Dans quelle htesUre Gobineau esl-il un romantique
tl nous reste à indiquet la place tefaue par Gobineau dans le mouvement des idées, au cours du siècle romantique et à préciser de la sorte la nuance dé son m5rsticisme vital. En Allemagne, on l'a traité souvent et sans hésitation de « romantique i^ parce qUe ce mot conserve au delà du Rhin à peu près le sens qu'il avait chez iious vers 1820, lors du règne de Chateaubriand, avant l'invasion du byronisme. Il s'applique à cette nuance du mysticisme rousseauiste qui fut caractérisée par la complaisance pour le moyen âge, pour la religion catholique tolérante au mysticisme tendre, pour la monarchie patriarchale et paternelle, prédilections qu'on a ridiculisées chez nous sous le nom de <t genre troubadour ». Et Gobineau a certes quelques traits communs avec les représentants' de cette école. Nous concevons toùtefdis le romantisme de façon plus large désormais ; nous y apercevons l'épanouissement d'uti mysticisme d'origine chrétienne, mais imprudemment ématlcipé de ces cadres rationnels que l'expérience gouvernementale de l'Église a constitués au cours des siècles pour discipliner l'impériaUsme individuel en général, et le dangereux impériaUsme mystique en particulier. Nous estimons qUfe la pensée de Jean- Jacques Rousseau a, plus qUe toute autre, marqué de son empteinte cette « hérésie » hoUVellé dbht
HOUSTÔN^SÎEWÂiit CHÂMëÈMLÀiM. . 6^^
il -fut le plus éloquent interprète, et il ne nous paraît pas loisible de ranger Gobineau parmi les sectateurs du prophète genevois sans y regarder de plus près.
Certes, Gobineau ressemble à Rousseau par certains traits de son caractère et nous les avons naguère rapprochés Tim de l'autre : aussi bien sont-ils affectés tous deux d'un mysticisme véritablement typique en âes affirmatioûs d'alliance téleste privilégiée. L'auteut de V Essai sur les races, complété par celui de VHisioife d'Ottar, ne vientil pas rediire après celui des DiscàUris, complétés par les Dialogues : « Le itidhde efet dégénéré saris fèssoultfeè fet sans ffemêde. A l'ôrigirie, il y eût toutefois uh groupe humaiii doté de bonté naturelle, groupe auquel je me rattache par une exception à peu près unique àU monde et dont je conserve eh moi l'excellence ! » Seuleihent, tandis que Rousseiau se donhait pont «l'homtiie de la Nature prirititiVe» (l'aUié dii DieU-NatUre) et se faisait citoyen d'Arcadie, Gobineau se ptésehte à nouscohiinfe un Atyen-Getmain de pur satig (allié du dieu Odin, dont il se dit le pëtit-flls) et se fait par la pensée citoyen d'Asgaaàrd, de cette mythique capitale des Aryas d^Europe où la racé noble. vécut toute j^iDchê fencbrë, selon lui, de âon originelle vertu. En d'autres termes, nos deuk mystiqueis définissent d'assez différentes façons la boHié natufelle des cdhcitbyehs de leur choix et de leurs associés dans les bonnes grâces de lelir fétifche protecteur.
Pour RoUsseàU, cette bonté-làest celle de nos habitants, ces créatures de rêve ou même d'hallucination dont il peuplait le paysage au Cours de ses promenades solitaires et qu'on trouve décrites dans les œuvres de sa période nettferilfent pathologique, dans ses Confessions et dans ses Dialogues : ils ont les qualités et les défauts du plébéien génial, orgueilleux et névrosé (ju'ëtait le Genevois : larihe à l'œil, niôrale du sentihient, de l'instinct, de la cortirhisération et dùlaiSset-faire. Schoperihauer a recuëilh quelque chose de cet héritage moral. ^^ Quant â l'Aryëh idéal, tel que l'a conçu Gôbihëau, en partie isous l'influehce du réalisme prussien transmis par Hegel, nous
Tavons décrit plus haut remuant, entreprenant, guerrier, mû par un utilitarisme déjà sufi&samment rationalisé. L'auteur d'Ottar Jarl a dit de la constitution britannique, qui est pour lui l'expression la plus parfaite de la sagesse aryano-germanique en matière sociale, que «ce monument miraculeux de grandeur et de solidité reste et restera inimitable pour les peuples dont le sang n'est pas composé de la même manière car la vertu et la morale entrent pour fort peu dans l'alliage qui l'a rendu possible, mais la longue expérience de ce qu'il faut admettre ou repousser pour que des natures vigoureuses puissent vivre ensemble sans user leur valeur à s'entre-détruire n'en a pas moins créé là un ordre plein de vérité et de droiture ».
En d'autres termes, il oppose, nous l'avons vu, une morale des maîtres à une morale des esclaves, comme Nietzsche saura le faire de façon plus topique après lui et, en partie d'après lui : une morale de l'expérience raisonnée de la vie à une morale de l'impulsion affective non contrôlée par des facultés conscientes suffisamment cultivées. Une telle opposition ne doit pas être exagéré à notre avis, parce que les maîtres sont des hommes aussi bien que les esclaves : ils subissent donc, eux aussi, les impulsions irraisonnées de l'impériaUsme subconscient, tandis qu'en revanche, en temps de révolution, les esclaves révoltés savent emprunter aux maîtres leurs procédés de conquête, sinon leur sagesse organisatrice qui prévoit à longue échéance. Ce qui n'est pas à dire, toutefois, que le réalisme de quelque épithète qu'on le recommande anglo-saxon, germain ou aryen, ne puisse devenir fort utile, à titre d'antidote contre l'intoxication de l'âme moderne par la psychologie rousseauiste mystique et par la morale erronée qui en découle.
Mais il est un trait de l'aryanisme gobinien que nous entendons rejeter très décidément : c'est l'apologie de la conquête brutale et la glorification des « violents » car le progrès de la société humaine doit consister selon nous à adoucir, à rationaliser insensiblement par l'expérience
les moyens d'action de l'impérialisme vital (qui restera d'ailleurs la disposition essentielle et imprescriptible de l'être) ; l'expérience prouve, en effet, chaque jour, que la violence réussit moins en fin de compte que les méthodes de contrainte persuasive. C'est ce que nous envisageons, pour notre part, comme l'avènement probable d'un « impérialisme » de plus en plus expérimental (ou rationnel) dans le monde.
On peut encore reprocher à Gobineau qu'en faisant de la « bonté » comme Rousseau, un privilège inamissible de la naissance (et bien qu'il définisse autrement cette bonté), il revient par un détour à l'apologie de la morale instinctive, il décourage l'effort d'adaptation sociale plus parfaite chez ceux qui ne sont pas bien nés : il fonde, comme il le dit, la morale sur l* ontologie, ce qui équivaut à la nier en tant qu'idéal d'amélioration progressive et universelle — comme son patron Tocqueville le lui a fort bien fait sentir dans leur correspondance, si intéressante.
L'une et l'autre thèse, remarquons-le, déborde en sens inverse le christianisme rationnel qui en réaUse la S5mthèse. Tocqueville a soiîHgné cette opposition entre christianisme et gobinisme de même que les Bonald et les Maistre l'avaient dès longtemps signalée entre rousseauisme et christianisme. Oui, l'hérésie mystique de Rousseau énerva la morale chrétienne, rationnelle et traditionnelle en lui dérobant sa base qui est dans la saine notion psychologique du péché originel — ce ressort antagoniste de la tendance sociale dans l'humanité, que les transformistes présentent comme une survivance des origines carnassières de l'humanité (pourvue de dents canines), que les théologiens montrentpersistante chez le chrétien après le baptême sous l'aspect de la concupiscence, qui « nous rend plus facile à pratiquer le malqtie le bien ! » — Mais Gobineau en revanche découronne cette morale sagace en niant l'efiicacité de l'efïort sur soi-même, en faisant découler toute perfection sociale d'un ms/mc^rf^rac^ et d'une prétendue bonté d'origine réservée à un petit nombre d'élus.
Ajoutons cependant que, vers la fin de sa vie, l'auteur
^0 LÉ PÀNGEkkANISMÊ MV&TIQUE.
de VEssai, — sans montrer jannais aucune complaisance pour de mysticisttie social ou socialisme romantique qui est uti des corollaires de renseignement de Rousseau, — acceptera certaines inspirations du mysticisme «esthétique », qui est une autre face du romantisme contemporain. Son roman des Pléiades définira en effet par des traits de supériorité principalement intellectuelle et artistique ces « fils de roi » parmi lesquels il se range et qui forment encore à son avis le « sél de la terre ». Toutefois, par une fidélité presque macliinale à sa théorie de la race, U concédera libéralement des ancêtres germaniques putatifs à tous les privilégiés du tcQent ou de l'esprit qu'il accueillera près de lui dans son Panthéon stellaire et fixera sur là voûte céleste à ses côtés dans ses symboliques Pléiades. Nous savons qu'il a tenté de faire cette démonstration d'origine à son profit, chartes et blasons en mains, dans les pages baroques de son OUar Jarl.
En outre, le stoïcisme, cette quintessence de la morale des auvres dont l'auteur de l'Essai pariait d'assez dénigrante manière, — à l'exemple de tous les mystiques du passé, — sera professé par quelques-uns des plus authentiques « fils de roi » dont les Pléiades nous aient conté les typiques aventures. Enfin son grand poème de vieillesse, Amadis, le montrera visiblement revenu vers le romantisme « troubadour » auquel il sacrifia dans sa première leunesse, vers cet idéal éperdument chevaleresque — et par suite chrétien pour la plus grande part, — qui n'était nullement celui d'un Ottâr ou d'un Pharamond.
Toutefois son Essdi seul a fait école au delà du Rhin et c'est donc uniquement par sa philosophie de 1850 que Gobineau aura exercé quelque action sur son époque. C'est pourquoi il nous a paru opportun de préciser davantage quelques traits de cette philosophie aux destinées étranges et d'apporter, ainsi, Une fois encore, notre contributibn à l'étude d'une personnalité dont l'analyse exacte nous apparaît comme l'un des plus délicats, nous dirions volontiers comme l'un des plus irritants problèmes psychologiques de ce temps I