‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 11 sur 36 · I. — l,* identification de l'Aryen avec le Germain · texte numérisé non relu

I. — l,* identification de l'Aryen avec le Germain

On n'ignore guère aujourd'hui parmi nous (i) le rôle important que notre compa^triote Arthur de Gobineau a

(i) L,e pénétrant et brillant critique qu*est M. A. Hallays a le premier signalé dans un feuilleton du Journal des Débats ei\ 1899, l'importance que commençait à prendre au delà du Rhin la personnalité de Gobineau. Nos études aUeman4eç ayant appelé vers la même époque notre attention I sur ce personnage ç^iginal, nous lui avons consacré un, important travail qui parut en 1903, formant le pr«niier volume de notre Philosophie de V impérialisme) nous renvoyons nos lecteurs à ce volume pour plus ample explication sur les diâérents problèmes que nous ne pouvons qu'd^9ureric|.

joué, sans son aveu d'ailleurs, dans l'élaboration de ce mysticisme germaniste exaspéré dont la guerre actuelle procède assurément pour une part. On sait que ce mysticisme, ancien déjà dans la pensée allemande, s'est adapté tant bien que mal après 1870 aux récentes conclusions des sciences historiques ou biologiques et a largement agrandi le cercle de ses adeptes. Gobineau a été fort exploité au delà du Rhin dans ce sens, c'est pourquoi depuis le début de la présente crise, son nom vient presque nécessairement sous la plume des publicistes qui s'efforcent à scruter les origines de ce cataclysme universel. Hier encore, le professeur Millioud de Lausanne écrivait dans sa belle étude sur La Caste dominante allemande que les pangermanistes firent de Nietzsche vers 1890, quelque chose comme le messie du Struggle for Life, mais s'aperçurent bientôt que ce penseur, longtemps méconnu de ses compatriotes, s'était montré violemment hostile à leur culture en revanche. Ils se tournèrent alors d'instinct vers l'une de ses sources, ajoute M. Millioud. <c On se passa bientôt de lui : on avait exhumé Gobineau dont la doctrine devint le noyau de tout un ensemble de dogmes destinés à justifier en théorie l'impérialisme économique et militaire.» Pourtant Gobineau, nous l'avons indiqué naguère, ne peut passer pour un pangermaniste dans l'acceptation que les événements ont donné à ce mot depuis un siècle. Sans doute, avec tous les romantiques français de 1830 qui furent ses premiers modèles, il aima l'Allemagne d'avant 1848, celle de Nodier, Nerval, Hugo, Quinet, Michelet. En revanche, s'il honora, s'il adora presque le Germain dans le passé, il lui refusa obstinément toute possibilité de jouer un rôle dans V avenir : c'est même là l'essence de sa doctrine. Et si, d'autre part, après sa trente-cinquième année, il a -souvent dénigré la France moderne, c'a été du moins en compagnie du monde moderne à peu près tout entier. Les morceaux inédits qui nous ont été récemment donnés de lui (i) n'ont fait que

(i) Nous utiliserons largement pour cette esquisse les deux importants volumes biographiques publiés, en 1913 par le D' L. Schemann,

nous confirmer dans cette appréciation que nous avons énoncée de longue date. Déjà son livre capital, l'Essai sur l'inégalité des races humaines plaçait les Allemands contemporains au-dessous des Français pour leur valeur de race, parlait d'eux comme d'un peuple tant de fois métis, — ce qui est à ses yeux le plus irrémédiable des vices, — enfin formulait cette sentence d'une concision significative : « Les Allemands ne sont pas d'essence germanique ! »

Nous savons maintenant que son poème inédit de Manfredine, qui doit être à peu près contemporain de son Essai sur les races accable les «Allemands» en même temps que les modernes descendants des Latins ou des Gaulois sous ce vers écrasant :

Ce qui n'est pas germain est créé four servir!

Vers le terme de sa vie, en 1878, dans un essai inédit sur V Ethnographie de la France, il déclarait n'avoir rencontré le tj^e germanique que sur le sol anglais, dans la région Scandinave, sur les côtes de la Baltique, dans quelques cantons de l'Allemagne, en France, en Italie, en Sicile et dans le nord de l'Espagne jadis colonisée par les Wisigoths. Enfin, dans le dernier morceau de prose qui soit sorti de sa plume peu de mois avant sa mort — un article de revue sur Ce qui se fait en Asie — on peut lire ces lignes décisives : « En France, le génie germanique a été étouffé sous le nombre. L'Allemagne n'a pas été plus favorisée. Elle était ou semblait être une terre essentiellement acquise à la race régulatrice, mais ce ne fut, par la conséquence même des extensions de cette race, qu'une apparence ! Le sang vanté par Tacite n'est, en Allemagne, ni aussi abondant, ni aussi répandu qu'on a voulu le croire. Ce qui est certain, c'est que, slave ou latine, aucune des agglomérations européennes d'aujourd'hui n'appartient

président de l'Association Gobineau au delà du Rhin et héritier littéraire actuel de l'auteur de Y Essai sur VinégaîiU des races. Ces publica tions biographiques qui, jusqu'à présent, s'arrêtent à l'année 1867, sont fondées sur deux mille lettres ou manuscrits inédits de Gobineau qui ont été réunis par M. Schemann dans les locaux de l'Université de Strasbourg.

sa te PANÇiRMANïSME MYSTIQUE :

plus aux peuples du jb^«^ qui ont fûu4é la société dont on retient euçore quelques noms, maisi dont du iQ^illeur cœur du monde, on repousse les principes et dément les instincts I »

En résumé, pour Gobineau, l'Aryen en Europe, c'est le Germain, et dè^ qu'il atteint le début de l'ère chrétienne, il emploie indifféremment ces deuîc mots l'un pour l'autre dans sa très; systématique pbiloçophie de Thistoire, Mais en revanche, le Germain n'est pas du tout pour lui l' AUe- •mand, comme nous venons de le voir. Si une nation du temps présente conservait, à ses yeux, quelques vestiges de Tancienne énergie aryanp-germanique, c'était assurément l'Angleterre, unique nation de sang aryen qui vive encore de nos jours, disent expressément son Essai sur les races et son poème de Manfredine qui sont à peu près de la même date. Encore ses écrits de jeunesse peignent-ils de traits assez noirs V avenir de nos alliés britanniques : mais c'est à leur glorification sans y éserve que sont consacrées quelques-unes des oeuvres d'imagination dont nous a dotés sa vieillesse : par exemple, la jolie nouvelle des Souvenirs 4e voyage qui s'intitule Akkrivie Phrangopoulo et surtout le curieux roman de$ Pléiç^es. Dans ce dernier récit, les véritables héros, Wilfrid î^ore et Harriet Coxe sont des Anglo-Saxons, "tandis que TAlle^ mand Conrad Lanze est dessiné sous les traita surannés, apprécié avec la sympathie légèrement ironique, qui avaient cours parmi nous entre 1820 et 1840, On pourrait dire que Gobineau s'est servi de l'érudition allemande, orientée dans le sens germaniste par les Herder, les Sçhlegel et les Hegel pour exalter dans le passé les Germains de Tacite et dans le présent les Anglais de Kipling.

Mais certains de ses lecteurs n'ont accepté qu'une partie de ses enseignements, Son livre pur les races fut traduit peu après sa publication, avec de larges coupures, par des Américains esclavagistes dont il flattait les passions et servait les intérêts en dénigrant la race noire ; et l'auteur écrivait alors à un ami : « N'admirez- vous pas les Américains qui croient que je les encourage à assom-

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mer leurs nègres, qui me portent aux uue$ pour cela, mais qui ne vetdent pas traduire la partie du livrp quiles concernel Ce qui me porte à faire d^s réserves sur mon succès dan^ ce pays-là I » Il aurait donc probablement fait bien d'autres réserves encore s'il avait asses; vécu pour se voir utilisé conune il le fut après sa mort en pays allemand : destin que lui prédisait d'ailleurs, avec une rare perspicacité, sur la fin de sa vie, la princesse de Wittgenstein, l'amie bien connue de Franz Liszt. Elle lui reprochait d'avoir terminé son Essai sur les races par une véritable « Kalpa » bouddhique — ' la Kalpa étant une sorte de crépuscule des homn^es et des dieux, — et elle ajoutait : « Or le bouddhisme est la religion des Jaunes, tout ce qu'il y a de plus jaunes. Et vous, un Arya par excellence, vous ^llez déboucher dans un Nirvana humanitaire? Ah ! cher fils des dieux, d^ héros, d'une vaillante noblesse, il faut se relever de cette contradiction^là. Il vous serait si facile de l'éviter vpu^-même, comme un jour on y échappera après vous, en voua emptnntant beaucoup de choses et en concluant autrement I » Ces paroles étaient étrangement prophétiques. Ouï, certes, les disciples allemands de Gobineau ont conclu tout autrement que leur maître. Nous rappellerons ici en quelques lignes comment il a prêté, saps l'avoir voulu, des armes à nos présents ennemis

a. — Les leçons de PouhinviUiers.

Nous avoQs naguère avancé que Gobineau, -^ conseillé par le passé royaliste des siens, par son goût d'adolescence pour les ropiausi de chevalerie, enfin par des» prétentions nobiliaires auxquelles il s'attacha de bonne heure, pour les accroître jusqu'à l'absurde avec les années, -^ était tout simplement revenu pour la remanier à sa mesure, vers l'idée maîtresse du comte de Boulainvilliers, ce singulier personnage dont le portrait figure dans les Mémoires du duc de Saint-Simon et qui formula ses vue§ d'ensemble sur Uç philosophie de notre histoire nationale dans les

premières années du xviii® siècle. Augustin Thierry nous a rappelé, au cours des précieuses Considérations qui ouvrent ses Récits des temps Mérovingiens, que Boulainyilliers, issu d'une famille de fort ancienne noblesse, s'était appliqué tout d'abord à l'étude du passé uniquement pour y rechercher les titres, les alliances, les illustrations de ses propres ancêtres. Il lut donc beaucoup de documents historiques à cet effet : mais, tout en éclaircissant de son mieux ses antiquités domestiques, il vit s'ouvrir devant lui des perspectives imprévues sur l'ensemble de nos antiquités nationales. Il constata, écrit Thierry, la liberté des mœurs germaniques primitives et se passionna pour elle : il se prit à regarder une telle liberté (vis-à-vis de trône) comme le plus ancien droit de la noblesse française, héritière à ses yeux des Francs de la conquête. Tout ce que les nobles des siècles précédents avaient successivement abandonné en fait d'indépendance personnelle, à savoir le droit de se faire justice par soi-même, la guerre privée, le droit de guerre contre le roi, tout cela plaisait à son imagination aventureuse et il prétendait, sinon faire revivre des réaUtés devenues presque incompréhensibles à des âges moins vigoureux, du moins leur assurer une place plus éminente dans l'explication de nos origines ! Or, telle sera précisément la double préoccupation de Gobineau au cours de sa vie de publiciste. D'une part, magnifier autant que possible ses propres ancêtres (seulement, tandis que ceux de Boulainvilliers étaient des ancêtres en chair et en os, les siens ne seront que les fantômes qui peuplent son rêve de surhumaine alliance), d'autre part, étendre à un plus vaste domaine historique les conclusions tirées par lui, à son profit, ses annales domestiques : seulement, tandis que BoulainviUiers n'avait guère regardé au delà de nos frontières, Gobineau trouva dans les matériaux accumulés par l'érudition de son temps la tentation et la facilité d'étendre à l'histoire universelle les conclusions proposées par son précurseur pour la seule histoire de la France. Du « féodalisme » ou germanisme restreint du premier, nous verrons le

second'^faire un « aryanisme » ou plutôt un « germanisme » à peu près mondial.

Et tout d'abord, on ne saurait mettre en doute que le point de départ de Gobineau n'ait été, comme il arrive à tous les mystiques, dans une préoccupation personnelle. Nous l'avons amplement établi naguère (i). Disons ici seulement que cette préoccupation le conduisit à se conférer de ses propres mains et à tenter de se faire reconnaître par autrui l'extraction noble la plus flatteuse de toutes, celle qui ne procède pas du bon plaisir des rois, mais dont la source se perd dans l'obscurité des origines nationales. La très fantaisiste chronique de sa propre famille qu'il a publiée dans sa vieillesse sous ce titre significatif : Histoire d^Ottar Jarl, Pirate Norvégien, conquérant du pays de Bray, et de sa descendance, à été conçue et plus d'une fois présentée par lui comme l'œuvre essentielle de sa, vie toute entière, comme l'aboutissement logique et volontaire de ses nombreux écrits antérieurs ; et, s'il y a peutêtre quelque exagération dans ce dire, il y a bien de la vérité aussi. Certes, c'est à la longue seulement que se cristallisa dans son esprit sous une forme arrêtée, sa prétention féodale ; mais il s'est cherché de bonne heure des. ancêtres vraiment nobles, et par conséquent y selon la thèse de Boulainvilliers, Franks, Normands, ou tout au moins Wisigoths, parce que cette dernière tribu des Germains a surtout colonisé l'Aquitaine, sa province natale. C'est donc avec une parfaite clairvoyance que la princesse de Wittgenstein lui écrira en 1882, dans une lettre dont nous avons cité plus haut un autre passage non moins caractéristique : a Vous avez démesurément reculé et élargi la question de caste pour en faire une question de race ». C'est exactement cela : Boulainvilliers

(i) Au point d'en convaincre l'Allemagne qui avait d'abord accepté sans critique toutes les assertions de l'auteur d'Ottar Jarl sur son arbre généalogique. L'ouvrage important du D' Fritz Friedrich, publié quelques années après le nôtre, dont il s'est largement inspiré a donné le signal de la retraite aux partisans allemands de l'origine germanique de Gobineau.

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prétendait faire germanique et, par là, dominatrice de droit divin dans son pays, la caste à laquelle il appartenait par sa naissance. Gobineau a émis la même prétention pour la race dont il se disait issu et dont il a étendu au monde entier les prétentions de prépondérance.

Il est vrai qu'en 1849, dans la Revueprovinciale dont il fut le principal rédacteur, il se défendait encore contre cette obsession qui allait bientôt l'envahir et s'emparer de lui sans réserve : « On défigurait l'histoire au xviii« siècle, écrit-il alors en lecteur docile d^ Thierry, soit qu'avec Mably l'on préparât les faits pour l'usage de la logique démocratique, soit qu'avec le hautain Boulainvilliers on partageât résolument les Français en deux nations \ dont l'une avait l'héritage de l'épée souveraine, l'autre celui des chaînes d'un étemel esclavage! » Mais, quelques mois plus tard, il s'empressera de « défigurer » bien plus largement l'histoire universelle à son tour, en s'appuyant sur d'analogues convictions « impérialistes », car les appréciations qu'il vient de condamner dans une phrase sévère se retrouveront à toutes les pages, et pour ainsi dire à toutes les lignes de son Essai sur l'inégalité des races humaines !

Plus tard, dans les notes inédites qu'il jettera sur le papier en vue d'une seconde édition de son OUar Jarl, il se donnera de nouveau l'apparence de renier Boulainvilliers, de le réfuter même; mais nous allons démontrer qu'en fait il ne songe qu'à V accentuer, tout au contraire, dans le sens qui convient à ses propres aspirations dominatrices, puisqu'il prétend faire germanique d'origine et de caractère non la plus haute noblesse française, comme le proposait le contemporain du duc de Saint-Simon, mais plutôt, ou même uniquement, cette portion de la bourgeoisie enrichie à laquelle appartenaient les Gobineau bordelais du temps de Louis XIV. Arrêtons-nous donc un instant sur ces très instructifs commentaires.

Boulain villiers, et plus tard (sous la Restauration) Montlosier, explique le prétendu descendant du Jarl

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norvégien, furent d'avis que lorsqu'on dit noblesse, on doit supposer par là ttiême antiquité de race, et que, s'il y a antiquité, il faut se demander pourquoi cette qualité implique un mérite que nul antre ne saurait remplacer. C'est, répondirent-ils l'un et l'autre, parce que cette antiquité ramène la nobleôse aux Franks, conquérants des Gaules et qUe, par la conquête, les Franks ont pris la suprématie âUr les Gallo-Româins leurs vaincus ; c'est encore parce que cette suprématie a fait des nobles les supérieurs et maître^ de plein droit ! Eh conséquence, être noble, vraiment ftoblCi c'est être de race franque, vainqueur, conquérant et, du poids de tous ces droits, peser sur le vaincu.

Or> Gobineau déclare con^dérer ce point de vue comme l'indice d'une regrettable étroitesse d'esprit chez les deux précurseurs de sa pensée qu'il vient de nommer. A Boulainvilliers^ en particulier, il reproche de s'être montré trop « charmé » du seul fait de la victoire franque, sans avoir supposé aux vainqueurs de particuliers mérites héréditaires : en un mot, de n'avoir pas eu la moindre notion de l'idée de face et, encore bien moins, de la prépondérance absolue d'une race particulière sur toutes les autres races humaines — conception qui est le principe même de la philosophie gobinienne de l'histoire. — Mais ce reproche, à notre avis, est à peu près gratuit. Certes, Boulainvilliers ne eonsidéràit pas --la race germanique comme appelée de tout temps, par décret de l'Étemel, à régner despotiquement sur le monde, Hegel n'était pas venu pour donner cette folle extension au germanisme, alors naissant, d'un Leibniz. Mais il suffit ie Hre les Mémoires de Saint-Simon, par exemple, pour se rendre compte que les descendants, plus ou moins authentiques, des Francs de la conquête au temps de Boulainvilliers attribuaient au sang infusé dans leurs veines par l'hérédité noble précisément le même genre de mérite que VEssai sur leà races suppose à l'extraction aryenne ou germaine.

Quoi qu'il en soit, Boulainvilliers a commis en outre une

erreur bien autrement fâcheuse, à l'avis du descendant d'Ottar Jarl qui descend aussi, et bien plus certainement à coup sûr, des Gobineau commerçants de Bordeaux au xvi© siècle : c'a été de voir en France, au début du xviii© siècle les Francs tous d'un côté, c'est-à-dire dans les rangs de la noblesse ancienne, et les Gallo-Romains, tous de l'autre, c'est-à-dire formant la masse du peuple, la bourgeoisie et la noblesse de création royale. Ce lecteur patient des vieilles chartes, poursuit Gobineau, n'y avaitil donc pas appris qu'avant l'invasion des Francs, les Germains d'Arioviste créèrent d'amples colonies dans la France orientale, poussant leurs avant-gardes jusqu'à l'Auvergne : que pendant plus de deux siècles avant ceux-ci, des barbares fédérés avaient tenu tout le nord de notre pays, y jetant une couche de population fort dense : que des Alains s'étaient trouvés en grand nombre à Bourges, Orléans, Poitiers, ailleurs encore : que les Bourguignons valaient bien les Francs et les Wisigoths de même, surtout en comparaison des Gallo-Romains ! Bref, Boulainvilliers mit «le premier pied sur l'idée dé race, n'avança pas le second » et resta donc finalement tête-à-tête avec cette donnée insoutenable : la vraie noblesse actuelle représente la race conquérante.

Gobineau est d'un tout autre avis parce qu'il préfère émettre la même prétention au profit de sa famille qui ne comptait nullement dans les rangs de la noblesse ancienne ou même la noblesse nouvelle au temps de Boulainvilliers. Il considère donc, et il présente tant bien que mal ses grands-pères bourgeois du xvii® siècle comme d'extraction gemjanique et féodale, tandis que la noblesse ancienne du même temps est à ses yeux comparable aux arbres des jardins de Versailles «taillés, pomponnés, sarclés, accommodés, mis en boule » par les rois de France et leur administration bureaucratique. Sans vouloir, dit-il, se montrer pour les ducs et pairs aussi dur que les i Parlements dans leurs pamphlets de cette époque, on peut \ soutenir que ces hauts personnages représentaient la J ^faveur plus que la naissance et que la thèse de Boulain-

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yilliers se trouva donc fausse en ce qui les concernait. Mais non pas en ce qui concernait les Gobineau de la Gascogne î Appliquée avec plus de discernement, cette thèse pouvait valoir grandement, au contraire, si nous en croyons l'auteur à'Ottar Jarl. Elle contenait en effet « le germe (Je l'idée de race » (c'est ce que nous prétendions plus haut) et réfutait en outre toute prétention des rois à valoir plus, dans leurs collations de parchemins, que comme distributeurs d'avantages, de faveurs et de rangs ! Combien il est difficile, pourtant, de progresser sur la route du vrai, soupire le petit-fils des Gobineau orfèvres ou bonnetiers du xvi© siècle, en achevant de corriger, dans le sens de ses prétentions personnelles, le plus notable de ses précurseurs ! Boulainvilliers tendait à rabaisser toute noblesse nouvelle, à s'en tenir au système étriqué des généalogistes et à baisser la tête devant les arrêts, de dérogçafice (c'est-à-dire à refuser de reconnaître le sang des conquérants de la Gaule derrière les comptqirs de^ grandes villes çomn^erçantes). Il ne voyait pas que la noblesse française, délimitée comme il proposait de le fair^, ne groupait plus qu'un très petit nombre de familles, très fières ^e compter dans une élite si restreinte, mais pas très sûres, après tout, de leur origine franque et d'aiUeurs à chaque génération plus détériorées par les mésalliances. Au lieu que, — selon la thèse soutenue tout le long de Vhistoire dVttar Jarl — les vrais descendants des Germains se trouvaient alors bien loin des régions sociales où Boulainvilliers s'efforçait de les confiner.* La plupart étaient, vers la fin du moyen âge, tombés dans les. basses classes de la société d'où ils con^mençaient à émerger de nouveau au temps de Louis XIY par la seule valeur de leur race et de leur sang. Tel était du moins le cas des Gobineau, artisans enrichis par le conarnerce ou par d'avantageux mariages vers cette époque et qui devaient, au début du siècle suivant, arriver au Parlement de Bordeaux.

En résumé,c'est de son propre aveu désormais que nous pouvons considérer Gobineau comme un nouveau Boulain-

6o LE PANGERMANISME MYSTIQUE :

villiers, beaucoup moins strict que le premier sur les généalogies ou sur lés dérogeances, — et pour cause, — tout préparé par conséquent à concéder en tous temps et en tous lieux l'origine germaine, ou plus généralement aryenne, aux vainqueurs de la lutte sociale, sur le témoignage des plus fantaisistes indices. C'est là l'inspiration de son Essai sur V inégalité des races comme ce sera celle de son OUar Jarl.

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