VII. Qu'on la taxe au prix que l'on voudra , je veux
dire une pensée qui me vient. Je veux la dire parce que Je ne crois pas à Vhumilité, parce que je n'aime pas ceux qui font semblant d'y croire, et que je suis convaincu qu'il n'est pas un écrivain; pour jésuite ou démophile qu'il soit, qui jamais ait pris la plume sans se recommander à la Renommée. En l'an de gr&ce 4854, il est encore permis de penser bien de soi, mais heureux celui qui est assez vaniteux pour n'en rien dire !
Je dirai donc qu'il m'est pénible de développer à nouveau une opinion qui était exclusivement mienne, maintenant que les limaçons de la presse ont déposé sur elle leur traînée repoussante d'interminable phraséologie, d'hypothèses vulgaires, de patriotisme stipendié et d'ardeurs à tant la ligne. Oui , quand la haine siffleuse et le dédain sournois me poursuivaient, j'écrivais avec plus de passion, sur le rôle révolutionnaire de la Russie, qu'aujourd'hui. Car la pensée d'un homme c'est la toute jeune vierge qu'il élèv0 et respecte, et qu'il ne reconnaît plus quand elle a été flétrie par un priapisme vénal , avant d'être devenue belle et forte, comme il l'avait rêvée. A l'homme infiniment afieetueux dont on a ravi la bien-aimée, au père dont on a violé la fille, à l'auteur artiste, je n'ai donc pas' besoin de dire ce cpi'il m'en coûte pour reprendre cette question de Russie sur laquelle se vautre maintenant là grande prostitution politique.
D'autres craindraient délaisser soupçonner ce sentiment intime et voudraient cacher la démangeaison de leur per- S(Hinalité sous quelque beau prétexte de dévouement. Eh ! pourquoi donc mentirais-je? Si j'éprouve ce sentiment d'amour-propre, c'est qu'il est naturel à l'homme de s'attacher à son travail et d'en réclamer les fruits, louanges ou injures ; c'est qu'il y a des injures qui honorent.
Vill. Si c'est là de l'orgueil, je ne m'en défends pas.
L'orgueil est boD, puisqu'il nous donne le courage de revendiquer pour la vérité et de réclamer ce qui nous revieaU de droit. L'orgueil est le rempart de toutes les libertés ; la modestie est la brèche par laqudle tous les despotismes pénètrent au co&ur de l'homme. Se défendre d'être orgueilleux , c'est se défendre d'être libre, d'être homme ; c'est m^tir à soi-même et aux autres , et savoir qu'on ment. — Les vertus théologales ont fait leur temps.
Je déclare donc bien volontiers aux rédacteurs du jottrnal VHomrm qu'ils ne se sont paa trosii^pé^ eu m'aocusant de galoper à fonds d^ orgueil à travers les stq[)pes de l'Ukraine. J'estime en effet que l'homme ne vaut un peu que par la conscience de ce qu'il peut faii*e; que l'orgueil personnel n'est ni trùte ni chëtif; — et que c'jest la jalousie, sorte de valnité honteuse, qui a donné le nom àJorgiieil au soin que l'homme j^rend de la conservation de sa personnalité.
Tristes temps que les nôtres! temps où l'cm ne peut prot^r sa pensée contre le plagiat, et son nom contre les menées des partis; temps où l'homme fier est réduit à un isolement que les autres ne lui pardonnent pas ; temps où l'on n*a plus le droit d'être soi; où l'on ne parvient à s'élever (ju'en rampant ; où la force a tout mutilé» et les corps et les âmes !
Heureux moi cependant si je parviens à effrayer les gouvernements par mes prédictions. La peur est la seule lime qui morde sur la puissance. Heureux moi si je puis me venger s^ de toute cette société lâche ! Prophète de malheur et de vérité, je ne craindrai ni le fonctionnaire aiTogant qui parade au grand soleil, ni l'espion hont^ix qui ne sort qu'avec la nuit. Je marcherai sur le savant et sur le m^^rque, sur le soldat et sur son capitaine. Mes bras seront prêts pour le combat, et vers le ciel s'élèvera ma voix comme le cri de l'aigle qui voit poin(ke le Joui* ! ?