dans la Société.
« La transformation est une loi universelle ; aucune de » ses conséquences ne peut être éludée par nous ;
» L'homme, la société, le monde que nous habitons » sont des êtres finis, mais ils tendent à l'infini , et réali- » sent cette tendance en se transformant indéfiniment, » c'est-à-dire en changeant sans cesse de rapports avec ce » qui les environne. »
Et pour ce qui a rapport à l'Europe actuelle, je dis : Ce qui est vrai de l'homme est également vrai de la société.
La forme sociale actuelle étant temporaire et la virtualité de PexisteDce humaine infinie, l'humanité doit changer de foi*me sociale pour accomplir ses destmées.
L'Occident dvilisé n'est pas la première des transformations humanitaires ; il ne sera pas la dernière. L'Occident n'est pas étemel.
L'Occident civilisé sera donc transformé.
La Rusâe étant plus étendue, moins âgée et par conséquent plus durable que l'Occident, il est fatal qu'dile enterre l'Occident de même qu'il est fatal qu'elle Yenveloppe et le domine.
Ce qui est fort dans l'espace est fort dans le temps. Nous faisons le IHeu de nos hypothèses illimité, étemel et tout^puissant. Mais l'absolu -Dieu de notre imagination n'est qu'un rêve ; nous ne conoevcms Dieu que relativement. — Le Dieu relatif russe, fatalement envahisseur, est, pour l'Europe actuelle, la véritable, l'imminente FataKté.
III. Le Mouvement, c'est la seule notion philosophiqi:^ que nous puissions abstraire; c'est ce que nous savons imaginer encore de plus absolu ; c'est le salut suprême, éternel î
Pourquoi l'homme nierait-il l'universelle loi de la Transformation? De ce qu'il l'admettrait, ses aspirations au bonheur seraientr-elles détruites? La vie, telle qu'elle nous est faite par la société actuelle, nous semble-t-elle donc si précieuse que nous ne puissions nous habituer à l'idée de la quitter? Nous parait-elle si fortunée que, sous quelque forme et dans quelque milieu que nous renaissions, nous craignions d'être plus malheureux encore? Mais!... qui donc, librement consulté, voudrait s'éterniser sous sa forme présente?
En quoi notre orgueil serait-il si grai\dement offensé par
la nécessité de subir cette loi générale? Les plu$ grands des mondes n'y sont-ils pas soumis comme le grain de sable du désert et la libellule des ruisseaux? La Révolution dispose absolument de tout : du ciel et de la terre, de la 6ime des monts et de Fablme des eaux.
Notre univers échappera-t-il plus à la loi fatale que le dernier des atomes? Non. Il rentrera dans le système solaire dont il dépend, et puis en ressortira sous une forme nouvelle, de même que Thomme rentre dans la terre, sa mère bien-aimée, consolatrice, et puis s'en relève sous mille aspects divers.
Et quand je dis cela de notre univers, c'est-àr^ire de la plus grande notion que je puisse acquérir au moyen de mes connaissances finies, l'analogie me contraint à le dire aussi de tous les univers dont je ne sais même pas le nombre.
L'homme redoute-t-il cette transformation parce qu'il se croit indispensable à l'ordre général? Cependant la suppression d'un homme dans une famille ne condamne pas cette famille à mourir. La disparition d'une ville, d'une nation, d'un continent, d'une planète, d'un système solaire n'entraîne pas la ruine des milieux qui les contenaient? La partie ne détruit pas le tout. L'arbre, privé de quelques-uns de ses rameaux, les remplace et ne cesse pas de vivre.
L'homme se plaint-il de ce que le moment de cette transformation qui lui déchire le cœur arrive plus vite pour lui que pour beaucoup d'autres êtres? Mais qu'il regarde autour de lui, et tout d^abord il verra que des milliers de créatures sont moins durables que lui-même.* Et que peuvent-elles faire, les pauvres, contre cette inéluctable et juste loi de la Fatalité?
Notre milieu dure plus que nous, c'est vrai. Mais si ce milieu est fécond e» transformation3, il s'épuise ; s'il use
beaucoup d'êtres, il s'use proportionneUement lui-même. Chaque coup frappé par lui sur nous se répercute en lui» car lui-même doit lutter constamment contre la réâistanoe d'univers plus forts, et cette résistance affaiblit d'autant la puissance dont il peut disposer contre nous. Le milieu qui se renouvelle souvent court plus vite à sa destinée, mais aussi à sa mort, que celui qui se renouvelle peu. Il vit tout autant, mais il dure moins^ parce qu'il dépense plus à ]a fois.
La victoire que le milieu universel remporte d'abord sur nous , nous la remportons ensuite sur le milieu universel. ,
Pour se rendre un compte exact de cette justice distributive établie entre l'univers et nous, il ne faut pas considérer l'homme et la société isolés de leur race, ce que nous faisons trop souvent ; il faut se représenter l'espèce humaine dans la continuité de ses générations passées et dans la virtualité de ses générations à venir.
Envisagée à ce point de vue, la race humaine forme un tout indéfini dans le temps. L'Univers, d'autre part» est un tout indéfini dans l'espace , au moyen de la cohésion de tous les objets qui le constituent. Tels sont les deux termes de la contradiction posée devant nous.
Dans la lutte engagée entre lui et nous, l'univers, en renversant des générations d'hommes les unes sur les autres, ne remporte ainsi sur l'humanité que des victoires de détail — dans le temps. — De même nous , au moyen des métaux et des puissances élémentaires successivement utilisés par nos découvertes, nous vainquons l'univCTS en détail — dans l'espace.
Bien, souvent , la force universelle se sert de l'homme pour détruire l'homme. C'est la seule occupation que je voie, pour ma part, aux despotes, généraux, banquiers, juges, geôliers, bourreaux, exploiteurs, briffaulx, cagots,
2ii
caffards, seigneurs et maîtres. Mais aussi , souvent, la force humaine , par les efforts de son intelligence ou de son travaU, tourne la puissance de l'univers contre lui-même.
Que rbomme se console dpnc de son éjriiémère durée en songeant que l'univers n'est que relativement plus fort que lui ; — que si l'univers le transforme dans le présent, lui, l'homme, transformera l'univers dans l'avenir, et que le dernier de ses neVeux bouleversera le monde terrestre et l'aura bientôt recréé d'après les découvertes de son génie.
Oui, nos découvertes de plus en plus audacieuses opéreront cette transformation successive de notre globe. Ne l'avons-nous pas tellement altéré déjà par le fer, le feu, la vapeur et l'eau, qu'un homme primitif, s'il pouvait revenir parny nous, croirait au passage d'un déluge universel? Qui pourrait dire que les révolutions des continents ne s'opèrent pas ainsi , et que le dernier être campé sur eux n'est pas le Dieu qui les transforme en s'épuisant lui-même?
L'univers et l'homme combattent avec des armes différentes dans cette grande lutte de la vie, mais leurs succès se balancent. Le triomphe réel, c'est la* prolongation de la vie générale par l'équilibre des victoires et des défaites des deux adversaires.
Que l'homme supporte donc l'action plus forte de l'univers , encouragé par cet espoir de la victoire future ; qu'il la supporte comme le soldat, la marche et les fatigues qui le conduisent aux triomphes lointains. — La vie est une guerre sans trêve.
Mais la Révolution, c'est l'Inconnu, et la terreur de l'inconnu nous donne la chair de poule , chantent pieusement, les bonnes èmes bourgeoises. — Stupides bipèdes! Mais l'Inconnu, clest l'espérance ; le Connu, c'est le Désespoir ou tout au moins l'Ennui l
D'où je conclus :
Je ne me raidis pas contre la prochaine transformation des peuples; j'affirme qu'elle est utile ; je l'attends comme une délivraijce. J'ai déchiré la carte d'EJurope entre mes dents.^
Je végète en Civilisation ; je n'y suis ni heureux ni libre. Pourquoi donc souhaiterais-je que cet ordre homicide fût conservé?
La France et l'Occident, seraient-ils les plus grands peuples du monde, n'échapperont pas à la loi de transformation subip par les univers. L'Europe balancera la France et rOccideijt d'un seul haussement de ses épaules larges, et poursuivra glorieusement sa carrière au milieu des mondes soulagés *.
Il n'est pas d'hommes, il n'est pas de nations éternellement indispensables. Autour de nous le sol est couvert des ossements des plus grands hommes et des débris des plus grands peuples, Le Temps les foule sous ses pieds sonores comme nous les herbes du chemin. Les reliques sacrées du Parthénon ont passé par les poches de lord Ëlgin et sont ensevelies maintenant dans les avares ténèbres du British Muséum, La place de la Révolution a bu aussi avidement le sang d'André Chénier que celui de Louis Capet et du citoyen Chaumette. Qu'ont à répondre à la voix des siècles les patriotes frrrançais, réclamant l'imiportalité pour leur
(I) Les hommes grandement illustres de ce temps n'envisagent pas eette question comme moi :
« Nul ne sait question profonde !
» Ce que perdrait le bruit du monde y
» Le jour où Paris se tairait 1 ! ! »
s'écrie M. Victor Hugo. — Moi je ne frouTe pas la question profonde, citoyen comte ! J'estime que c'est peu de chose dans le monde que du bruit , et que Paris n'étant plus guère bon qu'à foire du tapage, la suppression de Paris im porte for^ médiocrement aux destins de l'humanité.
noble nation?... Un couplet de la MARjSEaLAiSE, sans doute^ ou du Chant du Départ pour la Syrie! Par saint Denis! je trouve le moment propice pour chanter la gloire fran-
D^ailleurs, si FOrient pénètre l'Ocoidént par sa force matérielle, l'Occident pénétrera lX)rient par sa puissance intellectuelle, par sa lente influence civilisatrice. Ce sera le choc en retour de l'invasion. Car la transfcurmatioa ethnographique est un échange dans lequel chaque pedirie joue son rôle et prend sa part.
Toute transformation est un renouvellement, et TOcei-^ dent gagnera tout autant que l'Orient à être renouvelé. Dans le même temps que la Force universelle se servira du bras de la Russie pour détruire le Monopole, la Force sociale se servira de l'intelligence de l'Occident pour faire disparaître la Barbarie.
IV. Il faut bien nous persuader que l'Ordre universel est un état d^éqttUibre et non pas dHmmobiUté. Il n'y aurait eu fixité générale des êtres que si la nature eût sacrifié le mouvement propre à chacun d'eux à la solidarité commune. Ainsi aurait procédé M. Etienne Cabet; mais il en va tout autrement dans l'univers. Les êtres y jouissent d'une liberté d'action limitée seulement par les exigences de la solidarité générale; ils peuvent ^oi^r les uns sur les autres, même le lithojphyte, même la pierre. Le monde, grâce à je ne sais qui ! n'est pas fait à l'imitation de Nauvoo, tandis que Nauvoo devrait être fait à l'imitation du monde dont il subit les lois, bon gré, mal gré.
L'Ordre uiïiversel, l'ordre humanitaire sont deux équi^ libres. Or, tout équihbre est plus ou moins instable et subit des modifications plus ou moins fréquentes. D'où résulte que l'équUibre universel est souvent changé par le»
mouvements des objets qui le constituent. D'où résulte encore que chaque objet est forcé de s'accommoder à nou* veau sur ces dérangements, et que celte nécessité se ' renouvelle d'autant plus souvent pour un être qu'il est placé plus bas dans Téchdle générale.
Ce système de transformations continues est le seul possible, parce que lui seul tient compte de la double propriété que possèdent les corps d'êtres libres individuelleittent, et aniverseilanent solidaires. La Tran^ormation est donc inéluctable, et le mouvement de circulation qu'elle imprime d'autant plus accéléré qu'on l'observe dans des sphères plus restrdntes.
L'homme en particulier, s'il peot occasionner, par an seul de ses mouv^nente, une immense révolution parmi des êtres plus faiUes actueUement que lui, l'homme est contraint en retour de subir les rév^utfons que déterminent les mouvements des êtres actuellement plus forts que lui. Le vaniteux roi de la création devra s'incliner, comme Pyrrhus, jusqu'à la tombe, devant la supériorité momentanée de la tuile, et la France fière baiser les éperons d^br de Napoléon-le-Flegmatique !
Absolument parlant, aucun être n'est plijs fort ni plus durable que les autres. Le plus imperceptible et le plus inanimé de tous peut causer la mort de l'homme, de même que l'honmie finit par détruire des êtrfe beaucoup plus puissants que lui. Si l'on pouvait faire la somme éê$ transformations universelles, on trouverait bien c^tainement que^ pour un être quelconque, les pertes et les gains occasionnés par la transformation se balancent.
C^est donc bien faussement qu'au point de vue même de notre égoïsme, nous appelons perturbatmns, cataclysmes, désastres et d^uges les révolutions d'ordre général, la Naissance, la Mort et les modifications de toutes sortes qui surviennent dans les rapports entre l'homme et l'uni-
âi5
vers. J'appelle ces mouvements des rétablissements d^équîHbre, des crises salutaires^ des conservations.
Quand un changement quelconque s'opère dans Tordre universel, chacun des êtres que ce changement comprend et surprend n'est plus dans son état d'équilibre ; il faut qu'il y soit remis. Alors, il arrive de deux choses l'une : ou bien la crise révolutionnaire parvient à rétablir l'être menacé dans les rapports qu'il avait auparavant, ou bien »ii. i»w^ 1 . fondement pour l'eiiigager
s. Et cette altération peut complète, jusqu'à la Mort, iration, mais à une transentièrement l'être. La plus a Mort , n^est dans le fond t/ions. La Nature, éccmome de forces, cherche tout d'abord à faire la part du feu et de la putréfaction, à sacrifier la partie au tout, car la partie est plus facile à refaire que le tout. Mais quand elle ne peut obtenir ce résultat, elle pulvérise le tout- Quand nous parlons de révdutims, nous ne comprenons sous ce nom que tes crises qui se passent dans notre petit monde ; c'est pourquoi nous dlscms que les révolutions nous sont fanested. Mais si nous nous élevons par la pensée à la notion des révolutions g^érales, nous verrons qu'elles déversent sur l'ensemble des êtres une somme égale de biens et de maux. Si les révolutions que nous subisscms nous sont nuisibles, cdles que les autres objets subissent nous sont favorables. Que deviendrait l'homme au milieu de l'univers, si l'univers, ne se modifiant jamais, opposait un obstacle invincible à sa liberté d'action, à sa soif de découvertes, aux nécessités de iton exist^ce? L'homme ne peut pas se dérober à la transfonnation. Que, par nécejssité ou volontairement, un individu s'isole
de ses semblables, et au bout d'un certain temps, A s'apercevra de tout ce qu'il perd en dehors du mouvement social. S'il s'est cru assez riche pour se passer de tous rapports de travail avec le monde, il prendra de l'obésité, et peu 5 peu l'intelligence sera étouflFée en lui par la matière. S'il s'est cru assez fort de son droit pour se tenir en dehors de toutes relations contractuelles, son orgueil grandira dans la solitude aux dépens de sa santé chaque jour altérée par les privations qu'il endure ; il deviendra haineux, irascible, ambitieux dans le vide, et dupe de quelques intrigants qui affecteront les mêmes antipathies que lui. Aujourd'hui ni rois ni proscrits ne peuvent se dérober à la solidarité dans le Mal. — Ahî quand donc viendra, pour nous, l'inévitable solidarité dans le Bien!
L'homme n'échappera donc pas à l'action du milieu social, même en se détachant de lui ; au contraire, il en souffrira bien davantage encore. Car il sera beaucoup plus isolé pour résister à tous les agents de destruction qui le menacent, et il aura cependant gardé la même constitution accessible à tous.
Ainsi la graine, emportée par les vaats sur un rocher désert, germe et produit une plante, pour peu qu'elle trouve assez de poussière pour la recouvrir. Mais elle souffre plus de la rage des élémwits que celles qui sont tombées en sol fécond. Elle souffre, la pauvre' graine , pour la propagation de son espèce? Pourquoi ses ailes membraneuses ontr-elles donné plus de prise aux vents? Pourquoi était-elle plus bdle et plus forte que les autres? Elle a été choisie pour les épreuves parce qu'on porte wdinairement la peine de ses qualités. Gela est prouvé par les migrations des plantes et les déportations des hommes. Malheur ! malheur sur l'exilé !
Je conclus :
L'Europe du dix-neuvi^ne siècle est en état d'équililM'e,
mais non d^immobilité. Pour se conserver, elle doit subir une transformation générale.
De cette transformation résultera, pour tous les peuples européens, le bien-être, et pour chacun d'eux la liberté. La vie n'est possible que dans ces conditions.
Si, depuis Gharlemagne, les races franco-saxonnes ont pu faire reconnaître aux nations méridionales la suprématie de la force, en quoi serait-il plus monstrueuoo que de nouveaux barbares infligeassent aux nations francoHsaxonnes la peine du talion? Le mouvement universel ne tient pas compte des vanités et des chauvinismes.
Les institutions civilisées de l'Occident et les ressources matérielles de l'Orient n'étant pas disposées pour nous faire vivre, l'Europe actuelle ne peut renaître que par la plus complète des rénovations, par la Mcnkt!
V. Des forces supérieures et fatales imposent à tout être la nécessité de se transformer. L'homme est tenu d'harmonisei'son mouvement fini et spécial sur un mouven^at plu$ infini et plus général. Â son libre arbitre est laissée seulement la faculté de s'accommoder le mieux qu'il peut sur les transformations qu'il subit.
Je définis toute révolution une crise vitale. Et cette crise se produit dans les sodûétés chaque fois que des besoins nouveaux se manifestent et ne sont plus satisfaits par des ressources anciennes. Une révolution, c'est l'harmonisation des besoins et des ressources, l'utilisation des forces, la satisfaction des désirs.
Qu'on se persuade que la Révoluticm est utile à la société comme la crise à l'homme* La société ne peut rester immobile au milieu du monde en mouvement. Quand des obstacles s'opposent à son évolution^ ils provoquent en elle un effort extraordinaire de la puissance vitale. Si la Crise manquait à l'Humanité, elle succomberait par défaut de
développement et d'harmonie avec le milieu qui Tentoure.
La Crise, c'est la Souffrance, mais c'est aussi le Salut. » Il faut bien le dire : le Progrès jusqu'ici naquit du sang et des larmes : les révolutions ne s'ouvrent qu'en déchirant. » Voilà ce qu'écrit la rédaction du journal V Homme, ma%ré son in^ranlable confiance dans l'initiative lentement progressive et pacifique de la nation française, de la bourgeoisie occidentale, de l'imprimerie et de la vapeur!
Et moi je dis à mes semblables : Si vous ne voulez pas accepter la révolution, alors suicidez-vous. Car toute votre vie est une révolution péniblement marquée par le passage d'un âge à un autre âge, d'un sentiment, d'une occupation à des sentiments et des occupations autres. Tous les jours vos tissus se renouvellent et vos fonctions s'harmonisent sur cette incessante transformation. Croître, décroître, procréer, vivre enfin, ce sont autant de manifestations révolutionnaires. Tous les actes de votre vie sont horribl^nent anarcbiques, conservateurs de l'espèce, destructeurs de votre individu, et par conséquent révolutionnaires. Les projets que vous formez, les espérances que vous concevez sont révolutionnaires aussi. Vos aspirations vers l'avenir sont des conspirations contre l'ordre et les pouvoirs établis.
Tout ce qui n'est pas le présent, voos l'appelez DésoRimB. L'ordre vous semble incompatible avec tout ce qui doit arriver dans l'avenir. Jusqu'ici vous vous êtes eflForcés de confondre la n<rtion d'ordre avec cdle d'Immobilité, tandis qu'U fout l'identifier avec celle de Révolution. Car l'Ordre qui satisfait une société, à une époque, devient le Désordre à une autre époque, alors que cette société s'est modifiée dans sa population et dans ses tendances.
Et qu*€ist-ce donc en définitive que rOioAE ? C^est le mtiintîcm de la vie et de ses fonctions: voilà tout. En vérité, pourvu que l'homme vive et qu'il vive heureux, peu lui importent les divisions, définitions et considérations qu'établissent les philosophes sur les principes de la vie. Nous n'avons pas à craindre que l'humanité manque Jamais d'ordre^ cda supposerait qu'elle peut se suicider. Parce que les peuples subissent des révolutions, vdt-on qu'ils disparaissent? Moi, je prétends qu'ils existent bien davantage, pourvu que ces révolutions ne soient pas seulement des agitations superficielles.
Dans notre monde infime , les révolutions reviendront régulièrement comme parmi les sphères immenses répandues au milieu des espaces éthérés. Sur les cimes de nos montagnes , ejles brilleroBt au n^lin comme le grand ou-* vrier couvert d'or, le Soleil , cpri se lève pour son travail accoutumé ! Et nous , plus consolés, nous les appelleronssur. notre existence triste comme les rayons du jour et les pavots du sommeil, comme l'inspiration et la prière, comme les regards des étoiles et les rosées des cjeux ! Alors , les fleurs deviendront plus suaves à l'abeille, l'herbe raeHleune aux troupeaux , le vin , le froment et les beaux fruits des arbres plus abondants pour l'homme î Alors la joie ne sera plus débauche ; l'amour, calcul; et la santé, ^continuelle convalescence! Alors, les enfants naîtront sans germes de maladies, et les vieillards, arrivant sur le bord de leurs tombes, béniront Fexistenoe qu'ils quittent et celle qui leur ouvre sa voie resplendissante I !
VI. Nous avons peur de tout ce qui est plus grand que nous ; et cependant nous sommes forcés de vivre dans tout ce <pii est plus grand que nous. N'est-il pas très-préjudi- <3iable aux hommes de croire que la terre leur manquera s'ils viennent à se remuer? Voit-on jque rien perde l'équi-
MO
libre parce que tout se meut? La crainte de mourir nous condamnera-t-elle donc à une immobilité stupide? De toute sa science, FHumanité ne doit-elle jamais retira* que la Pbur?
Mais encore même qu'en changeant de rapports il nous arrivât- de tomber, tout ce qui toml)e ne se redresse-t-il pas? Encore m^e que nous dussions mourir, tout ce qui meurt ne renalt-il pas ? — La source de la vie est intarissable.
£t enfin, le jour où la terre devra nous manquer et notre race s'éteindre , nous ne conjurerons pas ce cataclysme : je FaflSrme sur la Géologie , qui est Thistoire des victimes de Funiverselle Révolution. Et Ton ne récusera pas le témoignage des fossiles : la parole n'ayant pas été donnée au2i moi*ts, ils ne peuvent déguiser leur pensée.
Suivons donc le mouvement , ou le mouvement passera sur nous et nous laissera stériles. Je ne vois pas ce que l^omme eût gagné à sout^r que la pierre et le fer ne sont pas durS; et à se briser la tète contre, au lieu de reconnaître leurs propriétés et de rediercher des moyens pour les vaincre.