‹ Houston-Stewart Chamberlain: le plus récent philosophe du pangermanisme mystiqueChapitre 7 sur 36 · Bouddhisme et christianisme · texte numérisé non relu

Bouddhisme et christianisme

Si, dans la haute antiquité orientale, le brahmanisme sublime est préféré par Schopenhauer au judaïsme mesquin, dans les siècles qui précédèrent immédiatement l'essor du christianisme, il préfère le néoplatonisme alexandrin au stoïcisme gréco-latin. En effet, tout en gardant quelques propensions mystiques, les stoïciens romains détournèrent trop constamment leurs préoccupations des choses métaphysiques pour être bien vus de ce penseur romantique. Il leur reproche en particuUer de se dérober à la douleur qui est l'éducatrice nécessaire de l'homme et de tourner ainsi le dos à la véritable destinée humaine qui est pour lui l'ascétisme poussé jusqu'à la

négation de la volonté de vivre. La doctrine des Zenon et des Epictète ne sut former à l'en croire que des automates sans vie, sans humanité, sans poésie.

Au contraire, les Alexandrins se montrent les légitimes et pieux héritiers de la sagesse indienne, dès longtemps introduite par l'intermédiaire de l'Egypte dans le monde méditerranéen. De même que Pythagore, Platon a très visiblement subi une influence védique qui est dçvenue prépondérante dans la spéculation de ses disciples. Porphyre, écrivant la vie du néoplatonicien Plotin, nous raconte que ce philosophe projeta de gagner la Perse et l'Inde sous la protection des armées de Gordien : ce qui ne saurait s'expliquer que par Tintention de puiser directement pour sa part, aux sources orientales déjà connues de son maître Ammonius Sakkas. La philosophie alexandrine n'enseigne-t-elle pas que les âmes humaines ont délaissé, par une coupable erreur, la sphère d'unitémétaphysique parfaite dont elles furent, dans l'au delà, les participantes et qu'elles ont pu librement choisir leur sort futur avant leur naissance au monde des apparences : ce qui est l'essence même du védisme. L'idéahté du temps est dès lors entrevue par les adeptes de cette école glorieuse ; la magie, le magnétisme animal occupent leur attention comme il convient et, seul, JambUque dépassera quelque peu, swc ce dernier point, la mesure pour verser décidément dans la noire démonologie égyptienne. Les gnostiques chrétiens pourront donc accepter plus d'une précieuse suggestion de ces maîtres excellents.

Cette dernière secte nous transporte dans l'atmosphère du christianisme dont il est temps de marquer la place et le rôle dans le sj^tème de Schopenhauer. Tout d'abord, le philosophe de Francfort s'incline, coname la plupart des romantiques au surplus, ces sectateurs d'une hérésie chrétienne, devant l'adndrable- figure du Christ, si pénétrée, dit-il, devieféconde,d'éclatantevéritQpoétique et de haute signification morale ; après quoi, de tout son pouvoir, il s'efforce de tirer à lui les enseignements de Jésus pour en faire un point d'appui à son propre système.

La doctrine chrétienne est, dit-ili pessimiste dans son essence, puisqu'elle présente notre vie terrestre comme au plus haut point misérable et coupable tout à la fois. Il la juge en outre, déterministe, parce qu'il n'en retient guère que les notions pauliniennes de la grâce efficace ou même de la prédestination et présente comme un emprunt à la pensée juive le libre arbitre enseigné par la théologie chrétienne. Enfin Vascétisme qui prit rapidement une si grande place dans le" christianisme primitif a la pleine approbation de notre penseur qui l'explique par une méritoire répulsion pour le mariage dont le résultat est de perpétuer la vie, mauvaise en son essence.

Ces différents mérites du christianisme s'expliquent d'ailleurs sans peine pour cet esprit prévenu par le fait que cette religion, bien que sortie de la Judée, a certainement « du sang indien dans les veines », et même, à y regarder de près, n'a pas fait autre chose que de transmettre à l'Europe, sous une forme adaptée a ses besoins spirituels, l'antique sagesse de l'Asie. La morale chrétienne offre tant d'analogies avec l'éthique du brahmanisme ou celle du bouddhisme qu'elle vient assurément des rives du Gange de même que la notion du Dieu fait homme, VatxJiiaf hindou. Enfin, Jean-Baptiste, le précurseur, n'eut-il pas toute la silhouette, facilement reconnaissable, d'un Saniassi de l'Extrême-Orient, si l'on en excepte toutefois un détail de costume, car son vêtement, fait de peaux de bêtes, serait donc en sainte horreur à tout pieux disciple du Bouddha. Au total, le soufHe d'étemel printemps qui se dégage du védisme aryen vint couvrir de fleurs, il y a dix-neuf siècles, le vieux tronc caduc et desséché du Mosaïsme, préparant l'essor miraculeux de .la Bonne nouvelle évangélique.

C'est pourquoi le Nouveau Testament fournit à notre homme une lecture aussi attrayante que celle de l'Ancien Testament lui est antipathique et odieuse. Le précepte de la «justice » épuisait, dit-il, tout le contenu du Mosaïsme, tandis que le^consèil de la compassion, véritable assise de la morale étemelle, forme la substance

et la moelle des premiers écrits chrétiens. L'Ancien Testa- j ment préconisait la rédemption par les œuvres : le Nouveau l'attend avant tout de la Foi, et Schopenhauer, | avec les mystiques de tous les temps, est, en morale, pour l'efficacité de la foi, conçue comme ime révolution soudaine de l'être affectif, tandis qu'il n'a que méfiance j pour l'efficacité des œuvres, c'est-à-dire pour la lente adaptation stoïco-rationnelle de l'homme social à sori i milieu. Il sera donc aussi pour l'apôtre Paul contre l'apôtre Jacques, pour Augustin contre Pélasge, pour Luther contre Tetzel, pour Saint-Cyran contre Molina, \ pour l'attente de la grâce gratuite contre l'effort du libre arbitre et le sentiment de la responsabilité person- | nelle. Il continue pour sa part l'étemel dialogue entre l'enthousiaste et l'homme de sang-froid. Soyez seulement, dit le premier de ces interlocuteurs, secoué jusqu'à la j racine de l'être et réformé de fond en comble par l'élan ^ surnaturel de la foi ou de l'amour qui transportent les montagnes et les bonnes œuvres fleuriront d'elles-mêmes sur ce sol labouré par le feu du ciel. — Mais trop souvent, objecterions-nous, il est sorti de ces illuminations prétendues tout autre chose que des œuvres pies, car le fanatisme aveugle est parfois le fruit du mysticisme insuffisamment encadré de raison préalable. — Marchez lentement, insensiblement sans vous laisser décourager par d'inévitables reculs ou par de fréquentes rechutes sur la voie de votre adaptation consciente au devoir social et comptez pour victoire le plus modeste progrès sur ce chemin sans éclat, disent les esprits méthodiques et les moralistes rationnels, ceux des grandes époques d'équilibre et de santé.

Selon Schopenhauer, le vrai christianisme est tout entier du côté des purs mystiques, car les œuvres ne sauraient justifier par elles-mêmes. La lutte entre le péché originel, qui nous pousse à l'affirmation de la vie et la rédemption par la grâce qui nous incite à nier en nous la volonté de vivre, voilà l'essentiel de la doctrine chrétienne à ses yeux ; Adam étant le symbole de l'affir-

mation, Jésus celui de la négation et l'évangile, une sublime parabole faite pour insinuer à l'esprit obtus du vulgaire cette conception toute pessimiste de la vie.

Par malheur, l'Eglise, destinée à prêcher la parole du Christ, fut de bonne heure ehtraînée hors de la voie droite par les éléments judaïques qu'elle laissa proHférer librement dans son sein. Les survivances de la pensée juive seraient donc responsables du naufrage de cette excellente et salutaire religion chrétienne si un pareil naufrage devait jamais se produire pour livret l'humanité aux erreurs du réalisme protestant et si le vrai christianisme, enfin restitué par le penseur de Francfort, n'était sur le point d'écarter les religions caduques pour doter le monde d'une définitive révélation de la vérité.

A ses yeux, le besoin d'une seconde et plus entière réforme se fait cruellement sentir; c'est un des fils spirituels de Rousseau qui précise en ces lignes, le véritable rôle de son maître, car le rousseauisitie ou romantisme est à nos yeux, en effet, une nouvelle tentative de réforme chrétienne, dont l'inspiration est plus affective encore que n'avait été celle de la première. Depuis le concile de Trente, on voit l'église romaine s'abandonner aux illusions néfastes d'un « semi-pélagianisme » dont les jésuites ont été les plus actifs propagateurs. L'autorité ecclésiastique atténue les conseils d'ascèse ou de céHbat, cherche même à noyer le péché originel dans des subtiUtés d'interprétation rationaUste : les thèses mystiques excellentes de Luther ou de Jansen sur le self arbitre et sur la gra= tuité de la grâce sont considérées comme vieillies et dépassées par les philistins cathoUques et protestants de notre époque. Or, Schopenhauer se considère comme envoyé par le ciel pour mettre un terme à ces erreurs néfastes : sa doctrine est au Nouveau Testament ce que celui-ci fut jadis à l'Ancien, une intuition rajeunie de la vérité, une troisième communication divine, une moderne alliance de l'homme avec l'Ame du monde soucieuse d'éclairer plus entièrement l'humanité misérable. Elle exprimé la vraie philosophie chrétienne : et

le Messie de cette révélation suprême goûtera grandement, au soir de sa vie, les complaisances de certains catholiques à son égard, car il y verra la preuve des affirmations que nous venons de résumer.

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