SUR LA MORT, LA GUERRE, LES FLÉAUX ET FAMINES
J. La Fin vient! Le Mal vient! crient les prophètes quand as sentent Fodeur de la poudre et de la farniûe au
loin ; quand ils distinguent, de l'autre côté des monts, les vagues clameurs des tribus envahissantes. £t moi, je leur demande : Savez-vous ce qui est la Fin ou le Commencement, le Bien ou le Mal ? Pour porter un jugement sur les choses humaines, quelle est votre unité de mesure?
Les hommes se retranchent derrière la morale et le jugement du public pour excuser leurs préjugés. Et moi, je ne reconnais ni morale, ni intelligence ni justice publiques. Quand il me sera prouvé que tous cmt le même estomac, le même cœur et le même cerveaU; je conviendrai volontiers que tous peuvent avoir la même pensée. Jusque-là je dirai: C'est l'étouffement, Tesclavage et l'aveuglement de Uhis qu'on nomme l'opinion générale; subisse cela qui veut ! •
Aujourd'hui l'opinion publique n'est que l'opinion d'un seul ayant force de loi, de préjugé, ou plus souvent encore d'intérêt. Sans liberté individuelle, point d'opinion vraie. Il n'y aura d'ordre véritable que lorsque diacun aura le di*oit de maintenir son opinion contre tous. Et jusqu'à ce que ce droit me soit acquis, je ne reconnais ni préceptes ni axiomes sociaux incontestables; ce qui est vérité , justice, bon sens et probité pour l'un est tout le contraire pour l'autre. Le degré de certitude s'estime, dans ce siècle, à la majorité des intérêts, et la majorité des intérêts est inique !
II. Moi, je n'attache aux mots qu'une valeur grammaticale, et je soutiens que la justesse de l'idée qu'on exprime au moyen d'eux ne peut étf^ fijtée qu'après détermination de la destinée humaine.
Vous, civilisés et républicains moraux de l'école pleureuse de saint Augustîa, vous soutenez que la Vie est l'accomplissement d'utie n^ion, le désert des souffi*ances,
la mise en scène du dévouement, le Calvaire du martyre; et vous prétendez que la plus excellente y\e est de se suicider lentement au moyen de la sobriété et de la vertu démocratiques.
Moi, libre mortel, immoral enfant de la corruption de ce siècle et de la fermentation du précédent, moi dont la tète ard^te est remplie des paradoxes de Bentham, d'Helvétius et de Volney, je soutiens que la vie est la reoherdie du bonheur, et que tout ordre social qui n'emploie ' pas nos forces et nos ressources en nous conduisant vers ce but, nous est préjudiciable. «
Non que je prétende qu'il doive exister jamais une génération d'hommes parfaitement heureux. La perfection ne peut être que rdative aux temps et aux milieux ; l'idée absolue que nous y attachons ne nous est utile que pour les constants efforts d'amélioration qu'elle provoque en nous. Mais bien que le problème du Bonheur soit toujours posé en avant des générations, et qu'il ne soit jamais résolu que quand elles ont passé, il n'en est pas moins vrai que l'humanité ne peut pas décliner ce problème.
Il ne peut entrer dans le plan de ce livre d'énumérer les raisons pour lesquelles je crois que notre destinée est la recherche du bonheur. Pour et contre cette opinion tout a été grandement exposé depuis longtemps. Seulement, j'ai trouvé indispensable de déterminer quel but j'assignais à la destinée de l'homme, afin de pouvoir fixer la valeur de certains mots qui reviennenjt sur qos lèvres, à chaque heure de notre vie, comme sous ma plume, à chaque page de ce livre.
Ma méthode dialectique ne peut d'ailleurs Mre attaquée par personne. C'est d'un point incontestable et incontesté que jepars pour étaUir mes raisonnements : à savoir, queje redierche le bonheur, et que beaucoup de mes semblables le recherchent comme moi. Mon argumentation ne repose
donc pas sur une hypothèse ; c'est tout ce qu'on est en droit de me demander.
III. Une chose va paraître bien extraordinaire, je m'assure , aux esprits de ce siècle : c'est que , tendant au bonheur, je vais soutenir à l'instant même que les plus grands maux et les plus grands désastres sont bons et utiles. C'est de la contradiction, diront-ils? Eh î philosophes de rencontre, qu'est donc l'homme autre chose qu'un abîme de contradictions?
Le but de ma vie, étant le bonheur, je dois être sans pitié pour cet abime d'indescriptibles misères qu'on appelle la Civilisation, et voir avec joie tournoyer sur lui les plus grands fléaux et les plus redoutables malheurs. Le contrat qui m'accouple à mon bienniimé prochain est comme un collier de fer à mon cou, comme une paire de n^enottes à mes poignets. Ë^ ce fer ne peut être rompu que par une force plus grande ; il faut qu'il se produise eSracti(»i. J'ai conscience exacte des dangers que je cours en appdant l'heui^e de ma délivrance ; mais je souffîre au fond de l'abime; puis-je ne pas m'écrier vers les cieux?
Je n'ai rien à perdre à la destruction de cette société-ci ; au c(Hitraire, cette destruction doit tourner à mon avantage. Je m'en réjouirai donc. Et de même s'en réjouiront tous ceux qui souffrent la misère sans secoui*s, sans espoir. Tous les discours du monde n'empêcheront pas cela.
Je n'ai pas le pouvoir de déchaîner la ruine sur les sociétés actuelles ; je n'ai même pas le choix entre les moyens destructeurs. Mais je me sens transporté d'allégresse quand je les vois fondre sur nous. Dans le domaine des feiits , je constate. Avec les hommes actuels, c'est être dupe que de parler de principes , d'honneur, de justice et de liberté. Pourquoi donc ne leur renverrais-je pas leur sanglante menace : « La faux ne discute pas avec l'ivraie? y>
IV. Quand THumanité souffre dans son corps et dans son àme, quand Téquilibre des sociétés est rompu, quand des millions d'hommes sont menacés de mourir de faim, quand Tordre ne se maintient plus que par rhomicide et le vol légaux , alors la société est un enfer qui brûle, et, pour &a sortir, les hommes n'hésitent pas à saisir tout ce qui leur tombe sous la main , fer rouge ou épée. La plus suprême des raisons, c'est la fringale; et je voudrais voir les philosophes les plus austères placés entre la Faim et le Moralisme.
Moi, je dis hautement que, contre le mal, tous les moyen& sont bons et justes pourvu qu'ils soient efficaces. Et c'est uniquement parce que je ne crois pas les révolutionnaires d'Occident assez forts que je les dissuade de se soulever, quand je vois ailleurs des forces ass^ imposantes et assez aveugles pour faire la Révolution.
V. L'Europe actuelle est une société malade dans ses membres et dans ses institutions. Or, l'homme empoisonné, dénaturé par la Givilisaticm, ne peut être conservé à l'existence que par la Médecine, qui est un empc^sonxtôment d'une autre sorte. Dans notre milieu , l'art gouverr nemental ne peut rien être qu'une déplorable homœopatbie substituant constamment le mal au mal.
Je soutiens donc que, par tous les moyens, notre Civilisation doit disparaître ; qu'à l'heure qu'il est , la Mort , la Guerre , l'Invasion , la Maladie, les Fléaux , la Trahison et la Famine sont bons et nécessaires. Si toutes notions du juste et de l'injuste sont perverties, à qui la faute?
Je n'hésite pas à appeler la Mort sur toute la société qui conspire la mienne ; elle me metfâce de la dent de la Famine; je la menace, moi, de la pointe du Glaive. J'appelle l'Invasion sur le pays qui m'a injustement banni. Je déâre voir succomber au Choléra ceux qui me font mourir par
le Monopole. Je suis heureux enfin que ceux-là trahissent leur cause, qui défendent TinfÀme cause de la Civili^ sation.
Et pourquoi donc ne dirai&-je paa ce qui est au fond de ma pensée? Suis-je payé pour soutenir le mensonge? Ai-je figuré jamais sur les registres d'un parti ou répondu à un appel d'enrégimentation? Je n'hésiterai pas plus à écrire ce chapitre que les autres. Sur cette société gangrenée, vermineuse , j'appellerai la Mort , l'Invasion et les Désastres. Je le ferai parce qu'il y a dans cette plume autant d'épouvantements qu'il y a de morts dans la gueule d'un canon! I
VI. La Mort n'est ni un commencement ni une fin ; c'est un point indéfini de notre existence infinie.
' L'existence sous-terraine est aussi bien la vie que l'existence sur-terraine, de même que le sommeil est aussi bien la vie que la veille. Dans l'éternité, la vie n'est qu'un jour, la mort n'est qu'une nuit. Et de même que nous réparons dans la nuit ce que nous avons perdu le jour, de môme nous refaisons dans la mort ce que nous avons détait dans la vie.
VII. Pendant huit ans j'ai fouillé daos les cadavres humains sous la direction des princes de la science. Et pendant huit ans , je rentrais tous les soirs accaUé de fot^ue, et je me disais ; Je saurais nommer jusqu'au plus petit nerf d'un mort , et je ne sais pas ce qu'est la mort. Et je me lavais les mains , et je m'endormais » mécontent de mon travail de madûne , et je me disais : Mes maîtres m'apprendront bien quelque jour ce qu'est la Mort.
Ah oui I les maîtres, ils ont vraiment bien autre chose à faire que d'observer la nature ! Eux qui ne voient gU(S^ dans l'homme vivant qu'un cadavre et une matière à spé-
dilations, vont-ils donc m'enseigner que le Cadavre vit et qfx^il y a toute une science dans la vie du Cadavre?
Nos maîtres sont ainsi. Us nous amènent en face des questions les plus formidables, en face de la mort, et nous disent à rpreille : Il y a là un problème terrible, un secret impénétrable ; — qu'il vous sufiQse de savoir qu'un cadavre est un cadavre et un ^obule de sang un globuld de sang. Nous-mêmes nous ne devons en connaître que cela I
Ah ! vous ne savez que cela, beaux porteurs d'hermine, habiles escamoteurs de membres, braves savants à répétition ! Vous ne savez C[ue cela , et vous ne soufirez/pas de votre ignorance ! Et parce que vom n'avez jamais osé soulever le voile ^e la vierge décharnée qui s'appelle la Mort, vous pensez que des agitations ardentes ne le déchireront pas ! Mais vous oubliez donc que l'espèce humaine est curieuse, et que c'est grâce à sa curiosité que notre première mère connut le bonheur, et que nous le connaîtrons tous !
Pour ma part, les prêtres et les docteurs m'ont fait voir deux, choses de trop, le Saintr-Sacrement et le Cadavre. Et j'ai juré de pénétrer jusqu'au fond du sanctuaire et de disperser, parmi le peuple, les dernières reliques de la religion et de la science. Et je dirai au peuple : Vois ce que valent les autorités les plus renommées ; vois et foule aux {Heds I — C'est de tout temps qu'il faut chasser les marchands du temple.
YIII. Elles n'ont pas été perdues pour moi, les heures passées dans les amphithéâtres ; avec les morts, je songeais toujours à autre chose qu'aux exigences du prochain examen. J'observais le théâtre des dernières luttes que la vie et la mort se livrent sur notre organisation fra^e ; j'adnûrais les travaux de défense de l'une et les plans d'attaqifô de l'autre, lorsque toutes deux, pour remporter la victoire, déploient leurs efforts suprêmes. Et c'est en étudiant le
travail de composition et de décomposition d'un organe que je pénétrai les mystères de destruction et de renaissance d'une société.
Au milieu de notre corps , en effet , de même qu'au milieu des sociétés , les forces décomposantes creusent sans cesse un abîme que les forces recomposantes comblent sans cesse. — Etemel travail des DanaTdes ! telle est notre vie.
— Sur notre cadavre, au contraire, et sur les ruines des sociétés, les forces recomposantes élèvent sans cesse des germes que les forces décomposantes détruisent sans cesse.
— Eternel travail de Sisyphe 1 telle est notre mort. — Squelette et sperme ne paraissent rien que néant ; un épicier n'en donnerait pas la façon d'un blanchissage.
Tant que les forces composantes et les forces décomposantes s'équilibrent , nous restons sous la forme présente. Mais dès qu'elles cessent un seul instant de se balancer, nous nous transformons. Si ce sont les formes composantes qui l'emportent, nous venons au jour; si ce sont les forces décomposantes, nous rentrons sous terre. Dans les deux cas nous demeurons dans le monde. Car tout est dans tout ; rien ne se fait de rien ; le néant est un mot , et la Mort et la Vie, deux autres; il n'y a qu'une chose vraie, l'éternelle circulation de toutes choses par leurs actions et réactions réciproques. La Vie et la Mort commencent par les mêmes phénomènes.