Le mysticisme gobinien
Parmi les fragments inédits de Gobineau que nous ont révélés les plus récentes publications de ses héritiers littéraires, on en distingue un, fort curieux, que nous rapporterions volontiers aux dernières années de sa vie. Cette page est une condamnation motivée du Discours sur Vhistoire universelle dont l'auteur est accusé de parti pris mystique! Bossuet aurait, en effet, ressuscité dans son ouvrage le plus illustre « la doctrine la plus antique en pareille matière, et, on peut le dire hardiment, la moins religieuse de toutes! » L'évêquedeMeaux imagina, en effet, que Dieu ne s'était jamais intéressé qu'à un petit peuple des montagnes palestiniennes qui n'avait été ni le meilleur, ni le plus honnête, ni le plus énergique, ni le plus cultivé des peuples de son temps, mais qui, ajoute l'auteur de Y Essai sur les races, remplaçait au^ yeux du prélat toutes ces qualités absentes par le seul fait d'avoir été le peuple de la promesse (nous dirions plus ■ volontiers le peuple de V Alliance),
Bossuet, poursuit ironiquement Gobineau, fit donc «abstraction complète de toutes les sociétés antiques privées du bien d'avoir pris par violence les raisins de la Judée et expulsé Naboth de sa vigne ! » Et cependant, pour s'attarder à une vue aussi étroite de l'histoire, il n'avait pas l'excuse des anciens poètes du Véda qui ne parlaient que d'eux-mêmes parce qu'ils ne connaissaient nul autre peuple : il n'avait pas l'excuse des Grecs et des Romains, moins isolés que les Aryas de l'Inde à coup sûr, mais assez ignorants malgré tout de ce qui se passait dans leur voisinage. Ce fut donc volontairement qu'il tourna le
dos aux lumières déjà répandues çà et là de son temps^ et produisit, dans son Discours fameux, le plus pitoyable des livres, surtout parce que ce livre a fait école après lui. De ce royaume de Juda, objet de ses exclusives complaisances, il fit sortir les douze pêcheurs de Génésareth ; dans une atmosphère de miracles, il leur fit renverser l'édifice du monde antique coupable. « Il ne distingua dans rien ; il ne choisit dans rien ; il n'excusa rien parce qu'il n'expliqua rien et ne voulut comprendre rien ! Hors de l'Église, point de salut. Et, sa petite bande chrétienne, il la mena, toujours battant à travers des destinées généralement méconnues, se faisant tant bien que mal, au travers des hérésies, un chemin sans cesse disputé, pour aboutir au grand couronnement des siècles, à la monarchie de Louis XIV! » Par là, Bossuet, si l'on en croit son critique, peut « se vanter d'avoir nui tout à la fois à la religion, à la science et à la France » dont il contribua pour sa part à « exalter jusqu'à la folie la vanité naturelle ! » Aussi son ouvrage ne trahit-il pas seulement une conception erronée de l'histoire : cet ouvrage donne encore l'essentiel d'une méthode en vertu de laquelle on peut, sans grande difficulté, faire dire à l'histoire exactement ce que l'on veut et l'employer à préconiser tour à tour les imaginations les moins conciliables entre elles !
Eh bien, sans nous demander quant à présent de quelle manière Gobineau concilie ce jugement, si dénigrant pour ime conception toute chrétienne de l'histoire, avec sa profession de foi catholique si fort accentuée par lui en 1850 et qu'il n'a jamais reniée depuis, — nous remarquerons qu'il suffit de remplacer les mots « peuple juif » par ceux de « groupe aryen-germain » dans le développement que nous venons de résumer, pour avoir le schéma fort exact de son Essai sur l'inégalité des races humaines — moins la conclusion pessimiste de son livre, toutefois, car il est loin d'évoquer pour le peuple dont, à son tour, il fait le peuple de la promesse un aboutissement triomphant ni rien qui ressemble à la monarchie d'un Roi-Soleil. Mais on sait en revanche, ce que l'Allemagne a su faite de
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cet Essai depuis un quart de siècle et que la tnonàrchie de Guillaume ÎI est apparue aux gobinistes d'oUtre- Rhin comme le véritable « couronnement des siècles?» C'est donc d'Utt pajrs rival de la France que cet historien français contribua pour sa part à « exalter jusqu'à la folie la vanité naturelle I » Au total, nul n'était moins qualifié que le prophète d'une aussi parfaiteméiit htysH^ue philosophie de l'histoire pour refuser à autnii le droit d'interpréter le passé à la lumière d'une volonté divine, cotnme il l'a fait constamment lui-même 1