CHAPITRE II LES SOURCES DU CHAMBBRLAINISME
Le chamberlainisme théorique, avec un arrière-fond de kantisme, est composé à notre avis, par parties à peu près égales, de schopenhauerisme et de gobinisme. Nous nous arrêterons donc avant tout à considérer un instant ces deux dernières doctrines dans leur rapport avec la théorie des races en général et avec le pangermanisme en particulier.
Si nous convenons de nommer Aryanisme la thèse de philosophie historique qui fait de l'Aryen ou de l'Indo- Européen, descendant présuma des Aryas du haut Hindoustan, le civilisateur du globe par excellence et le favori du Dieu propice aux destinées de l'humanité, nous remarquerons que deux Aryanismes à peu près contradictoires en leurs affirmations ont fleuri sur l'arbre touffu de la philosophie d'outre-Rhin : l'un de couleur hégélienne, l'autre de nuance à près purement rousseauiste, l'im de tendances prussiennes, l'autre d'inspiration sudallemande, fait au goût de cette Allemagne sentimentale, assez fallacieuse d'ailleurs, que crurent discerner naguère au delà du Rhin M"»® de Staël et le romantisme français qui prit son livre pour guide : aryanisme politique et conquérant d'une part, celui des hégéUens de 1840, de Gobineau, de Nietzsche aussi par moment et quand il fut temporairement fatigué de son wagnérisme initial : aryanisme esthétique et attendri d'autre
part, celui de Schopenhauer et de l'école wagnérienne. L'un se rallie autour des mots d'ordre principaux que voici : septentrionalisme exclusif, race blanche pure, mentalité anglo-saxonne, volonté forte : libre arbitre de la personne humaine, réalisme, impérialisme rationnel. L'autre a des préférences entièrement inverses et peut se résumer par les brèves indications suivantes : mérioionalisme et méditerranéisme romantique, origine tropicale de l'humanité supérieure, bouddhisme, déterminisme passionnel, esthétisme extatique. Nous allons les étudier successivement dant leurs représentants les plus influents sur la pensée de M. H.-S. Chamberlain, dont l'originaUté est d'en avoir essayé la S5mthèse.
L — L'aryanisme noir.
C'est à vingt-quatre ans, en 1813, que Schopenhauer reçut de l'orientaliste Majer la révélation de$ littératures de l'Inde antique dont l'érudition européenne commençait à pénétrer le sens. Ce fut une initiation décisive pour l'évolution intellectuelle du jeune penseur grandi dans l'atmosphère du romantisme allemand et qui reconnut l'aliment convenable à son affectivité quelque peu morbide dans ces lointains mysticismes de l'Asie ; il allait en faire peu après l'assise principale et définitive de sa propre doctrine métaphysique. En mai 1814, il se rend à Dresde où il passera quatre ans et demi, uniquement voué à la méditation de cette doctrine, qui, comme il l'a déclaré par la suite, se cristallisa pour ainsi dire en lui-même vers ce temps, sans intervention volontaire et consciente de sa part. A l'heure même où il conçoit ce système, il le sent, dit-il, grandir dans son esprit sans le connaître comme un enfant se développe dans le sein de sa mère : il en rédige les différents chapitres sans ordres, selon le hasard de son inspiration de la journée, assuré qu'il est par avance de voir ces fragments s'assembler d'eux-mêmes, en fin de compte.
pour former un ?tout sans contradiction ni lacune, {1 y a là une sorte d'inspiration extatique, d'allure lente et successive : procédé de création qui conviendrait mieux à une S5maplionie ou à quelque poème qu'à un essai d'interprétation méthodique des lois de la nature et delà pensée : la part de l'affectivité subconsciente y est assurément prépondérante, celle de la rectification expérimentale ou rationnelle tout d'abord réduite àson minimun^. Ainsi Saint- Jean rédigea son apocalypse et Nietzsche son Zarathoustra. Les corrections viendront plus tard, avec le progrès de l'expérience vitale : Thomn^e mûr s'efforcera d'atténuer, d'expUquer, de rationaUser certaines afl&rmations trop arbritaires de son élucubratioa mystique de jeunesse : tel Fénelon rationnalisant de son mieux le guyonisme dont il avait éprouvé, dans ses nerfs fatigués, la bienfaisance et par conséquent reconnu la vérité par le dedans, c'est-à-dire par la voie qui fonde, la plus sûrement, la persuasion dans l'âme humaine. Ainsi Schopenhauer, pénétré d'un superstitieux respect pour cette sorte de dictée divine dont il avait jeté le texte miraculeux sur le papier avant sa trentième année accomplie, ne se résoudra jamais à en modifier les Ugnes essentielles et restera jusqu'à la fin le prisonnier du pacte d'alliance qu'il a scellé avec la divinité dans sa jeunesse (i).