VISION X
Hurrah!
Quand le calme fut rétabli, le chef des nations reprit :
« — Déployez vos étendards, Slaves vaillants I Jetez les fortes rênes sur le cou des chevaux agiles ; que Tacier de vos armes fasse pâlir le jour. Et remplissez, les airs de vos chants de victoire I —
(( Hurrah 1 Marchez en colonnes d'invasion, résiervani au a^lieu de vous un large espace pour le^familtes, pour les troupeaux et la musique guerrière.
» No^$ allons traverser Las contrées les plus heureijises de rheureuse Europe : l'AUemagiiife abondant^ en moissons, la France féconde en soldats : terres jadis fertiles e^ po^^tes, ^savants, en ai1«istes, en guerriers ^c^.cœur fort, terres aujourd'hui dégénérées parce qu'elles sont devenues la proie de l'exploitation ;
» Et que leurs mamelles ont été dévorées p^r le cancer de l'Usure !
r> Quand nous passerons, aussi nombreui^ que )es sables des mers , les peuples effrayés se demanderont d'où vient
ce nouveau déluge, et depuis quand le» glaces dû Pôle se fondent en armées.
» Les paysans àe ca^rout daos leurs cabanes enfunaées;. les, boargedis s'accroupiront deirriêre teucs comptoirs ; et nottS' trou^^opcms les nota tremblauts ddês tes fo- Irines de leurs palais;
» Les femmes se raillepont de pareil3 guerriers^ et livreront leurs charmes aux leuaes Cosaques.
<% Moi y. je pousserai mon cbeval dans les flots qui baignent le pmd des colonnes d'Hercule. £t les hommeo jetteront des fleurs sous les sabots de mon ohe^.
» — Dépîoyez vos étendards, Slaves vaillants! Jetez les fortes rênes sur le cou des chevaux agiles ; que Vacier de vos armes fesse pâlîr le jour. Et remplissez les airs de vos chants de victoire ! —
)) HuRRAH ! Oie» : un homme fort nous est né sur tes bords de la verte Baltique ; nos destinées soiat entre ses mains, et quiconque lui résistera sera passé par l'épée !
« Ainsi , suivant le cours des fleuves ou traversant les plaines au moyen de la vapeur, que vous apprendrez à gouverner, aoi^s arriverons sous Paris.
» Et voici : Je laisserai cette grande ville debout encore pewlant quarante jours et quarante nuits , afin que vous puissiez voir combien sont vains ses hauts remparts^ qombien ses splendeurs sont iniques ;
j) Et que vous ne bâtissiez point de remparts autour de vos villes nouvelles, et que vous ne vous décimiez plus les uns les autres par l'Injustice.
» Mais, quand le Soleil aura parcouru quarante fois son cycle étincelant , Paris sera rasé de terre , et sur ses décombres, je ferai brûler du sel, du goudron et des acides subtils ;
» Et de ses monuments superbes aucun ne sera conservé!
» Au milieu de ces ruines je laisserai, pour les garder, cet édifice bas, humide et sombre, que les civilisés appellent la Morgue, et dans lequel ils exposent les mattieureux trop pauvres pour avoir une sépulture , trop abandonnés pour supporter le poids de la vie ;
» Et j*y ferai allumer une lampe tl'huile.
» J'établirai, dans cette Morgue, un homme vêtu de noir qui entretiendra la lueur de là lampe pâle et qui, toutes les heures, criera :
» Ainsi passent les nations superbes gangrenées par rinjustice I
» Et je défendrai qu'on coupe Therbe qui croîtra dans les alentours de ce lieu maudit ; je défendrai que les pasteurs y conduisent leurs troupeaux, car toute bète qui broutera cette herbe sera frappée de mort.
» La sombre Belladone, la Jusquiane noire, FHellébore empoisonné et la Ciguë vireuse enfonceront leurs racines dans le sol désolé ;
» Les Oiseaux aveugles , fils de la Nuit, y passeront en pressant leur vol, en redoublant leurs ululations sinistres;
» Le Lézard qui aime les lieux habités ne se réchauffera point sur ces pierres expiatoires.
» La Vipère à tête plate sera le seul hôte de ce désert ;
» Le Gui parasite, le Lierre envahisseur, le Houx plein de dards et le triste Cyprès en interdiront Tabord.
» Ils s'élèveront par dessus les murailles , les couronnant d'une verdure de deuil.
» Et quand un siècle sera écoulé, ces murs s'écrouleront, et on ne les relèvera plus.
» Ainsi que cela esl écrit. Afin que la Semé passe libre au milieu des campagnes, et qu'au loin se puissent entendre et le cri matinal du coq et les aboiements des chiens de ferme î
y> Et voici : les hommes ouUiercmt Paris comme ils ou- Mi^it tout ce qui t(^nbe, et ils viendrcmt &à foule habitar la nouvelle capitale ;
1» Et cette Capitale attirera les r^ards du Sddl par son étendue, le bruit de ses travaux et le déploiement merveiUeux de ses richesses I
» Car, de même qu'il feut un cœur tout nouveau à Phomme qui revoit le jour, de même il faut une métropole neuve au milieu des peuples régénérés..,.
» — Déployez vos étendards, Slaves vaillants î Jetez les fortes rênes sur le cou des chevaux agiles; que Tacier de vos armes fasse pâlir le joipr. l^i remplissez 1^ airs de vos chants de victoire I —^
i&iON XL
Fin de» demlera des Bourgeois et du dernier des Bonaparte*
« Hierro ! despierta te ! »
(Ferlrèveille-toi!)
El RovAircERO.
11 continue, le Fléau des nations :
« Si les. Civilisés veulent tenter un combat suprême :
» Alors que les hommeç se saisissent corps à corps ! Que
les cottrûers ga^op&nt s'eûfonceot dans le sangju^u'au poitrail ! Qu'on s'^^ntre à la lanoe, ansabpe^ à Tépée^ à l'oD^ el à la dent! Que les balles trouent des nuages épais de poudre I
yt Et que le Canem' accomplisse sa <Fed(»iiai)le(làchtt, enlevant les. rangs eonemis eomme lie ¥ent,'de6 vegueBde sable au désert !
D Que oiirasBes, oasques^ épées^ affîHs Tolent en ëiilats ! Que 'le sol soitjonohéd'imtraiiles, de ctiànds «t de^nenb* bres palpitants, comme les promenades^B(M)t jco^diées de feaillas pendant les^gelées blanches?
» Que la Guerre, la Guerre voraceiseocme snr IfHnniani té ses torches ardentes, et qu41 soH fait comme la Néœs^ site le veut!
» Et«i Pa^is s- efforce de soutenir un siège :
» Alors qu'on laisse "ses bourgeois se manger le foie
comme des chacals aflFamés et se confesser leurs crimes les
uns aux autres î
» Et que leur Empereur Bonaparte soit enseveli de la
SÉPULTURE d'un ANE ', QU'iL SOFT TRAÎNÉ ET JETÉ HORS DES PORTES DE LA VILLE I »
« Car il est écrit dai)s le Livre : Quiconque a tué par Vépée périra par Vèpée.
» — D^^loyez'vas étendards, Slaves .vaillanlsJ ^tezies fortes rênes sur les cous des obevaux agiles; que l'acier de vos armes fasse pâlir le jour. Et remplissez les airs de vos chants de victoire ! —
» HURRASl »
VÏSION XII.
« Commipe Vaube âti jour se répand sth'les tûdnfc^ft^s, éinsr'sé i^àtt^i^^n peuple grand «IftfMSMti traquel il n^ '^ a point eu et il n'y en aura point de«eml^Iablc dans tous les temps. »
JbEL hi^phèit.
— Ainfei parla lé théî "deis "natibùs. . . . ^
Puis, cette tniiltitude se mit en mouvement avec un bruit pareil à celui de la houle dans le lit.des mers. Il se passa huit jours et iuit nuits avant que le dernier soldat eût quitté la dernière place.
Il ne resta plus là que les vieillards effrayés du silence qui succéda à ces apprêts gigantesques.
Alors, le plus ancien d'entre les anciens découvrit sa tête blanche , éleva vers le ciel ses mains osseuses et dit ainsi :
« Le vent emporte la graine aux rivag€i&lonunësoà'elle germe dâns'l^ lM)nne terre; ]|i«is>il «bâtiebMSiie la paille aux rigiÉeurs ddâ Mmas. .
» L'air du soir recueille le paipftnn des âenrs; ihats il laisse les calices se dessécher sur leurs tiges et tomber sous les pleurs de la rosée ;
» Les fruits dorés sont récoltés, et les raisins foulés sur le pressoir. Mais les grappes nues et les écorces vides sont passées au feu des sarments ;
» On conduit aux abattoirs les chevaux hors de service ; ' on livre au chiffonnier les dépouilles du chien maigre ; et
quand la terre les réclame, on lui confie les restes des vieillards.
» Nous sommes les tiges flétries, les grappes dépouillées et les écorces vides. Nous n'avons plus que quelques jours à passer ici-bas, et nous ne verrons pas les cités de la Terre-Promise.
» Nous sommes vieux comme les peuples que nos fils vont conquérir ; conmie' eux nous allons payer tribut à la Nature, toujours jeune.
» A quoi nous serviraient les grands temples, les rues larges et les maisons élevées? A quoi nous serviraient les métaux, les pierres, l'eau, le sol et le feu?
» Nous ne pouvons plus remplir les vastes dômes de nos voix mourantes. Et nos bras sont trop débiles pour dompter les coursiers et les atteler aux chars de bataille. Nous n'avons plus de force pour tailler la pierre, endiguer les fleuves, forger le fer et diriger jg soc de la charrue.
» Nous sommes à la merci de l'incendie, de l'ouragan et des inondations, et si nous voulions fuir la foudre, nos pauvres jambes nous manqueraient.
» Qu'ils reviennent donc les guerriers sortis de nos reins, afin que nous puissions chanter leur gloire en exhalant notre dernier soupir I
» Et si nous ne devons pas les revoir^ que la neige nous enveloppe dans son blanc linceul. Car }p neige est froide : c'est la fiancée du vieillard ! x>
VISION xin.
Désespotr !
« Hélas! quelle journée !»
Et moi, je suivais Tarmée d'invasion qui se déployait sur FEiffope au son d^ tambours. J 'adonis la sinistre clarté de Tunirers brûlant, las d4és et les villages s'écroulant au milieu des plaines ; les palais^ les lambris dorés, les meubles précieux elles joyâyux rares, dévorés par les flammés.
J'écoutais sans peur les mugissemetirtis des taureau:i, les. voix plaintives des chèvres et des génisses, les cris de détresse des oiseaui^ éperdus, et les blasphèmes des hommes !
Mes regards supportaient, sans faiblir, la vae des éclairs et des nuages de séng e( de poudre dont Tair était obscurci.
Je prenais plaisir à entondreFâiU loin les volées des cloches sonnant le dernier tocsin , et la voix des gardes qui appelai^i^ k» hommes à apaiser le feu du ciel ;
Et les clochettes des troupeaux carillonnant dans les forêts vertes.
Mon cœur se remplissait d'aliégresise en voyant les timides agneaux courir péle-mèle avec les loups dévorants, les gazelles rapideô avec les lions du désert, et les bandes de chevaux sauvages bandir parmi les hautes herbes incendiées; "
Et les hommes, que la peur rend féroces, plongeant leurs mains sanglantes dans les entrailles les uns des auti^es;
£t ceux que la Rage exaq>ère , maoaçant le ciel et se précipitant dans les flammes pour mourir plus vite ;
Et ceux que la Luxure embrase, violant des fenmies qui se tordent dans le feu ;
Et ceux qui veulent fuir la terre brûlante, et qui la re> trouvent partout ;
Et ceux qui enfoncent leurs ongles dans le sable pour y découvrir un goutte d'eau, un brin d'herbe, un peu de fraîcheur ;
Et ceux qui lèchent les rochers de leurs langues arides, ceux qui grattent les vieux murs et le fer rouillé pour recueillir des sels désaltérants ;
Et ceux qui se brûlent la peau avec des caustiques, et qui la déchirent avec leurs dents pour faire disparaître les traces de leurs forfaits.