‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 27 sur 36 · I. — La foi ou tes oeuvres · texte numérisé non relu

I. — La foi ou tes oeuvres

C'est à SchopenhsLuer que M; Chamberlain continuera d'empnmter la plupart des suggestions qu'il propose dans cette partie de son travail. Il s'agit tout d'abord, pour l'aryanisme religieux ou christianisme germanique, de prendre position dans l'antique querelle entre la foi et les œuvres, de marquer sa place près des mystiques ou près des rationnels en morale, de choisir entre la révolution et l'évolution en matière de perfectionnement social. L'homme est-il destiné à se transformer radicalement par une brusque conversion, comme l'enseignent volontiers les émotifs et les enthousiastes: ou plutôt à s'améliorer insensiblement sous l'action d'un prudent ascétisme moral, comme le prescrit l'expérience sociale des races méditerranéennes, condensée dans le stoïcisme gréco-latin? — Dans l'âme de M. Chamberlain comme dans celle de Schopenhauer, la disposition native a décidé de l'interprétation philosophique du passé : mystiques par tempérament l'un et l'autre, ils ont fait des Aryens, leurs frères de race, les plus décidés des mystiques. La justification par la foi sera donc à leurs yeux une conviction aryenne : la justification par les oeuvres ime opinion sémitique. Ce critérium sera même largement utilisé par eux quand il s'agira de prononcer sur la race d'un théologien ou d'Un moraliste et d'opposer par exemple l'apôtre Paul à l'apôtre Jacques, Origène à Augustin, Scot Erigène, Abélard, OcCam à Anselme de Cantorbery, Thomas d'Aquin, Raymond Lulle ; Luther enfin à Loyola. Nous verrons bientôt, en effet, que la future religion germanique seuiblCj^devoit exiger de ses adeptes une transformation radicale, une révolution de l'être intime, à l'heure où ils

prendront enfin conscience de leur privilège de race. Observons pourtant que le mot de <t foi )> doit être pris dans une acception assez particulière pour exprimer la disposition mentale dont il est ici question. Il s'agit d'une soumission extatique à une influence externe mystérieuse, non point d'une adhésion plus ou moins raisonnée qui serait consentie à quelque corps de doctrine dont le dessin offre du moins une certaine précision. Car la foi qui revêt ces derniers caractères, qui s'appuie sur le raisonnement et qui débouche dans le « fanatisme » à froid qu'apporte la conviction intellectuelle, est spécifiquement juive aux yeux de M. Chamberlain, et il n'en autorise point de telle à la base de la religion germanique dont il prévoit le prochain avènement. Cette religion-là, proclame-t-il en utilisant un mot de Gœthe, ne demandera pas la foi de ses fidèles. Bien plus, il est prêt, dit-il, à hasarder ce paradoxe que la foi et la religion sont deux attitudes de l'esprit qui s'excluent entièrement l'une l'autre (i) ! Et, si nous avons pu parler de lui tout à l'heure comme d'un partisan de la justification par la foi, c'est qu'il prend alors le mot de foi au premier des deux sens que nous avons précisés plus haut. Il assimile en ce cas la foi à un autre état de l'âme : il la considère comme le fruit de la « grâce » (notion chrétienne à laquelle Schopenhauer accordait, lui aussi, une large place au couronnement de son système mystique) et il en fait le vestibule de ce temple dans lequel il espère s'abriter en compagnie des siens quelque jour.

Oui, le plus exact analogue, dans le passé, de Tacte de foi germanique, c'est l'illimMnation chrétienne par la grâce. Aussi la préoccupation de la grâce divine nous estelle donnée pour l'un des signes les plus caractéristiques d'une mentalité aryenne, et, par exemple, comme un trait sympathique dans la personnalité morale de Saint- Augustin qui fut, comme on le sait, l'un des plus persistants, l'un des plus subtils analystes de ce délicat concept

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4'iUiance inétaphysique. L'augustiniame est donc l'un des caractères nettement f germaniques » qu'il convient de saluer dans le jansénisme où l'on en trouve d'autres d'ailleurs : et la grâce sera conservée dans le christianisme germanique, quoique sous un nom différent peutêtre. La « régénération », rêvée par Wagner, au profit de l'humanité moderne en apparaissait déjà comme une simple transpositiou verbale à M. Chamberlain lorsqu'il donnait jadis sa collaboration à la revue de Bayreuth (i) . Noiis estimons pour notre part qu'il n'est pas sans danger de préférer l'extatisme, qui secoue l'affectivité toute entière, à l'ascétisme rationnel, pour en faire le principe^ d'une formation morale et sociale véritablement adaptée à ses fins. Nous n'irons pas cependant jusqu'à prétendre qu'à prôner trop exclusivement la foi aux dépens des oeuvres, on mériter^t d'être poursuivi au criminel, comme le suggérait jadis cet évident Méditerranéen que fut Stendhal (à propos des protestants des Cévehnes et des principes de Calvin). M. Chamberlain échapperait en tout cas à des poursuites de ce genre parce qu'il ne professe nullement l'indifférence des actes chez le régénéré par la foi ou par l'amour, ou encore la recherche •de l'humiliation méritoire par la pratique consentie du péché, comme l'a fait mainte secte mystique, emportée par ses appétits affectifs. Non, ces aberrations restent loin de sa pensée. Il estime que les bonnes œuvres sont le fruit commun de toutes les attitudes reUgieuses, le problème qui se pose devant un réformateur des mœurs étant simplement de décider si l'homme exécute plus sûrement le bien à Ja suite d'un ferme propos d'ensemble arrêté dans son esprit une fois pour toutes sous le coup de quelque profonde émotion (par la grâce d'une conversion en d'autres termes) ; ou, si cet homme assurera mieux ses pas sur la voie de son perfectionnement moral par ime série fi'elÏQrts de même sens qui s'additionneront e^tre eux, par un dressage méthodique de son affectivité qu'il

(i) Voir son article dans lès Bayreuther BîaetUr de juin 1895. \z) Page 625.

continuera longtemps sous la direction de ses facultés conscientes tendues vers cet objectif qui est l'adaptation sociale, au profit de l'individuelle volonté de puissance. Cette dernière méthode est celle que la compagnie de Jésus a portée à sa perfection, selon M. Chamberlain. A notre avis, c'est la méthode stoïcienne, issue de la finesse psychologique grecque complétée par le bon sens latin ; c'est la synthèse de l'expérience sociale des races méditerranéennes antiques," qui fut encore perfectionnée par une plus ample collaboration des puissances affectives de l'âme durant les quinze siècles de christianisme que vient de vivre l'Europe. En général, les enthousiastes et les émotifs par tempérament pencheront pour la première de ces méthodes morales : les esprits pratiques, les politiques de sang-froid inclineront vers la seconde. Adhuc sub judice lis est.

Il ne resterait donc guère à trancher, entre la foi et les œuvres, qu'un simple différend de préséance, puisque l'émotion du bien gagne à être réglée par l'expérience raisonnée de l'espèce, puisque l'effort moral raisonné profite à se sentir réchauffé parla conviction mystique d'une alliance supraterrestre. Le pas doit-il cependant appartenir au phénomène religieux proprement dit ou à la casuistique morale (au sens vrai et sain du mot casuistique), pour mieux assurer la marche de l'humanité vers un impérialisme rationnel, qui lui épargnera les à-coups ou les frottements superflus? L'auteur des Assises n'hésite pas entre les deux voies pour sa part et il les oppose même assez crûment l'une à l'autre sous le nom de religion et de morale, afin de sacrifier entièrement la seconde à la première. Non seulement, dit-il, la religion « n'a rien à faire en principe avec la morale (i) », mais encore il est permis d'identifier tout franchement les deux concepts de « morale )> et d*« anti-religieux ! j> (2). Certes, il y a place malgré tout pour des inspirations morales dans une*si tranchante doctrine, mais avant d'y être acceptées, elles

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(2) Page 836 (note).

devront revêtir préalablement quelque livrée naystique : « La moralité est une intuition exclusivement intérieure, c'est-à-dire transcendante : de là, l'absurdité de toute éthique fondée sur l'empirisme ou sur l'induction (3) ! » C'est le point de vue de Kant, issu de celui de Rousseau, et, par Rousseau, des mysticismes chrétiens extrêmes, calvinisme et quiétisme. De là, le dédain de notre auteur pour le Talmud, dont l'inspiration n'est que pratiquement morale, son animosité contre l'éthique stoïco-impérialiste de Spinoza et ses réserves sur l'enseignement des prophètes d'Israël qui lui sont pourtant par quelques côtés sympathiques : mais ces mystiques, d'ailleurs attrayants, avaient le tort d'opposer surtout la moralité aux rites matériels préconisés par le sacerdoce lévitique, alors qu'ils auraient dû combattre les pratiques superstitieuses par l'appel à l'intuition religieuse, ou par les suggestions du mythe poétique, comme l'ont fait les réformateurs de race aryenne !

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