Scolastiques et mystiques
Suivons'le dans ses intéressants commentaires sur l'histoire du christanisme doctrinal. Nous avons dit qu'il interprète en sa faveur les enseignements de Saint- Paul et qu'il estime tout autant Saint- Augustin pour son opposition courageuse à Pélasge. Le grand docteur d'Hippone a pourtant trop hésité, à son avis, devant l'affirmation du déterminisme : d'une part, il ne voulait pas imiter Pélasge en concédant à l'homme un plein libre arbitre qui mettrait en question le péché originel, la nécessité de la Rédemption par le sang du Christ et l'arbitraire collation de la grâce divine, en nous laissant croire que nous pouvons, par nos propres forces, atteindre à la justice et mériter le salut. D'autre part, l'évêque d'Hippone se sentait néanmoins ramené vers le libre arbitre par trois scrupules d'origines diverses : tout d'abord par la crainte de se trouver d'accord avec les Manichéens qui nient décidément la liberté humaine : ensuite par la séduction de ce sophisme vulgaire que les gens du commun expriment d'ordinaire en ces termes : « Après tout je sens bien que je peux faire ce que je veux 1 (oui, riposte le philosophe de la volonté inconsciente, mais pouvez-vous vouloir ce que vous voulez}) » Enfin Augustin était encore %èiié par le souci d'accorder la responsabilité morale de l'homme avec la justice et la prescience divines et par le désir d'écarter à tout prix de son chemin cette objection que Dieu serait l'auteur du mal si sa créature n'était pas libre de se garder de ce mal. Associée en effet aux deux conceptions spécifiquement juives de la création ex nihih de l'âme humaine d'une part et de l'enfer éternel d'autre part, la grâce gra-
tuite apparaît comme une injustice si révoltante que la raison ne saurait l'accepter !
En dépit de ces tergiversations regrettables — qui deviendront la source des longues controverses dont renseignement d'Augustin a fourni la matière avant d'aboutir aux conclusions luthériennes et jansénistes, — le vrai christianisme se prépare assurément àans l'Augustinisme qui est parvenu à concilier tant bien que mal deux conceptions métaphysiques et morales aussi directement antagonistes que celles qui inspirent l'Ancien Testament et le Nouveau : et cela, en utilisant les deux notions excellentes de la grâce gratuite et de la prédestination.
Lorsqu'il en vient à l'appréciation de la philosophie scholastique, Schopenhauer penche vers les réalistes (c'est-à-dire vers les mystiques) de cette école, à l'inverse de la philosophie moderne qui, sous l'impulsion de Descartes et des progrès de l'expérience scientifique, continue les vieux naminalistes. Il voudrait seulement que le bénéfice d'une existence réelle (et non pas seulement nominale) fût concédé par nous non plus aux concepts abstraits de la serve intelligence, comme le faisait le moyen âge Réaliste, mais aux idées platoniciennes des choses, sortes d'abstractions mystiquement douées de personnaUté par la pente naturelle de l'imagination prélpgique et qu'il définit pour sa part comme les objectivations-types de la Volonté métaphysique, âme du monde visible, comme les formes permanentes et une fois pour toutes arrêtées dans l'au delà que reproduisent ensuite à l'infini sous nos yeux les individus périssables : ce qui est conception erronée des espèces que le transformisme a fait évanouir en fumée depuis Lamarcket Darwin. Ajoutons que parmi les docteurs du moyen âge, ScotErigène luiestparticulièrementsympathique. Héritier de l'Inde et d'Alexandrie par le canal de Denys TAréopagite, le clerc irlandais fut, lui aussi, un précurseur du bouddhisme occidental : « Son Dieu sans conscience à qui le temps, l'espace et les catégories d'Aristote ne
sauraient convenir, conserve donc en fait un unique attribut, la volonté, écrit Schopenhauer. Il est tout simplement ce que j'ai nommé dans mon système la volonté de vivre ! »
Toutefois ces Scholastiques, empêtrés dans leurs syllogismes, séduisent beaucoup moins notre penseur au total que les purs mystiques chrétiens de cette époque fervente. Avec ceux-là, il se sent en parfaite communion de sentiments et véritablement en famille : il ne s'est jamais lassé de vanter leur attrait. François d'Assise, ce véritable Bouddha de l'Europe, Eckhart, Tauler, Suso, Angélus Silesius, ainsi que l'auteur anonyme de la Theologia deutsch qui rêva, lui aussi, par les rues ou les faubourgs de Francfort et dont Luther a dit que nul, avec Moïse et Augustin, ne lui a plus appris sur Dieu, le Christ et l'humanité pécheresse : tous ces révélateurs aujourd'hui si injustement dédaignés ont donné jadis dans leurs formules encore entravées par le dogmatisme romain, les mêmes enseignements que Schopenhauer sur la négation de la volonté de vivre. Qu'on les Use donc avec piété au heu de les méconnaître et de les écarter d'un geste méprisant comme font les judéo-protestants de notre époque.
Enfin Jacob Bœhme, le cordonnier de GoerUtz, si cher aux poètes et «philosophes du romantisme allemand, est parmi les autorités qu'invoque le plus fréquemment l'auteur du Monde comme volonté, en matière de religion. Il ne le cède dans les prédilections de Schopenhauer qu'à Mme Guyon, cette sainte pénitente, cette belle et grande âme dont les Torrents renferment mainte page qu'on croirait directement transcrite des textes védiques, bien que l'Europe ne dût recevoir qu'un siècle plus tard, la révélation de ces Uvres sublimes. Tant la conception mystique de la lutte vitale, remarquerons-nous ici, conduit en effet ses virtuoses à des vues analogues sur les relations entre la nature de l'homme- ou entre l'homme et ses semblables, quel que soit d'ailleurs le cadre logique que la culture ambiante impose à l'expression de ces rêveries par la parole.
Schopenhauer prône encore certains mj^tiques de moindre envolée qu€ les précédents, et par exemple Antoinette Bourignon, Jane Leade, Bunyan, Molinos, la « belle âme» dont Goethe nous a transmis les confidences : ou encore Rancé raconté par Chateaubriand, Spinoza évoqué par Colerus et Elisabeth de Hongrie par Montalembert. Il pense très favorablement de ces pseudomagiciens que produisit la Renaissance et qui, très voisins des mystiques chrétiens par le tempérament, dit-i, ont pénétré presque aussi avant que ces derniers par d'autres voies dans le mystère de l'unité métaphysique des êtres. C'est ainsi que Paracelse, Agrippa de Nettesheim, van Helmont ou Pomponat sont mis fréquemment à contribution par lui afin d'appuyer de leur autorité les interprétations follement mystiques des phénomènes naturels qu'il a trop souvent proposées : en particulier, dans le livre second de son ouvrage fondamental. Le monde comme volonté et représentation.
Quant à la Réforme du xvi© siècle, nous avons déjà fait pressentir qu'elle n'inspire pas grande sympathie à notre penseur. Luther, personnellement, le séduit par son tempérament mystique: mais il abhorre les tendances rationaUstes et la platitude optimiste qui prirent si rapidement le dessus chez les continuateurs immédiats du Réformateur — sans savoir reconnaître, à notre avis, que cette rapide rationalisation du mysticisme luthérien au contact de la nature humaine véritable et sous la pression des faits a seule rendu viables les diverses confessions protestantes. Pour Schopenhauer, le protestantisme contemporain peut être jugé sur deux de ses préceptes : il condamne l'ascétisme et proscrit le célibat : c'est tout dire ! Et voilà pourquoi ses adeptes gourmés et surtout ses prêtres mariés, Hbéraux, confortables sont tout ce que l'on voudra, excepté des chrétiens dignes de porter ce nom.
Pourtant, parmi les réformés, les Shakers ont laissé quelque place à l'ascétisme dans leurs prescriptions morales ; le philosophe de Francfort les approuvera donc,
et jusque dans leurs danses religieuses qui dégénèrent en galop échevelé et s'achèvent par Textase après îe total épuisement nerveux des fidèles ! Celui dont le sacrifice suprême a été consommé devant le Seigneur a le droit de danser, dit-il pour excuser ces pratiques qui nous reportent aux plus grossiers mysticismes des siècles primitifs. Celui-là est le vainqueur, car il a triomphé de Tillusion des apparences et déchiré le voile logique qui dérobe la vérité métaphjrsique au vulgaire.