Création et restauration des races nobles
Mais voilà, dira-t-on, une philosophie fort décourageante pour une large portion de l'humanité pensante !
(i) Page 272.
(2) Voir Tessai philosophique qu*il publia en allemand dans la Zeitschrift fuer Philosophie (1868), essai que nous avons analysé et critiqué dans le i«' volume de notre Philosophie de V Impérialisme : Gobineau et VAryanisme historique, page 277 et suivantes.
Quelles, en effet, petiVcint être nds perspectives d'avenir lorsque, par la faute de noà ancêtres, nous ne percevons plus en nous cette tendre berceuse murmurée par la Nature maternelle, — qui n'est d'ailleurs, au vrai, qu'un hymne d'orgueil entonné en sourdine par l'impérialisme vital au sein de notre psychisme inconscient? — Notre postérité est-elle en ce cas exclue comme nous à jamais du paradis terrestre de la pureté raciale? C'était la thèse de Gobineau dans son Essai sur Vihégaliié des races humaines: ce n'est pas celle de M. Chamberlain dans les Assises du xix« siècle. Non, il est une Rédemption pour cette chute originelle. Reprenez quelque espérance, ô vous, déshérités présents de la grâce ethnique : la déchéance de votre race n'est pas sans remède ; la pureté du sang peut renaître dans un groupe humain, s'il sait faire à cette restauration si désirable les sacrifices qu'on lui doit raisonnablement consentir.
En effet, la science biologique a beaucoup progressé depuis l'heute où l'auteur de YEssai sur les races crut pouvoir affirmer la déchéance définitive de l'humanité, punie sans rémission pour les étourderies matrimoniales de ses pères. Darwin, appuyé sur les expériences séculaires de l'élevage britannique, a montré comment on guérit les races animales malades, comment on relève les races affaibUes d'une déchéance passagère, comment, au besoin, on en crée d'autres de toutes pièces, selon les normes d'un prograrnme bien déterminé à l'avance. Pourquoi n'en serait-il pas de même au sein de l'espèce humaine? « Une race noble ne tombe pas du ciel, écrit M. Chamberlain (en ceci contradicteur direct du gobinisme arriéré), elle se crée ; et ce processus de formation peut, en outre, reconunencer à chaque instant de la durée, aussitôt qu'un hasard historico-géographique ou même un dessein poUtique déterminé (comme il arriva chez les Juifs de la Palestine) en fournit le point de départ et en suggère la possibilité (i) ». Oui, les races humaines,
(i) Page 267.
qui se défont si souvent sous nos yeux, peuvent du moins à tout moment se refaire. Nous n'allons point à un effacement grandissant des caractères qui distinguent entre eux les hommes du temps présent : bien au contraire, nous marchons vers une différenciation anthropologique à chaque instant plus marquée. C'est en avant de nous, non pas en arrière, que l'arbre de la culture aura porté ses plus nobles fruits !
Le précepte de regarder en avant est même si impérieux dans la doctrine raciale de M. Chamberlain que, s'il s'était montré tout à fait conséquent avec lui-même, il aurait refusé dé regarder en arrière dans le passé des races aujourd'hui vivaltites et renoncé à la rédaction de ses Assises, parce qu'une telle investigation ne saurait avoir pour résultat, selon lui, que de troubler les yeux et de décourager les cœurs. Pas d'origines, tel est, en ses heures les plus généreuses, le mot d'ordre d'un penseur dont le livre essentiel n'est pourtant qu'une longue méditation sur les origines ! Mais sans doute estima-t-il à bon droit que l'étude du passé peut fournir malgré tout des enseignements pour l'avenir. Il l'étudia donc à son tour et réserva son précédent principe pour accabler parfois de ses ironies ses précurseurs sur le terrain de la philosophie des races.
Passons l'éponge sur cette nouvelle contradiction d'un théoricien qui n'en est plus à compter ses inconséquences et voyons quelles conditions il pose à la constitution ou à la reconstitution d'une race noble, c'est-à-dire d'une race largement douée pour concourir au progrès de l'espèce? — Il croit pouvoir résumer ces conditions en cinq articles essentiels.
Tout d'abord, il faut que le point de départ de ce groupe humain destiné à exercer une action privilégiée dans le monde soit une matière ethnique favorable, riche, généreuse : et l'on voit combien ce premier caractère, à lui: seul, offrirait matière à discussions, à contestations, sans fin si quelque historien s'avisait d'aJB&rmer sa présence dans une race historique déterminée. Tout peuple, de même que
tout individu, ne juge-t-il pas excellents ses propres ancêtres, inférieurs, abjects parfois les ascendants des nations ou familles concurrentes? Prononcerons-nous jamais avec une impartialité suffisante sur la matière ethnique première dont s'est dégagée une race active, que le cours des événements a donc fait de toute nécessité sympathique ou antipathique à notre souvenir?
Il faut en second lieu que ce groupe se soit renfermé dans ses propres limites au point de vue des unions conjugales conclues par ses membres, qu'il ait pratiqué VInzuchf, l'endogamie, comme on dirait en allemand ou en grec, tout au moins par principe et de façon générale puisqu'une restriction sera posée presque aussitôt à cette loi. C'est ici, à peudfe chose près, la conception aristocratique de la caste, sur laquelle Gobineau a fondé sa philosophie historique.
En troisième lieu, une sélection soigneuse aura été pratiquée sur les rejetons du groupe, et toutes les aristocraties primitives ont en effet appliqué par instinct cette règle (qu'on soiige aux barbares coutumes des Spartiates sacrifiant les nouveau-nés malingres) ; elle est devenue la base de l'élevage technique dans l'Économie rurale.
Mais la quatrième loi qui préside à la naissance des races nobles est d'une application bien plus délicate encore que les trois premières. EUe exprime cette vérité d'expérience qu'un mélange de sang étranger, à la condition qu'il soit transitoire et se réalise à l'heure favorable, aura les plus heureux effets sur les générations ultérieures du groupe. Ainsi, le cheval de pur sang naquit de quelques étalons arabes jadis importés sur le sol anglais et le puissant chien de Terre-Neuve serait sorti d'une opportune immixtion du chien esquimau dans les généalogies du chien courant français. Emerson exprima cette vérité naguère lorsqu'il écrivit : we are piqued with pure descent, but nature loves inoculations, Gobineau lui-même, l'adversaire le plus décidé du mélange, a reconnu sa bienfaisante action lorsqu'il intervient à dose homéopathique pour ainsi dire ; car il en signale un exemple en Angleterre, où
fut importé, pendant le xi^ siècle, le sang légèrement romanisé des Normands de Guillaume : il restait pourtant convaincu que l'humanité ne sut jamais se borner dans l'usage de ce condiment dangereux.
Et la cinquième loi de M. Chamberlain n'est pas autre chose en effet qu'un avertissement sévère en ce sens. Il faut à tout prix, affirme-t-elle, que le mélange introduit soit court, opportun, enfin qu'il associe deux familles ethniques quelque peu apparentées déjà, sinon son résultat sera néfaste. Nous sommes ramenés par là au plus reconnaissable gobinisme.