I. — P0 la faillite des déterminerions physiques de la racç
Ayant débuté dans sa carrière intellectuelle par l'étude des sciences de la nature, M. Houston-Stewart Chamberlain connsdt mieux que personne les difi&cultés avec lesquelles doit compter l'anthropologie lorsqu'elle s'efforce à définir et à classe^ les races humaines. Il a tranché la question pour sa part à la façon d'Alexandre en présence du nœud Gordien, car il a pris ouvertement le parti de n'attribuer aucune importance aux caractères physiques en cette affaire. Il enseignera, par exemple, que, pour diagnostiquer la présence du sang germanique, la couleur blonde des cheveux est une présomption sérieuse, mais non pas un argument sans réplique. On voit en effet d'antiques maisons nobles d'Angleterre qui figurent (dans le Domesday Book et descendent authentiquement des compagnons du duc Guillaume, ou encore des familles allemandes issues de la cheyalerie d'Empire, et dont les présents rejetons portent des cheveux bruns ou noirs, tout en offrant les caractères indiscutables du germanisme au moral. Première présomption pour conclure que ces derniers indices sont seuls décisifs en pareille matière.
Le dessin du visage ne nous renseignerait pas d'ailleurs avec plus de certitude bien que les formes allongées ou anguleuses de l'ossature faciale soient, chez le Germain, les plus fréquentes. L'auteur des Assises a fait graver côte à côte sur l'un des feuillets de son Uvre le portrait de Dante et celui de Luther (i) : d'une part, c'est la face en lame de couteau,. le ne?: étroit et busqué, les yeux p?-Qfondément enfoncés dans l'orbite et tirés vers le bas du cô^é
(i) Nous citons d* après la première édition allemande des Grundlagen, page 500.
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de leur commissure extérieure, le menton proéminant et volontaire, qui forment 1q masque si connu du grand Gibelin. D'autre part, on peut détailler cette figure ronde et joufflue, ce gros nez retroussé à la narine sensuelle, ces yeux à fleur de tête et légèrement brisés vers les tempes comme dans le type mongolique, cet aspect de tabellion bien nourri qui distingua dans son âge mûr le moine Réformateur. Gobineau verrait assurément le premier sêmitiséy le second finnisé, puisqu'il s'agit en effet d'un Méditerranéen et d'un demi-slave. Il semble qu'on ne saurait donc mieux choisir ses exemples si l'on avait dessein d'opposer entre eux deux types, irréductibles l'un à l'autre.
Ici, tout au contraire, c'est d'un mariage forcé qu'il s'agit ! Entre Dante et Luther, ces deux Germains si incontestables aux yeux de M. Chamberlain, de par l'orientation de leur œuvre vitale, s'intercale et se développe selon lui l'échelle physionomique des grands Germains affirmés par leurs œuvres ! — Soit, mais cela revient à nous dire, en d'autres termes, qu'un type quelconque peut réclamer sa place dans cette galerie si largement accueillante, sans excepter 1ib face nerveuse de Voltaire, qui est en effet un des Germains les plus authentiques et à ce titre, les plus dignes de vénération que connaisse l'auteur des Assises !
Après les caractères patents d'épiderme, de poil, ou de physionomie, les mensurations de crâne ont tenu pendant quelque temps, sous l'influence de Broca, la plus grande place dans l'anthropologie contemporaine et nous avons étudié naguère, dans notre volume intitulé Les Mystiques du Néoromantisme (i), toute une école savante, qui, de façon plus ou moins consciente et volontaire, a mis au service des appétits germanistes une série de considérations de cet ordre. Eh bien, M. Chamberlain ne s'arrête pas davantage aux résultats prétendus de ces mensurations statistiques qu'à la coloration du système pileux
(i)Plon, I9I0»
OU à l'ossature du masque. Tout au contraire, il a nettement exprimé son scepticisme entier sur ce point. Supposons pour un instant, a-t-il écrit, que devenus contemporains de Tacite, nous soyons en mesure de contempler les tribus assemblées de ces Germains dont il a scruté le caractère et les mœurs. Assurément, nous pourrions alors remarquer chez ces guerriers farouches les caractères physiques les plus divergents : nous aurions sous les yeux des tailles élevées et des statures moyennes, des tresses blondes et des boucles brunes, des iris bleu-clair et des pupilles au sombre reflet, des crânes courts et des têtes allongées. Eh bien ! sans craindre le reproche de folie ou tout au moins de paradoxe, il faudrait proclamer hautement que « les petits hommes de ce groupe sont grands, parce qu'ils appartiennent à une grande race et que, pour la même raison, ces gens au crâne court ont des cerveaux longs, puisque, en y regardant de près, vous trouveriez en eux, intérieurs sinon extérieurs, les caractères qui font le Germain véritable ! » (i). C'est donc ici, une fois de plus, le recours à xm critérium d'ordre purement psychique en matière ethnique, critérium dont nous aurons bientôt à discuter la valeur réelle.
Notons auparavant que M. Chamberlain, qui ne redoute pas de se contredire pour serrer la vérité de plus près, accorde pourtant quelque chose aux considérations physiques dans la détennination de la race. — Charles Darwin a fait remarquer, dit-il, que l'éleveur de bestiaux qui a véritablement le goût et le génie de sa profession, développe ses facultés naturelles d'observation par une longue expérience, en sorte qu'il possédera, quelque jour, un regard pénétrant et sûr, un coup d'œil à peu près infaillible, quand il s'agira de juger un animal domestique soumis à son examen. Il saisira certaines proportions réciproques des membres de la bête, certaines qualités de sa constitution que nul chiffre ne saurait exprimer, que nul mot ne pourrait traduire ! Qu'on songe aux maqui-
(i) Page 97.
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gridfis de nos foires normandes qui sont en effet réputés pour des virtuoses en ce genre, dès qu'il s'agit de leurs opérations commerciales. — Eh bien, poursuit l'auteur des Assises, tout homme qui veut voir clair dans les questions d'anthropologie sociale devra se procurer, au prix d'un persévérant entraînement de sa faculté visuelle, une analogue sûreté d'appréciation en ce qui concerne les vertus ethniques de ses semblables. — Voilà une suggestion originale, il faut l'avouer ! Et, certes, si la chose était possible et pratique, nous aurions là une boussole utile pour orienter notre marche en certaines circonstances à travers les obstacles qui naissent de la concurrence vitale dans la société des hommes. Mais qui ne voit combien les verdicts prononcés par cet instinct de la race demeureront suspects, exposés qu'ils seront toujours, comme l'aiguille aimantée l'est à l'électricité de l'atmosphère, aux influences mystérieuses et capricieuses de nos humeurs changeantes et de nos mobiles sympathies.
Aussi bien M. Chamberlain a-t-il joué de tnalheur lorsqu'il a tenté de nous convaincre par un exemple. Il cite le cas d'une fillette qu'il donne pour proche parente d'un éminent économiste français (Paul Leroy-Beaulieu) et qui possédait, dit-il, à un si haut degré le discernement inné de la race, que prenant ses récréations dans le jardin du Luxembourg; elle s'arrêtait au milieu de ses jeux et se mettait à pleurer quand une personne d'origine juive passait dans le voisinage ! Incroyable sensibilité de perception, en effet ! Mais M; Chamberlain avouait reproduire l'anecdote de mémoire, n'en ayant pu retrouver la source exacte au moment de l'utiliser pour sa démonstration. Certains de ses critiques ont été plus heureux : ils ont recouru au texte original et constaté que rien à peu près n'était exact dans la citation des Assises: ni l'auteur invoqué, ni ses liens de parenté avec l'enfant, ni le lieu de l'action, ni surtout le fait fondamental. En réaUté, Anatole Leroy-Beaulieu, dans son livre intitulé Israël chez les Nations a conté l'histoire d'une précoce antisémite, qui, au Parc Monceau, refusait de .jouer avec
des bambins de son âge lorsqu'elle les savait israélites : non point par intuition le moins du monde, mais par application stricte des enseignements d'intolérance qu'elle recevait de ses parents au logis.
Cette erreur flagrante autant qu'involontaire peut passer pour un exemple topique des altérations inconscientes auxquelles la mémoire des faits se trouve nécessairement exposée lorsque l'esprit, quelque éclairé qu'il soit au surplus, subit la tyrannie d'une préoccupation théorique dominante. De là, les réserves qu'il est toujours permis d'élever contre le témoignage humain, quelle qu'en soit l'autorité présomptive. — Ajoutons que M. Chamberlain s'est vu rectifier sur ce point avec la plus flegmatique indifférence, car ses convictions sont de celles que ne saurmt ébranler une aussi négligeable mésaventure : il a sacrifié de bonne grâce la preuve qui lui échappait de la sorte, mais il a proclamé, d'une même haleine, qu'il avait, depuis sa citation malencontreuse, recueilli plus de vingt faits incontestables du même ordre !
Au surplus, si on l'en pressait quelque peu, il abandonnerait très volontiers, sans nul doute, ce « regard de l'éleveur » qui ne lui paraît nullement essentiel à la démonstration de sa thèse. Il n'est possible, en effet, d'y recourir que dans le présent : or, la tâche qu'il s'est assignée consiste principalement à explorer le passé dans l'espoir d'éclairer l'avenir : c'est un regard rétrospectif qui décide des questions de race en dernier ressort dans les Assises du xix® siècle. Par conséquent, ce ne saurait être que celui du psychologue de vocation et de l'historien de profession ; et ce regard-là renonce volontiers à l'inspection physique des individus et des peuples dont il cherche à déterminer la valeur ethnique, puisque la race s'exprime avant tout — c'est du moins la conviction de M. Chamberlain, — par l'activité intellectuelle et par les dispositions morales. Le cerveau seul, entre tous les organes de l'homme, est le dépositaire authentique de l'héritage racial ; ce sont le^« plis de la pensée » — exprès-
sion empruntée à Renan par Técrivain anglo-allemand, — qui reçoivent et transmettent les caractères ethniques. Ainsi, par la comparaison des œuvres de Saint-Ambroise avec celles de Saint-Augustin, M. Chamberlain reconnaît, à n'en pouvoir douter, que le premier était de souche plus pure (c'est-à-dire plus proche du sang germanique) que le second de ses écrivains ecclésiastiques : et, prévoyant le cas où son lecteur resterait sceptique en présence de cette affirmation à peu près gratuite, il ajoute aussitôt : «Sans doute, je ne puis prouver mon dire, mais nul ne saurait prouver le contraire et c'est donc l'impression personnelle qui doit décider en dernier ressort. » Ailleurs, après avoir accordé aux Slaveâ un brevet de germanisme en faveur de leurs pittoresques poésies populaires, il concluera : « Que la critique scientifique vienne maintenant établir a posteriori le bien-fondé de ces impressions de lecture ! C'est là son métier !» On ne saurait faire plus entîère confiance au verdict de l'intuition souveraine.
Mais voici mieux encore en ce genre. -Si nous sommes pourvus d'un certain degré de culture, ce n'est pas seulement pour juger autrui que nous possédons un critérium infaillible dans notre intuition psychologique spontanée : afin de nous permettre de prononcer sur nous-même, au point de vue de nos origines raciales et de discerner le groupe humain auquel nous nous rattachons par les racines de notre être, la Nature nous a doué d'une sorte de voix intérieure infaillible, d'une véritable conscience ethnique à laquelle il n'est que de prêter l'oreille pour qu'elle nous renseigne aussitôt sur la valeur de notre sang, de même que la conscience morale nous renseigne sur le mérite de nos actes. Aussi bien aurons-nous à montrer plus loin que ces deux consciences n'en font qu'une seule à y regarder de plus près. « Quiconque, écrit l'auteur des ^sswes, interrogera la Nature maternelle avec naïveté et dans la simplicité de son cœur peut être assuré d'en recevoir une tendre réponse : non pas toujours logiquement irréprochable peut-être, mais du moins
juste dans son ensemble, intelligible et appropriée, par une sûre prescience, aux nécessités de notre carrière vitale ! (i) »
Parce que cette réponse est toujours en lui harmonieuse et réconfortante, le rejeton d'une race pure vit dans un sentiment d'indicible bien-être : le génie de sa race ne cesse de veiller sur lui : il en est soutenu là où son pied chancelle, averti là où il est sur lé point de se fourvoyer : ainsi parla jadis le démon de Socrate à l'oreille du sage athénien I — Certes, ce génie de la race impose à son délégué terrestre une aveugle obéissance, mais c'est pour le porter à des actes sublimes que l'individu n'oserait jamais réaliser de sa propre initiative et qui sont reconnaissables à la grandeur simple, au caractère d'originalité qui s'en dégage. Métaphysique allié qui nous rappelle les fées de nos pères, penchées sur le berceau de leurs filleuls humains, ou, mieux encore, l'ange gardien de la tradition chrétienne, avocat de la morale éternelle auprès des âmes rachetées par le sang du Christ. — Gobineau, cet inspirateur secret des Assises, n*étaiit-û point parvenu de son côté, sous l'influence d'un mysticisme de même nuance, à une analogue conception du Dieu ethnique ou du Verbe-Race, partiellement incamé en chacun de nous (2) ? Et, lors qu'on a cru goûter, sa vie durant, des communications métaphysiques si réconfortantes, n'eston pas excusable de proclamer comme M. Chamberlain, à bout d'arguments logiques, que la race existe «parce que c'est évident ! »