Le fétichisme méditerranéen et Vuniversalism
catholique,
La conception judaïque du monde î^yant été tant bien que mal exclue des matériaux propres à construire la religion germanique à laquelle appartient l'avenir^ il nous faut examiner si le même ostracisme doit frapper la conception du monde que s'est façonné le Chaos des peuples méditerranéens à travers les siècles? la réponse de l'auteur des Assises ne fait aucun doute pour quiconque nous a suivi jusqu'ici dans l'étude de ce Uvre passionné. Un amalgame confus de races parfaitement étrangères les unes aux autres ne peut manquer de révéler son origine fâcheuse par l'incohérence de ses vues métaphysiques et par sa totale incapacité de création dans le domaine reUgieux 1 Bien mieux, sur ce terrain comme sur celui de la valeur ethnique en général, M. Chamberlain se montrera souvent plus sévère encore aux bâtards méditerranéens qu'aux métis palestiniens. Qu'il ait par exemple à traiter de la solution kantienne du problème de laUberté morale, il n'hésitera pas devant cette appré-
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ciation souverainement méprisante : « Un Juif ne pouvait se poser ce problème. Inutile même d'en examiner la possi* bilité pour ces balayures humaines, Africains, Égyptiens ou autres qui aidèretit à bâtir l'Église chrétienne (i) 1 » Ou encore, après avoir déploré la prétendue judaïsation de la doctrine du Christ par la prédication de saint Paul et la confusion d'idées qui en résulta chez les auditeurs de cet apôtre, il écrira : < L'esprit juif accepté dans toutes ses suggestions eût été moins pernicieux, car il aurait du moins tenu en bride les instincts fétichistes qui sont la propension du Chaos des peuples 1 » Et voilà donc la Méditerranée une fois de plus himxiliée devant la Palestine !
La citadelle de la conception méditerranéenne c'est l'Église romaine qui continua d'en assurer la diffusion jusqu'à nos jours, et M^ Chamberlain n'a qu'à revenir aux suggestions de son hérédité protestante et britannique pour s'élever avec passion contre un si dangereux ennemi. C'est alors le cri de No Popery qui se fait entendre sous la cadence de ses phrases tranchantes. A ses yeux, les catholiques de l'Europe méridionale sont aujourd'hui (2) « tombés à l'idolâtrie sans fard, et, par là, sont sortis du groupe des peuples de culture ! » Qu'il y a loin de cette sentence sommaire aux impressions d'un Newman trouvant précisément dans les égUses sicihennes, aux dévotions voyantes et quelque peu matérielles, l'atmosphère de foi naïve qui convenait aux dispositions de son âme 1 Mais il est superflu d'insister plus longuement sur cet aspect des Assises du xix® siècle : il n'a rien de nouveau ni même d'actuel, n'étant que l'écho lointain des protestations de la Réforme.
Plus intéressante nous apparaîtra l'étude que M. Chamberlain consacre à l'idée « catholique » au sens ét5maologique de ce dernier mot, c'est-à-dire à l'universalisme qui est la prétention de l'église romaine, à l'effort de cette église vers ime organisation sociale de caractère universel.
(i) Page 884, (2) Page 751.
Il8 LE PANGERMANISME MVSTÎQItî? î
L'auteur des Assises s'en déclare d'abord inquiété dans son particularisme de race, soit qu'il rencontre cet uni^ versalisme sous l'aspect de la religion romaine, appuyée sur les promesses évangéliques, soit qu'il le retrouve dans la théorie manchestérienne du libre-échange des idées et des biens de richesse : soit enfin qu'il le reconnaisse dans les rêveries du socialisme romantique, hanté par sa chimère de fraternité internationale. Nous verrons bientôt si son pangermanisme mystique échappe à ce reproche, comme il semble le croire ; voyons-le présentement se tourner vers l'ÉgUse romaine pour la critiquer à ce point de vue.
Il accuse cette grande cité de Rome qui s'intitule ellemême la Ville étemelle, d'avoir par deux fois abrité dans ses murs l'idée universaliste sous sa forme la plus tranchante : au temps des Césars païens, puis au temps des pontifes chrétiens. L'Eglise catholique s'est proclamée l'héritière légitime de Vimperium et, pas plus que les chefs de l'antique aristocratie latine, elle n'a su poser de bornes à ses velléités conquérantes. Que les cathoUques demeurent le plus souvent fort attachés à leur groupe national, cela est certain, mais cette attitude est chez eux aussi respectable qu'illogique. Le thomisme (i) exprima jadis les aspirations universalistes de l'ÉgUse dans le domaine de la pensée, en réclamant pour elle le tout-savoir. Le jésuitisme les incarna plus récemment dans la pratique, lorsqu'il organisa cette puissante milice cléricale qui s'efforce d'assurer à Rome le toutpouvoir.
Or M. Chamberlain estime que l'universalisme, en dépit de ses prestiges et de ses promesses, demeure pour ceux
(i) Les Assises/ nous enseignent que Thomas d'Aquin fut de sang germanique puisque l'Italie l'était encore en ce temps dans ses classes dirigeantes tout au moins. Séduit toutefois par cette grande idée antigermanique de rUniversalisme, il fut conduit à dresser contre le germanisme cette redoutable machine de guerre qui est sa Somme théologique. C'est ainsi, soupire l'écrivain anglais à ce propos, que, pour mener le combat de la pensée comme pour les besognes de guerre, les Germains ont fourni de tout temps des mercenaires aux enneàiis de leur sang et persistent à faire aujourd'hui de même.
qu'il séduit un péril d'avenir et même une source de faiblesse dans le présent. Sur cet écueil serait venu échouer, s'il faut l'en croire, l'orgueilleux vaisseau du Saint Empire romain germanique, conception monstrueuse d'ailleurs à ses yeux, création dont la bâtardise est exprimée dans le nom même qu'elle s'était choisie et qui, depuis un demisiècle seulement, a fait place au plus logique édifice de l'Empire allemand germanique. En effet, après avoir exposé que la vieille idée romaine de. la domination du monde fut partagée, à titre d'héritage de Vimperium, entre la papauté et l'Empire franc d'Occident, de façon qu'elle fournit dès lors aux Germains la base de leur organisation sociale et l'assise solide- de leur civilisation, notre philosophe historien retombe aussitôt dans l'une de ces contradictions logiques qui lui sont si familières : il regrette que Charlemagne ait accepté sa couronne du pape romain plutôt que de la demander au César de Byzance, comme il y avavt songé tout d'abord ; car cette décision malencontreuse du grand capitaine franc prépara la romanisation de l'Allemagne et fit de son génial souverain luimême une proie de l'idée romaine universaliste, engageant par là sur ses pas les générations germaniques ultérieures dans une voie peu convenable au tempérament de la race. Car les Germains nous sont ici donnés comme de purs nationalistes par disposition native. Ils ne l'ont que trop démontré, estime M. Chamberlain, lorsque, au lendemain même de leur commune victoire sur l'aigle romaine, bien loin de jouir en commun du fruit de ce triomphe, ils se sont barricadés les uns contre les autres, en créant les divers royaumes dont se compose encore aujourd'hui l'Europe. Que les événements leur en fournissent à nouveau la possibilité, et ils façonneront sans effort une douzaine de nationalités nouvelles ! En général, c'est à la condition expresse de se limiter dans ses ambitions extérieures qu'il est permis de se développer sans bornes vers l'intérieur : et, tout au contraire, l'effort d'expansion sans bornes vers l'extérieur produit nécessairement, comme on l'a vu pendant la décadence romaine ou sous le
sceptre de Charles-Quint, la limitation, l'étroitesse de vue, la régression à l'intérieur du corps national (i). Et voilà qui serait à méditer présentement par les sujets de l'empereur Guillaume II.
M. Chamberlain demeure encore conséquent avec ses vues particularistes, tout au moins sur le terrain religieux, lorsqu'il souhaite expressément de voir le Chaos des peuples persister dans sa foi catholique, quelque dégradée que cette confession lui apparaisse. Le christianisme germanique dont il entrevoit l'aurore ne sera pas, dit-il, et ne saurait même jamais devenir la conviction métaphysiqiue acceptée des Méditerranéens. En revanche, dans la sphère des intérêts matériels, notre auteur n'est pas toujours resté fidèle à ces suggestions de réserve et de restriction volontaire. Il prévoit à plusieurs reprises l'hégémonie des peuples septentrionaux sur le globe, et, dans la conclusion du chapitre des Assises qui est consacré à l'État, il affirme nettement que les Germains se préparent à exercer l'empire du monde (2). Peut-être s'agit-îl dans sa prédiction des Slavo-Celto-Germains, auquel cas cette pensée serait moins contestable, mais encore faudrait-il faire place, en cette vue d'avenir, à la civilisation latine proprement dite, qui paraît bien destinée à tenir un rôle important dans la civilisation de demain.
Au total, l'impérialiste germaniste, même sous la plume de cet interprète pénétré de mysticisme esthétique dont nous étudions en ce moment la pensée, n'est guère moins universel en ses aspirations de puissance qu'a pu l'être jamais TÉglise romaine, et l'on ne peut se défendre du soupçon que s'il prêche la modération à cette Église, c'est pour l'écarter de son chemin. Le fameux mono-
(î) C'est une idée de Térudition allemande antérieure à la vulgarisation de l'idée impérialiste prussienne au delà du Rhin et dont on retrouve la trace chez Renan {De r Avenir religieux des Sociétés Modernes) que le vieux monde romain a péri par l'unité excessive et que le salut du monde moderne sera dans la diversité nationale, héritage des conquérants barbares. M. Chamberlain l'associe de façon ncu conséquente à son impérialisme inconsciemment élargi.
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logue de Charles-Quint dans Hernani n'aurait sans doute pas les applaudissements de ce romantique, grandi avec la cinquième génération du mouvement rousseauiste :
Le pape et l'empereur sont tout: rien n'est sur terre Que pour eux et par eux...
Tout se passe erUre eux deux...
Il semble que ce soit trop d'un désormais, au gouvernail de l'humanité pensante !
Accorde qui le pourra les unes aVec les autres ces leçons contradictoires, nées comme nous l'avons déjà constaté plus d'une fois, d'un effort peu fructueux 'pour associer entre elles, dans une sjmthèse acceptable des deux parts, les aspirations divergentes de ce qu'on appelait naguère les « deux Allemagnes », l'Allemagne avide et l'Allemagne paisible qui ne font plus qu'une aujourd'hui. Nous constaterons seulement que lé coupable « universalisme » catholique est ici morigéné par un philosophe qui, entre toutes les paroles du Christ que nous montrerons bientôt si persuasives à ses yeux, aurait fait sagement de méditer davantage la parabole de la poutre et de la paille !
Ajoutons que M. Chamberlain, toujours prêt à s'enflammer d'ime sympathie d'artiste ou de gentleman pour les adversaires qu'il ménage le moins en d'autres circonstances, se plaît à rendfe à l'occasion une entière justice au talent gouvernemental, à la sagesse organisatrice de l'Église romaine. Car, il déplore les dissensions doctrinales qu'a fait naître dans le sein du protestantisme le principe sans restriction du libre examen. Tout schisme issu de ce principe, dit-il, doit nécessairement préparer des' schismes nouveaux (i), au lieu que la doctrine qui proclame non seulement l'autorité spirituelle illimitée des papes, mais encore leur suzeraineté temporelle sur les autorités sociales de ce monde terrestre
(i) Page 680.
(l'idée de Grégoire VII ou d'Innocent III) est une idée grandiose et féconde qui s'appuie d'ailleurs à bon droit sur les enseignements de Jésus-Christ (i). Combien médiocre et plate serait une pensée qui n'en saurait pas discerner la beauté austère et la force incommensurable ! L'Église s'efforce de procurer le bonheur présent à ses fidèles : non contente de préparer leur avenir céleste, elle entend faire de leur transitoire séjour terrestre un vestibule magnifique de l'au delà 1 Que certaines concessions préliminaires qui sont indispensables à l'unité de la foi lui soient préalablement consenties, Rome montrera pour tout le reste l'esprit le plus large et la plus ample tolérance. Sa science de l'organisation, la richesse de sa tradition, son expérience de l'humanité lui sont « un trésor plus admirable et plus immense qu'on ne le saurait dire en paroles». Dans les notions de catholicité, de transmission ininterrompue du pouvoir spirituel, d'infaillibilité, d'institution divine, de révélation incessante et illimitée, de royaume de Dieu sur terre, de pasteur suprême représentant ici-bas le ciel (2), dans tout cela, il y a tant de beau et tant de bon que la croyance à ces choses doit nécessairement donner la force ! Et qui donc serait plus disposé à en convenir que notre enthousiaste qui va bientôt demander à une chimérique religion nouvelle, au christianisme germanisé, la force dont ses frères de race ont besoin pour triompher parmi les candidats à l'empire du monde? Nous dirons bientôt d'ailleurs que seul le catholicisme méditerranéen, expression de l'âme du Chaos des peuples, est l'objet de son ostracisme, car le cathoUcisme des Celto-Germains au contraire peut devenir à son avis l'un des éléments de la Renaissance reUgieuse dont il appelle de ses vœux la venue ! ^
(i) Page 672.
(2) Page 679.
HOUSTON-STEWART CHAMBERLAÎK. 12^
^. -^ La dotation religieuse du Germain. -^ Le Christ
Aryen.
Les Méditerranéens ayant été ainsi déclatës moins aptes encore que les Sémites à préparer la religion désirable de l'avenir, scrutons les dispOSitiotis dil troiisiême des groupes ethniques qufe confrontent sâtis cesse entre eux les Assises du xix« siède. Abordons Tétude des capacités métaphysiques du Germain.
Les viles de M. Chamberlain sur cette question sont empruntées pour là plus grande part à Schopenhauer, aussi bien que ses opinions, précéoemment exposées, sur la teligion judaïque. Il refait au total, en s'attachaftt aUk traces du penseur de Francfort, l'histoite philosophique et religieuse de Thumaliité pensante. Il a d'ailleurs la parfaite bonne foi de recommander chaleureusement à ses lecteurs le chapitre ingénieux qui Ouvre lés Parefga de son maître et qui contient en effet la quintessence de ses propres développements Sur ce sujet (t). Lui aussi professe donc que rËtn-opé âtyenne a récemment retrouvé sur les bords du Gange ses livres sacrés véritables et que la pensée indienne, en matière de religion, s'est continuée par la pensée germanique, pour qui sait pénétrer dans l'essence de l'uhe et de l'autre. Il le démontre par les mêtnes ârgUrtîentsque l'auteur dn Monde comme volonté {2). Du passé reUgieux de sa race, il efface radicalement à son tour, ce qui en a été ccmsidéré jusqu'à présent comme l'essence, à savoir Todinisme, le Walnalk, les Walky ries, VËdda, dont les noms ne seront pas même prononcés âU cours de cette longue enquête sur la religion du Germain, qui s'intitule Les Assises du xix^ siècle. Ce n'est nullement en isffet par les vieux cultes nordiques, considérés corrime importés de l'Asie, mère commune des peuples
(l) t'age 8Ô0. Lé titre de ce chapitre est : Esquisse d'une histoire de la doctrine de V idéal tt du tM.
{2) Voir sur ce point ses commentaires dans la BHlage de VAl^gefHeine Zeitungf 1889, n9* 229 et 230.
1^4 LE PANGERMANISME MYSTIQUE î
aryens, mais par le prophétisme juif peut-être, par le christianisme originel à coup sûr et enfin par la mystique allemande du moyen âge que la primitive pensée aryenne se conserva selon lui dans la race germanique, pour aboutir à la philosophie de Kant, fleur exquise de cette antique souche métaphysique. Tout cela nous avait été déjà exposé par le philosophe de la volonté métaphysique. Indiquons toutefois que les complaisances indiennes de M. Chamberlain ne sont pas de nuance identique à celles d'Arthur Schopenhauer. Celui-ci appréciait grandement le bouddhisme à ime époque où Ton distinguait assez mal cette doctrine, réformiste et protestataire, de ses sources brahmaniques. Une telle prédilection s'expliquait d'ailleiurs chez le maniaque de Francfort par l'usure nerveuse qui a fait de lui l'un des plus typiques représentants de la troisième génération rousseauiste en Allemagne et l'un des maîtres de la quatrième par toute l'Europe. Les suggestions du Bouddha s'accordent parfaitement en effet avec cette lassitude blasée, cette sorte d'inertie locomotrice qui caractérisent son système métaphysique. Ce sont même ces traits de la doctrine qui en ont assuré le succès au lendemain des dures leçons que les faits préparèrent en 1848 au mysticisme rousseauiste de nuance sociale, lorsque celui-ci eût saisi pour un moment par surprise le gouvernail de l'État dans quelques pays de l'Europe. Mais l'Allemagne a laissé trop loin derrière elle, pendant la seconde moitié du xix® siècle, les velléités de découragement qui l'avaient assailli après l'échec du parlement de Francfort pour que la perspective du Nirwana bouddhique lui puisse être présenté désormais avec quelque chance de succès par les disciples de Schopenhauer. Ceux-ci ont alors imaginé im procédé ingénieux pour sauver une partie de l'héritage de leur msdtre, en sacrifiant tout le reste aux aspirations nouvelles de leurs concitoyens. L'un d'entre eux, le professeur Deussen, de Kiel, a exposé dans ce sens les origines de la pensée indienne telle que nous en conservons l'expression dans le Véda, et M. Chamberlain s'est empressé de le suivre
avec enthousiasme sur cette voie, comme nous allons le dire (i).
A l'exemple de Schlegel et de Schopenhauer, l'auteur des Assises compare les savants qui firent connaître à l'Europe, vers la fin du xviii® siècle, les monuments de la littérature védique, à ces humanistes qui rapportèrent les classiques grecs à l'ItaUe vers la fin du xv« siècle, après la chute de l'Empire bizantin. Du plus récent de ces événements, il attend une seconde Renaissance, de caractère principalement reUgieux, qui sera, selon lui, bien autrement saine en son principe et bien autrement féconde en ses suggestions que le mouvement helléno-latin du quattrocento. Et, si on lui objectait que cent ans se sont écoulés déjà depuis la découverte de la littérature védique sans que son influence religieuse ait semblé parmi nous bien appréciable, il répondrait qu'un long travail de clarification s'imposait d'abord aux philologues en présence de ces idiomes si anciens, expression d'une civilisation si différente de la nôtre. La Renaissance, promise il y a cent ans, va conunencer incessanmient, dès qu'on aura lu l'œuvre initiatrice du professeur Deussen (2).
Remarquons-le pourtant, vingt années environ ont passé maintenant sur les pubUcations de cet historien de la philosophie, et nous en attendons encore les résultats si pompeusement annoncés à l'aurore de ce siècle. La Renaissance rehgieuse de l'Europe a été ajournée de nouveau ; c'est la guerre de 1914 qui nous est venue de la rive droite du Rhin !
Les récents exégètes de la pensée indienne antique nous présentent le bouddhisme comme l'œuvre propre d'un Chaos des peuples extrême-oriental qui fut préparé peu avant l'ère chrétienne par des mélanges de races
(i) Voir, en particulier, son essai intitulé : Arische Weltanschauung, Conception du monde aryenne. Berlin, Bard et Marquardt.
(2) Deussen a entrepris une histoire générale de la philosophie avec spéciale considération des religions. En 1894, parut la première section de son i*' volume : Allgetneine Eintheilung und Philosophie des Veda bis auf die Upanishad. En 1899, il publia la 2® section de ce volume ; Die Philosophie der Upanishad' s.
sans limites et sans précaution sur le sol de la péninsule hindoue. Cette doctrine novatrice fut façonnée d'ailleurs, à l'exacte mesure de ces races inférieures, non aryennes qui, soumises autrefois et tendues en bride par les conquérants blancs venus de l'Himalaya, les Aryas, ont reparu avec le temps à la surface ethnique par une de ces résurrections que préparent les aveugles «sélections sociales » dont nous avons parlé déjà. Sans doute le chef .du mouvement, Çakya-Mounij dont ses fidèles ont fait le Bouddha, était d'illustre origine et, probablement, de sang pur, mais ce fut un traître à sa race et à sa caste, une sorte de PlùUppe Égalité ou de Mirabeau que ce prédicateur humanitaire. Nous avons dit ailleurs (i) combien Gobineau, théoricien de l'aryanisme à la prussienne, avait passionnément accueiUi cette interprétation dès qu'elle commença de poindre dans la science contemporaine et comment il avait corrigé sur ce point, dès 1853, l'aryanisme attendri de Schopenhauer. Ici M. Chamberlain se détache donc de son premier inspirateur pour se tourner vers le second. A son avis, ce n'est nullement sur les traces du Bouddha, ce guide si peu sûr, que l'âme germanique doit marcher à la conquête d'une religion qui exprime véritablement ses tendances profondes. Qu'elle regarde plutôt vers l'antique sacerdoce des Aryas de sang intact, vers les auteurs des hvres védiques dont la philosophie ou mieux la conception du monde est venue exprimer l'âme de la race blanche avant tout dégradant mélange !
Que d'ailleurs les conséquences d'un tel changement de front soient très appréciables au point de vue philosophique et religieux, c'est ce qu'il serait imprudent d'escompter, selon nous. Brahmanisme et bouddhisme sont en effet bien moins différents dans leur inspiration que ne voudraient nous le faire croire les fanatiques de la race. Et c'est pourquoi, quels qu'aient été d'ailleurs les prôgtès
(i) Dans le premier volume de notre Philosophie de Hmpérialisme : Gobineau et Varyanisme historique. Pans, Plon^ 2903, pages 53 et suivantes.
accomplis par la philologie sanscrite après un siècle de travaux, les penseurs d'outre-Rhin qui continuent de chercher leur inspiration du côté du Gange aboutissent à peu près aux mêmes conclusions que le philosophe de Francfort vers 1815, comme la suite de notre examen va le démontrer.
Il est vrai que M. Chamberlain conseille encore à ses clients philosophiques une autre source d'édification et de réconfort. Si l'on a tout d'abord mal compris la pensée indienne en Europe, explique-t-il, il y a bien plus longtemps encore qu'on y comprend fort mal la pensée palestinienne exprimée dans le Nouveau Testament chrétien. Schopenhauer n'en jugeait-il pas l'inspiration foncièrement pessimiste par opposition à Tancien Testament optimiste? N'y lisait-il pas des conseils d'ascétisme extrême et d'inaction méditative? Or, un aryanisme décidé a fait bon ménage avec le germanisme conquérant, sans renoncer pourtant à toute la tradition chrétienne, ne saurait accepter une interprétation de cette nature. Dans les Assises du xixP siècle, le Christ est un Aryen encore, mais non plus un Aryen de tendance bouddhique, puisque le Bouddisme n'est pas aryen. Le Christ nous sera présenté désormais comme le continuateur du védisme et cette assertion étrange s'éclaircira pour nous quelque peu si nous essayons de comprendre sous quels traits ce wagnérisme gobinisé qu'est le chamberlainisme théorique en est venu à se représenter la personnalité du Rédempteur.
Quand on a constaté la dénigrante attitude de cette doctrine à l'égard du judaïsme des derniers siècles préchrétiens, on ne peut réprimer un sursaut d'étonnement devant la conception, de tous points étrange, qui fait naître en Palestine, du sein des bâtards Hittito-Bédouins, le fondateur, jusqu'ici mal compris d'une religion, qu'on nous dit spécifiquement aryenne ! On concevrait à la rigueur qu'un chrétien croyant, ne voyant que son Dieu dans le Christ, parvienne à le détacher par la pensée de son milieu judaïque. C'est qu'il interpréterait srfors la mis»
sion terrestre de Jésus sans attacher aucune imf>ortance à son lieu d'origine ou à la valeur ethnique de ses ascendants galiléens ; mais du moins ce chrétien convaincu ne songera-t-il point à faire à tout prix de son Sauveur un fils de sa propre rare 1 Si le Christ n'est pas un Juif à ses yeux, c'est parce qu'il n'est pas un homme et n'a rien à démêler avec nos terrestres contingences.
Telle n'est pas l'attitude de M. Chamberlain, car le surnaturel ne tient aucune place dans son interprétation du fait chrétien. Il est persuadé que la race se reflète dans la pensée et que la pensée est même le critérium infaillible de la race. Une pensée dont toutes les résonnances de son être lui révèlent la parenté proche et la fraternité certaine, une pensée si propice à l'émouvoir, si efiicace à le tonifier, doit porter un caractère de race et sortir nécessairement de la race à laquelle il appartient lui-même !
Il ne l'indiquera toutefois que par allusion, par une sorte de prétérition oratoire, tant il sent d'instinct l'énormité d'une assertion de ce genre. Beaucoup moins précis que Richard Wagner (i) et que ses Bayreuther Blaetter (2) qui ont fait ouvertement de Jésus un Aryen, l'ancien collaborateur de cette feuille, où le mysticisme esthético-romantique s'est donné jadis si folle carrière, se contentera d'établir, au prix de quelques prestidigitations ethnologiques, que Jésus ne ftU pas un Juif par le sang. Après quoi, insistant sur l'inspiration sublime qui rayonne des paroles de cet orateur unique et confiant dans le critérium racial établi par lui dès le début de son œuvre, il laissera son lecteur tirer sous sa responsabilité propre, la conclusion de ces tendancieuses prémisses.
Voyons la première partie de la thèse. — Que le Christ
- (i) Voir Werke, X, 232.
(2) Lire en particulier dans le numéro de janvier-février 1886 Tarticle de A. Seidl intitulé franchement Jésus V Aryen. Cette thèse a été également soutenue depuis, en France, par G. de Laf ont dans son livre sur Les Aryas de Galilée. Paris 1903. Une toile envoyée il y a quelques années à l'un de nos salons par un peintre du Nord, portait ce titre de Jésus l'Aryen qui fut sans doute peu compris du public parisien, mais a'étoonait nullement les compatriotes de l'artiste.
HOUSTON-STEWART ClèvMBERLAIN. I29
ne soit pas un Juif, cela résulte pour M. Chamberlain de la situation ethnique de la Galilée, province natale de Jésus, aux approches de Tère chrétienne (i). Il a une longue démonstration pour établir que cette région palestinienne s'était peu à peu vidée de tous ses éléments judaïques depuis la captivité de Babylone, accueillant en revanche des immigrés de toutes provenances et de toutes valeurs ethniques, mais qui avaient cette qualité commime de n'être pas descendants de Judas. Ceci posé « on ne voit pas la plus petite raison pour admettre que les parents de Jésus aient été des Juifs de race (2) ni pour supposer, par conséquent, que leur fils ait eu dans les veines une seule goutte de sang juif pur ! (3) »
Notre wagnérien s'avancera même un peu plus loin dans ces suggestions, prudemment contenues par la crainte du ridicule. Il écrit encore que les Galiléens ont été présentés par tous les historiens antiques de la Palestine cornme des cerveaux ardents, d'énergiques idéalistes, des hommes d'action, implacables adversaires de la domination romaine : Jean de Giscala, le fanatique défenseur de Jérusalem contre les légions de Titus était l'un d'entre eux. D'autre part, les femmes du nord de la Palestine étaient en général d'une beauté remarquable, bonnes, tolérantes, fort différentes en un mot des Juives, telles que les imagine notre philosophe (4). Enfin, les Galiléens prononçaient difficilement les sons gutturaux, si fréquents dans les idiomes sémitiques, à ce point qu'on leur défendait de lire pubHquement la prière rituelle parce que leur élocution rustique provoquait l'hilarité de leur auditoire. Or cette conformation du larynx trahit à elle seule une forte immixtion de sang non sémitique dans leurs veines. — Tels sont les enfantillages auquel s'attarde l'auteur des Assises lorsqu'il oublie pour un instant ses justes suspicions contre l'anthroposociologie contemporaine et
(i) Page 212 et suivantes.
(2) Page ;ii4.
(3) Page 218.
(4) Est-ce un faux bruit que celui qui Ta donné pour marié en premières noces à une personne d'origine israélite dont il s'est séparé par la suite?
se tourp^ vers elle pour lui demander des anpes à mettre au service de ses impérialistes passions.
S'il se coptente d'insinuer que le Christ fut un Aryen par le sang, c'est bien ouvertement eq revanche qu'il fait du fils de Marie un Aryen, de nuance plutôt gobinienne, par les dispositions de son esprit. A l'en croire, Jésus dur9,it été avant tout combattif , ami de la lutte, ou même intolérant et dur à l'occasion! On a fait récen^ment chez nous un « tigre » de Racine ; où va nous conduire à son tpvir, ce singulier commentateur de l'Évangile? Pas tout à fait aussi loin qu'on pourrait le redouter d'abord. Que des déshérités de la race, dit-il, s'attachent à lire dans le Uvre saint, avec I^éon Tolstoï, la fameuse doctrine de I4 i non-résistance au mal par la violence >> : qu'ils prennent au sérieux le précepte de présenter la gauche à qui vous a frappé sur la joue droite ! Ces prétendus enseignements d'hmnilité ont été fort mal interprétés jusqu'ici. En réalité, ils nous invitent simplement à discipliner notre volonté en vue de notre avantage propre, et nullement par égard pour autrui, à faire en nous de l'ascétisme rationnel im acheminement à l'autorité, à pratiquer d'abord l'obéissance pour mieux exercer ensuite la mission du conunandement. Le Christ enseigne bien la conversion totale de la volonté humaine, mais non pas pour orienter cette faculté vers son anéantissement à la mode de Bouddha ou de Schopenhauer. L'Évangile propose à ses sectateurs une conversion seigneuriale qui ne sera qu'une initiation désirable au rôle de dominateur et de i maître », Et voilà donc le Christ enrôlé de force sous la bannière des « conquérants » de Nietzsche, alors que ce dernier, plus dégagé de son scbopenhauerismë de jeunesse, voyait dans la morale chrétienne la morale des esclaves par excellence lorsqu'il posa cette distinction des deux mqrales qui a eu tant de retentissenient dans la pensée européenne, il y a quelques années.
Jésus, insiste M. Chamberlain, moins soucieux de vraisemblance et de darté, annonce des milliers d'années de guerre ! Il ne prêche pas la résignation pusillanisme
mais le courage muet dans la lutte indispensable contre les instincts serviles de notre copur. Seuls, des héros, des dominateurs peuvent être des chrétiens au sens exact de ce dernier mot, car leur instituteur enseigna non Thumilité forcée du valet, mais l'humilité autonome du maître qui s'abaisse vers les humbles dans toute la plénitude de sa force. — Un tel professeur d'énergie ne pouvait être qu'im optimiste I Jésus le sera dans les Assises du xix^ siècle, en dépit du philosophe de Francfort, et presque jusqu'à i l'épicurisme » (i) parfois, car les textes pessimistes qu'on ne peut effacer malgré tout du Nouveau Testament nous seront présentés comme des emprunts malheureux que les rédacteurs de l'Évangile ont cru devoir faire aux anciens livres de Juda.
Mais pourquoi donc l'opinion chrétienne a-t-elle accepté sans protester depuis dix-huit siècles l'affirmation d'un maître qui s'est proclamé « doux et humble de cœur » ! D'une si tenace, d'une si déplorable illusion chez ses frères de race, M. Chamberlain cherche la cause dans le travail de déformation que les églises chrétiennes ont toutes entrepris à l'envi sur la personnalité du Christ, et cela, dès le lendemain de la tragédie du Calvaire. Les compagnons de Jésus commencèrent cette œuvre néfaste et ceux qui se disent leurs successeurs ont fait en sorte que les Germains, ses véritables héritiers par le sang, n'ont presque rien recueilli jusqu'à présent de son héritage. Mais peut-être est-il temps encore, pour ces déshérités, de ressaisir le bien qui leur était destiné. M. Chamberlain leur suggère qu'ils ont im moyen de communiquer avec le Christ en personne, sans passer par l'intermédiaire des commentateurs intéressés de sa doctrine I Qu'ils prêtent une oreille attentive aux « paroles » que les évangéhstes nous ont conservées de lui et qu'ils négligent au contraire les suspectes narrations ou les interprétations contestables dont ces incultes esprits se sont crus en droit d'encadrer de si purs joyaux! — Peut-être
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Tauteur de ce conseil devrait -il considérer cependant que ces paroles inestimables, ayant été enregistrées par les mêmes cerveaux, conservées dans les mêmes mémoires que le surplus des récits évangéliques, ne sont guère moins suspectes de déformation ou susceptibles de contre-sens? Il néglige cette objection du sens commun, et, ajoutant l'exemple au précepte, il a composé pour son usage un recueil complet et critique des Paroles du Christ qu'il a donné ensuite a,u public (i). Il est curieux que Tolstoï, qui est un mystique social du romantisme comme M. Chamberlain en est un mystique de nuance esthétique, ait rencontré la même inspiration, présenté le même avis à ses fidèles (2). Toutefois le penseur moscovite se confie davantage à l'inspiration individuelle née de l'alliance avec l'au delà, et il recommande à tout chrétien de procéder à un choix personnel entre les diverses leçons qui sont tombées des lèvres messianiques. On les marquera toute d'un crayon de couleur vive dans le texte du livre saint : après quoi on retiendra, on répétera celles-là seulement dont l'action encourageante ou consolatrice a semblé particulièrement efficace.
Quant à l'auteur des Assises, il nous les donne et nous les recommande toutes, car toutes, elles sont à ses yeux capables de « vaincre le temps et l'espace ! » En revanche, le cadre intellectuel dans lequel leurs auditeurs privilégiés nous les ont transmises est depuis longtemps vieilli, débordé à ses yeux par les progrès de l'esprit humain : la thaumaturgie, en particulier, n'en est plus supportable. Présentement, des miracles ne sauraient convertir : il y faut des paroles ! Jésus n'a-t-il pas toujours interdit aux siens de raconter ses prodiges? Origène, im incontestable Germain par la pensée,' n'a-t-il pas écrit dans un magnifique élan de foi: «Nous ne croyons pas le Christ pour ses miracles, mais parce que nous croyons en Lui, nous ne doutons pas de ses miracles ! » — On verra bientôt quel parti l'éditeur nouveau des Paroles
(i) Worte Christi. Munich. Bruckmann, 1902.
(2) Voir son opuscule intitulé : Comment lire V Évangile ?
du Christ s'est efforcé d'en tirer pour aplanir les voies devant la religion germanique dont il appelle de ses vœux la naissance.