GÉNÉRALITÉS SUR LES RÉVOLUTIONS
I. J'ai déjà établi que révolutionner signifie retourner et contradictôirement conserver^.
Tant pis pour ceux qui ont besoin et qui ne se sentent pas le courage nécessaire à un pareil travail I Tant pis pour ceux qui souflFrent et n'osent pas prêcher l'extermination et l'incendie ! Tant pis pour ceux qui se prétendent intelligents et ne comprennent pas que la Civilisation , c'est l'Injustice, le Malheur et le Désordre ; et que la retourner, c'est faire de la Justice, du Bonheur et de TOrdré.
Chez les Cretois , les peuples les plus éclairés de cette Grèce antique tant admirée par nous, les lois enjoignaient aux citoyens de se lever contre les magistrats quand les magistrats transgressaient les lois. Ainsi le principe de la révolution continue était inoculé dans l'organisme social.
(1) <cLa Réyolution est non seulement une règle ; elle est aussi un moyen de conservation.
» D'après son étymologie, le mot réçolutionner signifie retourner.
» Retourner un objet, c'est le prendre dans la position où on le trouve pour le placer dans une position directement opposée.
» Appliquant ceci a un ordre établi, le retourner, c'est faire du désordre.
» Or, il y a des temps, pour Thomme comme pour la société, où le désordre, le chaos ijui précèdent une création deviennent i^écessaires, ^ où> par conséquent, la révolution qui les amène est salutaire aussi : c'est lorsque l'ordre établi ne suffit pas à satisCBâre tous les besoins. »
(De la Bévolution dans T homme ft dans la société.)
Une pareille disposition légale vaut mieux à elle seule que tous les trèSHsavants codes et toutes les déclarations possibles des droits de Thomaie et du citoyen. — Les civiKsés, au contraire, se vantent, avec J. de Maistre, d^ôtre contrerévolutionnaires, c'est-à-dire contraires à la révolution. Retenez bien cela, déshérités ! — « Les ouvriers d'iniquité fleurissent comme Therbe. »
Démolir, détruire, ces grands mots, si terribles pour les esprits superficiels, ne signifient rien de plus que retourner et conserver, quand Faction qu'ils expriment doit s'appliquer à un état de choses défectueux et lui en substituer un autre. Démolir une chose, ce n'est jamais l'an^anfir; c'est changer ses conditions d'équilibre et rendre à un usage meilleur des matériaux non employés. Ce qui parait perdu dans les échanges partiels n'est jamais égaré dans l'universel échange. Sachons élever notre esprit à ces considé-* rations d'ordre supérieur.
II. Les premiers seront les derniers, a dit le Christ, le plus sublime des hommes , le grand prophète qui comprit le mieux le travail des révolutions , le Christ qui n'était pas savant, et dont les paroles confondaient les docteurs ! Vous", prêtres et gouvernants, qui vivez dé l'exploitation de l'Evangile, que voulait dire celui qui annonçait que les premiers seraient les derniers et qu'il était venu sur la terre pour apporter la Discorde? Ne donnait-il pas à entendre par là que révolutionner la société, c'est la retourner pour la conserver, comme on le fait d'un vieil habit? Voulait-il l'anéantir d'aventure, et Tordre social dont il a été le précurseur, l'ordre révolutionnaire chrétien, n'a-t-il pas conservé tout ce qui était utile aux sociétés? A-t-il fait disparaître autre chose que ce qui leur était nuisible?
ÏII. Je le répèle aux réactionnaires et aux démagogues
de mon temps : on ne comble pas le gouffre des RÉyoLc- TiONS. Ce gouffire est toujours altéré desqoQg, toujours avide de chairs palpitantes; il est immanent, permanent dacns rhumanité, congénère h elle ; il engloutira le dernier homme comme il a englouti le premier. — Que les vieux partis bénissent les Cosaques et les invoquent pour sauver la Civilisation aux abois ; que les nouveaux les maudissent et les d^ent de pénétrer au cœur de FOccident : les Cosaques n^eri viendront pas moins sur Paris à leur jour, à leur heure, et n'en raseront pas moins ce que la terre se refuse à supporter davantage.
IV. 3*ai étendu tout autour de moi des bras désespérés. Et tout autour de moi , et jusque sous mes pieds, j'ai senti tout ébranlé par Textrème division de la propriété et du capital , par Teffrayante multiplication des convoitises et des détresses. J'ai vu que tous les hommes tendaient au Bourgeoisisme et toutes les classes à la Ruine. Et je me suis écrié : La plaie, la plaie grise est sur cette génération. Moi, chirurgien réprouvé, je la sonderai avec la férocité du juge qui digère ou du brigand à jeun. Alors, j'ai parcouru du regard les cimes des montagnes d'Orient et les arêtes des vagues lointaines dévorées par les feux du soleil levant. Et j'ai distingué avec peine une faible lumière, pareille à celle vers laquelle coururent les mages d'Orient. Et alors, des profondeurs de mon àrae, ce cri s'est échappé : « Il n'y » aura pltis de révolution en Europe tant que les Cosaques » ne descendront pas. Qu'ils viennent et qu'ils soient » bénis I Ne sont-ils pas nos frères? »
La Révolution a deux faces, dont l'une est tournée vers le Passé, et l'autre vers l'Avenir. C'est le Janus antique qui vit toujours, en temps de paix comme en teïnps de guerre. Nos pères ont travaillé pour nous, et nous travaillons pour nos neveux ; l'œuvre de chaque génération
rentre toujours dans la grande œuvre de THumanité. Une nation n'est rien qu'un des anneaux de la chaîne infinie qui rattache les temps et les races. Tous les hommes sont foits de sang, et tous les anneaux, de fer.
V. Hélas! pauvre^ mortels, que faisons-nous contre la Révolution? Pendant que nous Vanalysonset la définissons, elle nous emporte dans son orbe étemel , et nous sommes bien forcés de Taccepter et de nous y accommoder de notre mieux. Les gouvernants qui décrètent contre les révolutions et les généraux qui les sabrent ressemblent fort aux fourmis qui transportent , à grands efforts de reins, des brins de paille, et croient , par leur travail, modifier Tordre de l'univers. Ceux qui provoquent les révolutions et ceux qui les refoulent ne sont que des instruments ; le fait révolutionnaire n'est qu'un brillant feu d'artifice qui fait resplendir davantage la tradition résumée la veille, poursuivie le lendemain.
VI. Je ne sache pas d'événement au monde sur lequel les hommes aient aussi peu d'influence que sur la venue d'une révolution profonde. Les vaines impatiences des oppositions ne la hâtent pas davantage que ne la retardent les aveugles fureurs des gouvernements. Si les politiques purs avaient observé comme moi combien il faut de temps à la maladie pour désorganiser une partie de notre corps, et combien à la convalescence pour réparer ce désordre, ils dépenseraient moins d'argent , républicains contre monarchistes, à entretenir des mouchards.
VII. Toute société a une phase d'accroissement et une phase de décroissance. Dans la première, ses forces se concentrent ; dans la seconde, elles se dissocient. Dans la première, cette société résume la tradition; dans la seconde, elle prodigue l'utopie.
La phase de décroissance des natioûs est en creux, leur phase d^accroissement est en relief. Je veux dire que tant que les nations sont jeunes, elles travaillent avec des forces indomptées et invent^at, tandis que, quand elles sont vieilles , elles perdent successivement tout ce qu'elles ont créé, parce que de plus jeunes s'en emparent. Les institutions de^ peuples vieillis sont les moules dans lesquels passent les institutions des peuples neufs ; l'empreinte de l'avenir est prise sur le relief du passé. — Les idées sont 1^ biens les plus prédeux des générations; elles restent en héritage dans l'humanité.
VII . On ne peut assigner à l'Humanité ni durée co** taine ni caractères fixes; sur ce point, tout est doute; nous ne savons rien de nous*mémies que rdativement. D'où résulte qu'on ne peut pas affirmer qu'il y ait eu création^ qu'il y diXXvsL jugement dernier; qu'il ait existé une sauvagerie complète, que nous soyons ep cii^ilisation absolue, non plus qu'il y aura jamais socuusmb définitif.
Le Progrès est un mirage qui recule à mesure que nous avançons. La Perfection est une amorce jetée devant nos convoitises vaniteuses pour nous faire supporter plus patiemment les épreuves de l'existence. Au moyen de ces deux mots, cependant, les philosophes conduisent les hommes et les rois les gouvernent.
Je ne prétends point que les idées de Progrès et de Perfection soient fausses dans leur essence ; je les crois utiles, au contraire, quand elle$ sont maintenues dans des limites relatives. C'est pourquoi je veux établir que ce ne sont que des aspirations et le^ dépoailler ainsi de ce qu'elles ont de dangereux pour nous,
L'idée trop exclusive de Progrès devient dangereuse en ce que l'homme ne se rend plus compte du rôle souvent révolutionnaire d'ageûte plus forts que lui , en ce qu'il
s'oppose à leur action, veut faire da se et n'accepte pas tous les moyens qui peuvent le conduire à son but. Egalement, ridée trop absolue de Perfection est nuisible en ce que rhomme ne fait point cas de la force virtuelle de la Pensée et de la Découverte, en ce qu'il les combat au nom de la tradition et se prive de leur concours.
Oui, Vbomme progresse ; mais tout aussi progresse dans l'univers. Quand on dit que l'homme tend au progrès, il ne faut donc pas entendre par là qu'il puisse marcher à l'avant-garde de tous les êtres, et se dérober ainsi à la solidarité générale. Car tous les autres êtres s'efiforcent aussi de primer sur ce qui les entoure. Il en résulte qu'en réalité l'homme ne fait que s'équilibrer dans son milieu; qu'il tend au progrès indéfini, et que cette aspiration est utile, mais qu'il n'obtient jamais plus que de vivre au jour le jour, de joindre les deux bouts.
Oui encore, si on le compare à ce qu'il était primitivement, l'homme s'est perfectionné. Mais tout aussi, dans la nature, se perfectionne. Quand on parle de perfection Awmaine, il ne faut donc pas entendre par cette expression que l'homme soit assez supérieur aux autres êtres pour pouvoir rester en arrière tandis qu'ils avancent. Le parfait, l'achevé est toujours derrière nous; jamais nous ne le réalisons, parce que les désirs excités en nous par le milieu qui nous entoure exigent toujours de notre part de nouveaux efforts d'harmonisaticm.
IX. La notion de progrès absolu est exclusive de l'intervention de toute force dans les affaires humaines ; c'est l'erreur des hommes d'opposition. La notion de perfection ABSOLUE est exclusive de l'intervention de toute idée ; c'est l'erreur des hommes de pouvoir.
La notion de Perfection absolue représentant le Passé et la notion de Progrès absolu représentant l'Avenir, il est
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nécessaire que ces deux termes soient conciliés dans la so* kition de la vie de chaque jour. Car la Révolution ne se fait que par pénétration des éléments qui paraissent le plus contradictoires ; le Présent n'est rien qu'une chaîne au moyen de laquelle TAvenir remorque le Passé.
Mais ces deux notions existant dans notre esprit et traduisant des aspirations incompressibles de notre nature, il importe dé fixer le rôle des hommes dé Progrès ou d'Opposition, et celui des hommes de Perfection ou de ConsOTvation.
Qu^ls exercent, les uns et les autres, leur influence spéciale. Que ceux qui ne trouvent de compensation au présent que dans leurs aspirations, que ceux-là sachent bien cependant que tout ce qui est à faire n'est encore que pensée, et que la Pensée ne peut donner qu'une force morale. Qu'ils ne veuillent pas entreprendre ou conseiller le rdle de la force; qu'ils ne tentent pas de réformer la société dans son organisme dès le jour où ils se sont convaincus qu'elle était modifiable théoriquement. Qu'ils se gardent bien de s'épuiser en stériles efforts pour créer une force déjà toute formée dans le monde, et qui accomplira la révolution nécessitée par les besoins du temps. J'insiste sur ce rôle si mal compris jusqu'à présent par les oppositions, afin qu'elles se p^suadent qu'elles se sont rendues inaptes à accomplir le rôle de la Force dès qu'elles ont choisi celui de l'Idée.
Que les hommes satisfaits du présent poussent, au contraire, auissi loin que possible les ressources de l'organisme civilisé ; qu'ils exagèrent ses forces mécaniques, mais qu'ils n'oublient pas que tout ce qui existe déjà n!est après tout que fait accompli et ne peut rien donner qu'une force matérielle. Qu'à l'instar des grands industriels de nos jours, iU ne s'imaginent pas créer parce qu'ils exploitent une création ; qu'ils ne nous présentent pas des résultats pour
des opinions, et de la statistique pour des idées. Ils se sont dédarés nuls pour raisonner du jour où ils n^ont plus fait qu'agir. L'action tue la pensée.
Que d'impatknces fiévreuses, oombien d'insnrrectbns sanglantes a dédialnées sur nous l'idée fausse d'un Progrès illimité ! Que d'inerties craintives, que de résistances acharllées à engendrées la pensée décevante d'une Perfection absolue! Que de victimes sacrifiées dans tous les temps à ces deux utopies si utiles philosophiquement et socialement si pleines de dangers ! Hélas | c'est les pieds dans le sang que l'Humanité parcourut la vcHe jusqu'à ce jour. Efforçonsnous de rendre les révolutions moins altérées d'un liquide aussi précieuip.
X. Appliquant ces données à nos sociétés europé^ines, je dis :
Le SocfALiSHB, aspiration vers le progrès à acquérir, doit exagérer la pensée et n'être limité dans sa tÀche que par le sentiment de la Justice.
L'ABSOLUTISME, sauctiou de la perfection acquise, doit exagérer la force et ne recoiinaitre en cela d'autres bornes que ses ressources.
Dans la crise que nous allons traverser, l'exagération des doctrines socialistes et l'exagération des forces absolutistes se corrigeront l'une par l'autre.
En sorte que l'Humanité ne sera détruite ni parle Dé-sordre de V Anarchie ni par la Compression du Despotisme, et qu'il ne résultera de ce nouveau conflit des deux puissances primordiales de l'homme, rien autre chose qu'une nouvelle Révolution qui le conswvera.
XI. La dernière enfance est faible comme la première. Les tout petits enfants sont sujets comme les tout gradds vieillards aux maux sidérants des entrailles, du cerveau et
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des poumons. La mort implacable moissonne avec la métné faux dans les hôpitaux des vieillards et dans ceux des nouveau-nés. A ces deux âges de la vie , la lutte est plus pénible qu'à tous les autres, parce que ^équilibre entre la résistance vitale et les obstacles extérieurs est également instable, bien que d'une façon difi^rente. Aux organisations totttrà-fait jeunes, les objets extérieurs opposent une résistance compacte ; contre les obstacles extérieurs, les organisations décr^ites ne déploient qu'une résistance insufiisante. La mort des nouveau-nés vient de l'extérieur; cdle des vieillards, de leur organisation même. Pour les uns comme pour les autres, elle est imminente.
De même pour les sociétés. Dans les premières années de leur accroissement et dans les dernières de leur décadencé, elles sont également exposées aux émeutes san-^ glantes, aux insurrections stériles, aux guerres prétoriennes, aux conflits d'ambition, aux rivalités de pouvoir ; elles sont sans cesse eûtre la vie et la mort, en équilibre sur la pointe d'une épée. Superficiellement examiné, rien ne ressemble plus à la fin que le commencement ; voilà pourquoi tant de gens soutiennent que la Russie n'a pas plus d'av^r que le France.
fifeds l'extrtoie ^fance et la vieillesse extrême ne sont que des promesses d'existence. La véritable vie, toute créature la parcourt, soil sur terre » soit sous terre ; non pas entre les deux. La vie et la mort ne s'airèteront pas pour si peu que des empira.
L'Europe actuelle sera transformée.