Le problème de la race dans VEurope contemporaine
Parmi les diverses ramifications du mysticisme rousseauiste qui est la reUgion de notre âge, Schopenhauer a surtout développé le mysticisme esthétique qui lui promettait l'alUance surhumaine à titre de producteur par le cerveau, d'artisan du Vrai et du Beau. Nous avons vu qu'à titre d'Aryen, il s'oppose et se préfère aux Sémites juifs, de néfaste influence philosophique et religieuse. A-t-il été cependant plus loin sur la voie du mysticisme de race qui parle à peu près en ces termes à la volonté de puissance essentielle de l'être : « L'homme de ta race, de ta nation, de ta parenté est, par privilège.
l'allié de Dieu et en conséquence, il est prédestiné à exercer Tempire sur ceux qui se prétendent indûment ses semblables ! » Le penseur de Francfort a fait un raisonnement analogue en faveur des hommes de génie, ses pareils, mais il ne semblait guère prédestiné à fournir en outre des armes aux modernes fanatiques de la race. Son père, cosmopolite de tempérament et de conviction comme un Kant ou comme un Schiller, aurait désiré le faire naître sur le sol de la libre Angleterre, et, seule, la santé de sa mère empêcha la réaUsation de ce projet original. Il fut nommé Arthur au baptême par la raison que ce prénom s'orthographie de même en toutes lajigues et son éducation tendit à faire de lui un citoyen du monde.
Plu$ tard, conseillé par ses rancunes de génie méconnu, il a témoigné non seulement de l'indifférence, mais parfois une véritable aversion pour son pays d'origine. Donnonsen un exemple au hasard : « Maintenant, après vingt et un ans écoulés, écrit-il en 1835 (i), je comprends mieux ce que Gœthe me répondit en 1814 à Berka,où je le trouvai lisant le livre de M"^® de Staël sur V Allemagne. Je lui avais exprimé cette opinion que l'auteur faisait une description outrée de l'honnêteté allemande (allusion sans jdoute à l'anecdote fameuse de l'arbre de Leipzig) et que les étrangers pourraient être désabusés par l'expérience. Il se mit à rire et me répondit : Oui, certes, ils n'attacheront pas solidement leur bagage (derrière leur chaise de poste) et on leur coupera la corde en route ! Après quoi, il ajouta d'un ton plus sérieux : Mais si l'on veut connaître dans toute sa beauté la malhonnêteté allemande, c'est avec la littérature allemande qu'il faut lier connaissance ! » Schopenhauer applaudit des deux mains à cette dernière appréciation car il se croit odieusement pillé par ses concitoyens hommes de plume. Il refuse nettement aux Allemands cette facile sensibilité {Gemueth) que l'Europe romantique se montrait en ce temps disposée à leur concéder et ne leur concède guère
(i)Edit. Reclâm. III, 217.
44 lb; pangermanisme mystique :
qu'une supériorité unique, celle du sens métaphj^ique dont ils .sont d'ailleurs redevables pour la plus grande part aux récentes leçons de l'admirable Kant.
Rien ne choque plus directement ses préférences toutes méditerranéennes en matière de philologie que l'effort de ses concitoyens pour bannir les mots étrangers de leur langue. Si en effet les autres peuples de l'Europe imitaient ce fâcheux exemple, les savants devraient, dit-il, apprendre les termes techniques dans quatre idiomed au lieu d'un. Pour sa part, il emploie avec obstination les mots francolatins d'Egoismus, ou de morali^ch parce qu'il ne veut consentir aucune concession pusillanime au teutonisme ridicule, à la Deidschthuenielei ! Il affiche hautement la haine du moyen âge germanique qui fut si cher à la branche réactionnaire du mysticisme romantique en Allemagne ; période d'odieuses boucheries quotidiennes sur les champs de bataille et de crimes judiciaires sur les bûchers dressés pour les hérétiques ; période de « simiesque » vénération à l'égard de la femme que notre philosophe méprise si parfaitement poiu: sa part et que les Anciens de toutes races ainsi que les présents Asiatiques ont BU confiner si énergiquement dans les occupations qui lui conviennent.
Certain jour, il a traduit ces sentiments de façon plus brutale encore et a proclamé à la face du monde son dépit d'être né parmi les Allemands, ces esprits bornés qu'il faut renvoyer à de lourds charlatans tels que leur Hegel et il â clos sa diatribe en ces termes : « Voilà le salut que je veux leur adresser en prenant congé d*eux avec empressement 1 Wieland a dit que c'était un malheur que d'avoir vu le jour en Allemagne : Buerger, Mozart, Beethoven auraient fait volontiers chorus ! Il n'y a que Tesprit qui comprenne l'esprit I »
La France est jugée par lui de façon assez variable, selon la disposition de son humeur^ Longtemps, il garda quelque complaisance à cô pays qui fut hospitaUer aux années de son enfance. Il en aima toujours la vision lucide et mesurée des choses, quaUté d'esprit qu'il goûtait chez
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nos savants philosophes delà fin du xviiie siècle, Helvétîus, Cabanis, tlourens, Lamarck. Lorsque sur ses derniers jours, il se prit d'enthousiasme pour les expériences d'hypnose présentées au public de Francfort par un certain Regazzoni de Bergame, il écrivit à l'un de ses disciples : « Je suis fier d'avoir donné mon assentiment à Regazzonî dans son album d'autographes, clairement, en français ! » Il déplore néanmoins notre inintelligence des spéculations métaphysiques, défaut qui n'est au surplus que la rançon de nos trop scrupuleuses exigences logiques. L'interprétation empirique de la nature serait devenue chez nous une « idée fixe » et cet héritage de Locke ainsi que de Condillac aurait fermé nos oreilles aux immortelles leçons du grand Kant ! Enfin, il a osé dans ses notes intimes (i) cette facile et brutale boutade : « Les autres parties du monde ont des singes; mais l'Europe a les Français, cela fait compensation ! d
Des Anglais, il juge à peu près comme Stendhal, son frère en rousseauisme latent. Il admire leur sang-froid imperturbable, leur sentiment de la justice civique qu'il oppose à la molle résignation de l'Allemand devant l'arbitraire. Il estime leur attitude libérale dans la question de l'esclavage et plus encore leur souci de protéger nos frères animaux contre toute brutalité superflue. C'est ainsi qu'il applaudira le Times (sa lecture quotidienne) pour avoir proposé très sérieusement de faire donner le fouet à une fille de baronnet coupable dé maltraiter ses chevaux. L'Angleterre est à ses yeux la nation la plus sensée et, à bien des points de vue, la première nation de l'Europe, mais les supériorités qu'il lui reconnaît sont pourtant déflorées par quelques défauts particulièrement déplaisants au tempérament de notre penseur : la tristesse d'abord, ce penchant qu'Henri Beyle détestait aussi chez les fils d'Albion qu'il jugeait toujours hantés par des projets de suicide : mais surtout rh5^ocrisie dévote dont le noble Byron fut une illustre victime. Avec ce réfractaire
(i) ^âue Paràtipcmenat i'f2.
démarque et rinfirmeLéopardi, Schopenhauer a, en^effet, la prétention de compléter un trio dont se souviendra l'avenir, celui des grands pessimistes de notre âge, et cette parenté intime de leurs génies le rend pitoyable à la proscription du puissant poète de Lara.
Il pense peu de bien du caractère italien et seule en Europe, l'Espagne a son admiration à peu près sans réserves. Cette nation possède non seulement le sangfroid persévérant de l'Angleterre, mais encore cette farouche ténacité dans la vengeance que Stendhal admirait si fort en Calabre pour sa part sous le nom très discutable d' « énergie ».
Au total, comme il est arrivé à nombre de rousseauistes des pays du Nord, révoltés contre la discipline sociale stricte que leur imposait leur pays d'origine, à Gœthe et à Byron en particulier, les sympathies instinctives de Schopenhauer s'en vont vers les pays du soleil. Acceptant de l'anthropologie de son temps, la notion de trois grandes races humaines initiales, la caucasique, la mongolique et l'éthiopique, il affirme que toutes trois furent originairement noires ; et de là le titre du présent paragraphe de notre étude. Toutes trois, en effet, ont dû se développer pareillement dans les régions tropicales du globe, seules propices, en raison de leur climat généreux, aux difficiles débuts de l'espèce humaine. Plus tard, les Caucasiques noirs étant remontés vers le Nord se virent peu à peu décolorés, jusqu'au blanc clair, par l'influence des intempéries. Chose cjirieuse, à démontrer de la sorte que ses ancêtres lointains furent des nègres, l'aryaniste Schopenhauer apporte une aussi naïve complaisance que notre compatriote l'aryaniste Gobineau (dont il put lire V Inégalité, des races et goûta le pessimisme mystique) met de passion à écarter de l'épiderme de ses pères toute nuance capable d'en ternir la parfaite blancheur. L'homme blanc n'est pour le philosophe de Francfort qu'un visage pâli, comme le disent si justement à son gré les Peaux- Rouges, moins éloignés que nous de l'originelle beauté. Adam était certainement de peau noire et, puisque l'Écri-
ture afiirme que le Dieu des Juifs créa Thomme à son image, le Créateur devrait donc être présenté avec un visage noir aux adorations du peuple chrétien. L'Europe ne vénère-t-elle pas çà et là des Vierges noires, apportées le plus souvent d'Orient,. où Bouddha et même Confucius sont fréquemment représentés comme des nègres.
Que la couleur blanche de notre peau soit d'ailleurs une dégénérescence, un semi-albinisme maladif, Schopenhauer le prouve assez singulièrement par l'antipathie et le dégoût que cette couleur provoque chez quelques peuplades de V Afrique centrale \ (i) Voilà qui est décisif en vérité ! Aussi notre homme aime-t-il à penser, pour se réconforter que la Nature tend à rendre aux générations futures les cheveux noirs et les yeux bruns que trop d'Européens ont eu le malheur de perdre au cours des siècles. Elle utilise à cet effet, selon lui, l'impulsion amoureuse métaphysique qui est un des dogmes les plus retentissants de la philosophie schopenhauerienne : elle conduit les blonds et les blondes à choisir leurs conjoints sous les épidermes dorés du midi ! Tout cet aryanisme est étrangement contraire aux prédilections de l'actuelle anthropologie germaniste pour les yeux bleus et les cheveux blonds, qui seraient le privilège des dominateurs et civilisateurs du globe !
Schopenhauer n'ignore pourtant pas que, chez nombre de peuples barbares Hindous, Incas, Maoris, les voyageurs ont trouvé la caste dominante de couleur plus claire que le commun du peuple. Il accepte même l'explication souvent proposée pour cette particularité ethnique : l'aristocratie descendrait seule des conquérants les plus récents de la région dont la population antérieure a subsisté dans un demi-servage sous l'égide et sous le joug de ces conquérants. Or, l'aptitude aux armes se développe de préférence sous les climats i*udes en même temps que la couleur plus claire du teint, parce que la lutte vitale y est plus âpre contre les éléments ennemis et que nécessité est mère de vertu. Mais cette remarque ne diminue
(i) Neue Paralipomena, 363.
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pas les sympathies noires de raryapisme tel que le conçoit Scbopeiûiauer, car cet Allemand, non prussifié, considère la valeur guerrière comme une qualité secondaire dans rindiyidu ou dans la race, comme une vertu de sous-officier I
Dans toutes ces déductions dont le point de départ est fort arbitraire, mais les conclusions fort précises en revanche, il semble au premier abord qu'il n'y ait nul encouragement pour le pangermanisme théorique, bien au contraire. Schopenhauer est pourtant devenu, par son antisémitisme philosophique, l'inspirateur et le prophète de certains mystiques de la race qui se sont groupés autour de Richard Wagner et dont M. Houston Stewart Chamberlain fut le plus brillant après Nietzsche. Wagner luimême a marqué les premiers pas sur la voie qui conduit de Taryanisme noir de Schopenhauer aux actuelles doctrines du pangermanisme philosophique. Il restait en effet quelque peu teinté d'Hegelianisme par sa famiUarité avec Louis Feuerbaçh, le premier de ses inspirateurs philosophiques. Il avait vu 1866 et 1870. Enfin, c'est lui qui, dans sa vieillesse, a greffé de sa main le gobinisme sur le schopenhauerisme qui avait séduit son âge mûr.
Les théoriciens qui procèdent du vagnérisme ont imaginé de présenter la vision mystique du monde en général et le mysticisme rousseauiste en particulier, comme le privilège et en quelque sorte le signe de raiUiement de l'âme aryenne ou germaine. C'est à la plus poussée, à la plus retentissante de ces tentatives que nous donnerons notre attention tout à l'heure en étudiant la pensée philosophique de M. Chamberlain,
IL — L'aryanismîî blanc,
A l'heure même où parvenait à la notoriété européenne le bizarre mysticisme pseudo-aryen qu'Arthur Schopenhauer avait greffé quarante ans plus tôt sur la pensée védique, un Français de Gascogne que les hasards de la
vie avaient fait élève d'un hégélien de 1820, Arthur de Gobineau, prenait la plume pour jeter les bases d'un aryanisme de toute autre tendance. Comme nous l'avons dit, ces deux pensées se rencontrèrent même de façon fugitive lorsque le vieillard de Francfort lut V Essai sut l'inégalité des races et qu'il en nota brièvement, mais avec satisfaction dans ses Paretgd le sombre pessimisme d'avenir. Maïs çlles ne se reconnurent pas alors comme parentes par un trait de leur caractère plus essentiel que le pessimisme, par l'ej^clusivisme aryen qui les destinait à se fondre tant bien que mal l'une dans l'autre un quart de siècle plus tard sous l'impulsion de Richard Wagner à la veille de sa fin; puis de Frédéric Nietzsche, l'oreille toujours tendue vers les échos de Bayreuth, même après la défection qui l'avait écarté de la secte wagnérienne orthodoxe ; enfin de Houston-Stewart Chamberlain, le philosophe dont nous examinons présentement les idées. Gobineau doit être étudié très prochainement dans la collection dont fait partie le présent volume par un critique de haute compétence et de ferme coup d'œil qui saura mettre en plein relief sçs caractéristiques littéraires et son inspiration philosophique d'ensemble. Nous nous restreindrons ici ^ un simple aperçu de son m5^ticisme de race, indication prfliminaire qui est indispensable à TinteUigence de notre exposé.