La philosophie moderne
La Renaissance annonce l'aurore de la philosophie moderne. Giordano Bruno est salué comme son premier ouvrier de marque. Descartes est admiré pour son idéalisme initial — dire en effet : je pense, donc je suis, c'est dire en d'autres termes : Le monde est ma représentation, estime Schopenhauer, — mais l'auteur de cette formule trop célèbre est blâmé en revanche pour son dualisme inutile et pour sa psychologie trop rationnelle. Spinoza, qui inquiète notre homme par son théisme apparent ainsi que par sa morale stoïcienne, l'attire par son pessimiste pratique et par l'ascétisme de sa vie, si semblable à celle des sages hindous et même analogue à l'existence que s'est faite le philosophe de Francfort — du moins celui-ci aime-t-il à suggérer* ce rapprochement à ses lecteurs. Ce Juif avait le génie philosophique, écrit-il, mais il n'avait pas emmagasiné dans son cerveau une assez ample matière psychique pour construire un édifice véritablement imposant de la pensée spéculative. Il ignorait Platon, négligeait l'étude de l'art et ne pouvait s'aider ni des Védas, encore inconnus à l'Europe, ni de Kant qui devait venir un siècle plus tard, ni des découvertes décisives de la physique moderne. Et, pour le noter en passant, cette conception historique de la philosophie moderne est assez évolutionniste, bien que Schopenhauer affecte de nier l'évolution chère à Hegel, en ses heures
de pure convictioii mystique. Il a écrit que la pensée humaine se répète depuis Hérodote dont la lecture suffit donc pour conn^tre tout ce qu'il est donné à Thomme de savoir. Spinoza pouvait lire Hérodote et ce ne fut pas assez néanmoins pour porter dans son esprit la lumière I En compagnie de Bruno, il reçoit néanmoins cet honneur suprême d'être déclaré citoyen honoraire de Bénarès par le fondateur du bouddhisme occidental. I-a vraie patrie de ces deux sages était la rive du G^nge sacré et leur existence misérable ainsi que leur mort prématurée sous le ciel brumeux de notre Occident judaïsé fait songer au destin de ces plantes tropicales, bientôt étiolées par le climat inhospitadier de l'Europe.
Leibniz n'a composé que de mauvais livres dont le seul mérite est d'avoir provoqué par réaction le Candide de Voltaire, cette immortelle satire de l'optimisme béat. Malebranche, au contraire, est fort séduisant par son panthéisme latent, par sa mystique théorie des causes occasionnelles, Locke, par ses pressentimei;its de l'idéalisme kantien, Berkeley par les suggestions plus immédiates qu'il fournit au sage de Kœnigsberg. Nous savons déjà que ce dernier penseur est le maître dont se réclame Schopenhauer. Ce « grand, grand honame », écrit-il, V étonnant Ksmt doit produire, à son avis, dans tout esprit qui saura s'assimiler sa doctrine, une transformation tellement radicale qu'elle peut passer pour une entière renaissance de l'être psychique et ressemble, dans l'ordre de l'inteUigence, à l'action de la grâce dans la sphère de la volonté. Mais un enthousiasme si sincère n'empêche nullement qu'un des exercices favoris de Schopenhauer ne consiste à réfuter, parfois même à ridiculiser son maître avec une entière irrévérence. Ainsi lorsqu'il compare ironiquement l'humanité morale telle que l'envisage Kant à « im peuple d'êtres abstraitement raisonnables qui veulent constamment sans rien vouloir, sinon que chacun veuille suivant la même maxime 1 »0u encore lorsque, retrouvant au fedte du système kantien la théologie que le philosophe de Kœiwgsjjerg avait prétendu écarter à jamais de son édi-
fice théorique, il se permet cette comparaison railleuse. On croirait voir un époux s'échappant à la dérobée du logis conjugal pour courir à un bal costumé de carnaval : là, il intriguerait, la nuit duraiit, une piquante inconnue, dissimulée sous un domino : puis, le matin venu, au lever des masques, il reconnaîtrait tout bonnement dans sa conquête... sa propre femme !
Après Kant, et avant l'épanouissement de sa propre doctrine, notre homme rencontre encore ceux qu'il appelle les trois sophistes, Fichte, Schelling et Hegel, et leurs âmes damnées, ces « professeurs de philosophie » qui l'ont d'abord empêché de professer à leurs côtés, comme il l'a si ardemment désiré dans sa jeunesse : puis qui ont gâté sa vie par leur persévérante indifférence à l'égard de sa doctrine. Parmi ces sophistes de marque, Fichte, qu'il a spirituellement raillé lorsqu'il écoutait ses leçons berlinoises, bénéficie cependant d'une certaine indulgence pour avoir considéré la volonté comme lé ressort du monde. Schelling, le philosophe par excellence delà seconde génération romantique en Allemagne, ressemble par plus d'un trait à Schopenhauer qui sera l'un des maîtres de la quatrième génération de ce grand mouvement des esprits et ce dernier s'en aperçoit fort bien : mais il s'efforce d'expliquer cette ressemblance, à son avis peu flatteuse, par leur conmaun kantisme (il pourait dire aussi par leur commun rousseauisme) d'origine et il ne veut voir dans le système de Schelling qu'un tissu d'emprunts incohérents faits aux Alexandrins, à Bœhme, à tous les mysticismes du passé.
Quant à Hegel, nous savons déjà qu'il fut la bête noire de Schopenhauer : celui-ci donnait pour armes parlantes au philosophe souabe une seiche, ce mollusque marin qui projette autour de lui im Hquide noirâtre et nauséabond pour échapper à ses poursuivants dans l'onde, et surmontait son écusson de cette mordante devise : Mea càLigine tutus, abrité par mon propre brouillard I Nulle injure ne sera donc épargnée à ce parodiste de Kant et de Schelling, à cet infâme charlatan dont le
succès doit être considéré comme l'œuvre caractékistique de la niaiserie allemande.
De cette rapide revue historique, il résulte que tous les parents spirituels dont Schopenhauer se réclame sont des mystiques avérés, tandis que les patronages qu'il repousse sont de caractère plus spécifiquement logique et rationnel. C'est qu'à l'exemple des grands mystiques de tous siècles, cet « athée» prétendu s'est toujours regardé et affirmé comme l'allie de choix, l'interprète direct, le messie d'un Dieu qu'il ne se hasarde pas à définir de façon trop nette. Il a écrit en toutes lettres vers la fin de sa vie que certains passages de la théorie rédemptrice qui remplit le quatrième livre de son ouvrage essentiel pouvaient être considérés comme inspirés par l'Esprit saint (i), Etqu'a-t-il donc d'un négateur conséquent de la divinité l'honune qui, sur le tard, parodia de son mieux tous les gestes de l'Homme-Dieu, imposant les « dogmes » de sa foi(2), s'entourant d' « apôtres » et d' « évangélistes » dont il disait parfois en propres termes, avec une nuance de commisération dédaigneuse pour leurs inévitables faiblesses : « Ils sont tels que Dieu me les a donnés ! »
A l'un d'eux qui venait d'en aller voir un autre, il écrivait sur un ton plutôt convaincu que plaisant : « Ces visites entre apôtres me réjouissent grandement, car elles ont quelque chose de solennel et de grandiose. Là où deux d'entre vous seront réunis en mon nom, je serai présent au milieu d'eux ». Après s'être tout d'abord effarouché du baise-main, ce témoignage d'enthousiasme de la part de certains adeptes fanatisés, il acceptait très volontiers sur le tard qu'on lui rendît cet hommage en l'abordant. Il prévoyait pour sa personne un culte « par images et reliques » : il préparait ces images pieuses en posant très volontiers devant les peintres ou sculpteurs : « Cela, écrivait-il alors, fait partie de ma mission !» Un de
(i) Neue Patalipomenaf édit. Reclam. 364.
(2) Neue Paralipomena, 416.
ses fervents, le brandebourgeois Wiesecke ayant acheté Tun de ses portraits, fit élever dans son parc un pavillon spécial pour Ty suspendre; et Schopenhauer de saluer de loin avec satisfaction dans cet édicule « sa prenaière chapelle ».
Il note encore avec complaisance qu'un autre de ses fidèles environne chaque jour son portrait de fleur fraîchement cueiUies ; il conte qu'un de ses adeptes est mort à quatre-vingt-cinq ans, dans un calme sublime, avec son nom sur les lèvres. Il ne se refuse pas le don des miracles : Un incendie ayant éclaté chez l'un des siens « tout y fut détruit par le feu, écrit-il, à l'exception d'un daguerréotype qui reproduisait mes traits I )> Or c'est là, ajoute-t-il par un souvenir de ces voyages itaUens, ce qui arrive en pareille occurrence aux images de la Madone ! Et, dans tout cela, il y a bien quelque nuance de plaisanterie à coup suri mais encore plus de satisfaction conquérante et d'intime conviction. Nous nous croyons donc en droit de résumer les considérations précédentes en avançant que comme tous les fils spirituels de Jean- Jacques, Arthur Schopenhauer est un mystique chrétien hérétique qui a rejeté pour la plus grande part, les conclusions rationnelles de renseignement ecclésiastique.