‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 20 sur 36 · Le Chaos des peuples méditerranéens · texte numérisé non relu

Le Chaos des peuples méditerranéens

Abordons présentement sous sa direction l'examen psychologique d'ime autre race pour laquelle il n'aura point ces retours d'indulgence ou même ces velléités d'enthousiasme dont la forte conununauté Israélite obtient parfois de lui le bénéfice. Nous voulons parler de ce groupe ethnique qu'il désigne d'ordinaire, avec un dédain non dissimulé, par cette périphrase, d'origine gobinienne, le Chaos des peuples. Il s'agit de l'ensemble des riverains de la Méditerranée, considérés conmie les descendants des sujets de la Rome antique et comme

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renfermés à peu près dans les limites de Vlmperium Romanum.

Déjà Tauteur de V Essai surVinégalUé des rac^ humaines nous avait familiarise avec cette vue historique. Sous Tégide de la paix romaine et selon les caprices de Tadministration des Césars, il nous avait montré le Syrien et l'Abyssin, le Numide et le Baléare déversés sur l'Espagne et sur les Gaules : des fonctionnaires plus ou moins cuivrés portant partout leur autorité ainsi que leur alliance délétère. Le mot même de chaos ne faisait pas défaut sous sa plume pour caractériser cette orgie du mélange sans frein, et cette finale putridité ethnique dont le relent lui soulevait le cœur I C'est ce qu'il appelait, pour sa part, la sémitisation des races originairement aryennes ou du moins aryano-finnoises du bassin méditerranéen : Doriens, Hellènes, Étrusques ou Latins ; en sorte que, pour lui-même ainsi que pour ses disciples directs, antisémite signifie plutôt antilatin qu'antijuif.

Sur ce point, M. Chamberlain s'est donc montré singulièrement docile aux leçons du précurseur qu'il fait ailleurs profession de dédaigner : et cette docilité s'étend aux analyses psychologiques qu'il esquisse en terrain méditerranéen. A l'égard de l'hellénisme antique, par exemple, il semblerait au premier abord qu'il voulût se montrer plus indulgent que Gobineau, si dénigrant pour la civilisation athénienne. Mais ce dernier a connu pourtant, de son côté, certains élans de sympathie en présence de l'activité esthétique des concitoyens de Périclès et il a fini par faire du Parnasse la montagne sainte de l'humanité supérieure. En tout cas, pour ce qui se rapporte à la politique, si volontiers démagogique, de la Heilade, au rationalisme semi-asiatique de ses sages, aux mérités comparés des Grecs et des sujets du Grand Roi, les appréciations sont à peu près identiques de part et d'autre. Ce n'est pas seulement du paradoxal Essai de GoMneau sur les races, c'est encore de sa fantaisiste Histoire des Perses que M. Chamberlain invoque au besoin d'autorité si do^iteuse, pour appuyer ses convic-

tions antiméditerranéennes. Il cite, en particulier, le dénigrant passage de l'écrivain français sur la valeur grecque lors de la bataille de Salamine (i), et n'hésite pas à opposer comme lui la cruauté sémito-hellénique à la douceur iranienne !

Son adnûratiori pour l'art grec ne lui en dissimule pas les lacunes, surtout dans la sphère musicale qui lui est si familière. Il regarde comme un bonheur pour le xix^ siècle européen que Goethe, le « grand Aryen » à ses yeux, n'ait été classique qu'en imagination et que son Faust, en particuher, soit resté si profondément germanique. Il juge que l'imitation de l'art antique a retardé plutôt que hâté l'épanouissement de l'art moderne et que le séjour de l'Italie constitue aujourd'hui encore un véritable danger pour l'évolution esthétique , normale des artistes nés dans le Nord. Gobineau assurait que nul homme clairvoyant n'hésite «à placer Dante, Michel- Ange, Shakespeare et Gœthe sur des Trônes dgnt Phidias et Pindare ne touchent pas le marchepied ». EtîM. Chamberlain écrit de son côté : « Quel artiste grec, je le demande, se laisse comparer à Richard Wagner pour la force créatrice ou pour la puissance d'expression? L'hellénisme tout entier a-t-il été capable d'engendrer un homme qui fût en mesure de disputer à Gœthe la palme de l'humanisme? (2) »

Par une erreur de perspective analogue à celle que nous venons de rectifier au sujet des Grecs, on jugera peutêtre, au premier abord, que le peuple romain inspire plus de sympathie à l'auteur des Assises qu'à celui de VEssat. Mais ce n'est, encore une fois, qu'une apparence, car la forme seule de la condamnation est plus mesurée chez le plus récent écrivain. Carthage sémitique n'est pas moins maltraitée par l'un que par l'autre. Tous deux rendent une égale justice à l'impérialisme déjà si largement rationnel des conquérants du bassin méditerranéen et

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à leur ferme sentiment du droit qui, par malheur, s'est pour ainsi dire momifié entre les mains de dégénérés tels que Justinien et ses collaborateurs (i). Tous deux détestent avec une pareille cordialité la littérature bâtarde des Ciceron et des Virgile. Tous deux distinguent soigneusement la Rome antécésarienne, encore retenue sur la pente fatale du mélange ethnique par les dernières lueurs de la tradition aristocratique, de la Rome impériale dont Caracalla fit décidément la mère du Chaos des peuples lorsqu'il concéda l'égalité devant la loi aux innombrables et disparates sujets de FEmpire. C'est en somme dans leur haine instinctive pour le groupe méditerranéen que communient le plus ouvertement ces deux frères par le sentiment, dont le cadet voudrait en vain nous faire croire à son indépendance entière vis-à-vis de son aîné.

S'il lui arrive de le contredire, c'est parfois pour abonder presque aussitôt dans le même sens. Ainsi, nous avons montré jadis Gobineau, ce catholique de façade, arrêté pour un instant dans ses invectives contre la Romanité décadente par l'apparition des Pères de l'Église, individualités grandioses, dit-il, fleurs de vertu écloses comme par nairacle sur le fumier de la corruption latine. Son continuateur protestant ne se croira pas tenu d'avoir sur ce point l'une de ces inconséquences imprévues dont nous le savons coutumier : « César ayant autorisé la reconstruction de Carthage, écrit-il, la malédiction attachée à ce sol perfide sufBt pour en faire de nouveau la sentine du monde : de là naquirent les Tertullien et les Augustin », qui furent des ennemis dangereux du germanisme à ses yeux ! Ce n'est pas qu'il n'approuve, nous le verrons, certains enseignements mystiques de l'augustinisme qui s'accordent avec ses propres dispositions d'esprit ; mais il connaît l'origine, ethniquement impure, de leur auteur et ne les accepte donc jamais que sous bénéfice d'inventaire l

(I) Sur là conception du dtoit romain dans les Assises, on pourra lire la réfutation assez aigre d'un spécialiste, B. Matthias dans la Deutsche Rundschau,'mArs 1 90 1 .

Le type accompli de l'hoaune du Chaos dans l'antiquité, le bâtard de vingt races médiocres, c'est à ses yeux Lucien, auteur prêt à toutes les besognes, railleur sans convictions ni principes qui se moque au besoin de lui-même et cache, sous un rictus forcé d'ironie, la conscience de sa dépravation morale*, écho de son impureté raciale. Le nom de Henri Heine apparaît ici tout aussitôt, comme terme de comparaison chez les modernes, sous la plume de notre historien qui abhorre l'auteur de Vlntermezzo. La réthorique méridionale lui est d'ailleurs en aversion — comme elle l'était également, mais de façon plus inattendue, à ce Gascon de Gobineau. — Qui n'a pas vu Bismarck à la tribune des Parlements, écrit-il, et qui n'a pas entendu cet honune de fer luttant péniblement avec les mots pour leur arracher enfin ces formules impérissables qui volaient aussitôt jusqu'aux extrémités du monde, celui-là ne sait pas ce qui distingue la parole vécue des tempéraments faits pour l'action de l'écœurante faconde des avocats à toutes causes i

M. Chamberlain, resté chrétien à sa manière, garde bien quelque sympathie à la primitive Église qui dut grandir parmi les rejetons du Chaos des peujdes, mais, comme Gobineau une fois de plus, il estime qu'elle souffrit grandement de cette ambiance délétère. Il déteste en particulier son ascétisme rigide. Et, comme il ne peut refuser à cet ascétisme ime origine hindoue, c'est-à-dire vraisemblablement aryenne, il est conduit à donner de cet emprunt à la race noble une interprétation dénigrante qui nous rappellera son jugement sur le péché originel dans la théologie judaïque. Au sein de la civilisation brahmanique, nous expiique-t-il en effet, nul n'avait licence de vivre solitaire et de pratiqua le renoncement qu'après avoir engendré au moins im fik. Au contraire, les anachorètes chrétiens, les stylites à l'existence â:raDge se refusaient à toute génération de la vie. C'est que, esprits pénétrants en dépit de leur putride origine, ils devinaient le secret de leur tonps et se décidaient à ne plus transmettre un sang tant de fois souillé par le .mélange.

Puis, reprenant à son compte une des plus fantaisistes assertions de Schopenhauer, M. Chamberlain ajoute imperturbablement : « Sî en effet la Nature répare les ravages causés par les grandes épidémies, en accroissant aussitôt après leur terme, le nombre des naissances humaines, ne doit-elle pas, en revanche, diminuer autant que possible la quantité des nouveaux venus à la vie dgtns le sein d'un Chaos ethnique qui menace l'existence de toute civilisation future? » C'est donc le décret d'une Providence devenue, par anticipation, l'adepte des thèses gobiniennes, qui prépara cette contagion d'ascétisme sans frein dont le souffle faillit dessécher entièrement la primitive société chrétienne*

Il faut peut-être regretter, au surplus; que le résultat n'en ait pas été plus radical et plus décisif encore : il faut déplorer que, peu après, les conquérants barbares n'aient point parachevé l'œuvre des Stylites et que le Germain se soit arrêté dans l'extermination de la Latinité sur laquelle s'étendit bientôt son bras vainqueur. Car elle devait renaître de ses cendres un jour, la perfide race chaotique, pour arrachera l'influence du sang régénérateur la plus grande partie de ses anciens domaines, ou même pour en dépasser, sur plus d'un point, les limites :

Ces Romains que nous cf oyions maris, Rampant sous leurs tristes royaumes, Rongeaient au pied nos contreforts !

avait déjà pleuré le chantre d'Amadis, avec cette impropriété dans les termes à laquelle il payait surtout largement tribut dès qu'il s'avisait de manier le vers, mais qui ne l'empêchait pas d'affirmer de façon suffismment claire ses paradoxales, ses contagieuses convictions sur le sang de ses pères I On voit assez maintenant à quel point M. Chamberlain fut tributaire de'l'écrivain françaisjdans toute cette^'partie de son^œuvre.1 *

Passons au temps de la Renaissance qui vint'f aire'apparaître au grand jour la résurrection ethnique du Chaos des

peuples, lentement opérée pendant le cours du moyen âge, sous la mince couche dominatrice de sang germain que l'invasion barbare avait étendue sur l'Europe occidentale. L'auteur des Assises estime que l'esprit de ce Chaos s'incarna vers le milieu du xvi® siècle dans l'œuvre d'Ignace de Loyola, dans la Compagnie de Jésus. Ce n'est pas que la personnalité d'Ignace soit entièrement dépourvue de grandeur. Gentilhomme et soldat, il a fait œuvre forte et durable, œuvre « impérialiste » au sens le mieux défini de ce mot. Mais l'inspiration de cette œuvre n'en est pas moins d'une source mauvaise, car Loyola est de race « pure », ce qui fait sa valeur relative, mais la race dont il sort, la race ibère ou basque, non seulement n'est pas germanique, mais ne paraît pas avoir une goutte de sang aryen dans ses veines (on sait que les Juifs et les fils du Chaos ont du moins ce dernier avantage aux yeux de M. Chamberlain) : on s'accorde, en effet, à voir en elle un débris des peuples préhistoriques qui ont autrefois colonisé l'Europe avant l'apparition des conquérants venus de l'Est, Celtes, Slaves et Germains. C'est pourquoi le fondateur des Jésuites a réveillé par ses leçons les instincts qui vivaient dans l'homme au temps de la pierre poHe, avant l'arrivée des premières migrations asiatiques. Lorsque l'auteur des Assises s'avise de prendre en mains les Exercices spirituels de ce grand dompteur d'âmes, sa vive imagination fait tout aussitôt retentir à son oreille « le rugissement de l'ours des cavernes qui menaçait nuit et jour la vie précaire des êtres humains pendant la période diluvienne du globe ! » Qu'on songe, au surplus, à ce que furent les premiers compagnons d'Ignace : François de Xavier, un Basque, comme son chef : Polanco, un juif converti ; Faber, un savoyard, c'est-à-dire un brachycéphale (homo aipinus) héritier par le cerveau, lui aussi des premiers occupants de l'Europe ! Ce groupe hétérocHte n'est-il pas en quelque sorte le symbole de toutes les puissances antigermaniques qui se liguèrent, à cette heure de l'évolution européenne, contre la Réforme de Luther, cet incontestable représen-

tant de la race noble? — Il y a quelques années, Edouard Drumont présentait volontiers Loyola comme le dernier des chevaliers et son ordre comme la plus reconnaissable création de Tâme aryenne. Auquel convient-il de faire confiance, parmi ces aryanistes divers dont les af&rmations pareillement tranchantes sonnent pourtant de façon si singulièrement discordantes?

Deux siècles encore, et voici paraître un autre représentant typique de Tesprit méditerranéen, au jugement de M. Chamberlain. C'est Napoléon Bonaparte, « le grand capitaine du Chaos des peuples ». Mais à l'heure même où il prononçait cette excommunication ethnique, un autre publiciste allemand, A. Fischer, se plaisait à rapprocher, plutôt qu'à opposer entre eux, Gœlhe et Napoléon (c'est le titre de son livre qui eut quelque retentissement au delà du Rhin). Or, nous savons que l'auteur ôm Faust figure dans les Assises avec le titre d'Aryen par excellence, ou de « grand Aryen ! » Peu après se fit jour, d'ailleurs, une protestation plus directe. Le D' Ludwig Woltmann, qui devait être après M. Chamberlain l'un des plus actifs artisans récents du germanisme mystique, et dont nous avons naguère étudié dans la Revue des Deux Mondes, la courte et fiévreuse carrière, Woltmann s'éleva de façon expresse contre ces deux dernières assertions des Assises. Il proclama que Napoléon était probablement d'extraction plus germanique que maint autre représentant officiel et consacré de la race prédestinée Quant à l'ordre des Jésuites, il le présenta comme une création nettement, authentiquement « germanique » (i) ! Que penser encore une fois d'un concept, à prétentions anthropologiques, qui prête néanmoins à des déductions si plaisamment contradictoires? Working hypothesis, M. Chamberlain? de sa conception de la race ? Non pas, disturbing, mislaying hypothesis, prononcerions-nous de préférence, après tant

(i) Politisch-Anthropologtsche Revue. II, 7. Woltmann utilisait le livre de Liebeijfels : Katholizismus wider Jesuitismus. Francfort, 1903, où sont étudiées les origines raciales des plus célèbres Pères de la Compagnie de Jésus.

gS LE PANGERMANISME MYSTIQUE : .

de significatives expériences, et sans crainte d'être désapprouvé par les esprits de bonne foi.

Que penser pourtant du « Chaos des peuples • un siècle après Napoléon, son dernier représentant de choix? — Quiconque, écrit M. Chamberlain, voyage aujourd'hui de Londres vers Rome, va des brumes vers le soleil, de la pénombre vers la lumière, mais aussi d'une atmosphère de civilisation raffinée et de haute culture vers la barbarie, la saleté, la bfutalité, l'ignorance, le mensonge, la misère. Et ce n'est pas même une décadence dont l'Europe méridionale nous offre actuellement le spectacle : il s'agit plutôt d'un arrêt de développement ! Ces gens en sont restés à la civilisation impériale romaine, tandis que le monde germanique progressait |5endant ce temps. Ils s'efforcent aujourd'hui de copier gauchement le Nord : mais loin de s'assimiler la culture supérieure dont ils voudraient devenir participants, ils perdent à ce stérile effort les derniers vestiges pittoresques de leur originalité d'hier. La plus dangereuse erreur qu'on puisse commettre à leur sujet, c'est de les croire richement doués et, par suite, faciles à relever de leur abaissement, en les considérant comme les rejetons des grands Romains antécésariens. Ceux-là sont éteints comme on le sait, et les usurpateurs qui portent aujourd'hui ce nom illustre ne comptent en réalité dans leur ascendance que des motifs africains ou syriens I Oui, en ce temps de TripUce, le Méditerranéen inspirait si peu d'estime et donnait si peu d'espoir à notre juge prévenu qu'à ses yeux Séville et Athènes étaient des villes moins « européennes » au sens ethnique de ce dernier mot que Melbourne ou New- York !

Nous achèverons de faire bien connaître son opinion sur ce point en nous référant à ses propres paroles (i). « L'Europe, a-t-il écrit dans ses Assises, compte des centaines de milliers d'habitants qui parlent nos langues indo-européennes, qui portent des vêtements de même

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coupe que les nôtres, qui peuvent même passer pour de fort braves gens dans leur entourage et qui, cependant, demeurent aussi différents de nous autres Germains que s'ils habitaient une autre planète. Et il ne s'agit pas ici d'un abîme tel que celui qui nous sépare également du Juif, abîme sur lequel maint pont intellectuel, jeté au cours des âges, nous permet de passer et de repasser à notre gré d'un bord à l'autre I II s'agit d'un obstacle infranchissable qui isole une contrée d'une autre contrée I d — N'étions-nous pas en droit de prétendre que les Méditerranéens Latins sont placés encore plus bas que les enfants d'Israël dans l'estime ethnique de cet artiste, égaré dans le domaine de la science et du gouvernement des hommes.

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