‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 15 sur 36 · CHAPITRE III LES •* AS8ISE$ DU XI^« SIÈCLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE III LES •* AS8ISE$ DU XI^« SIÈCLE

Appuyé sur notre examen préalable de ses principaux inspirateurs, les deux Arthur, nous allons maintenant aborder celui des écrits de M. Houston Stewart Chamberlain dont nous avons fait pressentir l'influence et la portée, ses A ssises (i) du xix« siècle, publiées par lui en 1899.

Un ouvrage de philosophie historique dont le format est assez volumineux pour évoquer en nous le souvenir de ces lourds dictionnaires grecs ou latins que nous avons maniés dans notre enfance et dont on a pourtant vendu depuis une quinzaine d'années plus de cent miUe exemplaires, c'est là un rare événement dans les annales de la librairie moderne : aussi rare en Allemagne que partout ailleurs en dépit de la capacité d'abstraction des cerveaux tudesques. Telle est pourtant la fortune qui est échue au hvre dont nous avons à traiter présentement, bien que ce livre marquât le début de son auteur sur le terrain de l'histoire des idées. Abandonnant, en effet, le champ limité de la critique wagnérienne dans lequel il s'était cohfiné jusque-là, l'écrivain anglais germanisé

(i) Le mot GruncUagen a bien étymologiquement et exactement le sens di^ Assises. Le récent traducteur de l'ouvrage en. français, M. Godet a préféré ôSxtXdiGenèse dHXix^siècle, titre qu'aurait, en effet, choisi vraisemblablement un écrivain de notre langue s'il s'était proposé le même objet; mais ce sont les tnots EntsUhung ou A bstammung qui correspondent en allemand au mot grec qui figure en tête de la Bible et nous préférons donc rester fidèle à la traduction littérale que noua avons dès longtemps adoptée.

étendait soudain à tout le passé de Thumanité supérieure un regard dont l'investigation s'était auparavant plus modestement restreinte dans l'espace et dans le temps. Hardi par le choix d'un si vaste sujet, le livre ne semblait pas moins audacieux par l'ampleur de ses suggestions d'avenir. Ces pages, si wagnériennes encore par quelques côtés, sonnaient à la fois comme un appel aux armes et comme une cantilène amoureuse. Nombreux furent donc les intellectuels d'outre-Rhin (i) qui prêtèrent l'oreille à cette insolite fanfare, et s'avancèrent, tantôt pour combattre, au nom de leur groupe ethnique ou confessionnel, un champion parfois singulièrement agressif, tantôt pour se joindre au chœur déjà réuni autour de cet entraînant chorège, afin de moduler quelque variation personnelle sur les thèmes choisis par lui pour les motifs fondamentaux de son oeuvre de penseur.

Nous l'avons dit, M. Chamberlain est parvenu à fondre plus intimement que ses précurseurs .en germanisme théorique la doctrine des races conquérantes et dominatrices, dès longtemps acceptée par la pensée prussienne, avec le subtil mysticisme esthétique qui inspira la philosophie romantique allemande des Kant, des Schelling et des Schopenhauer. Par là, il a facilité, — sans l'avoir peut-être directement voulu, — l'acceptation de la thèse pangermaniste extrême par cette sentimentale et rêveuse Allemagne qui séduisit les romantiques français de la première moitié du xix« siècle, et qui, depuis 1870, achève de se fondre dans l'Allemagne positive et brutale dont Frédéric II de Prusse a été le premier inspirateur. On lui reprocha néanmoins, l'insuffisante préparation technique qui se révélait à la base de sa construction audacieuse, et, pour tout dire en un mot, son « dilettantisme » qu'il

(i) Outre d'innombrables articles dans les périodiques allemands di début de ce siècle, nous signalerons parmi les travaux critiques suscités par la publication des Assises : H. -S. Chamberlain' s Grundlagen, Kritisch gewuerdip. Vienne, 1901. Die Grundlagen besprochen, von 6. S. Dresde, 191 1. Die Grundlagen- Kritische Urtheile. Munich, Bruckmann,

avouait et aflSchait d'ailleurs, en essayant de s'en faire un mérite. Eh quoi, prononcèrent les techniciens d'outre- Rhin, cantonnés dans leurs spécialités érudites, voici un homme dont les études universitaires t)nt porté sur la botanique, qui, écarté par le souci de sa santé des travaux du laboratoire, s'est consacré à prêcher l'évangile wagnérien en matière d'art et qui, soudain, se prend à traiter ex professa, sur le ton le plus décidé, parfois le plus provocant, de la jurisprudence, de la science sociale, de l'économie politique, de la philosophie, de la religion ! Des voix hargneuses lui crièrent donc tout d'abord : Haltelà ! de ces postes retranchés où se cantonnent si volontiers les spéciahstes tudesques, forts des munitions érudites qu'ils accumulèrent durent une vie dé méthodiques efforts.

L'intrus se défendit avec succès pourtant. Chose frappante, il trouva des alliés jusque dans le camp de ses adversaires. Quelques professionnels se prirent à pousser pubhquement un soupir de soulagement devant une manifestation intellectuelle qui leur apparaissait « si franche, si dégagée des petitesses du métier et des complaisances médiocres»! Ils auraient pu ajouter : aussi flatteuse au total à leur impérialisme de groupe, si ce n'était là comme on l'a pu constater pour Gobineau, quelques années plus tôt, un mobile d'admiration qui n'est pas avoué volontiers de l'Allemagne, quoiqu'il soit assurément essentiel. Les gobinistes d'outre-Rhin ont déclaré admirer Gobineau pour sa morale chevaleresque ; ils ont exalté sa banale Renaissance et ses informes poèmes épiques, lyriques ou dramatiques, comme si son Essai sur les races n'était pas la seule raison d'être de sa renommée allemande !

Quoi qu'il en soit, les Assises du xix® siècle provoquèrent des adhésions enthousiastes : « On suit Chamberlain le cœur battant, écrivait l'un de ses lecteurs, et avec un indicible sentiment de délivrance vers les cimes éclatantes que ce guide inspiré sait vous désigner au loin, d'un geste irrésistible., » Un autre fit, en ces termes, la démission de sa volonté de puissance entre les mains de

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ce remarquaUe stratège : « On travaille, on lutte, on s'épuise (Jurant de longues années pour conquérir une personnelle conception du monde : déjà on croit toucher au but vers lequel on se hâtedt. Soudain, paraît une œuyre si destructive de tout préjugé pédant, jetant si franchement par-dessus bord toutes les traditions e^icoinbrantesi, se jouant avec tant de simplicité au coeur des plus difficiles problèmes, qu'on se trouve bien, bien petit quand on se compare. Tputefois, on se console alors en se disant qu'il ?ie paraît p^s à toute heure de l'évolutioii humaine un Leibniz, un Bayle, un Wiîickelmçmn, des frères Humbpldt, un Jîouston Stewart Ch^mberlçtin ! Et dès lors, aw lieii de déplqrer ayeç colère qu'il ne soit pas donné au vulgaire de gravir les ç\a\es dont ces esprits d'exception atteignent le sonimet sans effort, çtu lieu de regretter que de pareils sommets se laissent seulement percevoir à nos yeux de loin, dans le vague de la brume, on se sent au contraire plein de reconnaissance pour le Destin qui nous a fait contemporain (^e semblables guides et leur permet de nous apporter quelques nouvelles venues de l'empyrée I » Tel fut le ton des thuri^éradres ! Frédéric U écrivait jadis au châtelain de Ferney, après avoir passé l'éponge sur leurs démêlés de Francfort : «Tout dépend pour l'homme du temps où il vient au monde. Quoique je sois venu trop tôt, je ne le regrette pas, f'ai vu Voltaire ! » Guillî^ume II a peut-être écrit lui aussi à l'hôte anglais de ces états, il y a quelque quinze ans : « J'ai vu H.-S. Chamberlain ! » Ce mon^que, qui n'est pas un Prussien de pur sang, a toujours montré quelque complaisance pour le romantisme allemand, jadis fatal à son grand-oncle, Frédéric-Guillaume IV et dont son aïeul Guillaume I®^, servi pçir Sia médiocre ampleur intellectuelle, sut si utilement se garder. L'actuel kaiser est fils d'une Cobourg, petit-lils d'ui^e Weim^r et d'une Brunswick-Hanoyre (1?^ reine Victoria d'Angleterre). De telles immixtion^^ de sang dans la ligne m£^t«rnçlle ne sont jama^^ dépQurvueiS de co|iaéquences et c'est peutêtre pourquoi le wagî^éî-isine a toujours eu pour lui des

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charmes secrets. Chamberlain était bien, à l'aurore du siècle présent, le i^îlosophe qu'il fallait à un esprit disposé de la sorte. Peu après la pubUcation des Assises, Guillaume II donnait, sous le voile de ranon5maat, dix mille marcks tirés de sa cassette afin d'octroyer gratuitement cet évangile de germanisme mystique aux BibUothèques populaires qui en feraient la demande : et plus de deux mille d'entre elles se mirent aussitôt sur les rangs pour profiter de l'aubaine. — Nous suivrons bientôt dans ces discours pubUcs de ce temps, la trace de l'influence chamberlainienne.

Quand on aura pénétré avec nous dans la secrète inspiration des Assises, on comprendra mieux d'ailleurs les différentes formes du succès de cet ouvrage qui a, en somme, donné le ton à la pensée théorique allemande depuis son apparition et préparé par là le m5^tique état d'âme d'où sortit la guerre actuelle. L'écusson des Chamberlain a pour motif central une sphère armillaire, c'est-à-dire une représentation sphérique de l'espace stellaire montrant la Terre en son centre et portant le Zodiaque en sautoir, selon les idées des Anciens sur l'astronomie. Or, nous verrons que tel pourrait être le symbole de la conception du monde, qui se révèle à la base des Assises du xix^ siècle. Le Germain y occupe une position centrale, prépondérante, et ce sont de bestiales figures pour la plupart que les races concurrentes de la germanique, qui doivent graviter le plus loin possible de cet astre éclatant, à la périphérie de l'univers cultivé 1

La première préoccupation de notre historien philosophe sera donc de définir et de discerner dans la mêlée ethnique du temps présent, le Germain, cet élu de Dieu, cet artisan prédestiné de la Culture : il estime, quant à lui, que toutes les tentatives faites pour déterminer les caractères physiques des diverses races humaines, ont -échoué, et que seules les tendances de la pensée offrent dans un individu comme dans un peuple, un critérium utile, un indice certain des origines ethniques. — Il nous infonne ensuite que la religion du Germain n'est par-

venue jusqu'à présent ni à sa maturité parfaite, ni à sa perfection dérirables, en raison de fâcheuses concurrences. — Enfin, à la lumière du passé tel qu'il le conçoit, il s'efforce de dessiner par avance dans ses grandes lignes ce que sera cette doctrine religieuse et philosophique, à la fois critérium et palladium de la race alliée de Dieu par privilège, doctrine dont il appelle de ses vœux l'achèvement et qu'il a baptisée du nom de christianisme germanique. — Telles seront les trois divisions de notre examen (i).

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